‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [microform]Chapitre 12 sur 54 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Histoire d'Auguste Comte et de son positivisme. — Ses palinodies. — Après avoir nié Dieu, il sent le besoin d'une religion et en crée une de sa façon.— M. Littré, que Ton regarde comme son continuateur, admet Dieu. — Le positivisme a mis le pied dans rinstitut sous le nom de déterminisme. — Cette doctrine peut-elle servir de base à la médecine et aider à ses progrès? — Vérité de l'axiome mens sana in corpore sano et anecdote historique peu connue à ce sujet.

Saint-Brieuc. août 1867.

J 'écris du fond de TArmorique, où je me suis sauvé après la première séance du Congrès médical international, me promettant bien in petto qu'on ne m'y reprendrait plus. J'ai voulu, profitant de mes loisirs, visiter des amis dévoués et fidèles , compagnons de mes premières années ; fouler encore une fois une terre que j'aime, revoir ses sites sauvages, ses camps de César, ses vieux sanctuaires gaulois , ses églises rurales mélancoliquement entourées de tombeaux, enfin ses côtes de granit qui résistent aux vagues de l'Océan comme ses habitants, essentiellement honnêtes, résistent eux-mêmes, en dépit de leurs labeurs et de leur pauvreté, aux doctrines dites progressives. Je suis assez triste d'ailleurs au moment où je prends la plume, car je viens de voir se noyer à quelques pas de moi, presque sous mes yeux et sans pouvoir lui donner aucun secours, un pauvre homme qui avait eu l'impru-

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dence de se mettre à la mer après avoir mangé et bu avec excès. Gomme tant d'autres avant lui, il a été victime de lui-même; mais la femme et les cinq enfants qu'il laisse, que vont-ils devenir ?

Le sujet que je vais traiter dans ce chapitre ne pourra guère changer le cours de mes idées et me mettre dans une disposition d'esprit plus gaie. Je viens en effet raconter , non pas les scènes dont l'École de médecine de Paris a été récemment le théâtre, et que je ne ferai que rappeler, afin de ne pas manquer à mon devoir d'historien, mais tout simplement son invasion par le positivisme ou l'athéisme moderne, qui préoccupe depuis quelques mois tous les esprits sérieux, et qui a motivé la remarquable pétition de M. Giraud, rédacteur du Journal des villes et des campagnes. Bien que je ne considère pas l'athéisme comme viable, et que j'aie encore foi dans l'avenir de l'humanité, en dépit de tous les signes fâcheux qui se multiplient autour denous, j'estime, avec M. Giraud, que la liberté de la pensée, celle de la chaire scientifique, doivent avoir des bornes dans une société honnête, ou qui vise à le paraître; et que de même qu'il est parfaitement interdit de s'exprimer Ubrement sur le compte de l'empereur, de sa famille et de son gouvernement, il devrait être aussibien défendu d'insulter Dieu enle reniant, comme on le fait journellement dans les journaux, dans les académies, dans les congrès, dont il se venge d'ailleurs en frappant les uns de stérilité, les autres de confusion.

Auguste Comte, qui fut le découvreur de la philosophie dite positive, dont on a commencé à faire bruit autour de nous depuis quelque temps, n'était pas médecin, mais répétiteur de mathématiques à l'école polytechnique : né à

MontpeUier en 1798, il s em-ôla en 1824, avec une foule d autres jeunes gens distingués , sous la bannière de bamt-Simon. En parfaite harmonie d'abord avecsonmaître sur le Dieu Tout, la prétention de réhabiliter la chair, l'abo^ lition de Vhérédité, la suppression de tout lieu de pwnUim après la mort, V émancipation de la femme, etc., etc., il ne tarda pas à s'écarter des principes de la nouveUe religion et a tomber dans l'hérésie , le schisme, comme il arrive toujours dans toutes les réformes philosophiques et religieuses. Prenant en effet l'histoire pour point de départ et d'appui, Saint-Simon avait voulu, personne ne l'ignore extraire la science sociale de l'étude attentive delà loi du progrès, et arriver ainsi à pressentir les destinées de l'homme. D'après lui, la science sociale comprenait les arts, la littérature, les sciences exactes, l'économie poUtique, etc. August^Comte restreignit ce cadre, qui luiparut plem de superfétations, ne considéra la question que sous le rapport purement scientifique, et la philosophie positive naquit.

Oui avait raison, d'Auguste Comte ou de son maître ? Bien que je ne sois pas saint-simonien, je n'hésite pas à me prononcer avec connaissance de cause en faveur de ce dernier, et à déclarer que la solution dupère de la philosophie positive fut surtout le fait d'une grave erreur de iu^ement. ^ ^

En effet : donner pour base première, essentielle, à la société humaine les principes scientifiques qui résultent uniquement de l'étude des lois secondaires et des rapports qui existent entre eUes; faire fi de la recherche des causes premières, partant des lois générales et du raisonnement philosophique, par lequel les Newton, les Kepler, etc., arri-

vèrent à de si belles convictions et à de si importantes découvertes, n'est-ce pas imiter quelque peu Tarchitecte qui établit les fondations de son édifice avant d'avoir rencontré le terrain solide, la roche nue et immuable qui doit en soutenir tout le poids ? Passe encore si la science dite positive , se montrant tout à fait à la hauteur de cette ambitieuse qualification, savait dans ses enseignements éviter avec soin jusqu'à l'ombre d'une hypothèse ou d'une induction ! mais, sous ce dernier rapport, n'est-il pas reconnu qu'elle est souvent inconséquente et oubheuse de ses principes?

Quoi qu'il en soit, après avoir mûri pendant deux ans son système, Auguste Comte allait le promulguer, lorsqu'il fut pris, en mars 1826, d'un accès d'aliénation mentale et confié aux soins du célèbre Esquirol. Sorti des mains de ce médecin , il ouvrit un cours de philosophie positive, qu'il fit ensuite imprimer en six volumes, de 1839 à 1842.

Je ne saurais faire ici, on doit le comprendre de reste, l'exposition de cette doctrine à son point de vue général ou encyclopédique ; je me bornerai sous ce rapport à renvoyer mes lecteurs à l'ouvrage d'Auguste Comte : je dirai seulement quelques mots du côté moral de la philosophie positive, qu'on devrait appeler plutôt rathéisme moderne (je l'ai déjà dit), et de l'apphcation qu'on tente d'en faire à l'art de guérir.

Au point de vue moral, en établissant, comme je viens de l'exposer, que l'homme ne doit accepter que les véritésexpérimentales ou mathématiques, à l'exclusion absolue des vérités inductives dont le raisonnement nous donne la notion ; en déclarant que le savant ne doit jamais s'occuper que du phénomène, et qu'il doit se garder de remonter

jusqu'aux causes cachées , jusqu'aux essences; en consacrant, dis-je, ces faux principes, le positivisme arrive nécessairement à proclamer que les mots de Dieu, d'esprit, d'âme, de force, d'immortalité, doivent être exclus du langage de ta science, parce que l'humanité n'a pas besoin de ces hypothèses et doit trouver sa loi en elle-même. Le célèbre Laplace avait déjà formulé ce principe, personne ne l'ignore, bien avant Auguste Comte ; mais tout le monde sait aussi qu'il n'était pas athée et qu'il reconnaissait dans la nature la nécessité d'une cause suprême.

Oue deviendrait l'humanité si le positivisme pouvait s'établir? l'observation et l'expérience peuvent-elles d'ailleurs porter quelque fruit sans la raison, et leur subordonner celle-ci n'est-ce pas établir la plus grande des absurdités , livrer la société à tous les genres de malheurs et de crimes ? Si cette subordination n'était pas repoussée comme immorale , illogique , ne pourrait-on pas , par exemple , appliquer le principe expérimental positif de la manière suivante : L'expérience prouvant que la fortune d'une foule d'individus parfaitement considérés et estimés, a eu pour source lo vol exercé avec adresse, partant avec impunité, l'homme n'a plus aucune raison pour se garder du vol pratiqué dans ces conditions, afin d'arriver à la puissance et à la fortune: et puisque Dieu n'est qu'une hypothèse, il n'a pas à tenir compte de ses commandements.

11 existe, on le sait, une foule de faits, d'expériences et d'observations vulgaires du même genre, et nous devons demander où nous irions si on pouvait les interpréter ainsi. Peut-il y avoir une morale dans une société athée, et quel que soit le degré de civilisation qu'elle ait pu atteindre avant de le devenir, n'a-t-elle pas fatalement en per-

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spective le chaos, la subversion, la démoralisalion, enfin le règne de la force matérielle ou brutale ?

Dieu n'est qu un mot, dit-on, mais ce n'est certes pas un mot vide de sens, puisque l'idée qu'il exprime existe, se retrouve chez tous les peuples, même les plus barbares. L'humanité, qui en a le sentiment, ne s'est pas réunie en congrès pour l'adopter. Le seul spectacle de la nature le lui a révélé d'abord ; ensuite l'étude des corps vivants , qui ne sont, à bien dire (le corps humain surtout), que la synthèse de l'univers. Unité de puissance, d'intelligence, d'harmonie, source première de l'amour, Dieu est l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin des choses d'ici-bas. Douter de Dieu, c'est douter de soi-même; aussi Voltaire a-t-il dit que s'il n'existait pas il faudrait l'inventer ; tandis que Spinosa , Auguste Comte , abstracteurs dévoyés de quintessence, après l'avoir renié ou mis en oubli, ont fini par comprendre la nécessité de cette éternelle clef de la voûte sociale, à laquelle on ne peut toucher sans compromettre à l'instant l'édifice, quelque soUde qu'il soit.

L'inventeur de la philosophie positive chanta en efiet (en 1846, si mes souvenirs me servent bien) une étrange pahnodie à l'occasion de la mort d'une personne qu'il chérissait. Il s'avisa tout à coup de reconnaître que, dans son système, il n'avait pas tenu compte du cœur (hsez, s'il vous plaît, de l'âme), et, par suite de cette découverte, il établit aussitôt une rehgion de sa façon, à laquelle il attribua nécessairement un pape, un pontife, un clergé, un calendrier, des fêtes, des sacrements, enfin un culte dans toutes les règles. Seulement, comme il avait supprimé Dieu et avait déclaré hypothétique cette grande cause de la nature, sentant bien qu'U lui en fallait un absolument.

il établit que l'humanité s'adorerait elle-même, comme l'avait établi avant lui son maître Saint-Simon.

Or, ce qui avait déjà perdu le saint-simonisme, la rehgion nouvelle, perdit également la philosophie positive. La discorde éclata parmi ses adeptes, comme elle avait éclaté jadis parmi les disciples de Saint-Simon. Les uns déclarèrent qu'ils ne comprenaient pas la nécessité d'un culte ; les autres, d'un avis opposé, difFéraient entre eux sur le genre de religion à adopter. Bientôt Auguste Comte se vit abandonné ou à peu près, et ne vit plus autour de lui qu'un petit nombre de disciples fidèles, qui se cotisèrent pour lui servir une pension de 5 000fr. jusqu'à sa mort, survenue en 1856.

Telle est l'histoire très-succincte de la philosophie positive. Je vais prouver maintenant que le savant M. Littré, membre de l'Institut, qui en est devenu le chef après la mort d'Auguste Comte, et qui, le premier, en a fait l'application à la médecine dans le Dictionnaire de Nysten, au grand détriment de cet ouvrage, si estimable à d'autres points de vue; je vais démontrer, dis-je, que M. Littré n'a pas su apprécier nettement le véritable génie de l'art médical, et que son défaut de pratique bien connu rend cette erreur très-excusable. Pour bien comprendre en effet le génie d'un art, quel qu'il soit, il faut s'être livré longtemps à son exercice. Ainsi que l'a dit Hippocrate, il y a 2 200 ans : « la vie est courte, l'art est long, l'expérience est trompeuse, et le jugement difficile. » Qui ne sait aussi qu'on peut être docteur en médecine, savant de premier ordre, physiologiste, anatomiste, physicien éminent, sans pour cela mériter le titre de médecin, que porte à bon droit seulement l'homme qui a passé sa vie dans les

Illlli:

hôpitaux . ou qui n'a pu subsister qu'en se créant des moyens d'existence par l'exercice de Fart !

D'après M. Littré, la philosophie positive est la meilleure, l'unique base que l'on puisse donner à la médecine, parce qu'elle démontre aux gens de l'art que le dernier terme où ils puissent arriver dans leurs investigations est la connaissance des altérations , des propriétés normales des parties vivantes ; que c'est là son seul et véritable pivot , et que depuis que la médecine a atteint cette idée suprême (risum teneatis), tous les systèmes qui l'ont successivement bercée depuis Hippocrate sont tombés spontanément en désuétude.

Mais où sont-ils tombés en désuétude (je me hâte de le demander avant tout ) , les principes d'Hippocrate, de Galien, de Sydenham, de Haller, de Barthez, de Bichat, sinon dans la coterie médicale qui s'est formée à l'école d'Auguste Comte, étranger à la médecine, coterie dont M. Littré est le chef avoué, qui a ses représentants à l'Académie de médecine, à l'Institut, à l'École de médecine, et à laquelle une jeunesse imprudente et enthousiaste fait un piédestal sur le terrain le plus mouvant qu'il y ait dans l'univers? Faut-il conclure, de tout le bruit que fait la philosophie positive à son aurore et de son admission dans le Dictionnaire de Nysten, qui par sa nature même est un excellent moyen de propagande, puisqu'il est indispensable aux étudiants; faut-il conclure, dis-je, de cette espèce de fantasia, que la médecine française en masse va devenir positive, athée, et sui\Tela bannière d'Auguste Comte le mathématicien ?

Que personne n'ait cette crainte : cette tentative du matérialisme avortera comme celles qui l'ont précédée : en

province, à Paris même, on lève les épaules à son endroit, et l'opinion publique la réprouve. Vainement les positivistes serrent-ils sans cesse leurs rangs et veulent-ils s'organiser en franc-maçonnerie cyclopéenne : les cyclopes ne réussirent pas plus dans leur entreprise que les ouvriers de la tour de Babel, et le même sort attend leurs émules. Dieu, qu'ils nient, soufflera sur eux comme il a soufflé naguère sur les congrès de Liège, de Genève, et la confusion se mettra dans leurs rangs, pour le salut de l'humanité.

Mais, il est temps de le dire, M. Littré n'est pas en ce moment le seul savant de premier ordre qui continue Auguste Comte, et peut-être n'est-il pas le successeur qu'il avouerait s'il pouvait revenir ici-bas, car il n'est pas athée ; il s'accommoderait beaucoup mieux sans doute, à cause de son orthodoxie absolue , de M. Claude Bernard, professeur au Collège de France, etc.

Ce savant, dont la réputation est européenne, et à qui ses découvertes en physiologie et spécialement en toxicologie ont acquis cette juste célébrité, a été mal inspiré, je crois, en se posant en réformateur de la médecine et en quittant ses expériences pour faire du dogmatisme. Après avoir cherché à démontrer en efi'et, dans ï Introduction à la méffrrine expérimentale, que l'art de guérir est frappé d'immobilité par rapport aux autres sciences physiques, il propose, pour la faire entrer décidément dans la voie du progrès et des découvertes, de lui appliquer les méthodes d'investigation au moyen desquefles la physique, la chimie et la mécanique ont marché dans ce siècle à pas de géant, et ces méthodes, il les résume en système infaillible, dans sa doctrine du déterminisme (lisez, s'il vous plaît, athéisme, positivisme, panthéisme, fatalisme,, car le déterminisme

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est tout cela ou plutôt il y a en lui de toutes ces choses) .

Me souvenant que je n'écris pas seulement ici pour les médecins, mais que je m'adresse en même temps à d'autres lecteurs moins habitués à l'aridité repoussante de certaines dissertations, je ne crois pas devoir rapporter aucun passage de Y Introduction à la médecine expérimentale; car dans ce travail, qui est à la fois obscur, enveloppé, plein de contradictions, Tauteur semble avoir pris à tâche de justifier ce mot de Talleyrand, que la parole n'a été donnée à Vhomme que pour déguiser sa pensée; on sent, en le lisant, que n'ayant pas absolument le courage de son opinion, et que craignant de se montrer au public tel qu'il est, il veut laisser quelque doute sur la véritable nature de ses principes. Je me bornerai donc ici à déchirer tout simplement le voile qui les couvre, et à les formuler dans toute leur nudité, en les dégageant de la phraséologie équivoque dans laquelle ils sont véritablement noyés. Ces principes, les voici condensés en cinq ou six lignes :

Dieu n'existe pas ;

L'àme humaine n'existe pas;

Il n'y a pas de force vitale, car la vie n'est qu'un mot qui veut dire ignorance ; ce qu'on appelle ainsi n'est que la résultante de toutes les actions physiques, chimiques, mécaniques, qui se produisent virtuellement dans la matière.

Si j'ai bien compris le savant professeur, habituellement si clair et si explicite , son déterminisme ne serait que le corollaire de la doctrine du hasard intelligent et créateur, une certaine forme du panthéisme allemand, et contiendrait finalement en germe toutes les erreurs familières au matérialisme, ces eiTeurs mille fois réfutées, ainsi que je l'ai déjà dit en commençant ce livre , qui s'obstinent à repa-

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raître le plus souvent avec les mêmes bas et la même cravate, mais que le célèbre physiologiste du Collège de France a pris soin, cette fois, de déguiser sous un habit de sa façon. Néanmoins, je n'attendrai pas davantage pour le dire, M. Claude Bernard, à l'exemple de tous ses maîtres en matérialisme, ne s'est pas assez gardé du grand écueil de la contradiction; en le lisant avec attention, on sent qu'il pense à Dieu en dépit de lui-même, lorsqu'il nous dit, dans son introduction, que ce par l'analyse, le savant a le sentiment de certaines causes sourdes devant lesquelles il est forcé de s'arrêter, sans avoir pour cela la raison première des choses » . Il me parait évident aussi qu'en admettant chez l'homme ce qu'il appelle Vidée à priori , V intuition, le pressentiment des lois de la nature, Y autorité de la raison, M. Claude Bernard nous amène à soupçonner véhémentement qu'il ne fait pas , dans son système , abstraction absolue de ce que nous autres, pauvres arriérés, fidèles aux traditions de nos pères et aux enseignements de la philosophie rococote , continuons à désigner tout simplement sous le nom d'âme, qu'il ne nous semble pas nécessaire de changer pour un autre moins net et moins expressif.

Certes, personne plus que moi ne rend justice, j'ose le dire , au mérite si éminent du professeur du Collège de France, et n'apprécie mieux les services qu'il a rendus à la physiologie ; mais on peut être physiologiste transcendant et se montrer faible en philosophie et même en médecine. Sous ce dernier rapport, voyons si le déterminisme est bien approprié au génie particulier et aux besoins actuels de l'art de guérir, s'il le fera progresser ou reculer.

N'ayant pas cessé, depuis quarante ans, d'exercer ou

d'enseigner la médecine dans de grands hôpitaux et sous les latitudes les plus opposées; m'étant livi-é, en outre, à partir de 1840, et avec une persévérance généralement connue, à l'étude particulière des épidémies, j'estime avoir quelque droit de donner mon opinion sur le caractère propre de la médecine. Eh bien! je le déclare en toute sincérité et sans m'arrêter le moins du monde à l'autorité de certains noms, la science médicale n'a et ne peut avoir qu'une certitude de probabilité aux yeux de quiconque l'a longtemps pratiquée et en apprécie sainement le caractère ; c'est que la médecine a sans cesse à compter avec la vie, dontles phénomènes n'ont rien de constant, d'invariable , de syllogistique , et dérivent trop souvent de ces mêmes causes sourdes dont M. Claude Bernard veut bien reconnaître l'existence; c'est que la certitude mathémathique n'appartient et ne peut appartenir qu'aux sciences physiques, auxquelles ce savant veut absolument, et contre toute évidence, assimiler l'anthropologie, à l'exemple de tous les grands matérialistes dont j'ai successivement rappelé les erreurs dans ce livre ; c'est enfin , et pour tout dire en un mot, que le génie de l'art de guérir est psychomatériel, comme celui de l'être qui en est le sujet spécial. Jamais il n'y eut de vérité plus saillante, plus vraie, plus exacte que celle-là , et tout médecin qui s'aveuglera sur elle n'aura jamais la clef de la science à laquelle il s'est voué. On peut calculer les phénomènes de la vie cosmique, ceux qui se produisent dans le règne inorganique , parce qu'ils découlent de lois que Dieu a établies sans les dérober d'une manière absolue à l'intelligence humaine ; mais vouloir déterminer physiquement ou mathématiquement les phénomènes qui ont pour siège la matière organisée , et

cela chez un être libre, voulant et pouvant, tel que rhomme; admettre que ces phénomènes peuvent être prévus, calculés , c'est se tromper étrangement et méconnaître les modifications dynamiques qui font qu'un même phénomène peut se rapporter à des états bien difl'érents, et donner heu , toutes choses égales , à des indications radicalement opposées.

Je le dis donc avec regret, mais en même temps avec une profonde conviction, le déterminisme de l'illustre professeur du Collège de France, s'il pouvait être admis, vouerait l'art de guérira une éternelle immobilité; je dis plus, il le ferait nécessairement rétrograder. Sa méthode est condamnée par l'expérimentation chnique, et sous ce rapport j'en appelle à tous les praticiens éminents et éclairés qui ne se sont pas bornés à faire le métier, mais qui n'ont jamais dégagé celui-ci de la science. Professer en effet que la médecine doit quitter le champ de l'observation, et renoncer absolument au baconisme, c'est énoncer la plus grave de toutes les erreurs, car, je le répète, les méthodes physiques, chimiques, mécaniques sont incompatibles avec son génie propre, et il existe entre les phénomènes de la nature brute et ceux de la nature vivante (je l'ai déjà fait observer en parlant de Magendie) un abîme qui ne sera jamais comblé. Je vais plus loin, je soutiens qu'il existe un autre abîme presque aussi profond et aussi large entre les phénomènes vitaux qui se produisent dans le corps de l'homme et ceux qu'on observe chez les animaux, et que par suite on ne doit qu'avec la plus grande réserve apphquer à l'anthropologie les résultats des expériences faites sur les derniers. J'aflûrme aussi, avec une foule de confrères éminents, que les vivisections induisent facile-

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ment en erreur ceux qui s'y livrent avec l'idée préconçue de surprendre la nature sur le fait et de découvrir ce qu'on ne saura jamais positivement, ce que l'induction peut seule faire soupçonner quelquefois. Les causes de ces erreurs sont multiples, et je ne les détaillerai pas ici; qu'il me suflBse de rappeler un seul fait, entre mille, pour appuyer ma thèse :

Afin de bien établir que l'estomac est inerte, passif, dans le vomissement, Magendie s'avisa un jour de remplacer cet organe, sur un chien vivant, par une vessie de porc: puis il injecta de l'émétique dans les veines de l'animal, et, des vomissements s'étant bientôt produits, il conclut à l'inertie de l'organe gastrique, conclusion qu'accepta l'Institut de France sur le rapport de MM. de Humboldt, Halle et Percy; mais à quelque temps de là, un simple étudiant en médecine, qui devint ensuite un médecin distingué, M. Isidore Bourdon, démontra sans réplique, devant la Faculté de médecine de Paris, que cette expérience était fausse, et qu'il fallait au contraire en conclure au rôle actif et très-actif de l'estomac dans le phénomène du vomissement. Pourtant l'opinion de Magendie avait régné plusieurs années dans le monde savant, et le grand Cuvier lui-même, qui l'avait étayée de son autorité, se vit forcé d'en faire amende honorable.

Do telles déceptions sont communes à tous les expérimentateurs, et M. Cl. Bernard n'en a pas été exempt plus que les autres. Qu'il me suffise à ce sujet de rappeler, par exemple, que le phénomène de Isl sensibilité récvrrente, dont il a fait la base de sa physiologie du système nerveux . mérite à peine, d'après d'autres expérimentateurs , d'être regardé comme un fait de physiologie générale.

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Je le répète, il est facile de s'égarer, de prendre le faux pour le vrai, lorsqu'on se livre aux vivisections, parce que, dans l'immense majorité des cas, on fait les expériences avec la pensée bien arrêtée d'avance d'obtenir tel ou tel autre résultat, et que cette idée préconçue met forcément enjeu l'esprit de personnalité etl'amour-propre des expérimentateurs ; mais, alors même que les vivisections seraient pratiquées au milieu de circonstances toutes favorables aux intérêts de la vérité, pourraient-elles éclairer, autant qu'on le croit, la physiologie humaine? Je n'hésite pas à me prononcer pour la négative , parce qu'en dépit de leurs apparentes analogies, les organismes humain et bestial diffèrent radicalement entre eux, et que leur assimilation absolue ne peut qu'enfanter des systèmes plus ou moins douteux , hasardés ou inexacts. La raison de ce fait, c'est que chez les animaux il n'y a que la vie, une sensibilité et une intelligence très-inférieures, tandis que chez l'homme les phénomènes vitaux sont sans cesse modifiés par l'action de l'âme et la sensibilité la plus exquise. Je ne saurais mieux faire du reste , pour achever de convaincre ceux qui me lisent, de la réalité de cette différence, que de les renvoyer à l'introduction de ce livre et à ce que j'ai dit de la différence radicale qui existe entre le singe et l'homme. Qu'on ne l'oublie jamais, entre l'homme et les animaux même les plus voisins de lui, il y a les merveilles de la psydiologie, les mystères de l'dme, qu'il faut accepter en tant que mystères, comme formant le caractère propre, essentiel de l'hmnanitë, et non pas de l'animalité, deux choses qui ne doivent jamais être confondues.

En effet, observe-t-on chez les brutes cette action réciproque du moral et du physique, qui chez l'homme place

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les phénomènes vitaux dans des conditions tout à fait particulières, et cela pour ainsi dire à chaque minute? Voitr on jamais les animaux devenir matérieUement malades par le fait de peines morales ; les voit-on tomber dans le spleen , dans la folie , dans des fièvres de mauvais caractère , sous l'influence de lamour contrarié , de l'ambition, de la jalousie, etc., etc.? La mort subite est-elle aussi fréquente chez eux que chez nous, parle fait de la colère, et cette passion agit-elle sur leurs femelles lorsqu'elles allaitent, de manière à convertir subitement leur lait en un véritable poison capable de tuer leurs petits? Les vétérinaires sont-ils forcés d'étudier avec soin, à l'exemple des médecins, le tempérament, l'idiosyncrasie. le caractère, les habitudes, les prédispositions héréditaires de

leurs malades ? ...

Je n'en finirais pas, on le comprendra sans peine, si ]e voulais continuer ici le parallèle, et passer en revue toutes les circonstances qui ne permettent pas d'assimiler la physiologie, la pathologie et la thérapeutique de l homme a celles des animaux. La médecine expérimentale, telle que la rêve M. Claude Bernard, pourrait peut-être convenir a ces derniers; mais l'observation clinique fécondée par 1 analyse philosophique et par l'induction est la seule méthode qu'appellent la double nature de l'homme , le caractère psyaio-matériel de la plupart de ses maladies et la variété des éléments de destruction qu'il porte en lui-même . L humorisme, le solidisme, le chimisme, l'animisme , le vitahsme, ont fait leur temps dans la science ; l'organicisme, l'organopathie, la médecine expérimentale, auront bientôt faitle leur, et sur les ruinesde tous ces systèmes s'elevera. commeje lai dit mi peu plus haut, le psycho-matériaUsme,

qui inscrira sur sa bannière ces mots caractéristiques : Homo duplex; mens sana in corpore sano, afin de rappeler sans cesse aux gens de Tart que Tétude de Tanatomie et des autres sciences physiques ne saurait leur suffire, et qu'ils doivent y ajouter celle de la philosophie, de la psychologie surtout, parce que tous les phénomènes qui se produisent dans l'homme sain ou malade ont une double origine, une double nature comme lui, et résultent de l'influence réciproque de l'âme et du corps.

A propos de cette influence qui imprime à toutes nos actions, à tous nos besoins, à toutes nos souffrances, un caractère mixte organico-dynamique , je raconterai , en terminant ce chapitre, une anecdote historique assez peu connue, et que je voudrais pouvoir rapporter dans le style naïf du chroniqueur qui me l'a fournie , mais que je n'ai plus malheureusement à ma' disposition. Elle prouvera une fois de plus que les principes du psycho-matériahsme sont aussi anciens qu'ils sont vrais.

Lors de la cession de notre belle et riche comté de Provence par le bon roi René d'Anjou, son dernier souverain, en 1426 , Louis XI, qui était venu jusqu'à Lyon à la tête d une petite armée , pour la conclusion de cette afi'aire, s'émerveilla tellement de la vigueur , de la bonne mine et surtout de la jovialité de son oncle René, qui n'avait pas moins de 76 ans, qu'il le pria avec instance de lui indiquer les remèdes dont il usait pour se maintenir en si bon état malgré son grand âge. Mon médecin, maître Coictier, lui dit-il, est un savant homme; mais il ne sait pas, ou ne veut pas me guérir , car peut-être est-il vendu à mes ennemis. — Je ne prends aucun remède et je consulte fort peu mon myre, lui répondit René ; mais ayant mis tous mes mal-

heurs aux pieds de Jésus-Christ, mon divin seigneur et maître, je me tiens le plus possible en gaieté, en paix avec ma conscience, et je fais autour de moi le plus de bien que je peux.

En effet, ajoutait le chroniqueur, malheureux dans toute ses entreprises et malgré sa bravoure sur les champs de bataille , successivement dépouillé de tous ses états , sauf la Provence, le vieux roi de Sicile avait trouvé les meilleures consolations dans la culture des lettres et des arts, qu'il aimait passionnément, et consacrait sa vie au bonheur de ses sujets ; autour de lui ce n'étaient plus que fêtes, bals champêtres, concerts, mascarades, jeux de tout genre, dont ilprenait sa part, sans se souvenir le moins du monde de son rang; aussi était-il adoré des Provençaux, qui ont encore aujourd'hui la rehgion de sa mémoire.

En revanche, le sombré tyran qui gouvernait alors la France, et qui à cette époque avait à peine atteint sa cinquantième année, ressemblait déjà à un vieillard décrépit, parle seul effet des passions haineuses et violentes qui l'agitaient sans cesse : il avait le teint jaune et biUeux, les yeux rouges et échauffés, les joues flasques et flétries, et il était évident que sa méchante âme portait le trouble dans son triste corps. Amsi bien ne cessa-t-il pas d'aller de mal en pis , finit par tomber dans un épuisement mortel , et par s 'été indre dans le mal caduc ; tant il est vrai que, pour se bien porter et vivre longtemps heureux , il fcnU avant tout avoir l'esprit tranquille, le caractère bienveillant et la conscience nette I

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