‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [microform]Chapitre 13 sur 54 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Impossibilité absolue d'appliquer les mathématiques à la médecine.— Opinions à ce sujet de CahanU, Buffon, Frédéric Bérard ; si Auguste Comte avait été médecin, il n'aurait pas tenté de faire cette application.— Dernier mot sur le positivisme: non-seulement il serait funeste aux progrès de Tart de guérir, mais encore il porterait une atteinte profonde à sa moralité et à fa considération.

Saint-Brieuc, août 1867.

Je continue mon appréciation du caractère propre de l'art médical; c'est d'ailleurs un sujet sur lequel je pourrais écrire un volume sans l'épuiser, mais que je ne ferai qu'effleurer ici, pour ne pas fatiguer les personnes étrangères à l'art, auxquelles ce livre s'adresse principalement.

Je viens de dire que, dans le corps de l'homme, et en général dans tous les corps vivants, le même phénomène peut tenir à une foule de causes radicalement différentes les unes des autres, et dont la recherche est d'autant plus difificile qu'elles sont pour la plupart internes, natives, congéniales. Il suffit , pour le comprendre , même sans être médecin , de se rappeler les manifestations incessantes d'activité qui sont propres aux corps vivants et qui n'ont rien d'analogue dans les corps inorganiques, auxquels le positivisme les assimile. Les premiers sont en effet le siège d'un mouvement continuel de décompo-

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sition et de recomposition par lequel ils s'entretiennent et durent plus ou moins longtemps , à l'aide duquel les tissus organiques se renouvellent sans cesse.

Or, ces actions et réactions vitales sont, toutes choses égales, variables selon l'âge, le sexe, le tempérament, les habitudes, le régime, l'hérédité, les vices du sang ou de l'innervation, enfin selon le caractère idiosyncrasique des individus. On reconnaît, en effet, spécialement au lit du malade, que la force vitale considérée dans les mêmes conditions de miUeu, est plus ou moins intense ou résistante selon les sujets, qu'elle se montre parfois toute puissante et véritablement médicatrice chez les plus chétifs. les plus débiles en apparence, tandis qu'elle languit et n'est capable d'aucun effort salutaire chez des hommes qui paraissent solides et vigoureux. Comment donc soumettre le corps humain et son dynamisme aux lois du calcul mathématique, avec une causaUté si obscure et des effets, des phénomènes si variables sous le double rapport de l'origine

et de la portée ?

On sait que le berceau de l'école iatro-mécanique, ou iatro-mathématique, aétéla patrie de Galilée: que les découvertes faites par cet immortel génie avaient passionné pour les sciences physiques le napolitain Alphonse Borelli, du reste exceUent mathématicien , qui est généralement considéré comme le chef de cette école, dont il jeta les bases dans son ou\Tage intitulé: De motu animalivm, et qui fit plus tard fortune en Angleterre.

Tandisqu'en iatro-chimie'il n'est question que de fermentations, de distillations, de combinaisons, d'affinités, etc., en iatro-mécanique tous les phénomènes vitaux étaient calculés avec précision, et on n'y parlait que de trUura-

lions, de frottements, de cribles, de leviers, de cordes. D'après Borelli, par exemple, le cœur n'était autre chose qu'une pompe aspirante et foulante à la fois, par laquelle s'accomplissait la circulation; mais comme il avait calculé les forces des fibres du cœur suivant les principes d'une théorie toute géométrique, il exagéra la somme, qu'il fît monter au poids immense de 180000 livres.

Sans doute, il suffit à un mathématicien, à un élève de notre savante école polytechnique, par exemple, qui est tout bourré de calculs, de jeter un coup d'œil sur l'économie animale, pour y constater qu'à la rigueurle jeu de divers systèmes organiques rappelle celui des machines que l'homme construit à l'aide de ses connaissances mathématiques : on peut y trouver des leviers, des engrenages, despouUes, des cordes, etc., etc. Mais en admettant qu'aucune de ces analogies ne soit forcée, et ce point est certes plusque contestable, nefaudra-t-ilpas toujours tenir compte du directeur et du moteur de cette machine. Je viensde dire que Borelli avait évalué à 180 000 livres la force qui oblige le cœur à se contracter; et cependant ce médecin était regardé comme l'un des meilleurs mathématiciens de l'Italie. C'est que l'expérience démontre à quiconque le lui demande, qu'il est extrêmement difficile, à peu près impossible d'évaluer avec justesse les phénomènes purement physiques qui se produisent dans l'économie animale ; tout au plus est-il permis de calculer avec un certain succès, comme l'a fait Barthez, les mo\i\Gmml& progressifs de l'homme et des animaux, l'action combinée ou successive que difTérents muscles exercent sur les os auxquels ils sont

attachés.

Mais en dehors de ces expUcations mécaniques de la

locomotion, qui deviennent très-utiles au chirurgien dans le traitement des fractures, des luxations, etc., il faut considérer les connaissances mathématiques ou mécaniques comme très-accessoires pour le physiologiste ; toutau plus peuvent-elles imprimer à son esprit, en général un peu trop enclin à la spéculation, un caractère plus positif. En subissant leur influence au-delà d'une certaine mesure, il cesserait d'être médecin, pour devenir tout simplement orthopédiste ou mécanicien.

Quand donc cessera-t-on de méconnaître le génie particuher de l'art médical, d'en fausser la nature et la mission , et de le rendre même plus nuisible qu'utile, en lui donnant pour base le calcul mathématique ou positif? Cette erreur, que commirent, avant Auguste Comte et M. Littré, les médecins des anciennes écoles iatro-mécaniques, n'est pas digne, en vérité, d'occuper le monde scientifique au XIX® siècle, car il suf&t de jeter un coup d'oeil sur l'histoire delà médecine, pour constater sur-le-champ que de longue date elle en a fait justice , et que la nouvelle exhibition qu'on en fait à cette heure^ dans la lanterne magique des systèmes, ne sera pas de longue durée.

«J'ai déjà fait remarquer plusieurs fois, dit Cabanis dans son ouvrage intitulé : Réforme de la médecine, combien les tentatives faites jusqu'à présent pour appUquer la géométrie et l'algèbre aux parties les plus importantes de la médecine avaient été infructueuses; je reviens encore sur ce sujet, parce qu'il est très-important, et que l'exemple des sciences mathématiques est le plus propre à faire sentir avec quelle réserve les idées des sciences étrangères doivent être portées dans la médecine. Les phénomènes vivants dé- 'pendent de tant de ressorts inconnus , tiennent à tant de

circonstances dont l'observation cherche vainement à fixer lu valeur, que les problèmes, ne pouva/nt être 'posés avec toutes leurs données, se refusent absolument au calcul, d

<c Et quand les mécaniciens et les géomètres (ajoute Cabanis, dont j'aime, en pareille matière, le témoignage ) ont voulu soumettre à leurs méthodes les lois de la vie, ils ont donné au monde savant le spectacle le plus étonnant et le plus digne de toute notre réflexion. Les termes de la langue dont ils se servaient étaient exacts ; les formes du raisonnement étaient sûres, et tous les résultats étaient pourtant erronés. // y a plus : quoique la langue et la manière de s'en servir fussent les mêmes pour tous les calculateurs, chacun d'eux trouvait un résultat particulier, différent. »

Buffbn exprime à peu près les mêmes idées, mais sous une autre forme, dans son Histoire naturelle: « Il me semble, dit-il, que certains philosophes (les mathématiciens et les mécaniciens), en admettant des principes mécaniques, n'ont pas senti combien ils rétrécissaient la philosophie ; ils n'ont pas vu que, pour un phénomène qu'on pourrait y rapporter, il y en avait mille qui étaient indépendants. L'idée de ramener tous les phénomènes à des principes mécaniques est assurément grande et belle ; ce pas est le plus hardi qu'ait pu faire la philosophie, et c'est Descartes qui l'a fait; mais cette idée n'est qu'un projet. Le défaut de la philosophie d' Aristote était d'employer comme causes tous les effets particuliers ; le défaut de celle de Descartes est de ne vouloir employer comme causes qu'un petit nombre d'efTets généraux , en donnant l'exclusion à tout le reste. »

a La médecine (dit à son tour Frédéric Bérard , l'un des

médecins les plus éminents de ce siècle, et qu'une mort prématurée a malheureusement enlevé à la science, dont il était une des plus éclatantes lumières), la médecine a une certitude à elle, qu'il importe beaucoup de distinguer de celle qui est propre à des sciences d'un autre ordre. Cette certitude est une certitude de probabilité , et non pas d'évidence logique ou mathématique, La médecine s'appuie sur des calculs de probabilité tirés de données expérimentales nombreuses et variées, susceptibles de s'enchaîner entre elles dans tous les rapports, dans tous les degrés, dans toutes les nuances possibles ; mais la solution des problèmes qu'elle présente n'a jamais la précision qui est exigée dans les sciences physiques ou mathématiques, qui reposent sur des données simples, constantes, toujou/rs les mêmes et dans le même état. Elle ne peut pas se soumettre à la rigueur du calcul. La médecine est parfaitement analogue, sous ce rapport, à la science des gouvernements ou à l'art militaire, ainsi que l'ont très-bien démontré Zimmermann, Barthez, Cabanis et tous les grands maîtres. »

On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur, a dit Brillât- Savarin , et je dirai à mon tour, paraphrasant cet aphorisme du roi des gourmets : on devient docteur en médecine, mais on naît médecin. En effet, pour être à la fois un théoricien et un praticien capable , le labor improbus ne saurait suffire; comme pour réussir en poésie, en peinture, en musique, en art miUtaire, il faut avant tout certaines aptitudes, certains dons naturels, un certain tact, qui n'appartiennent pas au commun des hommes, même parmi ceux qui se croient appelés. L'inspiration ]o\xq, en effet, un très-grand rôle dans l'exercice de l'art médical, et si l'on cherche la raison de ce fait, on la trouve préci-

sèment dans le caractère propre d'une science qui n'est, ne peut être positive, qu'on chercherait en vain à rendre telle, et qui, par sa nature, ne saurait devenir l'objet de règles fixes, invariables. Oui, le médecin a ce point de contact avec le général d'armée, qu'après avoir comme lui projeté un ordre de bataille et calculé d'avance les meilleurs moyens de vaincre, il est souvent forcé de renoncer à ses plans, à ses calculs, et d'en improviser d'autres tout à fait, opposés, afin d'arriver aux mêmes résultats : or, le génie seul peut donner cette aptitude au général d'armée et au médecin. Nos meilleurs généraux ne sont certes pas sortis de l'Ecole polytechnique, mais bien des rangs de l'armée; beaucoup d'entre eux ont été illettrés ou à peu près ; de même les médecins les plus constamment heureux n'ont pas été, sans contredit, les plus versés dans les sciences physiques ou positives, mais plutôt ceux-là qui ont étendu, aidé leurs aptitudes natives, leur génie médical, par les bonnes méthodes philosophiques. L'histoire de l'art le démontre d'une manière éclatante.

Pourquoi le vieux praticien se montre-t-il plus réservé, en matière de diagnostic et de pronostic, que le jeune docteur qui sort à peine des bancs? Tout simplement parce que l'expérience lui a démontré que cette réserve est nécessaire même dans les cas qui paraissent de prime abord les moins douteux et les plus faciles. Façonnés par cette expérience au caractère propre de leur art, ils ne jugent , n'agissent qu'avec prudence, circonspection, et font toujours une large part aux complications et aux déceptions possibles, parce qu'ils savent que les phénomènes sont instables, fallacieux, et que la thérapeutique est sujette à faire défaut dans les mêmes cas où elle s'est montrée le

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plus souvent puissante. Je pourrais prouver ces assertions par une foule de faits concluants et curieux tirés de ma pratique ; mais, je le répète, je ne saurais me tenir que sur le terrain des principes généraux, dans un travail comme celui-ci, et je dois éviter d'entrer dans des détails qui le compliqueraient d'une manière fâcheuse.

On m'objectera, sans doute, que le Père de la médecine .a tenté d'assujétir les crises, dans les maladies, à la loi du calcul basé lui-même sur l'observation attentive des signes et des symptômes ; mais quel est le clinicien qui n'a pas expérimenté que si la réalité des crises ou des efTorts de la nature, dans le cours des maladies, ne peut faire l'objet du moindre doute, leur calcul est loin d'être toujours facile et même possible? Hippocrate lui-même, l'immortel auteur de cette doctrine, n'a certes pas cru lui-même à son exactitude absolue, et ne l'a pas proposée comme telle; il possédait à un trop haut degré le génie de la médecine, pour pouvoir commettre cette faute.

Je pourrais faire valoir ici, à l'appui de la thèse que je soutiens sur le génie particulier de l'art de guérir, le témoignage de la plupart des princes de la médecine, que j'ai déjà évoqués pour la confusion de l'athéisme et du matérialisme, mais je crois parfaitement inutile d'en venir là ; d'ailleurs, il sera toujours possible de le faire en cas de controverse. Qu'il me suffise de dire pour le moment, et pour qu'on ne me regarde pas comme un de ces métaphysiciens purs qui jadis obscurcirent la science par leur exclusivisme, qu'il me suffise, dis-je, d'établir en principe que la médecine doit à la fois s'éclairer par le raisonnement et par l'expérience, si elle veut marcher, quoique lentement (car chez elle le progrès ne peut être rapide) ,

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dans la voie des grandes découvertes . Le raisonnement philosophique privé des secours de l'expérience serait pour elle un guide peu sûr, et j'en dirai autant de l'expérience privée du contrôle de la philosophie ; ce n'est que par l'union féconde de ces deux choses qu'on pourra, procédant de l'analyse à la synthèse, arriver à reconstituer la vraie doctrine, oubliée à Paris depuis si longtemps, mais que les vrais praticiens n'ont certes pas abandonnée dans cette ville, et laquelle il serait facile de prouver qu'ils doivent même à cette heure leurs succès cliniques; car on peut-être organicien, voire même positiviste, en paroles, mais au ht du malade on demeure hippocratiste, afin de ne passe vouer à des déceptions et à des revers. C'est ce que voulut bien m'affirmer, un jour que je venais de faire en sa présence ma modeste leçon de clinique, l'éminenl professeur qui est chargé de l'inspection des écoles de médecine en France. Gomme cette leçon avait précisément pour sujet les applications de l'analyse philosophique au diagnostic, au pronostic et au traitement des maladies, et que j'y rappelais l'abandon qu'on en faisait à Paris, M. Denonvilliers voulut bien, à la fin, rectifier mes idées sur ce dernier point. <L Les principes que vous venez de rappeler, me dit-il, ne sont oubliés nulle part, croyez-le, pas plus à Paris qu'ailleurs, car ce sont les principes de tous les bons médecins de toutes les écoles. »

Est-ce sérieusement que la médecine d'Auguste Comte, le polytechnicien, affiche la prétention de détrôner Hippof^rate , Sydenham , Barthez , Bichat , et même Rostan ? car enfin l'organicisme est sans doute un système exclusif péchant par l'oubh de la dualité de l'être humain, comme je l'ai fait voir; mais, bien que radicalement insuffisant.

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il ne saurait être mis dans la balance avec le positivisme. Je ne sais si je ne l'ai pas déjà dit, Auguste Comte n'était pas médecin, et je ne connais, parmi ses continuateurs, aucune grande personnalité médicale, dans la véritable et rigoureuse acception de ce mot. J'y vois des anatomistes, des vivisecteurs, des chimistes, et pas un médecin. Or, je le répète encore : Ubi desinit physicm , medicus incipit. Aussi doit-on considérer comme tout à fait éphémère l'exhibition positiviste du moment. En se buttant contre l'art de guérir, dont j'ai démontré le caractère particulier, ce système s'est en quelque sorte tendu un piège à lui-même, comme le firent si souvent les sciences physiques ; après s'être assimilé ce qu'il y avait de bon pour elle dans ces sciences, la médecine les a repoussées de son sein comme des étrangères. Le positivisme aura incontestablement le même sort, et Y erreur n'étant plus souvent ici-bas (je le disais naguère dans mon dernier travail sur la questim sanitaire) que le crUerium des vérités utiles à l'humanité, il y a lieu de penser, d'admettre que la Providence n'a inspiré ces prétentions aux positivistes que pour substituer à la doctrine de Rostan quelque chose de plus incompatible encore avec notre art, afin de faire rentrer l'École de Paris sous le giron de Bichat. Quant àmoi, médecin rétrograde, fossile, antédiluvien, j'ai cette intime conviction , et j'espère que Vavenir la justifiera....

Il me suffirait sans doute , pour démontrer cet horoscope du positivisme, de donner ici quelques extraits de sii théorie de la maladie et de la santé, de son système sur les fonctions du cerveau, etc., etc.; mais, je le dis en toute sincérité , ce serait lui accorder trop d^importance , et je me contenterai d'affirmer ici (promettant d'aiUeurs de le

prouver en cas de besoin) qu'il n'y a rien de médical, que tout est étrange, obscur, excentrique, dans les principes delà médecine dite positive. Pendant son règne éphémère à Paris, terre classique des nouveautés, elle pourra faire la fortune et la réputation de ses principaux adeptes ; mais vouée , dès sa naissance, à la mort éternelle, par le seul fait de l'athéisme dont elle se fait gloire, elle ne fera que passer dans le noble champ d'une science qui appartient plus qu'aucune autre à Dieu, puisqu'elle n'est, en vérité, qu'une émanation de sa miséricorde et de sa charité envers l'espèce humaine.

Je ne dirai rien ici de la démoralisation qui serait la conséquence du système philosophique d'Auguste Comte, s'il pouvait s'implanter au sein de l'École de Paris. Pourquoi se préoccuper, en effet, d'une éventualité que je considère, pour ma part, comme impossible? Je me bornerai donc à rappeler, qu'avec les pouvoirs exorbitants que la société confère au médecin, pouvoirs qui échappent à tout contrôle et que la conscience seule peut réfréner, il deviendrait un véritable fléau s'il pouvait oubHer un seul instant le serment d'Hippocrate et les principes de haute morale qu'il consacre. Trop de faits regrettables, d'événements significatifs, de scandales fâcheux, sont venus, dans ces derniers temps, donner l'éveil à l'opinion pubUque, pour que j'insiste sur ce point. A Dieu ne plaise que j'étale ici ces plaies, ces hontes d'une profession dont la sévère probité fut jadis proverbiale, et qui par elle s'éleva si haut dans l'estime des peuples et des rois ! mais je me permettrai de dire aux autorités chargées de surveiller et de dispenser l'enseignement médical :

Ne permettez jamais à l'athéisme d'envahir nos écoles,

et faites bonne garde dans ce but, si vous avez à cœur les intérêts les plus précieux de la société ; n'oubliez pas qu'en réalité le médecin jouit du droit de vie et de mort: que l'état civil reçoit, les yeux fermés, ses déclarations de naissance et de décès ; qu'il suffît d'une simple attestation de sa part pour faire enfenner dans une maison de fous l'homme le plus raisonnable ; que, dans une foule de procès criminels, il est en quelque sorte le bras droit de la Justice; que le mari lui confie sa femme , le père ses enfants ; enfin, qu'il est appelé à exercer les diverses magistratures sanitaires ayant pour but d'empêcher l'importation des pestes, d'obvier à l'influence pernicieuse de certaines industries, etc.. etc. Certes ! aucun autre ministère ne résume en lui de plus hautes attributions , une plus rude responsabilité , et la société aurait de grands dangers à courir s'il pouvait jamais écheoir à des hommes, je ne dirai pas sans religion, mais sans morale et sans conscience, regardant Dieu comme une hypothèse et l'immortalité comme une fable absurde. Tous les vrais médecins qui ont à cœur la considération et l'honneur de leur profession sont dans les mêmes sentiments, partagent les mêmes craintes, et j'ai l'intime conviction qu'ils estiment, avec moi, que la création de conseils de discipline au sein des écoles serait la meilleure digue à opposer aux mauvaises passions , à l'immoralité, au charlatanisme, à l'industriaUsme, à l'esprit d'irréligion, qui tendent à les envahir. La médecine est en efTet, comme elle le fut toujours, très-chatouilleuse à l'endroit de ses libertés professionnelles, et U me semble que l'avertissement, l'amende, le blâme, la réprimande, la mise en disponibilité, seraient plus facilement acceptés . émanant de cette prudhomie médicale, que s'ils était pro-

nonces directement par l'autorité compétente. Du reste, je ne veux rien préjuger ici sur les conditions dans lesquelles devraient être établis ces conseils de discipline, sur la nature des affaires dont ils auraient à connaître, etc., toutes ces questions devant être étudiées préablement par des commissions d'experts présidées par un représentant du ministre de l'Instruction publique.

Je n'ignore pas que beaucoup de médecins s'élèveront contre le vœu que je viens de formuler; qu'ils protesteront d'avance contre toute juridiction ayant pour but de borner la liberté, l'indépendance médicales, et de les empêcher de dégénérer en licence ; mais, outre que parmi ces médecins, le plus grand nombre a un intérêt personnel et direct dans cette Ucence, il faut supposer que les autres ne sont pas les meilleurs juges de nos besoins du moment, et ne considèrent la question qu'à son point de vue le plus étroit, le moins élevé. Aussi leur conseillerai-je , en terminant, de bien réfléchir à la grave position de la médecine en France, de se remémorer les scènes du congrès de Liège, celles du grand amphithéâtre de l'Ecole de Paris , et de relire avec attention la pétition de M. Giraud, que j'ai eu soin d'annexer à ce chapitre; car, je le déclare hautement, comme citoyen, comme médecin professeur, j'en approuve à la fois l'esprit et les termes, et si jaloux que je sois de la liberté de la chaire médicale au point de vue doctrinal, j'estime qu'eUe ne saurait aller jusqu'à permettre l'enseignement de l'athéisme.

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