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peut contester la vérité, que tous les princes de la médecine, profonds philosophes avant tout, ont professé que les actes intellectuels et moraux de l'homme ne pouvaient être le produit immédiat de la matière, et qu'ils relevaient directement de l'âme. Mais qu'est-ce que cette âme? comment la comprendre à son tour; dans quel lieu particulier de l'organisme habite-t-elle ; comment concevoir sa spiritualité? Je n'ai certes ni la prétention ni même le désir de résoudre ce mystérieux problème ; d'ailleurs, à quoi bon le faire surgir ici ? L'âme est dans le corps humain comme Dieu est dans l'univers : elle y est par ses opérations, par son intelligence, par son activité, par sa liberté que rien m peut atteindre; mais elle n'habite ni la glande pinéale , ni la moelle allongée , ni les tubercules quadrijumeaux , ni les ventricules ou les tubes cérébraux ; elle est partout, je le répète, dans ce corps qui est son instrument, sa mécanique, qui lui sert de prison, où elle a été placée dans un but providentiel qu'il n'est pas défendu d'entrevoir lorsqu'on n'est pas sceptique ou aveugle ; elle y est toujours libre, souveraine , tant que ses organes de manifestation demeurent sains et qu'elle n'est pas sourde à la voix de la raison et de la morale. Sans doute l'encéphale est l'organe dont elle se sert spécialement pour la matérialisation, la corporisation (qu'on me passe ce mot) de ses divers actes , et on ne le comprend jamais mieux que lorsqu'on contemple cet organe complexe après la mort subite due à une cause insaisissable, et que, surpris de son état d'intégrité, de l'harmonie admirable de son agrégat et de ses appareils ou annexes, on se demande ce qui peut leur manquer pour qu'ils soient tombés dans l'inertie. Cest alors surtout qu'on sent instinctivement que
son moteur ne peut être que la vie , et que celle-ci n'est probablement dans les êtres organisés que la résultante de l'union des âmes animales et végétales avec la matière organique, le lien qui rattache l'un à l'autre, et associe, enchaîne autant que possible entre eux, malgré leur différence radicale de nature, les éléments spirituel et matériel, enfin le fondement du grand œuvre de V agrégation , de la mixtion psycho-matérielle que Dieu a généralisée dans l'univers, même dans la nature inorganique ; les forces cosmiques , chimiques de cette dernière , ne sont peut être, en eflPet, qu'une modification de la vie universelle.
Si les facultés intellectuelles et morales, la sensibilité, la motilité, n'étaient pas le produit immédiat de l'encéphale, disent les organiciens, pourquoi l'énergie et le libre exercice de ces facultés seraient-ils toujours en raison directe de la masse et du volume de cet organe ? Voyez ce que sgnt ces facultés chez l'enfant de naissance, dont l'encéphale, et en particulier le cerveau, ne sont pas encore parvenus à leur développement normal; voyez ce qu'elles sont chez le vieillard, par le seul fait du ramollissement, de l'usure, de l'affaiblissement de la substance encéphahque : pourquoi y a-t-il délire, trouble des fonctions intellectuelles, paralysie du sentiment, du mouvement, dans les affections encéphaliques ? Pensez à ce que sont les idiots, les crétins, chez lesquels existe un arrêt de développement du cerveau, etc., etc.!
Je vais répondre successivement à ces diverses objections, et d'abord je commencerai par nier formellement que l'activité et l'intégrité des facultés intellectuelles et affectives soient en raison de la masse et du volume du cerveau, et que cette masse, ce volume, soient beaucoup
il!
plus considérables chez l'adulte que chez Tenfant et le vieillard. Afin de démontrer péremptoh-einent la fausseté de ces principes, qu'on a crus si longtemps infaiUibles, qu'il me suffise de faire intervenir une autorité anatomique, le professeur Sappey. J'ouvre son Traité d'anutomie, à la page 63 du tom. II , et voici ce que je hs :
« Les dimensions du cerveau ont paru assez souvent en rapport avec l'énergie des facultés intellectuelles ; quelques faits saillants tendent à démontrer ce rapport, admis par un grand nombre de physiologistes et nié par d'autres. Baldinger assure que le cerveau de Cromivell pesait 2 kilog. 23 i. Le Journal de Phrénologie d'Edimbourg nous apprend que celui de Byron pesait 2 kilog, 238. Le poids de la masse encéphalique s'élevait, chez Cuvier, à / kilog. 829, et chez ùupuytren à / kilog. 136. Les évaluations relatives aux deux premières célébrités sont évidemment entachées d'erreur ou d'exagération; il n'en est pas de même de celles qui concernent les deux dernières. Mais de ces faits exceptionnels, auxquels il serait facile d'en joindre quelques autres, on ne saurait tirer une conclusion générale ; à peine pourrait-on les accepter comme des probabilités en faveur de l'opinion qui voudrait mesurer sur l'homme la puissance intellectuelle au volume de la masse cérébrale. n
Telle est l'opinion de l'éminent anatomiste dont le livre est aujourd'hui dans les mains de tous nos élèves. Je pourrais en citer une foule d'autres plus anciens, mais je crois devoir m'en tenir à lui pour l'élucidation de ce point d'anthropologie, en rappelant toutefois à ceux qui me hront que les cas d'intelligence hors hgne qui se manifestent chez des sujets à front étroit et même déprimé, et à cerveau, par suite, relativement plus ou moins petit, sont très-
communs et passent trop souvent inaperçus ; quiconque s'appliquera à les rechercher ne perdra pas son temps, et reconnaîtra la faiblesse de la loi physiologique dont il s'agit.
Quant aux variations qu'éprouve le cerveau aux différents âges, voici la conclusion du même auteur :
« Le volume de la masse cérébrale comparé à celui de la masse corporelle est plus grand aux deux termes extrêmes de la vie, mais particuhèrement au début de celleci, et plus petit aux époques moyennes de l'existence. Le volume absolu, plus petit au contraire chez l'enfant et le vieillard, arrive à ses plus grandes proportions chez l'adulte, quelques années après le complet développement du corps. »
Mais, outre que, dans l'appréciation de ces différences de volume du cerveau selon les âges, il aurait fallu tenir compte d'une foule de circonstances se rapportant à la constitution, au tempérament, à l'hérédité, aux mœurs, à la profession, etc., etc., on a oubhé d'entrer dans un autre ordre de considérations dont Timportance n'est pas douteuse , et dont je vais faire d'abord l'appUcation à l'enfant.
La faiblesse intellectuelle et morale de ce dernier, qui le rend très-inférieur pendant longtemps à un grand nombre d'espèces animales chez lesquelles on observe, dès le moment de la naissance , des facultés instinctives suppléant à l'intelligence proprement dite*; cette faiblesse, dis-je, tient beaucoup moins à la masse et au volume du
* Je m'amusais, un jour, à observer une portée de chats qu'on avait jetée à la mer à une certaine distance du quai de Marseille. Non- seulement ces
220 QUESTION Dl* CERVEAU
cerveau, à son développement imparfait, qu'à l'état particulier où se trouvent les organes des sens, dont l'âme a absolument besoin pour se connaître elle-même et entrer en relation avec les corps extérieurs. L'homme, en effet, ne vient pas au monde avec des idées toutes faites, pas même avec celle de Dieu ; et certes, s'il pouvait y avoir chez lui des idées innées, celle-ci serait la première qu'il aurait ; il nait seulement avec une âme intelligente, dont les facultés doivent s'exercer, dans cet univers psychomatériel , par l'intermédiaire de forces et d'organes sans lesquels cette âme resterait, en quelque sorte, à l'état négatif, à l'état latent. Encore faut-il , pour que le développement, le perfectionnement progressifs des facultés intellectuelles puisse avoir lieu, que les relations établies par les appareils sensitifs soient parfaites. Aucune faculté ne saurait s'exercer, par exemple, chez l'enfant qui n'est pas encore sorti du sein de sa mère ou qui est immédiatement séquestré après sa naissance. Alors, en effet, il n'a pas et ne peut avoir, on le comprend sans peine, le sentiment de son existence.
Il en est de même dans les premiers mois qui suivent la naissance, et dans les conditions habituelles, parce que pendant cette période, je le répète, les sensations de l'enfant sont très-obtuses, bien que son âme puisse disposer à la rigueur d'un instrument de manifestation qui, sans cette circonstance, serait très-suffisant. En effet, on pourrait soutenir que, toutes choses égales, l'encéphale à cette époque de la vie est bien plus parfait que tous les
animaux nageaient habilement, mais encore, en le faisant, ils avaient soin de se diriger sur la rive et nullement du côté du large. Des enfants dans la même position auraient disparu sans se débattre une seconde.
autres appareils organiques, et apporter, entre autres preuves à l'appui de cette opinion, non-seulement une foule de faits physiologiques et pathologiques, mais encore les exemples assez nombreux de ces êtres prodiges dont l'intelligence extraordinaire se manifeste de très-bonne heure, avant même qu'ils aient franchi la première enfance, par le seul fait de la précocité fonctionnelle des appareils des sens, précocité qui est toujours dangereuse pour eux , car ces enfants ne vivent pas, vérité qui est devenue vulgaire. La lame use chez eux un fourreau qui n'est pas encore assez solide pour lui résister. Médecin d'un grand lycée depuis bientôt vingt-trois ans, j'ai pu souvent observer avec fruit quelques-uns de ces êtres privilégiés : hélas ! ils ont presque tous porté la peine de leur supériorité. Naguère encore j'en vis un qui, après des succès incessants, prodigieux, après avoir eu, je crois, un prix au concours général, avait été reçu à l'École polytechnique avec un des premiers numéros. Mais là, les brouillards de Paris avaient achevé l'œuvre de l'éducation homicide, sa santé s'était profondément altérée, et il avait fallu le renvoyer sous le ciel natal. Je fus effrayé, lorsque je le vis, de son état d'épuisement, et je me sentis ému lorsque ce pauvre enfant, dont le cœur était parfait et dans les yeux duquel brillait encore le feu de l'intelligence, m'affirma qu'il se sentait beaucoup mieux depuis son retour, et qu'il espérait pouvoir rentrer bientôt à l'école. Peu de temps après j'appris sa mort, et je me dis à mon tour: // ne pouvait pas vivre, car il avait trop d'dme et pas assez de force physique) l'incarnation de son esprit péchait par la hase.
Lorsque le médecin philosophe étudie l'enfant dans les premiers mois qui suivent sa naissance, il reconnaît bien vite
2t2 QUESTION DU CERVEAU
combien l'éducation de ses sens est longue à se faire, et les obstacles que cette circonstance apporte au développement de ses facultés intellectuelles et affectives, obstacles qui, je le répète, ne sont nullement dus à l'infériorité, à l'imperfection de la machine encéphalique; le plus souvent c'est à peine si vers le quarantième ou le cinquantième jour il commence à sourire, et partant à éprouver du plaisir en contemplant la lumière naturelle ou artificielle ; plus tard on le surprend à regarder avec quelque détail sa propre main, il la fait tourner lentement devant ses yeux, l'examine sérieusement sans sourire, et son petit /aci^* exprime la curiosité; bientôt il conamence à examiner sa mère, sa nourrice; il leur sourit de ce sourire d'ange qui lui est propre , et qui dédommage largement ces dernières de leurs peines, de leur sollicitude, et de leurs insomnies.
De la première à la deuxième année commence l'éducation de la parole, du langage; mais que de temps s'écoule encore avant que les mots aient un sens pour les l'enfant! il les répète par imitation, machinalement; il n'en connaît pas la valeur, la signification ; un peu plus tard, de trois à quatre ans, les appareils sensitifs ayant considérablement acquis, l'avidité de l'âme à connaître commence à se manifester par les signes ordinaires. L'enfant veut tout voir, tout toucher, tout sentir; il brise sans pitié les objets qu'il peut atteindre, pour savoir sans doute ce qu'ils peuvent contenir dans leur intérieur, pour en connaître, en quelque sorte, l'essence, le fond; le spectacle de la nature commence à l'impressionner, à attirer son attention.
Pour expliquer ce développement progressif des facultés intellectuelles et morales, l'illustre Buffon a étabU la sup-
position d'un homme adulte, tel que pouvait l'être Adam lorsqu'il sortit des mains de Dieu au moment de sa création, et qui s'éveillant tout à coup, neuf pour lui-même et pour tout ce qui l'environne, cherche à se rendre compte de ses premières sensations. Cette fiction est admirable, et je ne peux que la rappeler ici, en la recommandant à l'appréciation des personnes qui se sentent attirées vers les études philosophiques ; mais on trouvera à la fin de ce chapitre , parmi les notes, quelques détails qui m'ont été fournis sur Gaspar Hciuser par un officier bavarois , un ancien philhellène qui avait connu cet enfant du malheur, et semblait aussi avoir pénétré le secret de sa naissance. A toutes les époques, on le sait, les philosophes ont fait beaucoup de bruit des prétendus hommes sauvages dont l'étude psychologique leur a fourni certaines inductions sur la nature humaine et sur les degrés par lesquels passe notre intelligence pour parvenir à son apogée ; mais les types de ce genre sont difficiles à trouver, et lorsqu'on en rencontre un, on se demande avant tout si on n'a pas affaire à quelque intrigant, ou bien si l'individu se trouve réellement dans les conditions requises pour que les études dont il s'agit soient fructueuses et probantes. Mais on comprendra facilement, je l'espère, que les observations faites sur Gaspar Hauser méritent toute confiance , et qu'il est impossible de faire de cet infortuné, qui a occupé si fortement tous les philosophes, à partir de 1828 jusqu'au moment de son assassinat, un intrigant, un industriel ou un idiot. Il ne fut au contraire, tout le prouve, que la victime innocente de quelque scélérat que son rang , sa puissance ou sa fortune firent échapper à la justice des hommes, mais qui n'aura pas évité celle de Dieu.
A ceux qui considéreraient comme un sujet étranger à la question que je traite ici l'histoire de Gaspar Hauser, je répondrai par Tautorité du professeur Longet, de la Faculté de Paris, et par celle de Diderot, qu'il invoque lui-même , que les liens de la médecine et de la philosophie sont intimes, et que c'est en vain qu'on cherche à le faire oublier :
« Il n'appartient qu'à celui qui a pratiqué la médecine, dit Diderot, d'écrire sur la métaphysique ; lui seul a vu les phénomènes, la machine tranquille ou furieuse, faible ou vigoureuse, saine ou brisée, délirante ou réglée, imbécile, éclairée, stupide, bruyante , muette , léthargique, vivante ou morte. »
«En effet, ajoute Longet, combien de matériaux précieux pour leurs inunortels ouvrages, Démocrite, Aristote, Descartes , Buffon, Cuvier , ces grandes lumières des siècles scientifiques, ne puisèrent-ils pas dans la médecine ? Cette science, dont les anciens attribuaient l'origine à la divinité, a pu être considérée comme l'expression entière de l'étude de l'homme ; aussi était-ce surtout au médecin que s'adressait ce précepte inscrit sur le fronton du temple de Delphes : Homme, connais-toi toi-même, »
Organiciens exclusifs, matériahstes endurcis et aveugles, vous le voyez, cette École de Paris , sur laquelle vous croyez pouvoir vous appuyer, vous condamne par un de ses organes contemporains les plus illustres. Écoutez maintenant la profession de foi démon ami, l'éminent hygiéniste espagnol Monlau, professeur d'épidémiologieàMadrid, ainsi que celle du physiologiste allemand Frédéric Tiedemann :
« Les sensations, les sentiments, dit le premier, les souvenirs de phénomènes qui ne se voient , ni ne s'entendent, ni ne se touchent, et qui sont exclusivement perçus
par la conscience, tiennent nécessairement à une cause qui se connaît elle-même, qui s'apprécie comme cause de pareils efiTets ; qui ne s'ignore jamais avant, pendant et après son œuvre , et n'a pas besoin de démonstration , parce qu'elle est un fait permanent, un fait hors de doute. Certes, les matérialistes peuvent douter de l'intervention de l'âme dans la production des phénomènes simplement organiques, parce que, dans l'état normal, nous n'avons pas la conscience de la digestion, de la circulation, des sécrétions, etc. ; mais ce doute ne peut être admis un seul instant lorsqu'il s'agit des actes du moi pensant , sentant et voulant, de ces fonctions de la vie morale ou psychologique qui ne peuvent être rapportées qu'à l'âme, qui est au corps ce que le musicien est à son instrument, le peintre à sa palette et à ses pinceaux.» (Monlau, Cours de philosophie médicale.)
« L'idée d'une cause suprême, dit à son tour le célèbre physiologiste de Heidelberg, est l'œuvre de la raison, qui voit que tout dans la nature obéit à des lois éternelles et immuables ; l'unité et l'harmonie qui régnent dans l'univers, la tendance vers un but unique que la raison y découvre dans les corps innombrables qui le composent, et que l'homme ne peut jamais connaître dans leur essence, prouvent qu'il ne saurait y avoir qu'une seule cause première. Contrainte de reconnaître dans la nature un tout complet, à la fois cause et effet de lui-même, la raison est forcée de reconnaître Dieu et de s'incliner devant lui.»
Après avoir démontré par l'étude de l'enfant que, dans les premières années de la vie, l'infériorité intellectuelle et morale tient moins à l'insuffisance et à l'imperfection de l'encéphale qu'à celles des organes des sens, je vais
ÎÎ6 QUESTION Df CER\^AU
essayer de prouver d'un autre côté que tout ce qu'on a dit de la décroissance des facultés intellectuelles et affectives chez le vieillard, décroissance qui serait toujours en raison directe de l'usure, de la détérioration de l'encéphale, est loin d'être exact, et que pour un vieillard ramolli et inintelligent, on en rencontre dix dont les facultés intellectuelles ne présentent aucun affaiblissement. Il est bien entendu que j'entends parler de vieillards qui n'ont pas perdu l'usage de leurs sens et qui n'ont jamais cessé d'exercer leur intelligence, car cet exercice n'est nullement indifférent ; sous ce rapport, on n'a qu'à suivre quelques séances de l'Institut, de ce sénat scientifique, et on commencera à avoir des doutes sur la vérité de cette théorie, d'après laquelle la décrépitude physique entraînerait fatalement lé radotage ou l'imbécillité.
Je commencerai par rappeler du reste que, de même qu'il y eut dans tous les temps des enfants prodiges ou doués du moins d'une intelligence au-dessus de leur âge , de même on rencontra à toutes les époques des vieillards dont les facultés intellectuelles n'avaient subi aucune atteinte, même la plus légère, bien que tous les signes de la dégradation physique se montrassent chez eux. Or, de telles exceptions, surtout lorsqu'elles ne sont pas rares, iio peuvent pas servir à la confirmation de la règle ; et sans vouloir soutenir ici cette opinion spécieuse qu'un seul fait négatif en certaines matières doit suffire pour faire perdre toute leur valeur aux faits affirmatifs. je me bornerai à dire que, bien que je reconnaisse la subordination de l'âme au cerveau, à l'encéphale, comme j'admets celle d'un ingénieur à la machine qu'il fait marcher et à Son moteur, je ne [)eux m'empècher de consta-
ter cependant que cette subordination n'est pas aussi étroite, aussi rigoureuse que le professent les matérialistes, et que partant elle n'a pas le caractère d'invariabilité, de fixité que doit offrir une loi physiologique, surtout lorsqu'on veut en faire en quelque sorte le cheval de bataille d'une doctrine ou d'un système.
Personne n'ignore que le célèbre professeur Lordat ■de Montpellier) , l'un de mes maîtres, a soutenu dans ses leçons faites en 1844 la thèse de l' Insénescence du sens intime de l'homme, et que ces leçons qui forment la matière d'un volume in-8o de 400 pages environ, ont été imprimées ensuite; je ne saurais donc mieux faire que de recouriràcet important travail, qui fait autorité dans la matière et qui émane d'un homme qu'on peut regarder comme la véritable personnification de sa doctrine; car M. Lordat, qui est encore de ce monde, mais qui ne compte pas moins de 97 ans, n'a pas dit adieu à la science et jouit encore, assure-t-on, de la plénitude de ses facultés intellectuelles. Sans doute, il me sera impossible de rapporter ici tous les faits probants et si nombreux que contient un ouvrage de longue haleine, consacré à la défense d'un seul principe physiologique, mais j'en ferai valoir au moins quelques
passages.
M. Lordat n'a pas voulu démontrer précisément qu'il n'y ait pas pour l'âme humaine un point de culmination fonctionnelle, s'il est possible de s'exprimer ainsi, mais seulement qu'il n'y a aucune solidarité entre cette culmination et celle de la force vitale et de la matière organique, qu'il nous est parfaitement donné de connaître.
« J'entreprends de prouver, dit-il, que le principe de l'intelligence de l'homme ne subit pas la culmination à
laquelle la puissance de la vie est irrévocablement soumise ; je ne cherche pas à vous démontrer que ce principe est de sa nsLiureinsénescible, incapable de vieilhr par son essence ; je ne veux rien enseigner dont je ne sois sûr par l'expérience. Un auditeur difficile pourrait me dire : Si vous avez vu un grand nombre d'individus dont l'entendement a bravé la vieillesse, cela ne prouve autre chose, sinon que la culmination dont il peut être susceptible est beaucoup plus tardive et que le terme de la vie est arrivé avant que l'ascension du sens intime ait atteint son méridien. A cela je n'aurais rien à répondre; aussi n'ai-je pas l'intention de soutenir Vinsénescibilité, mais bien Vinsénescence, Vagérasie du sens intime humain» (lisez : de l'âme humaine) .
Après avoir parfaitement établi la différence qui existe entre la vie ou la force vitale et l'âme ou le sens intime,, l'illustre professeur fait apprécier, à une foule de points de vue, les nombreuses différences qui existent entre ces deux puissances et la nécessité où se trouvent le philosophe et le médecin de les distinguer l'une de l'autre, a II y a dans la vie de l'homme, dit-il, deux parties qui marchent de conserve, je dirai deux vies élémentaires, dont l'une, pareille à celle même de tous les animaux, se compose de la série des phénomènes qui se rapportent à la constitution et à la conservation de l'organisme, plus à la perpétuité de son espèce, et dont l'autre est la suite des scènes qui constituent Vacte théâtral de llùstoire de l'individu, plus de celles qui entrent dans le grand drame de la civilisation ou de l'humanité.
M. Lordat fait ensuite apprécier que les deux parties de la vie humaine ne se ressemblent nullement sous le rap-
port des formes intensitive et progressive, et développe avec un grand luxe de faits probants et de raisonnements péremptoires que la subordination des manifestations de l'âme à l'intégrité de la force vitale et des organes eux-mêmes est loin d'être rigoureuse, comme l'admettent les matérialistes; enfin, il cite à l'appui de sa doctrine une foule d'autorités du premier ordre, à partir d'Hippocrate, d'Aristote, de Galien, jusqu'à l'époque contemporaine. En parlant du fondateur de l'école péripatéticienne, il fait remarquer qu'entre les problèmes qu'il a posés , on trouve celui-ci : « Pourquoi dans la jeunesse apprenons-nous plus promptement, et pourquoi dans la vieillesse avpns-nous l'intelligence plus puissante? Curseniores amplius mente valeamus ju/niores citius discimus ?
))I1 est inutile, dit M. Lordat après cette citation, de rechercher aujourd'hui la raison de ces assertions; il est évident que le philosophe les regardait comme des faits à l'abri de toute contestation. »
Pour que le sens intime, Tcime, participât à la vieillesse de la force vitale, à celle des organes, il faudrait qu'à l'apogée de la vie , ajoute le vénérable professeur, les facultés intellectuelles s'affaiblissent et que les ouvrages d'esprit postérieurs à cette époque redevinssent de jour en jour moins solides et moins profonds, comparés aux premiers dans un sens rétrograde. Il faudrait que les Femmes savantes, faites douze ans après la quarantaine de l'auteur, fussent inférieures à V Étourdi, fait sept ans avant la culmination; qn'Àthalie ne valût pas Alexand/t^e; que V Esprit des Lois décelât moins de force de tête que les Lettres persannes; il aurait fallu que les ouvrages que Kant a faits à quarante ans surpassassent de beaucoup ceux
230 QUESTION Dr CER\^AL
qu'il a publiés à soixante, tandis qu'il a lui-même rougi des premiers, et que le public adopte seulement les derniers. Si les productions postérieures ont plus de valeur que les antérieures, il est impossible de dire que les auteurs ont intellectuellement vieilli depuis que leur force vitale avait subi son déclin. »
Gardons-nous donc de convenir de la vieillesse du sens intime, puisque Tintelligence n'est jamais si riche, si puissante, si vigoureuse qu'après la culmination de la force vitale. Si ce principe pouvait être adopté, s'il était vrai que vieillesse fût synonyme de médiocrité intellectuelle, de radotage, de stupidité, ne faudrait-il pas établir pour les sénateurs, les maréchaux, les membres de l'Institut, les académiciens, etc., la limite de l'âge comme elle existe pour le commun des fonctionnaires des armées de terre et de mer? Ce n'est certes pas l'individualité intellectuelle (qu'on y réfléchisse bien) qui a fait adopter cette mesure, mais bien la dégradation physique, si fréquente au-delà de la soixantième année. Heureuse la France, si dans le cas d'une guerre européenne elle pouvait transporter sur les champs de bataille, la veille de l'action, quelque Masséna, fût-il même très-avancé en âge et presque impotent! Voyez ce qu'a pu faire Radetsky en Italie, avec ses 80 ans passés, et alors qu'il fallait qu'on le hissât sur son cheval !
Du reste, je le dirai en terminant ce chapitre, j'ai eu souvent l'occasion de faire dans les hôpitaux des necrop.y/>.v de personnes très-âgées, et dans la démence sénile ou à peu près: je n'ai pas constaté dans l'encéphale de ces individus des particularités telles que j'aie pu m'expliquer exclusivement par elles le désordre des facultés intellectuelles. Lorsqu'on étudie avec soin les facultés intellectuelles chez
le vieillard, on ne tarde pas à reconnaître que toutes celles qui dépendent directement du sens interne, ou de l'âme, faiblissent beaucoup moins que celles qui ne peuvent être entretenues en quelque sorte par les appareils sensitifs externes. Ainsi, il n'y a plus chez lui] d'imagination, dans l'acception la plus rigoureuse du mot, parce que, outre que la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher ne lui fournissent plus que des sensations obtuses et incomplètes , sa mémoire ne lui retrace que les souvenirs toujours plus ou moins tristes, quoique souvent pleins de charme, d'un passé qui n'a pas d'avenir. Mais placez-le dans un aréopage, en présence de graves questions sociales; mettez-le dans la même position ou se trouvait naguère, en Crète, un prêtre désormais immortel, et vous verrez tout ce qu'il faut attendre de son jugement, de son expérience et de son énergie ; or , toutes ces facultés appartiennent en propre à l'âme, et leur persistance, leur perfection à l'âge le plus avancé, sont une dernière preuve à l'appui de cette opinion, que la dégradation de la machine humaine n'est pas en relation si étroite qu'on veut bien le dire avec celle de son moteur, et que rien ne démontre plus clairement l'avenir de l'homme et son immortalité, que sa spiritualisation si manifeste à la fin de la vie d'ici-bas. Cette spiriliialisation, dont lacause évidente, essentielle, est le relâchement des liens qui unissent l'âme au corps, achève, selon moi, de confirmer cette vérité traditionnelle, que nous ne sommes que des esprits incarnés, dont la mort vient briser les entraves pour les rendre à leur véritable nature. Telle est ma conviction profonde, et, je le dis en toute sincérité, pour rien au monde je ne voudrais la perdre.
Histoire véritable de Gaspar HAUSER.
Non-seulement j'ai lu diverses notices sur ce personnage qui a tant occupé les feuilles politiques d'Europe, de ^828à 1835, mais encore j'ai pu me renseigner sur son compte auprès d'un officier allemand qui Tavait connu et fréquenté. Voici sa notice pure et simple, et les enseignements philosophiques qu'on peut en tirer :
Au mois de mai 1828, le Dr D... (de Nuremberg) passant devant un corps-de-garde, à la porte duquel stationnait la foule, y entra par curiosité et y trouva une sorte d'idiot, mais qui pouvait être aussi quelque vagabond, jouant ce rôle et se renfermant dans un mutisme absolu. Sa physionomie était sans expression, ou plutôt offrait celle d'un enfant de deux ou trois ans, A toutes les questions qu'on lui adressait, il répondait comme les idiots, par des sons inintelligibles, ou une sorte de grognement sourd ; par moments il riait avec un air d'innocence, puis tout à coup et sans transition, il pleurait ou se mettait en colère sans motif, exactement comme le font les enfants à l'occasion de besoins instinctifs qu'ils éprouvent à l'insu de ceux qui les entourent. M. D... essaya d'abord de le faire mettre sur ses jambes pour le faire marcher, mais il ne put y parvenir, puis il mit devant lui le registre du corps-de-garde, une plume, une écritoire, et l'étrange personnage prenant alors la plume, s'en servit avec dextérité et écrivit distinctement les mots : Gaspar Hauser.
A celte vue, le commandant du poste ne douta plus qu'il ne fût un vagabond, un intrigant, et sans attendre davantage, il le fit conduire à la prison de la ville où on le renferma ; mais le bon D' D...., qui avait réfléchi au caractère étrange de Gaspar, à l'extrême sensibilité de ses yeux et de ses oreilles, que la lumière du soleil et le son de la cloche d'une église voisine avaient soumis à une douloureuse épreuve, enfin, à la coloration rosée et à la finesse de la peau de la plante de ses pieds, induisit de ces. circonstances qu'il avait dû vivre prisonnier
depuis sa naissance, dans quelque lieu obscur et silencieux, et qu'il n'avait jamais marché. Il suivit donc Gaspar jusqu'à la prison où, ayant fait placer un plat de viande et une cruche de bière devant lui, il le vit entrer tout à coup dans une fureur inouïe, renverser la cruche d'un coup de pied et repousser avec dégoût le plat de viande ; il ne sortit de ce paroxisme que lorsqu'on eut remplacé ces objets par du pain et de l'eau ; alors il se mit à rire, parut très-content, mangea , but largement, et finit par s'endormir d'un profond somme. Le Docteur conclut de tout cela que l'enfant avait toujours vécu de pain et d'eau, et s'arrêta à l'idée qu'il avait été la victime de quelque crime odieux, d'un de ces crimes auxquels on ne peut penser qu'avec horreur, parce seul fait qu'ils ont pour sujet des êtres innocents qui n'ont pas demandé à naître et ne peuvent se défendre.
Le Docteur continua à visiter et à observer régulièrement Gaspar; peu à peu les yeux de celui-ci s'habituèrent à la lumière, ses oreilles au bruit, et sa physionomie commença à prendre une expression douce et affectueuse qu'elle conserva jusqu'à sa fin tragique; quant à sa sensibilité, elle se fit jour dans plusieurs circonstances, et notamment dans celle-ci : Ayant vu défiler un jour, de sa fenêtre, au son de la musique, un régiment bavarois, son émotion fut si grande qu'il tomba en syncope ; un autre jour, sa joie fut immense à l'occasion du cadeau qu'eut l'idée de lui faire le Docteur, d'un cheval de bois; il embrassa cet objet avec bonheur, comme on embrasse un ami; il était évident qu'il ne le voyait pas pour la première fois.
A partir de ce moment, le D^D... n'hésita plus : il demanda et obtint d'adopter Gaspar, le prit dans sa maison et commença son éducation, dont je crois devoir supprimer ici les détails; qu'il me suffise de dire que les soupçons de cet homme de bien étaient fondés. Son intéressant pupille était la victime d'un crime. Dès qu'il putparler, il expliqua qu'il ne savait pas son âge, qu'il avait habité constamment un souterrain très- bas, où il n'avait pour nourriture que du pain et de l'eaii; qu'un jour il avait vu auprès de lui un homme qui lui apportait ses aliments ordinaires et un cheval de bois ; qu'un autre jour, le même individu lui avait apporté une plume, de l'encre, du papier, et lui avait appris à écrire les mots Gaspar Hauser. Que dans une autre circonstance il s'était senti embrassé dans l'obscurité, avait reçu des larmes
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23 i QUESTION DU CERVEAU
brûlantes sur ses joues, et entendu des pleurs, des gémissements (sans doute ceux de sa malheureuse raére ); enfin, qu'en dernier lieu, son gardien Tavait chargé sur ses épaules, puis sur la croupe d'un cheval, s'était éloigné au galop, après l'avoir déposé à la porte de Nuremberg, où les agents de police l'avaient ramassé.
Après avoir passé plusieurs années chez son bienfaiteur et terminé son éducation ou à peu près, Gaspar fut l'objet d'une tentative d'assassinat qui acheva de mettre en lumière sa véracité. Le Df D
l'envoya alors à Anspach et le plaça sous la protection spéciale de lord Stanhope; et celui-ci, bien décidé à s'en charger complètement, se disposait à partir avec son pupille pour l'Angleterre, lorsque le 14 décembre 1855, Gaspar, qui avait été attiré dans un lieu solitaire sous la promesse de recevoir la révélation de sa naissance, fut trouvé frappé de plusieurs coups de poignard , ayant à ses pieds une bourse dans laquelle on avait mis le billet suivant : Gaspar Hauser, né ie 50 avril 1812, mort le 14 décembre 1855.
Telle est l'histoire sommaire et exacte de Gaspar Hauser, basée sur les documents que fournirent les journaux politiques et diverses revues littéraires de l'époque; voici maintenant les détails concernant cette malheureuse victime que je tiens du capitaine bavarois 1... Cet officier était, je le dirai en passant, un de ces esprits spéculatifs qui fourmillent en Allemagne et qui portent jusque sous la lente du soldat l'amour de la philosophie ; ses tendances étaient évidemment kantistes, bien qu'il ne voulût pas les avouer d'une manière nette: du reste bon, généreux, franc, charitable, une de ces natures d'élite enfin qui deviennent chaque jour plus rares dans notre siècle mercantile. Je le vis pour la première fois à Toulon, chez un de mes premiers maîtres, à son retour de Grèce , pour l'indépendance do laquelle il venait de verser son sang ; je le retrouvai ensuite à Alger, lorsqu'il fut attaché comme capitaine à la première légion étrangère, celle qui fut cédée plus tard (en 1855) à l'Espagne. Je vais tâcher de reproduire le résumé de mes conversations avec lui, dont j'avais d'ailleurs pris note dans le temps, selon mon excellente habitude , et j'ai l'espérance que s'il est encore de ce monde (car j'ignore sa position actuelle et le lieu où il réside), il ne désavouera rien de ce que je vais dire, si cet écrit lui parvient.
Lorsqu'on le questionnait sur les premiers temps de son existence,
Gaspar Hauser répondait qu'il ne s'en souvenait que comme on se souvient d'un véritable rêve. A quelle époque avait-il été placé dans son cachot souterrain? Il lui était impossible de le dire. Et lorsqu'il commença à connaître son existence, il n'en avait que le sentiment confus, inexplicable, c'est-à-dire qu'il vivait à la manière des plantes, éprou- . vant toutefois les besoins instinctifs de l'animalité ; il les discernait les uns des autres et ne les satisfaisait que lorsqu'ils devenaient pressants ; pendant cette période funeste de sa vie, il n'eut aucune idée, pas même celle de Dieu , et plus lard , lorsqu'il fut initié à la vie de relation, il comprit parfaitement qu'il n'avait pu en avoir. Était-il heureux ou malheureux, par exemple ? Comment l'aurait-il su et l'aurait-il exprimé ? Il ne pouvait pas môme apprécier si son geôlier était son bienfaiteur ou son ennemi; mais il ne le détestait pas et le voyait avec satisfaction, parce qu'il lui apportait tous les jours le pain et l'eau qui lui servaient de nourriture.
Un jour il se heurta violemment la tête contre la porte de son cachot en voulant suivre son gardien, qui venait de la fermer; il se blessa grièvement, car il perdit connaissance; mais en revenant à lui, tout étourdi et désagréablement affecté, il ne put se rendre compte de son état, probablement parce qu'il lui était impossible d'apprécier par la comparaison la différence qu'il y a entre la douleur et le plaisir, et il est vraisemblable que s'il avait pu avoir alors cette notion , il aurait souffert davantage de sa blessure.
La pauvre victime faisait remarquer aussi que, sans cesse accroupi sur le sol, il ne manquait pas, dans cette position, de choisir instinctivement la position la moins gênante par rapport à d'autres qu'il avait expérimentées; l'attention, la mémoire, le jugement, la volonté, en un mot toutes les facultés de l'intelligence humaine existaient virtuellement en lui, seulement elles ne pouvaient se manifester que dans la limite restreinte des sensations qu'il recevait. Ainsi lorsque, dans la prison de Nuremberg, il s'était mis en colère à la vue
de la bière et de la viande que M. D lui avait fait servir, c'était
tout simplement parce qu'il avait grand'faim et qu'il ne savait et ne pouvait user des choses qui lui étaient inconnues; quant à sa fidélité si longtemps persistante à l'usage exclusif du pain et de l'eau , elle fut due à la délicatesse extrême de son odorat; ces aliments ont peu
d'odeur, tandis que celle de la viande, des fruits, des légumes , de la bière, du vin, lui déplaisait, le repoussait par ce seul motif qu'elle lui était inconnue , qu'il n'y était pas habitué.
Lorsque, pour la première fois, M. D le mena à la campagne, le
spectacle de la nature le saisit d'admiration et de joie, mais il affirmait néanmoins qu'il no lui donna pas la moindre idée de Dieu, et ce ne fut que lorsqu'il eut commencé à entrer en communication intellectuelle et affective avec son bienfaiteur et qu'il en eut reçu la première notion du Créateur, que Tidée de ce sublime Artisan entra profondément dans son cœur. Il disait qu'à partir de ce moment une vie nouvelle avait commencé pour lui, et que dès-lors il lui fut impossible de contempler un riche paysage , un lever, un coucher du soleil, une nuit étoilée, sans s'élever par la pensée jusqu'à l'Auteur de la nature : il voyait sa main partout, dans les bienfaits du bon docteur D...., dans le pain qu'il mangeait, dans l'eau qu'il buvait, et qu'il mettait au-dessus, je l'ai déjà dit, des vins les plus délicieux ; mais il sentait Dieu surtout au fond de son cœur, éclairé, illuminé désormais par l'intelligence.
Tel est à peu près le résumé des renseignements que m'a fournis sur la psychologie de Gaspar Hauser mon vieil ami ; il ne m'en parlait jamais sans émotion; j'ai déjà dit, je crois, qu'il paraissait connailre le fond de Ihistoire de cet infortuné, mais il fut toujours, sur ce point et par des motifs que je n'ai pu pénétrer, d'une rare discrétion; seulement, un jour que nous étions allés chasser ensemble du côté de Staoueli (il était chasseur très-habile) et que je lui faisais quelques questions à ce sujet, il frappa du pied et me dit, presque en colère : Parlons d'autre chose; vous ne saurez jamais rien là-dessus. Puis il ajouta, après une courte pause : Malheur aux grands qui abusent de leur puissance, et surtout à ceux qui torturent des enfants innocents. Quel terrible compte n* auront-ils pas à rendre devant Dieu!
L'étude psychologique faite sur Gaspar Haûser par le Dr D
devait être sans doute bien plus intéressante et bien plus complète à divers points de vue que celle du capitaine 1...., mais elle m'est absolument inconnue. Pourtant cette dernière, quelque imparfaite qu'elle soit, me paraît très-suffisante pour démontrer qu'/i n'y a pas en nous
d'idées innées, et que ce fait se lie providentiellement sans doute à la liberté dont Dieu a voulu nous doter dans ce monde et dont nous pouvons pressentir le but. Si, avant d'y être jetés, nous avons eu déjà une autre existence, et si nous avons mérité de subir l'épreuve du libre arbitre, nous avons dû boire auparavant l'eau du Léthé, car sans cette condition, on n'a pas de peine à le sentir, l'épreuve ne serait ni complète ni rigoureuse.
Il me semble logique d'admettre aussi que le cas si rare et peutêtre unique dans l'espèce de Gaspar Hauser, qui ne fut ni unidiot,niun fripon, ni un habile industriel, démontre sans réplique que l'exercice des sens et la puissance de la vie de relation peuvent seuls développer, perfectionner nos facultés intellectuelles. Ces facultés existent virtuellement, soit chez l'enfant en bas-âge , soit chez l'homme qu'une cause quelconque a privé du commerce de ses semblables; mais elles restent sans effet tant que les appareils sensitifs ne peuvent travailler pour le compte de l'entendement, et par suite du sens moral , qui n'est lui-même au fond que cet entendement perfectionné, éclairé par la connaissance du bien et du mal. Je l'ai déjà dit précédemment et je le dis encore ici , les sensations perçues par la vue, l'ouïe, le toucher, l'odorat, sont transmises par l'encéphale à l'âme, qui les coordonne, les compare, les juge , et s'en forme des idées , d'où découlent ensuite des volontés , des raisonnements , des sentiments affectifs, qu'elle exprime à son tour par la parole, le geste, l'écriure, etc.
QUESTION Dr CERVEAU