‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [microform]Chapitre 18 sur 54 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Quelque, mots sur le tourbillon parisien. - Les matérialistes ont-il. résolu le problème si mystérieux des maladies mentales? Témoignages d-Eiauirot de Guuilam, de Brierre de Boismont à ce sujet. - Les lésions cérébrales peuvent être alternativement la cause ou feffet de la folie. - Le point de départ peut être tantôt animique. tantôt vital, tantôt purement organique; mais la fohe, dans 1 ensemble de ses phénomènes, est toujours un état pathologique psycho-matériel. - Solidarité qui existe entre la machine humaine et L dynamisme exprimée par la comparaison de cette machine avec un mécan.sme à vapeur.-Existe-t-il des folies purement animique.?Un mot sur la folie de Charles VI. - Profession de foi de l'auteur.

Paris, septembre 1867.

J'ai quitté la Bretagne tiier matin, et me voici de nouveau à Paris, dans cette grande Babylone du xix" siècle vouée par le matérialisme au culte égoïst« du veau d'orou les liens sacrés de la famille, depuis longtemps relâchés ont perdu leur influence sociale; où personne ne songea son voisin, par ce seul motif que chacun n'est occupé que de soi-même, et ne saurait d'aUleurs faire autrement.

Avez-vous étudié quelquefois la vie en commun chez les fous, dans nos grandes maisons de santé, et remarqué ce silence caractéristique qu'ils gardent à table, au salon a la promenade, silence qu'interrompent de temps en temps quelques mots toujours empreints d'un caractère particulier d'individualité, ou seulement certains gestes, certains

ET DE l'aliénation MENTALE. 539

mouvements significatifs des lèvres, prouvant que ceux auxquels ils échappent conversent avec eux-mêmes et sont absorbés par leur marotte? Eh bien! voilà l'image exacte du tourbillon parisien. Grands seigneurs et manants, riches et pauvres, patrons et chents, indigènes et provinciaux, sont plus ou moins en proie à la surexcitalion nerveuse, et ne considèrent la société qu'à travers le prisme de leurs intérêts privés. . . .

Pour bien jouir de cette véritable danse macabre de fripons et de dupes, dont le Père-Lachaise et autres charmantes villas du même genre sont invariablement le terme et la fm, il faut la voir des hauteurs de la philosophie expérimentale; en d'autres termes, il faut en être revenu, avoir pu s'en tirer, et se trouver dans la même position que ce vieux nocher que nous a dépeint Lamartine dans ses Mcditatlom poétiques, et qui, retiré sur un rocher soUtaire dominant la mer qu'il avait jadis affrontée, trouvait un plaisir particulier à contempler les orages et les tempêtes.

Or, je suis heureux de reconnaître que j'ai quelques points de contact avec ce vieux marin ; sans être dégoûté (le la vie, j'ai trop vécu pour ne pas être fixé sur la valeur réelle des choses d'ici-bas, pour ne pas les juger d'un peu haut, et voilà pourquoi, bien que je ne sois à Paris qu'en passant, au lieu de passer ma soirée à l'Exposition ou au bois de Boulogne, je l'emploie à écrire ce chapitre, dans lequel je viens examiner si les arguments que fournit au matériaUsme l'histoire des maladies encéphaliques, sont plus solides, moins hasardés, plus concluants que ceux qu'il tire de l'étude des fonctions normales du même système organique.

2iO QUESTION DU CERVEAU

Pour résoudre cette question, je n'aurai qu'à soumettre les faits au creuset delà philosophie, car c'est toujours là qu'il faut en venir lorsqu'on veut connaître le fond des choses et démontrer le vide des fausses doctrines.

Je commencerai donc par jeter ici un coup d'œil rapide sur ces états pathologiques qu'on a nommés avec tant de raison maladies mentales, et qui, par le fait même de la dégénération physique et morale de l'espèce humaine, du relâchement des liens de la famille, de la perte du sentiment religieux, et d'une foule d'autres causes sociales qu'il serait trop long de rappeler dans une simple conversation, sont devenues si fréquentes, si communes, dans notre siècle. Loin de moi la pensée d'en pénétrer la cause première essentielle, si obscure et si mystérieuse, qu'aucun œilhumain ne pourra sans doute jamais pénétrer. J'examinerai seulement si les prétentions des matérialistes à cet endroit sont admissibles, et s'ils ont résolu le problème d'une manière satisfaisante, sinon positive : à rimpossible nul n'est tenu! Après avoir exposé l'état actuel de la science sous ce rapport, et fait valoir le pour et le contre, je laisserai chacun libre d'asseoir son jugement sur les pièces du procès.

Dans les temps anciens et modernes, la foho a exercé l'imagination des philosophes et des médecins ; chez les Hébreux, peuple essentiellement rehgieux, eUe fut attribuée aux démons, et considérée par conséquent comme une maladie purement morale. La Bible nous apprend en effet, comme l'Évangile de Jésus-Christ, qu'on la guérissait par la prière, par des pratiques religieuses, par l'exorcisme. Si nous pouvimis être témoins aujourd'hui de cures semblables, pourrions-nous expliquer relficacité de pareils moyens contre des lésions matérielles du cerveau, et ne nous

ET DE l'aliénation MENTALE. 241

rappellerions-nous pas l'aphorisme si connu et d'ailleurs si vrai : Naturam morborum ostendunt curationes ?

Chez les Égyptiens, les Chaldéens, les Assyriens, les Grecs, des prêtres adroits , instruits, initiés à la pratique de la médecine, faisaient intervenir les dieux pour la guérison de la folie ; les fous étaient conduits dans les temples où, par l'imposition solennelle des mains.au milieu d'un appareil imposant qui agissait fortement sur l'esprit des aliénés, on les rendait souvent à la raison. De nos jours, on dédaigne un peu trop l'emploi de ces moyens ; mais les cas de guérison subite de certaines formes de la folie par l'intervention des passions elles-mêmes, de l'amour, de l'amitié et du sentiment religieux, ne sont pas rares, tant s'en faut, et méritent bien de fixer l'attention des médecins matériahstes. Ils doivent se demander, en présence de pareilles cures dont la réalité ne peut être mise en doute, si la folie tient toujours, comme ils l'enseignent , à une inflammation , à une congestion, à un ramollissement, à une altération de la substance cérébrale. Je n'ignore pas qu'il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, que c'est un parti pris chez eux de nier l'évidence; mais cette certitude n'est pas suffisante pour me faire considérer mes raisonnements comme perdus ; j'aime à croire, au contraire, qu'il en restera toujours quelque chose, et que ce quelque chose fructifiera tôt ou tard.

Quoique je n'aie jamais été chargé de la direction d'aucun asile d'aliénés, et qu'on ne puisse pas me regarder comme un spécialiste, je dirai cependant que je me suis occupé de bonne heure de l'étude médico-philosophique de la folie ; que j'en ai observé avec fruit, soit dans les hôpitaux, soit dans le civil, un grand nombre de cas très-

intéressants, et que j'ai vécu en particulier côte à côte pendant plusieurs années avec un ami intime que je savais être fou, alors que sa famille même l'ignorait absolument ; il ne me cachait rien et avait tant de confiance dans mon amitié que, lorsqu'il ne lui fut plus possible de cacher son état, lorsqu'il ne voyait plus autour de lui que des ennemis acharnés à sa perte, qui avaient juré de l'empoisonner, etc., il venait encore me consulter et raisonner sa folie avec moi. Cet infortuné, dont le souvenir me sera toujours cher, et qui a fini par mourir dans des accès de fureur, avait été doté par la nature des qualités les plus précieuses et les plus rares. Sa maladie mentale avait mis dix ans environ à se faire jour

Cette guérison possible de la folie par des charmes, des incantations, par la prière et l'imposition des mains, enfin par l'influence de l'amour, de l'amitié, de la douce reconnaissance, de la confiance en Dieu, a toujours appelé mon attention, même à une époque où on n'en tenait nul compte dans les traités spéciaux, et c'est avec bonheur que sur ce point je constate les progrés de la médecine mentale. Aujourd'hui il est bien peu d'aliénisles qui ne conviennent qu'il existe réellement des folies animicjues susceptibles d'être guéries par des moyens moraux, et que les inconnues à extraire fourmiUent dans l'histoire des maladies mentales.

D'ailleurs, il est de notoriété publique que la folie, dans l'immense majorité des cas, résiste à l'hydrothérapie, aux antispasmodiques, aux douches, aux purgatifs et aux autres moyens physiques. Les guérisons obtenues par les médecins purement organiciens sont extrêmement rares; car, lorsque je dis gmrison, j'entends parler des cures ra-

Page 1