‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [microform]Chapitre 20 sur 54 · ET DE L ALIENATION MENTALE · texte numérisé non relu

ET DE L ALIENATION MENTALE

par l'expérience à reconnaître que les causes de la folie sont principalement et presque exclusivement morales, puisqu'il déclare dans le même ouvrage que, 202 fois sur 238, sa pratique lui a démontré que cette triste affection était due à une exaltation morbide de la sensibilité morale, c'est-à-dire aux passions tristes ou violentes dans tous les genres

Cette statistique me paraît exacte, lorsque je me rappelle celle que présenta en 1850, dans son compte-rendu, feu le D*" Aubanel, médecin en chef de l'asile des aliénés de Marseille, dont les opinions étaient si exclusivement organiciennes ou matérialistes, qu'il ne pouvait en supporter la controverse. D'après lui, en effet, sur 864 aliénés des deux sexes, entrés à l'asile de 1841 à 1849, 478 auraient dû leur maladie à des causes morales essentielles, relatives aux facultés de l'entendement (ce sont ses propres expressions) , et de celles qui sont absolument invisibles ou impalpables. Mais ce chiffre serait, sans contredit, bien plus fort, bien plus significatif, si notre regretté confrère y avait joint les fohes dues aux excès intellectuels, ([uil a cru devoir, je ne sais pourquoi, ranger parmi les causes physiques.

Instinctivement, on se sent porté vers la doctrine du ••élèbre aliéniste belge, lorsqu'on se rappelle, hélas ! que la douleur règne ici-bas en souveraine, et que les éléments de quiétude, de satisfaction sont si peu nombreux dans toutes les conditions sociales, qu'il serait peut-être téméraire d'affirmer qu'il existe des hommes véritablement heureux en ce monde. Mais, je me hâte de le dire, cette doctrine ne saurait être exacte, parce qu'elle est exclusive, et il me semble qu'on est bien plus près de la vérité lors-

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qu'on professe, comme je l'ai déjà fait en 1850, que si la folie, dans l'immense majorité des cas , est due à des causes morales, psychiques, à des causes secondes dont la détermination nous échappera invariablement, mais que l'induction nous permet de supposer, elle a pour point de départ, dans d'autres cas, certaines lésions vitales, diathésiques ou même matérielles, du cerveau , dont l'intégrité est nécessaire au libre exercice de nos facultés intellectuelles et morales, et qui en est l'instrument de manifestation.

Je vais plus loin : je proteste que, parmi les causes de la folie, aucune ne doit être considérée à la rigueur comme exclusivement morale, et qu'elles sont toutes psychomatérielles ou mixtes. Ainsi, d'une part l'amour contrarié rend l'âme triste, par les inquiétudes, les tourments qui lui sont propres; mais cette cause cesse d'être purement morale lorsque, diminuant l'appétit et empêchant le sommeil, elle nuit à la nutrition générale de l'individu et le fait tomber dans l'anémie, partant dans l'éréthisme nerveux. De même, la misère et les privations qu'eUe entraîne sont des causes physiques de la folie qui ne tardent pas à devenir morales, par les passions tristes dont elles sont la source. Action du physique sur le moral et du moral sur le physique , voilà ce qu'on observe sans cesse chez Thomme, et ce que le médecin ne doit jamais oublier.

Telle est, ce me semble, la théorie qui seule peutavoir la sanction de la philosophie médicale, parce qu'elle est basée sur la double nature de l'homme et les principes qui en découlent nécessairement; je l'ai déjà dit ailleurs, et je ne crois pas inutile de le répéter encore ici : le spiritua-

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lisme, comme le matérialisme purs, ont été et seront toujours funestes aux progrès de la science médicale, et c'est un grand malheur que cette vérité ait été si longtemps méconnue. Je le faisais remarquer naguère à mes élèves, à propos d'un cas de folie survenu dans mon service à l'Hôtel-Dieu, à la suite d'un accès de colère, et pour leur bien faire saisir l'étroite solidarité qui existe entre le corps humain et son dynamisme, je me servais de la comparaison suivante, que j'avais déjà faite dans mon travail sur la spiritualité de l'âme :

Dans une machine à vapeur, leur disais-je, il y a trois éléments distincts, comme chez l'homme: !<> le mécanicien, ou l'âme, le principe inteUigent; 2o la vapeur, ou le moteur, ou la force vitale; S'' la mécanique elle-même, ou le corps. Eh bien ! supposez un instant qu'un rouage de cette dernière, un piston, un balancier, l'arbre de couche par exemple manque, tout le système tombera aussitôt dans l'inertie, en dépit de la volonté de l'ingénieur, de son opposition formelle, et malgré tous les efforts les plus considérables de la vapeur. Supposez, d'autre part, que la mécanique se trouvant dans les meilleures conditions, et la vapeur dans les proportions voulues, la direction vienne à manquer, parce que l'ingénieur s'est endormi ou ne se trouve pas à son poste : des accidents divers, desexplosions pourront se produire, et la mécanique finira par tomber dans le repos. Enfin, le même résultat aura encore heu fatalement si, la mécanique étant à l'état d'integrité et l'ingénieur à son poste, la vapeur tombe tout à coup dans la chaudière parce que l'on aura mal alimenté les feux, etc.

Tels sont , ajoutais-je, les liens étroits, la solidarité in-

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cessante qui existent entre Torganisme humain etson dyna misme ; il suffit d'y réfléchir quelques instants pour être bien convaincu que toute doctrine médicale trop exclusive, qui n'en tient pas compte parce qu'elle est trop exclusivement animiste, vitahste, ou organicienne, pèche par la bas«* et ne peut être la doctrine de la vérité !

Mais finalement, me diront les organiciens et les positivistes de Paris, qu'entendez- vous par folie anlmiqueessentiellet comment pouvez- vous expliquer la maladie d'im principe simple, immatériel, immortel, inaltérable clans la rigoureuse et plus ordinaire acception de ce mot, princijn' qui jouit en nous d'une existence propre, indépendante? Lamédecine n'ayant rienà démêleravecla métaphysique, ji ce point que dans certains pays de l'Europe ceux qui la professent sont appelés physiciens, nous estimons qu'elle doil éviter autant que possible les spéculations philosophiques, pours'en tenirrigoureusementauxfaits visibles etpalpables; faut-il vous rappeler encore une fois la fable de l'Astrologue qui tombe dans un puits? la cause, le mécanisme des actions et des réactions dont vous parlez est absolument inconnu, il le sera toujours ; nous considérons donc comme inutile, sans portée, l'étude de l'action de l'âme sur les organes, et de ceux-ci sur l'âme, soit dans l'état de santr, soit dans l'état pathologique.

De pareils raisonnements, une telle théorie, si empreints de scepticisme et d'exclusivisme, peuvent être acceptés par les personnes superficielles, qui ne se rendent compte de rien, et qui ne veulent pas se donner la peine d'approfondir les choses; mais les hommes sérieux n'en seront jamais dupes.

J'ai déjà parlé, dans un autre chapitre, de la nostalgie, de

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la chlorose, de l'hystérie, de l'hypochondrie, de la mé- Lmcolie , affections psychiques morales à leur point de départ, et consécutivement mixtes par les désordres physiques qu'elles font surgir, par le seul fait de notre double nature et de l'influence de l'âme sur le corps. Or tout ce que j'ai dit au sujet de ces maladies peut être appliqué aux divers genres ùq folie animique ou essentielle. Ici, la vitalité et les organes ne s'affectent souvent que très-tard , quelquefois après plusieurs années de préparation insaisissable, et toutes les fonctions organiques peuvent s'effectuer normalement, alors que déjà le délire a éclaté et qu'il est même irrémédiable. C'est ce que j'ai vu, je le disais tout à l'heure, chez cet ami dont j'ai suivi pendant sept ou huit ans environ la lutte lamentable contre les aberrations de son âme qu'il voulait en vain réprimer. Sa santé physique paraissait parfaite, et sa foHe ne devint i-éellement psycho-matérielle ou mixte que lorsque, par exemple, en proie à une insomnie continuelle et se privant de nourriture, par la crainte qu'il avait d'être empoisonné, sa robuste constitution ne put résister à cette double cause de destruction.

La cause positive du délire dans ce cas était une ambition exagérée, qui avait sa source dans une capacité hors ligne et parfaitement reconnue d'ailleurs, capacité qui attirait à mon ami les attaques incessantes de la jalouse médiocrité. Mais à côté de cette cause morale, il en est une foule d'autres, telles que la colère, le remords, le fanatisme religieux et politique, la honte, la terreur, en un mot toutes les passions de l'âme qui exaltent l'imagination, troublent la mémoire, pervertissent le jugement et le sens affectif lui-même.

Ce qu'il y a surtout de remarquable dans ces folies animiques ou essentielles, ce sont les luttes significatives du libre arbitre et cette persistance de la conscience dont les malades parlent après leur guérison, malheureusement si difficile, ou dont le médecin peut avoir quelquefois la notion dans certains cas exceptionnels : c'est alors que tous ses doutes sur la destinée providentielle de l'homme s'évanouissent, et que la raison de son existence se montre clairement à ses yeux.

Telle fut, on le sait, la folie du malheureux roi de France Charles VI, qui consistait en une manie furieuse mtermittente: Personne n'ignore en quelle occasion et par quelle cause elle surgit ; qu'il me soit permis cependant de rappeler ici quelques phrases d'Anquetil sur cet événement. « Charles, dit-il, traversait la foret du Mans peu accompagné, parce qu'on s'était écarté pour qu'il ne fut pas incommodé par la poussière; tout à coup un homme en chemise, la tète et les pieds nus, s'élance d'entre deux arbres, saisit la bride de son cheval, et lui crie d'une voix rauque : « Roi, 7ie chevauche plus avant; retourne, tues trahi!)) Il tenait les rênes si fortement, ajoute l'historien, qu'on fui obligé de le frapper pour le faire lâcher; maison ne l'arrêta ni on ne le poursuivit, et il disparut. Le roi ne dit mot, mais on remarqua l'altération de son visage, et dans son corps une espèce de frémissement. En sortant de la forêt, on entra dans une plaine de sable qui, échauffée pai* un soleil ardent, réfléchissait une chaleur insupportable. Le roi n'était accompagné que de deux pages; l'un, presque endormi sur son cheval, laisse tomber néghgemment sa lance sur le casque de l'autre. Au bruit aigu qui frappe son oreille, Charles VI sort comme en sursaut de la rêverie

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OÙ il était plongé, et croit que c'est l'accomplissement de l'avis qu'on vient de lui donner : alors il tire son épée, pousse son cheval, et frappe tous ceux qu'il trouve à sa rencontre, en criant : Avant, avant sur les traîtres! y)

Qui pourra soutenir ici que cette explosion de la folie de Charles VI n'a pas eu pour cause première l'émotion occasionnée par l'homme de la forêt? Aucun des ascendants (le ce prince n'avait été fou, et si la grande chaleur éprouvée ensuite dans la plaine sablonneuse put contribuer à cette explosion, c'était seulement comme cause adjuvante et secondaire. Quelle lésion cérébrale aurait donc pu se produire si brusquement et amener la perte de la raison? et si nous admettons un instant la possibilité d'une lésion si étrange, si difficile à supposer, par quel mécanisme se serait-elle alternativement guérie et reproduite; car personne n'ignore que Charles Vf avait des périodes de lucidité malheureusement très-courtes, mais pendant lesquelles il se souvenait de ses paroxismes comme d'un songe, et regrettait ce qui s'était passé pendant son absence.

Le fantôme ou l'homme de la forêt du Mans est toujours resté un mystère, et peut-être fut-il un mystère d'ini- (juité, car, à l'époque où son apparition eut lieu, Charles VI éprouvait déjà de cuisants chagrins domestiques et se trouvait, par suite, dans des dispositions très-favorables au développement d'une maladie mentale. On supposa bien qu'on lui avait administré un poison, comme on le suppose encore aujourd'hui pour la malheureuse impératrice Charlotte; mais l'observation ultérieure fit voir, comme elle le démontrera encore pour la veuve de Maximilien de llapsbourg, que la secousse morale, l'émotion animique,. avait tout fait.

C'est ce que m'a prouvé personnellement la douleureuse étude psychologique qu'il me fut donné de faire, de 1836 environ à 1 8 42 , et que j 'ai rappelée à diverses reprises déjà dans ce chapitre; de quelles inductions importantes m^ fut-elle pas la source? Vingt-sept ans après la catastrophe finale, après le dénouement de ce drame intime, je me sens encore ému quand je pense à cette confiance sans bornes que m'accordait le pauvre malade, qui ne se démentit pas un seul instant, alors même qu'il ne voyait plus autour de lui que des ennemis acharnés à sa perte, et qui le portait à me dire vingt fois par jour : Je n'ai confiance qu'en toi, jeté crois franc, sincère, et je voudrais ne jamais te quitter.

Peut-être aurais-je pu le sauver, s'il m'avait été possible, dans les derniers temps, de ne jamais le quitter, de vivre avec lui sous le même toit, d'être son commensal, son ombre en quelque sorte ! Qui peut dire tout ce que mes raisonnements philosophiques, soutenus par une amitié, un dévouement qu'il connaissait si bien, auraient pu faire pour la rectification de ses idées, de ses jugements, pour celle des hallucinations de l'ouïe, dont il se plaignait déjà bien avant que le vulgaire eût remarqué chez lui le moindre signe d'excentricité!

Oui , je le répète, afin de ne pas trop m'éloigner de la question , il y a des folies animiques comme il y a des folies vitales et des folies cérébrales, et j'en démontrerais facilement la réalité ici, si j'en avais le temps, par des faits tirés, soit de ma pratique, soit de celle de mes confrères. Mais, je le dis encore une fois, si la distinction de ces divers genres de folie est très-importante sous le rapport de la notion du point de dépai't du mal et du genre de

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