‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [microform]Chapitre 42 sur 54 · THÉORIE DE L 'AUTEUR · texte numérisé non relu

THÉORIE DE L 'AUTEUR

blait que je buvais et que je mangeais avec vous pendant le voyage, mais je me nourris d'une nourriture invisible et d'un breuvage inconnu aux hommes, y) Après ces paroles, il disparut.

Du reste, je le rappellerai en passant, bien que je n'aie pas à m occuper ici de théologie, les Israélites furent toujours en désaccord sur la nature des anges , dont il est si souvent question dans leurs livres : certaines sectes leur attribuaient un corps, tandis que d'autres le leur refusaient absolument. Quant aux Pères de l'Église, ils ont été longtemps divisés sur le même sujet, et, bien que les livres considérés aujourd'hui comme canoniques enseignent formellement que la nature angélique ne comporte aucun mélange de matière, quelque subtile qu'on puisse la concevoir, la science ne saurait perdre de vue qu'Origéne/fertullien, Justin, Clément d'Alexandrie, soutinrent l'opinion opposée en attribuant aux anges un corps, ou plutôt une forme de nature éthérée , infiniment subtile et partant invisible.

Ces dissidences, que je ne fais qu'indiquer ici, et sur lesquelles je n'ai pas heureusement à me prononcer, établissent clairement et avant tout combien sont ardues , obscures, les questions qui se rapportent à la nature spirituelle pure, finie, parce qu'elle est nécessairement la [)lus mystérieuse de toutes les créations de Dieu. I.a philosophie s'humilie très-humblement devant de pareils problèmes, elle en abandonne volontiers la solution à la théologie; mais ce qu'ilne lui est pas défendu de professer, c'estrétatnégatifforcé de l'être spirituel dans notre milieu mixte. Dans ce milieu que la volonté, la providence divines ont établi tel que nous le voyons et pour dos fîus

qui nous sont inconnues , aucun être spirituel ne saurait se manifester à nos sens (j'ai déjà réservé, je le répète, le cas de miracle), sans le concours et l'intervention de Téléraent matériel.

Je n'ignore pas que plusieurs savants , et M. de Mh*ville lui-même, ont professé dans leurs ouvrages la confusion des êtres spirituels avec les fluides impondérables, mais je n'irai pas me perdre moi-même dans une théorie qui offense le sens commun. Ainsi que je viens de le dire, les spéculations philosophiques sur la nature dite spirituelle ont toujours été un écueil pour le génie humain , parce qi>'il existe une foule de choses dont il a le sentiment , sans pouvoir s'en faire une idée quelque peu certaine, et qu'il a, de plus, une tendance toute naturelle à comparer ces choses inconnues à celles dont les sens lui fournissent la notion. Qui ne sait que cette tendance l'a fait tomber trop souvent dans l'anthropomorphisme , et l'a conduit, par suite, à se représenter Dieu sous une fornle humaine, ce qui a fait dire à un auteur : Si Dieu a fait l'homme à son image, il faut avouer que l'homme le lui rend bien ! Or ces aberrations de l'esprit humain, contre lesquelles s'élevèrent avec raison Moïse et les premiers Pères de l'Eglise, sont moins coupables qu'on ne le pense, et paraissent même très-excusables lorsqu'on réfléchit à notre double nature et surtout à la faiblesse de notre intelligence, M nos connaissances si restreintes, d'après lesquelles néanmoins doit s'exercer notre jugement; on représente souvent le Créateur, le Maître de l'univers sous la figure d'un vieillard à mine rébarbative: quel est pourtant celui d'entre nous qui ignore que si Dieu pouvait participer à la nature humaine , il serait nécessairement toujours jeune et toujours beau!

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«Presque tous les philosophes, a dit Pascal, parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement; ils disent, par exemple, que les corps tendent en bas, qu'ils aspirent à leur centre, qu^ils fuient leur destruction, qu'ils craignent le vide, qu'ils ont des indinutions, des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits. D'autre part, en parlant des esprits, il les considèrent comme en un liea et leur attribuent le mouvement d'une place à l'autre, quisont choses qui n'appartiennent qu'aux corps. C'est qu'au lieu de recevoir les idées de ces choses pures , nous les teignons de nos quahtés et imprégnons de notre être double, composé de toutes les choses simples que nous contom^ [)lons. »

Barthez nous fournit une preuve de la justesse de ce raisonnement de Pascal ; essentiellementspiritualiste, ce gi«and médecin n'accorda pas assez d'importance à l'agrégat matériel, au corps de l'homme, et s'il l'avait moins dédaigne comme vile matière, il se serait évité de fâcheuses contradictions : il n'aurait pas avancé, par exemple, dans ses Nouveaux élémentsde lasclencede l'homme, à propos de la persistance de la vie dans les tronçons coupés du polype : « qu'il est certain que ces membres coupés n'ont pas de communication avec l'âme, une, indivisible, mais qu'il est facile de voir qu'ils conservent une partie du principe de vie qui anime tout le corps de l'animal. »

Barthez admettait donc la divisibiUté du principe vital, qui d'aprèslui-mème est tout à fait distinct et séparé, d'une part de l'âme, et de l'autre du corps ou de la matière, et dont son digne et illustre élève, le professeur Lordat, a fait plus tard un principe de l'ordre métaphysique. Le psycho-

matérialisme, dont l'orthodoxie philosophique ne me paraît pas susceptible d'être contestée (j'aime à l'admettre du moins), me semble plus près de la vérité lorsqu'il professe au contraire que le principe vital est, ne peut être que psycho-matériel; que le sang est la principale expression sensible de cette mixtion, et que ce fluide joue évidemment le principal rôle dans la persistance de l'irritabilité ou du mouvement dans les tronçons coupés du polype, de l'anguille, du serpent, du requin, dans les têtes décollées des suppliciés, de la tortue de mer, etc. Mais, medira-t-on encore une fois, car cette objection se reproduit sans cesse: expliquez-nous donc cette fameuse alliance qui vous tient tant au cœur, cette union monstrueuse de l'élément spirituel avec l'élément matériel, que vous reconnaissez vousmême, tout le premier, être si radicalement difl'érents et incompatibles!— Adressez-vous à Dieu, répondrai-je , et demandez-lui, par exemple, pourquoi le dogme de l'incarnation des esprits, qui est son œuvre capitale et son secret le plussubliine, se retrouve dans toutes les religions, même les plus anciennes, dans la mythologie Indienne comme dans celle des Égyptiens et des Grecs, chez les Juifs comme chez les Chrétiens? N'y a-t-il pas dans ce fait quelque chose qui frappe, qui fait réfléchir le philosophe, quelque chose qui nous crie que l'alliance providentielle de l'esprit et de la matière, dans cet univers, existe réellement? Oui sans doute, cette alliance est patente, et la raison humaine, si elle ne s'aveugle pas, est forcée de l'admettre, bien que les lois divines qui la régissent lui aient été à jamais dérobées.

Après ces quelques mots sur le besoin absolu qu'ont les esjmts d'une forme organique pour pouvoir se montrer

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et agir dans notre milieu , et sur le cas qu'il faut faire de la croyance puérile aux revenants, aux fantômes, qui n'apparaissent jamais que lorsqu'on ne peut pas les voir, c'està-dire au milieu de la nuit et dans l'obscurité, je reviens à M. de Mirville, aux opinions duquel j'attache beaucoup d'importance, parce que je ne saurais le confondre, je l'ai déjà dit, je crois, avec aucun des auteurs qui ont traité la même matière, et que son livre, qui a joui d'une vogue légitime, a pu, par son mérite, exercer une certaine influence sur les hommes sérieux étrangers à la médecine. Si je ne peux admettre que Dieu ait livré le monde qu'il a créé et réglementé aux caprices des dames blanches, des feeiries, des hlue devils, des kmTigans, des polpiquets et des loups-garous, etc., des magnétiseurs et des médiums , je crois plus difficilement encore qu'il octroie avec facilité aux démons le pouvoir de s'insinuer en nous, de devenir les maîtres de notre organisme, d'opprimer notre libre arbitre et de nous pousser par suite irrésistiblement aux actes les plus criminels et les plus extravagants. Bien que la Bible nous apprenne qu'il crut convenable , jadis, de livrer au malin esprit le patriarche Job, parce qu'il se tenait sûr de lui et voulait le soumettre à une solennelle et suprême épreuve, cette dernière ne put s'exécuter qu'à l'aide d'un miracle, et nous ne saurions supposer, avec M. de Mirville, que ce miracle soit devenu vulgaire de nos jours.

Eii effet, quelle nécessité y a-t-il de rapporter les folies animiques à la possession du démon, et à l'abolition par lui de notre libre arbitre providentiel, lorsque nous comprenons à merveille et nous vérifions chaque jour que cette liberté peut être facilement entravée par le seul effet des passions funestes dont nous portons en nous le germe ?

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Pourquoi recourir à des explications mystiques, et je dirai offensantes pour Dieu , à des aberrations de la raison humaine , lorsque nous en avons une sous la main qui est à la fois naturelle et expérimentale ?

Si Dieu existe, comme tout nous le prouve, il n'a pas incorporé l'esprit humain sans but, et ce n'est pas sans but encore qu'il lui a donné la liberté de bien faire ou de mal faire, de respecter ou de violer les éternelles lois de la morale : or si notre passage sur la planète appelée terre a pour fin de nous éprouver, en expiation du péché originel, comme l'enseignent presque toutes les religions, est-il raisonnable de supposer que Dieu nous livre si facilement et en quelque sorte pieds et poings liés à l'esprit du ijial, dont l'action a pour premier effet de nous rendre absolument irresponsables ? Certes, je suis le premier à reconnaître que les desseins du Créateur sont impénétrables, et qu'il ne nous est guère permis de spéculer sur eux: mais la théorie de M. de Mirville, si elle pouvait être vraie, bouleverserait, on le comprend, ce qu'il y a déplus important au point de vue purement humain danslathéodicée, et je ne crois pas aller trop loin en le faisant remarquer ici.

Oui, je l'ai déjà proclamé dans ce livre à divers endroits et je le proclame encore une fois ici, l'homme est et demeure libre, tant que son moral et son physique sont l'un et l'autre à l'état normal ; le premier a pour écueil les passions, le second les vices de la matière ou du principe vital quil'anime : dans les deux cas, il y a une grave atteinte portée au libre arbitre, mais le dernier seul doit entraîner rirresponsabîHté. Pourquoi ? parce qu'il est indubitable , parce que tout preuve que nous powooB à notre gré nous

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inspirer du bien ou du mal, et devenir par suite librement des bienfaiteurs ou des malfaiteurs sociaux, des athées ou des croyants, des Socrate ou des Papavoine, des tyrans ou des victimes. Je me hâte d'ajouter que, parmi les causes morales qui troublent la raison et peuvent opprimer le libre arbitre, il en est une foule qui atténuent nécessairement notre responsabilité: ces causes sont les chagrins , la douleur prolongée, les affections contrariées , Texagération de ridée religieuse ou la théosophie mystique, en un mot toutes celles qui ont une source honnête ou qui bouleversent le cœur de l'homme sensible et aimant, dont la vie n'est trop souvent qu'un véritable martyre moral. Bien que les intentions dernières de M. de Mirville soient des plus louables et ne puissent être suspectées un seul instant par personne, je me permettrai de dire pourtant que le pouvoir qu'il attribue ici-bas à Satan est tellement grand qu'on pourrait croire, de prime abord, qu'il n'a écrit que pour procédera son intronisation définitive, et pour le poser en quelque sorte au même niveau que Dieu. Uuant aux saints, d'une part, et aux sorciers, de l'autre, il professe leur égale puissance sous le rapport des miracles, en étabUssant qu'il est souvent très-difficile de connaître si ces derniers procèdent du bien ou du mal. Ainsi, par exemple, Albert-le-Grand était-il un magicien ou un saint? telle est la question qu'on peut s'adresser lorsqu'on lit le récit des merveilles qu'on lui attribue. Pour moi, je me prononce en disant qu'il ne fut ni un magicien ni un saint, mais tout simplement un savant fort en avance sur son siècle. Quant à Jeanne d'Arc, je ne ferai pas même surgir la question , ne voulant pas risquer de dépoétiser cette grande figure historique.

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Enfin, je ne saurais, en ma quahtéde médecin, laisser passer en silence le jugement que porte M. de Mirville sur le phénomène de V hallucination. Il ne considère en effet ce phénomène comme natwel, que lorsqu'il résulte de la répétition d'une sensation venant du dehors et en quelque sorte mécanique; dans tous les autres cas, il affirme qu'il est surnaturel, et que partant les fous se trouvent, pom^ la plupart, pour ne pas dire tous, sous l'influence d'une cause occulte, surhumaine, intelligente, tantôt extérieure, tantôt interne, mais bien certainement étrangère au moi. Ce qui signifie , je l'ai déjà fait remarquer, que tous les objets que croient apercevoir ces infortunés dans le miheu ambiant sont réels, ou, en d'autres termes, que les ahénés ne sont au fond que des possédés ou des obsédés.

Je me garderai bien de présenter ici aucune théorie de V hallucination : des spécialistes éminents, qui ont étudié toute leur vie les maladies mentales , n'ont pu traiter cette matière , et s'y sont posé à eux-mêmes une foule de points d'interrogation ; je me bornerai à dire que si je ne puis m'expliquer d'une manière satisfaisante le phénomène en lui-même, je comprends d'un autre côté qu'il ne peut découler que de deux causes radicalement différentes l'une de l'autre : d'une maladie cérébrale, soit aiguë, soit chronique ; ou de l'exaltation, de la dépravation du sens interne, c'est-à-dire de l'âme. Les causes du premier état sont toutes de milieu : ce sont les météores , les ahments, certaines substances telles que l'alcool, les boissons fermentées, l'opium, les solanées vireuses, le hachisch, etc. Dans le second état, qui est tout à fait psychique, les hallucinations trouvent leur expUcation, comme celle de l'état moral dont elles résultent , dans l'habitude des passions

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violentes, tristes ou perverses, ou dans les remords qu'enfantent les grands crimes. C'est à ce genre d'hallucinés qu'appartenaient Macbeth et sa coupable épouse, qui voyaient sans cesse, l'un le fantôme de Banco, l'autre le sang du bon roi Duncan qu'ils avaient fait périr; enfin, le trop célèbre aliéné par démoralisation, Achmed Pacha, de Saint- Jean-d' Acre, dont la vie . à partir de l'âge de seize ans, ne fut qu'une suite incessante de crimes à la fois atroces et odieux, et par lesquels il mérita le surnom de boucher (djezzar) ; qui faisait journellement crever les yeux, couper le nez et les oreilles à de pauvres passants lorsqu'ils avaient le malheur de se fourvoyer devant son kiosque, et par ce seul motif que leur figure lui déplaisait ; qui ouvrait lui-même le sein à celles de ses femmes enceintes dont il soupçonnait la fidélité, pour en arracher le fruit ; et dont les nuits . en dépit du cynisme qu'avait amené l'habitude du mal , étaient troublées par des rêves afl'reux ; car la conscience humaine ne perd jamais ses droits , même chez les fous et les êtres les plus pervers, comme l'histoire l'a consacré * .

Quant aux prétendues hallucinations qu'admet le savant M. de Mirville, qui seraient dues à l'intervention directe du démon, et qui d'ailleurs ne mériteraient plus ce nom, puisqu'elles se rapporteraient à la perception de sensations réelles qu'auraient les obsédés et les possédés, je crois devoir en nier absolument la possibilité, sans m'exposer au reproche de scepticisme, et cela en me retranchant der-

* J'ai coanu à Tunis un vieux praticien italien qui disait avoir eu à soigner la santé (le ce monstre: il fallait qu'il eût bien faim pour acce[)tcr une position si dangereuse, car sa vie ne tenait réellement qu'à un fil tontes les fois qu'il' se trouvait en fonction.

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rière les principes philosophiques, je dirai même reUgieux, que je viens de faire valoir un peu plus haut , sur la nécessité de l'incorporation préalable et indispensable des anges, et partant des démons. Je ferai valoir ici, à l'appui de mon opinion, celle d'Esquirol. Après .avoir avancé, dans son Traité des maladies mentales (vol. I, page 487 ) , qu'il se ferait fort de démontrer que l'on se servit jadis des aliénés pour rendre les oracles, et que la [irétendue possession du démon (hors le cas de miracle) est une vraie monomanie, il ajoute avec la haute raison qui le caractérise :

(( Les médecins et quelques hommes supérieurs ont , dans tous les temps, combattu les préjugés qui faisaient méconnaître les vraies causes des maladies nerveuses et de l'aliénation mentale. Le rapport de Marescot, Riolan et Duret, sur la possession de Marthe Brottier, est un modèle de raison et de savoir ; ils réduisent leur opinion à ces termes mémorables : Nihil a dcvmone, multa ftcta, a niorbo pauca. Cardan, Corneille Looz, Joseph Duchène, Hekker, Pigray, Bayle, Naudé, Mead, défendirent les sorciers et les possédés; Malebranche en a fait autant, et tout le monde a lu le beau passage de d'Aguesseau où cet illustre magistrat dit au Parlement que, pour faire cesser la sorcellerie, il suffit de ne plus parler de sorciers, et de les renvoyer sans éclat aux médecins. »

Mais, me dira-t-on, Topinion des gens de l'art nous fait peu de chose, parce que nous savons qu'ils sont naturellement sceptiques, incrédules en matière de reUgion. Pour réduire cette objection à sa juste valeur, et atténuer beaucoup son caractère de généralité, je pourrais certainement faire valoir les sentiments religieux sincères que pro-

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