‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [microform]Chapitre 6 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La médecine au xvi» siècle : André Vésale et Michel Scrvet. — Influence de Descartes et de Bacon; Isaac Newton. — Harvey découvre la circulation; ses sentiments, ceux de Baglivi et de Ramazzini. — Spinosa ne fut pas un athée, mais un philosophe fourvoyé, dévoyé.— xvii« etxvm» siècles : excellent moyen pour éviter les écueils et reconnaître l'étendue d'un danger. — Georges-Ernest Stahl. — Boërhaave, Voltaire et le P. Needham. Définition de l'âme humaine dans le Dictionnaire de Nysten. —Voltaire n'était pas un athée , mais un sceptique , un pyrrhonien exagéré. — Anecdote d'un bottier illettré qui en faisait sa lecture habituelle. — Profession de foi du marquis d'Argens.

Marseille, juin 1867.

Vers le milieu du xvi© siècle, peu après la Renaissance, parurent André Vésale et Michel Servet, qui furent également illustres et malheureux, deux choses qui vont souvent ensemble.

Le premier est considéré, à juste titre, comme le fondateur de Tanatomie ; doué d'un génie supérieur et d une persévérance infinie dans le travail, il acquit une connaissance si profonde du corps humain, qu'il devint la gloire de son époque, et que ses recherches, ses découvertes, sont encore admirées de nos jours. Il fut successivement professeur à Bologne et à Pise, médecin en chef des armées de Charles-Quint et médecin ordinaire de son fils le sombre Philippe II ; mais ayant eu le malheur de

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faire l'ouverture du cadawe d'un noble espagnol dont le cœur fut trouvé encore palpitant, et qui pourtant était bien mort, il fut pour cela déféré à l'Inquisition, condamné à faire un voyage d'expiation en Terre-Sainte, au retour duquel il périt dans un naufrage. Ses sentiments rehgieux furent à la hauteur de son génie, et la peinture nous en a transmis le souvenir dans un tableau très-connu.

Quant à Servet, qui périt plus misérablement encore, son histoire est un peu différente : il fut, dit-on, sceptique, hérésiarque et athée ; mais peut-être ne mérite-t-il pas la dernière qualification. Excellent anatomiste, médecin de premier ordre, il entrevit la circulation du sang avant llarvey; mais il commit la faute grave de faire de la théologie, et de se butter contre le sacerdoce ; il publia un ouvrage intitulé : De la Sainte- Trinité et des erreurs dont elle est la source. Obligé de quitter Lyon à la suite de cette publication inutile et scabreuse, il se réfugia à Vienne en Dauphiné, puis à Genève, où son caractère inquiet et son amour de la contradiction le portèrent à attaquer Calvin sur divers points de doctrine. Le célèbre réformateur le fit aussitôt arrêter; condamné à être brûlé vif, il parvint à s'échapper de prison ; mais ayant été repris, il fut exécuté à Genève, le 27 octobre 1553, dans la quarante-quatrième année de son âge. Je le répète , Servet était un homme de génie ; son athéisme est plus que douteux ; rien ne l'établit d'une manière positive, et je ne saurais que répéter ici à son sujet ce que j'ai dit précédemment d'Arnauld de Villeneuve, avec lequel il a plus d'un trait de ressemblance.

Le XVI* siècle fut pour la médecine une ère glorieuse marquée par tous les genres de progrès : ce fut dans ce

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siècle, en effet, qu'eut lieu la grande découverte de la circulation du sang, que furent sérieusement constituées l'anatomie, la physiologie et la chirurgie ; enfin que les fondements de la \Taie philosophie médicale furent jetés sous rinfluence de l'immortel Descartes et du chancelier Bacon. Rechercher dans la nature un mécanisme général, dirigé par une sagesse et une puissance infinies ; ramener tout à des lois universelles et à des causes simples ; retrancher l'absurde jargon de la scolastique, les entités ou causes superflues dont on était encombré ; faire valoir les avantages de l'induction , spécialement en anthropologie et en médecine , telle fut la route qu'ouvrirent aux sciences ces hommes de génie, et leurs ouvrages méritent bien d'être médités par les modernes fauteurs de l'athéisme , dont la critique rappelle véritablement le spectacle vulgaire et journalier de roquets qui aboient contre de plus forts

qu'eux.

a S'il y à encore, dit Descartes, des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l'existence de Dieu et de leur âme, je veux bien qu'ils sachent que toutes les autres choses dont ils se croient peut-être plus assurés, comme d'avoir un corps, et qu'il y a des astres et une terre et choses semblables, sont bien moins certaines.»

Dans un autre endroit de ses écrits. Descartes dit : a Le moyen le plus court de répondre aux raisons des athées , c'est de trouver une démonstration évidente qui fasse croire à tout le monde que Dieu est. Pour moi, j'ose bien me vanter d'en avoir trouvé une qui me satisfait entièrement et qui me fait savoir plus certainement que Dieu est, que je ne sais la vérité d'aucune proposition de géométrie ; mais je ne sais pas si je serais capable delà faire entendre

à tout le monde de la même manière dont je l'entends. Le consentement universel de tous les peuples est assez suffisant pour maintenir la Divinité contre les injures des athées. J'espère achever quelque jour un traité de métaphysique commencé, et dont les principaux points sont « de prouver l'existence de Dieu, celle de nos âmes, lors- » qu'elles sont séparées du corps, d'où suit leur immor- » talité; car j'avoue que j'entre en colère quand je vois D qu'il y a en ce monde des gens assez audacieux, assez » imprudents, pour oser combattre Dieu.»

Je ne crois pas utile de rapporter ici la démonstration de l'existence de Dieu tirée de l'idée éclaircie et développée de Descartes ; cette citation me conduirait trop loin, et m'éloignerait un peu trop du sujet principal que je traite ; mais on trouvera tout naturel qu'avant de continuer ma revue médicale, je dise quelques mots du sentiment religieux de Newton^ qui vivait dans le même temps.

La conviction la plus profonde est présente dans tous les ouvrages de ce puissant génie ; partout la main de Dieu lui apparaît dans ces merveilles de la nature à l'étude desquelles il s'était voué : « D'où vient, disait-il, que rien dans la nature n'est fait inutilement ; d'où naissent cet ordre merveilleux et cette admirable beauté que nous voyons dans l'univers ? Tous ces phénomènes n'annoncentils pas un Dieu immatériel, vivant, intelligent, dont la présence est partout, et qui, dans l'espace infini, voit et comprend toutes choses, comme les seules images de ces choses transmises par les organes des sens à notre faible sensorium, sont vues et comprises par ce qui voit et pense au dedans de nous.»

Il faudrait un volume pour rapporter tous les passages

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des écrits de Newton où il exprime son admiration, son respect, sa reconnaissance, envers le Grand Architecte, et sa profonde conviction de la spiritualité de 1 ame humaine ; mais je me bornerai à la courte citation qu'on vient de lire et que je soumets aux méditations du Grand-Orient de France, s'il est vrai, comme on l'affirme, qu'il ait mis Dieu à la porte de ses loges maçonniques. Je reviens à

mon sujet :

De 1612 à 1628 eut lieu la découverte la plus importante , sans contredit , qui ait été faite en médecine : celle de la circulation du sang. Le physiologiste à jamais illustre à qui il fut donné de la faire et de la démontrer, Guillaume Harvey, docteur de l'université de Cambridge , ami et médecin ordinaire des rois d'Angleterre Jacques Pet Charles I", était un homme simple, grave, modeste, de mœurs sévères, dont les croyances religieuses sont parfaitement établies.

Comme tous les grands découvreurs, comme tous les bienfaiteurs de la triste humanité, il fut payé d'ingratitude ; la jalousie, l'envie, la calomnie ne lui firent pas faute, et il mourut pauvre , malheureux , victime de son génie et de sa fidélité à la royale famille des Stuarts, dont il n'avait jamais oubUé les bienfaits. Les hommes de ce caractère cherchent et trouvent Dieu partout, et ne sauraient se faire à l'idée du néant; ils révent tous l'immortalité.

A peu près dans le même temps où vécut Harvey, fleurirent en Italie deux médecins éminents, dont les travaux sont restés dans la science, et qui jouissent encore de la plus grande estime; je veux parler de Ramazzini et do Baglivi. Le premier, qui s'est immortalisé par son Traita

des maladies des artisans, était aussi profond philosophe que parfait chrétien. Dans la préface de son livre, fruit d'une philanthropie que l'âge et les infirmités ne purent arrêter, il s'étonne qu'il y ait dans la société des êtres assez pervers pour accuser la providence de Dieu de ne pas veiller sur l'espèce humaine et de ne pas avoir empêché le mal sur la terre ; il arrive même à démontrer la nécessité de ce dernier dans la société. « Si l'homme, dit-il, n'était pas forcé de pourvoir chaque jour à l'entretien et à la conservation de sa vie par le travail, il ne connaîtrait plus aucune loi , et le monde que nous habitons aurait bientôt changé de face.»

Baglivi, dont je possède les remarquables écrits, croyait si bien à la nature psycho-matérielle dç l'homme , à sa dualité, qu'il a consacré d'éloquentes pages à la description des maladies de l*âme et à leur traitement. Quant à Dieu, il l'invoque et le confesse pour ainsi dire à chaque pas : c'est ainsi, par exemple, qu'à la fin de son premier chapitre, ou préface , il s'écrie, après avoir parlé des éternelles discordes qui , à toutes les époques , régnèrent entre médecins : ce Puisse le Dieu bon, grand et miséricordieux, mettre un terme à ces misères si nuisibles à l'humanité. ... ! » Hélas ! dirai-je à mon tour, il n'a pas cru devoir y mettre un terme, et ces discordes, fruits de deux terribles mobiles : l'intérêt et l'amour-propre, continuent à affliger tous les vrais amis de l'art.

Après Ramazzini et Baglivi, je ne dois pas oublier l'illustre Gaspard Hoffmann, auteur de tant d'ouvrages remarquables, et qui professait que la première et la plus précieuse qualité du médecin est d'être chrétien. Medicus sitchristiantis, disait-il.

Le fait qui frappe surtout le philosophe lorsqu'il étudie le caractère du xvi« siècle, c'est que les immenses découvertes cosmologiques, astronomiques et médicales qui le marquèrent, loin d'affaiblir chez leurs auteurs l'idée de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, ne firent que la renforcer et la rendre plus profonde. On ne saurait trop se convaincre en effet de cette vérité, que c'est parmi les hommes particulièrement adonnés à l'étude des sciences physiques qu'il faut chercher la morale la plus parfaite. Les Newton, les Galilée, les Harvey, ne pouvaient être des impies, pas plus que ne peuvent l'être à notre époque les astronomes, les physiciens, les chimistes, les vrais médecins ; en un mot, tous les hommes qui étudient sérieusement et sans cesse les merveilles de la nature, ne peuvent que reconnaître et admirer son auteur. Non, mille fois non î ce ne sont pas les physiciens, classe de savants dans laqueUe rentrent les médecins, qui ont créé l'athéisme et le matérialisme ; ce sont plutôt les spéculateurs de cabinet, les abstracteurs de quintessence, les métaphysiciens et les illuminés, et je vais en fournir la preuve, en disant quelques mots de ce Baruch Spinosa, dont Voltaire lui-même s'est moqué, et qui vivait aussi à la même époque, c'est-àdire vers la fin du xvi* siècle.

Spinosa, juif de naissance, exerçait la profession d'opticien. C'était un homme excellent, doué de toutes les qualités du cœur ; aussi réservé dans ses actions que dans ses discours, il ne parla jamais de Dieu sans le plus profond respect, et donna pendant sa vie plus d'un exemple édifiant. C'est ainsi, par exemple, que, pour étabUr ses deux sœurs qu'il chérissait, il renonça complètement, en leur faveur, à son patrimoine. Il suivit d'abord les principes

de Descartes ; mais ayant eu le malheur de s'en éloigner et de tomber dans le doute, il se voua à l'étude incessante de ces hautes questions de métaphysique qui sont tellement au-dessus de la portée de notre faible raison , qu'elles la brisent quelquefois et l'égarent toujours.

Malebranche, qui était spiritualiste, ne vit que Dieu dans le monde ; Spinosa trouva et professa que le monde était Dieu, que ce dernier constituait l'essence de tous les corps de la nature. Confondant ainsi la substance spirituelle avec la substance corporelle, et niant d'ailleurs le libre arbitre , il fit de Dieu l'essence de tout, même celle des cadavres et des détritm les plus abjects, lui attribua, sans y penser, tous les crimes, toutes les turpitudes, toutes les absurdités ; enfin il le soumit, comme tous les êtres qu'il a créés, à la loi naturelle de la mort.

Mais lorsque ce grand abstracteur arriva aux applications morales de sa philosophie, comme il avait, je le répète, le cœur excellent et qu'il ne croyait pas avoir ravalé à ce point la majesté divine, il recula épouvanté et ne put être conséquent avec ses principes, d'après lesquels aucune différence ne peut exister entre le bien et le mal ; il établit au contraire que la plus grande félicité de l'âme consiste dans la connaissance vivante de Dieu ; que, plus nous le connaissons, plus nous sommes disposés à faire sa volonté, plus nous sommes heureux, et qu'il dépend toujours de nous (voyez la contradiction flagrante î) de faire cette volonté.

Voilà l'origine du panthéisme moderne dont l'école allemande s'est accommodée, mais qui ne compta jamais en France de nombreux partisans. Pour ma part, après avoir lu avec attention et à tête reposée, VÉthique deSpi-

nosa, j'avoue que celui-ci me parut de prime abord le pire de tous les athées ; mais je ne tardai pas à reconnaître qu'il n'était au fond qu'un métaphysicien fourvoyé ou plutôt dévoyé, et qui avait mis son cerveau à une rude épreuve. J'acquis ainsi, une fois de plus, la certitude consolante que ne sont pas toujours athées ceux qui parraissent l'être, et que la plupart des cyniques qui osent se proclamer tels, sont rarement de bonne foi.

Commeonlevoit,depuisHippocratejusqu'auxviesiècle, des doctrines médicales très-variées ont successivement régné : les unes ont eu pour base le spiritualisme, les autres le chimisme, la mécanique, le raisonnement mathématique, voire même l'astrologie , mais aucune n'a eu pour fin l'athéisme. Je me suis abstenu d'ailleurs d'en faire l'appréciation, qui aura lieu dans une autre partie de ce travail, n'ayant à m'occuper dans celle-ci que des sentiments religieux et de la moralité des princes de la science ; je vais donc continuer mon exhibition testimoniale , dont l'importance sera facilement appréciée, et que je devais faire nécessairement avant d'examiner la valeur des prmcipes du matérialisme médical qui se montre à découvert et levé si fort la tète en ce moment, si ce que j'entends dire autour de moi est exact, mais qui n'est peut-être ni aussi puissant ni aussi autorisé qu'on le croit.

Un demes amis, exceUent officier de marine, feu Holker' , soutenait que lorsqu'on tient la mer, au lieu de s'effrayer

I Ancien élève de Sainte-Barbe et de l'.'^cole Polytechnique . Henri Holker était aussi brave que capable; sans la mort qui l'a frappé prématurément et à la suite dune cruelle maladie . il serait arrivé à une haute position dans la marine.

de certains écueils très-dangereux, il vaut mieux leur courir sus afin de les voir de près, de les bien reconnaître, de s'en faire une idée exacte , partant , de les éviter avec plus de certitude. Eh bien ! je fais en ce moment TappUcation de ce principe au matériaUsme médical, dont on fait tant de bruit : je mets le cap sur lui au heu de m'en épouvanter, comme le feraient sans doute beaucoup de mes confrères, et peutêtre me sera-t-il permis, lorsque je le rencontrerai, de sourire dédaigneusement, de le prendre en pitié, en me disant à moi-même et en levant les épaules : Ce n'était donc que cela !

La première célébrité médicale qui se présente au xvii« siècle est Georges-Ernest Stahl. Je croirais perdre mon temps si je m'amusais à faire ici la démonstration de ses sentiments reUgieux ; car, outre que son système de médecine a pour base ce l'autocratie absolue de l'âme d , il invoque Dieu presque à chaque instant dans ses ouvrages. Ses dissertations commencent en général par la formule suivante ; ce Avec l'aide et la permission du souverain Auteur de toutes choses...», et il les termine à peu près invariablement par ces mots, ou leurs équivalents : ce A Dieu seul appartient toute la gloire de mon travail».

En même temps que Stahl, s'éleva le fameux Boërhaave, dont l'illustration fut si universelle qu'un mandarin chinois lui écrivait de son pays une lettre qui parvmt sans aucune difficulté à son adresse, et qui ne portait cependant que la suscription suivante ; ce A M. Boërhaave , en Europe » . A onze ans, il savait le grec et le latin ; il y joignit bientôt l'histoire universelle ancienne et moderne, les mathématiques, la philosophie, l'hébreu et le chaldéen ; à vingt ans, il prononça un discours académique dans

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lequel il combattit avec tant de talent la doctrine de Spinosa, que Leyde, sa ville natale, lui vota une récompense civique. En 1 689, il fut reçu docteur en philosophie, et soutint en cette occasion une « dissertation sur la distinction de Tesprit et du corps ».

Les croyances, les sentiments de ce grand médecin, ne peuvent donc être l'objet du moindre doute, et, pour ne pas multiplier sans nécessité les citations, j'en dirai autant de son contemporain et rival en illustration Sydenham, des célèbres médecins Winslow, Lancisi, Storck, Morgagni, Hoffmann, Georges Zimmermann, etc., etc., qui vécurent aussi dans le même temps, ou à peu près.

Mais je me hâte d'arriver au xviii« siècle, au siècle géant, au siècle de la raison, au siècle de Voltaire, enfin. Avant de faire appel à ses sommités médicales, examinons sérieusement d'abord si ce philosophe à jamais célèbre fut un athée convaincu ou tout simplement un pyrrhonien relaps. Ouvrons le fameux Dictionnaire philosophique aux articles Dieu et Ame. et voyons s'il les nie formellement l'un et

l'autre.

Je constaterai d'abord que Voltaire a fait une trèsbonne réfutation du spinosisme, dont il a fait ressortir, avec son habileté et sa causticité ordinaires, les contradictions et les absurdités ; qu'il s'est moqué du système de la génération spontanée, à propos des prétentions d'un jésuite, le P. Jean Tuberville Needham, qui affirmait avoir fait naitre des anguilles dans une bouteille où il avait misa fermenter de la farine de seigle et du jus de mouton bouilli, et qu'il termine sa plaisante critique de la génération spontanée par ce curieux passage :

« Un physicien qui avait de la réputation, dit-il, a conclu de l'expérience de Needham que, puisque l'on faisait des anguilles avec de la farine de seigle, on pouvait bien faire des hommes avec de la farine de froment ; que la nature et la chimie produisaient tout, et qu'il est démontré qu'on peut se passer d'un Dieu, formateur de toutes choses. 11 est bien étrange que des hommes, en niant le Créateur, s'attribuent le pouvoir de créer des anguilles. »

Dans le même article (Dieu), il dit , à propos de l'existence de la grande cause première : « Tout ouvrage qui nous montre des moyens et une fin annonce im ouvrier ; donc, cet univers, composé de ressorts, de moyens dont chacun a sa fin, découvre un ouvrier très-puissant, trèsintelligent.» Un peu plus loin, il ajoute : « Ma seule raison me prouve un être qui a arrangé la matière de ce monde.» — Dans un système qui admet un Dieu, dit-il aiUeurs, on a des difiicultés à surmonter ; dans tous les autres systèmes, on a des absurdités à dévorer; «je vois non-seulement de la difficulté, mais del'impossibilité à comprendre que la matière puisse avoir des desseins infinis, et je ne vois aucune difificulté à admettre un être intelligent qui gouverne cette matière par des desseins infinis et par sa volonté toute-puissante. »

Après ces aveux, Voltaire se jette, selon son habitude, dans les raisonnements, qui lui sont famihers, sur la coexistence de la matière avec Dieu, sur l'absurdité de l'anthropomorphisme, etc., etc. ; mais je n'ai que faire ici de toutes ces questions incidentes, et il doit me suffire d'avoir prouvé , comme tant d'autres d'ailleurs l'ont fait avant moi, que Voltaire était une trop haute intelligence pour sacrifier de bonne foi à l'athéisme. Quant au dogme

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de rimmortalité de l'âme, il avoue que «c'est l'idée la plus consolante que l'esprit humain ait pu recevoir , ; il reconnaît son ancienneté et l'importance qu il faut a tacher au consentement unanime des tommes ; mais i se pose ensuite une foule de questions insolubles et mutiles, dans le genre de celles-ci : « L'âme diffère-t-eUe ou non de la matière? est-ce un esprit pur? esUe un mixte entre la matière et l'esprit? est-ce une propriété donnée par Dieu à la matière organisée ? » Toutefois, sa définition de l'âme m'a paru bien plus raisonnable que celle qu'en donne le Dictionnaire de médecine de Nysten (édition de 1853). J'estime que mes lecteurs seront de cet

Voltaire a dit en effet : « Le mot àme est un terme vague, indéterminé, exprimant mi principe inconnu d'effets connus, que nous sentons en nous ; toutes les nations s'en sont servies pour exprimer ce qu'elles ne comprenaient pas mieux que nous.» Quant au Dictionnaire de Nysten, dont les doctrines ne sont nullement du cru de cet auteur, mort depuis si longtemps, voici sa définition: « En biologie, le mot âme, considéré anatomiquement, exprime l'ensemble des fonctions du cerveau et de la moeUe épinière, la somme des besoins, des penchants qui servent à la conservation de l'individu et de l'espèce, et aux rapports avec les autres êtres ; les aptitudes qui constituent l'imagination, le langage, l'expression; les facultés qui forment l'entendement, la volonté, et enfin le pouvoir de mettre en jeu le système musculaire et d'agir par la sur le monde extérieur. » Que de paroles perdues, que de phrases inutiles, lorsqu'il était si simple de dire : l'âme , onima des Latins , ^-vx-i ^^^ ^recs , est le prmcipe dy-

namique sentant, voulant et pensant, que le Créateur a mis en nous, et dont le cerveau et les organes des sens sont les instruments de manifestation. Mais, me dira l'auteur de l'article, qu'est-ce qu'un principe sentant, pensant et voulant; comment le comprendre?

Si un tel principe est difficile à concevoir, lui répondraije, je conçois encore moins facilement que mon âme ne soit que l'ensemble des facultés de mon cerveau ; j'espère vous prouver plus loin, en son temps, que cette proposition n'est pas soutenable, et que, partant, votre définition de l'âme, définition réellement tirée aux cheveux , doit être efi'acée d'un dictionnaire qui est malheureusement dans les mains de tous les étudiants en médecine, et dans lequel se trouvent une multitude de factums ejusdem

farinx.

Mais je neveux pas anticiper sur un débat philosophique que je traiterai avec toute la maturité et avec tout le détail qu'il réclame, et j'en reviens à Voltaire, dont je n'ai pas une opinion aussi sévère qu'on pourrait être porté à l'admettre. Voici ce que je pense en définitive de lui : le grand sceptique, le contempteur implacable des choses les plus saintes, le poète qui chanta si étrangement , pour ne rien dire de plus, la noble vierge de Domremy , fut souvent irréligieux, mais jamais athée*. Comme je l'ai dit tout à l'heure , assez de charges pèsent sur lui , absolvons-le de

< Voltaire avait fait bâtir à Ferney une église sur le fronton de laquelle on lisait ces mots : Deo erexit Voltaire. Le voyageur anglais Sherlock écrivait à ce sujet à lord Hervey :« Quand nous passâmes devant l'église je lui dis: «On ne se doute guère hors de Ferney que vous avez fait bâtir une église. — C'est vrai, répondit Voltaire, et c'est la seule dans l'univers en l'honneur de Dieu; vous avez des églises bâties à saint Paul, à sainte Geneviève, mais pas une à Dieu.

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^ \^ PHiLÔSOPHIË E^ irfÉDÊirlNE .

ceïïe-ïa : un pyrrhonisme ridicûlëtiient exagéré fut Sôn 'aéfaut capital, et j'en vois là preuve daûs le passage suivant, où il se juge lui-même, ce me seiïiblé : '^ « Je ne suis sûr de rien ; je crois qu'il y a un être intelligent, une puissance formatrice ; je tâtonne dans l'ob- 'sburité pour tout le reste. J'àfarme une idée aujourd'hui, j'en doute demain, après-demain je là tile, et je puis me tromper tous les jours. Tous les philosophes de bonne foi m'ont avoué n'avoir point une portion d'évideûCe plus forte que la mienne. Pensez- vous qù'Épictire vit toujours bien clairement la déclinaison des atomes? Telliamed riait de ces montagnes formées par la mer ; deux augures, vous le savez, riaient comme des fous lorsqu'ils se rencontraient.»

« .... Je me confirme de plus en plus dans l'opinion que les plus grands hommes sont aussi sujets à se tromper que les plus bornés ; je pense qu'il en est de la forme de l'esprit comme de celle dû corps : les plus robustes laperdent quelquefois, et les personnes les plusfaibles donnent la main aux plus forts quand ceux-ci sont malades.»

Oui, je ne saurais trop le répéter ici. Voltaire ne fut qu'un endiablé pyrrhonien, et je n'en finirais pas si je voulais reproduire tous les aveux, toutes les contradictions qui fourmillent dans ses écrits, dont je ne saurais nier, du reste, la fâcheuse influence ; mais on va voir que cette dernière eut, toutes choses égales, bien moins d'action sur les médecins que sur les autres classes intelligentes, et même sur le vulgaire; car à une certaine époque il n'y avait pas de boutique ou d'échoppe où on ne trouvât les ouvrages du philosophe de Ferney.

J'ai connu dans ma jeunesse un honnête bottier qui

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demeurait en face de ma maison, et qui lisait habituellement le Dictionnaire philosophique. U était pourtant tout à ifaît illettré, savait à peiné isignér son nôiïi, et les cuirs les plus rudes n'étaient certes pas ceux-là qui sortaient de son magasin, cài* son discours ëû étiâit terriblement assaisonné. Les dimanches et jours de fêtes (ceci se passait de 1818 à 1825, à peu if)rês), après avoir fait sa toilette, il venait s'asseoir, en bras de chemise, sur le seuil de sa porte, muni de son auteur favori, qu'ilhsait a;ttentivement et d'un air capable, interpellant fréquemment et à distance ses voisins les autres boutiquiers, pôtifleur en signaler les passages les plus épicés, spécialement ceux où il était question de prêtres, de jésuites et àùtfés geiis d^égliser. • "

J'avais alors une douziaine d'années, et il iné semble voir encore le vieux bonhomme se livtàut à sa propagande ' voltairienne , dont il né me faisait pas grâce à moi-même, tout enfant que je fusse. Cependant, lorsque la mort vint ravertir qu'il allait être appelé bientôt à faire des bottes dans l'autre monde, il fit venir le curé de sà paroisse, se réconcilia avec Dieu, épousa sa servante afin de légitimer l'enfant qu'il en aiVàit eu, et riiôUrut côiïime un saint. Ainsi finissent presque toujours les athées et les matérialistes exaltés, 'lôirsqu*à leur màuvâiée tété ils rie joignent pas un cœur absolument pervers, ceqUi n'arrive que trop

souvent.

Je le répète, rinfluence voltairienne s'est principalement exercée sur la noblesse, la bàute bourgeoisie et quelques artisans à prétentions, tels que mon bottier ; mais elle a été bien faible dans les hautes régions dé l'inteiligétice et spécialement chez les médecins : c'est (ie que j'achèverai de démontrer dans le chapitre suivant: Se terminerai

7t PHILOSOPHIE ET MÉDECINE.

celui-ci en faisant valoir le témoignage peu suspect d'un ami intime de Voltaire et de Frédéric le Grand, du fameux Boyer, marquis d'Argens, qui a laissé comme eux la réputation d'un athée , et qui ne la mérite pas davantage , conmie on va le voir. Voici en effet ce que je lis dans son ouvrage intitulé: La philosophie du bon sens ou Réflexions philosophiqiùes sur l'incertitude des connaissances humaines, à Vusage des cavaliers et du beau sexe (in-12, 2 vol.) :

« Personne, à ce que je pense, n'est assez sot, assez extravagant pour oser nier qu'il y ait quelque chose qui ait existé de toute éternité, et il est impossible que quelqu'un dans l'univers se figure que le pur néant, le rien, une parfaite négation ait pu produire les êtres actuellement existants. . . Il est impossible quel'être qui a préexisté soit la matière, car s'il en était ainsi la matière serait Dieu, et nous aurions autant de dieux intelligents qu'il y a d'atomes, de grains de sable, de gouttes d'eau. Or, je demande s'il est possible que l'arrangement , l'ordre et la magnificence de l'univers puissent être le résultat de l'entente d'un si grand nombre de dieux , qui cherchent à se détruire mutuellement, à empiéter sur leurs droits, à s'échapper de leurs bornes.

» L'aveuglement de ceux qui font de la matière Dieu, me paraît aussi grand que celui dans lequel étaient ceux qui croyaient que la confusion et le désordre avaient produit l'arrangement de l'univers, et qu'un ramassis d'atomes s'accrochant les uns aux autres avait formé le monde.

» Si je pouvais croire, d'après Epicure, à cette puissance du hasard, je ferais chaque matin, en voyant le soleil paraître à l'horizon et s'avancer progressivement vers les antipodes, la prière suivante :

j> Je te salue, ô Hasard étemel, dérangement incom-

préhensible, confusion admirable qui maintiens l'ordre et l'harmonie ; souffre que je te rende des honneurs que d'aur très mortels aveugles et ignorants rendent à un Dieu tout bon, tout sage et tout puissant, j>

Ailleurs, dans le même ouvrage, il dit à une dame de sa connaissance avec laquelle il vient de philosopher :

« Je crois, madame, que vous me faites la grâce de me regarder comme un homme sincère, incapable de déguiser sa pensée ; eh bien ! je puis vous assurer que je suis fermement persuadé que mon âme est immortelle. La plus grande preuve de cette immortalité se doit chercher dans l'âme elle-même ; lorsqu'on examine sa noblesse, sa grandeur, son élévation, on sent mieux son immortalité que par tous les arguments des théologiens.»

Je conclus de ces aveux du marquis d'Argens, de ceux de Voltaire et de tous les philosophes qui suivirent la même voie, que leur école était essentiellement sceptique, mais non pas athée , et que les libres-penseurs de notre époque, qui aiment tant à donner le change à cet égard, afin de justifier autant que possible leur cynique athéisme, n'ont pas lu les écrits sur lesquels ils le basent. Certes, ces écrits sont loin , d'être méritoires à divers points de vue; mais, je ne crains pas de le dire, ils ne sont au fond que déistes, et il n'est pas ridicule de supposer que, si Voltaire pouvait revenir parmi nous, il ne reconnaîtrait pas comme ses vrais disciples les athées déboutés et sans vergogne du xix' siècle.

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