‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [microform]Chapitre 7 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mission d'Albert de Haller, ses démêlés avec Voltaire , «a défense de Pascal et son Traité de l'âme. — Haute estime que professait pour ce grand médecin l'impératrice Marie-Thérèse .-Gaspard de Sauvages, Rœderer, Joseph Frank, Bordeu, etc., etc.- Extravagances et absurdités de Lamettrie.- Profession

de foi du grand Barthez.

Derniers temps de l'ancien régime. - Le baron d'Holbach, Helvétius et son livre de VEsprit. - Jugement que Voltaire porte sur lui. - Les médecins de cette époque ne donnèrent pas dans le philosophisme.- Causes de cette préservation.-Révolution de 1793; abolition du culte et de l'enseignement publics. — Ce que devint le corps médical pendant la Terreur.- Il est représenté dans le sein de la Convention par Marat et dix-huit autres docteurs sans réputation scientifique.

Marseille, jiiin 1«67.

Danslapléiade médicale, si remarquable, du xviiie siècle, brille au premier rang Albert de Haller, physiologiste éminent. anatomiste, médecin hors ligne, physicien, botaniste, philologue et même poète, né à Berne en 1708, mort dans la même ville en 1777.

Ancien élève de Boërhaave, il vînt à Paris, où il étudia, sous Wilson, Ledran et Louis Petit; le roi d'Angleterre, George II , le nomma ensuite professeur de médecine à Puniversité de Gœttinguc. Chrétien fervent, Pantipathie que lui inspiraient le scepticisme et le matérialisme du grand Frédéric Pempéchèrent d'accepter la proposition

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qu'il lui fil de s'établir à Berlin âux conditions qu'il fixerait lùf-mêinë; . ^

Noù-séùlëinent Haller né subit ntilletnëtit Pîiïflûence de la philosophie vôltairienne, liiàis encore il eti fut Peiïnemi le plus ardent et lé plus péi'àéVêrâSit. Prôfôiidéiïient inibù dés grands principes sociaux traditionnèlâ, il attaqua le philosophe de Fefnéy dâiis plusieurs écrits, notaiUment dans son ouvtage ïhiiinlé: LeUres critiqiuéssiir les opinions de M. de Voltaire par rapport à notre iPine et à son immortalité (1743). Ce remarquable travail; qui est devenu fort rare, et que j'ai Pavantagé déposséder dans ma bibliothèque, est précédé du petit avant-propos suivant, qui m'^a paru très-significatif :

« M. dé Voltaire est asséi peu ménagé dans les lettres (ju'on va lire, et on dira peut-être que la réputation qu'il s'est acquise méritait [)lùs d'égards ; mais je ne sais si un écrivain qui en témoigne lui-mêrné si peu pour les personnes les plus respectables et poiir les choses les plus Sacrées, a dà légitimement s^attendre à ce qu^ôn ëri cônsérDëtait beaucoup pour lui, y)

Ces lettres forment un volume in- 12 de cent piàgés environ, et je m'en servirai plus tard contré lé matérialisme médical, lorsque je l'aurai enfin rencontré. Foi*t de sa renommée , dé ses vastes et solides connaissances que personne ne pouvait mettre en doUte, Haller y traité Voltaire très-cavahèrement ; il ne lui mâche pas lia vérité, et sa démonstration de la spirituaHté et de Pîmînortàlité de l'âme par le raisonnement philosophique et par'Pappré- «'iation des grands faits anàtômo-pathologiqués, nié laisse rien à désirer.

J'ai àiissi dans les mains un autre Mémoire dé Haller,

qui a pour titre : Défense des Pensées de Pascal contre la critique de M. de Voltaire, avec le préambule suivant: « 11 n'est point de lecteur chrétien auquel Tinjuste critique de M. de Voltaire contre Pascal n'ait fait souhaiter que l'on vengeât la mémoire de ce grand homme ; cette vengeance est l'objet de mon travail , c'est au lecteur vertueux et judicieux à juger des coups.» Ces deux ouvrages du grand Haller, et sa Dissertation sur les parties irritables et sensibles des animaux, m'ont coûté, chez un bouquiniste de Marseille, la somme énorme de 35 centimes. Certes ! je ne fis jamais une meilleure affaire.

Les sentiments religieux de Haller étaient d'ailleurs si connus en Europe, que lorsque l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche permit à son fils , depuis Joseph II , de voyager, elle lui imposa l'obligation d'aller à Berne, faire une visite d'honneur à l'illustre médecin , tandis qu'elle lui interdisait formellement d'aller voir Voltaire à Ferney. La mère de l'infortunée Marie- Antoinette, l'aïeule de l'empereur Maximilien , avait-elle le pressentiment des malheurs que la queue de Voltaire préparait à sa race? L'amour maternel , qu'on ne l'oublie pas , a parfois de terribles et lumineuses intuitions.

Quoi qu'il en soit, pour achever de faire bien apprécier les convictions rehgieuses du médecin qui dispute le premier rang à Barthez et à Bichat, autres illustrations médicales du XVIII® siècle, je citerai encore le passage suivant de ses écrits :

« Rien ne serait plus inconcevable . dit-il , que l'esprit d'impiété qui règne dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, malgré la lumière qui y brille, si les hommes n'y étaient en général légers, superficiels, livrés à la mollesse

et à leurs sens ; il n'est pas aisé d'arrêter le progrès d'une contagion si funeste, l'incrédulité a trop de charmes aux yeux de l'homme corrompu pour qu'il se laisse enlever un aussi doux appui. Ne point croire les peines d'une autre vie, ni peut-être même un Dieu; pouvoir faire tout mal sans remords, est un système qui doit avoir autant de sectateurs que le vice même dont il est la théorie. On obtient l'approbation de ceux qu'on flatte, et voilà la source de tant d'éloges qu'ont reçus Bayle, Shaftesbury, Bolingbroke et les autres promoteurs d'irréhgion.

»Si l'athéisme pouvait s'établir, ses rites seraient une révolution universelle : tout serait sacrifié à la jouissance des plaisirs, à l'intérêt particuher; chaque homme s'aimerait seul et sans partage aux dépens de tous ; ses enfants, sa femme, sa mère, ses concitoyens, n'auraient plus aucun devoir à exiger de sa part; tous les liens de la société seraient brisés ; des passions violentes, dénaturées, nées de cette soif de plaisirs qu'il faudrait satisfaire à tout prix, jetteraient partout les inimitiés, la discorde; plus d'union solide dans le mariage , l'homme n'aurait plus de lendemain. »

Ailleurs, continuant le même thème, la description d'une société athée, il ajoute : a Avec l'athéisme, peut-on faire quelque différence dans la possession des biens ! A quoi bon des propriétés ; pourquoi des juges , s'il n'y a ni Dieu, ni droit? Le pauvre accablé de son indigence, le joueur auquel les dés n'ont pas été favorables, le libertin qui suit les penchants de la nature, après avoir épuisé les moyens de se satisfaire, iront bientôt sur les grands chemins prouver au dernier passant, le pistolet à la main, qu'il n'a point de droit sur son propre argent; alors l'épée

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OU la corde, voilà la seule morale que les princes peuvent employer. Si ces princes ne redoutent aussi un Dieu vengeur, qui est-ce qui arrêtera la tyrannie et tous ses débordements ? Ainsi, l'anarchie ou la tyrannie pour la société en général, tous les vices, toutes les dissensions dans chaque famille, voilà l'avenir de l'athéisme. »

Ah! fasse le ciel que cet avenir ne soit pas le nôtre, dirai-je à mon tour, malgré les signes inquiétants que nous observons à cette heure ; mais combien ne suis-je pas fier (et tous les vrais médecins le sentiront cx)mme moi) de ce tableau si vrai, si coloré, si frappant, qu'a fait un prince de la médecine, des terribles conséquences de l'athéisme î Était-il possible d'exprimer en meilleurs termes de meilleurs sentiments ?

Le plus illustre et le plus complet des nosologistes, Gaspard Boissier de Sauvages, qui fut le contemporain de Haller, partagea les mêmes convictions ; dans beaucoup d'endroits de son grand ouvrage intitulé Nosologie méthodique ou Classificatimi des maladies, il rend hommage à la cause des causes; et dans le chapitre des Vésanies o^i Maladies qui troublent la raison, il reconnaît explicitement la séparation de l'âme et du corps, en mettant en lumière toutefois qu'une soUdarité très-étroite les unit pendant la vie et les fait réagir incessamment l'un sur l'autre. Du reste, son panégyriste, le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Montpellier, a fait valoir dans son éloge qu'après avoir professé les sentiments les plus orthodoxes, il mourut, non-seulement en parfait honnête homme, mais encore en très-bon chrétien.

Voici la profession de foi religieuse et scientifique du

fameux Rœderer, professeur à l'université de Gœttingue, au début de son Traité de la maladie muqueuse:

«Merveilleuse dans ses ouvrages, impénétrable dans les heux de ses opérations, la nature nous offre un champ immense d'objets, dont les bornes de notre intelligence ne nous permettent pas de mesurer l'étendue. Nous concevons néanmoins facilement que tout se rapporte à des lois fixes et immuables , et que dans l'ensemble de tant d'effets, aucun n'arrive par hasard et sans la participation de causes qui le déterminent. Mais combien peu la pénétration de l'homme a-t-elle acquis dans ce vaste espace; combien de choses ensevelies dans les ténèbres les plus épaisses, dont la nature seule possède le secret, et qui ne parviendront jamais à notre connaissance ! »

Je crois inutile de faire remarquer ici que Rœderer, en se servant du mot Nature, l'emploie comme synonyme à celui de Dieu; qull entend désigner ainsi la cause des causes, celle qui est l'alpha et l'oméga de tous les grands mystères de l'univers.

Ecoutons le célèbre Joseph Frank, professeur de clinique médicale à l'université de Wilna ; voici ce qu'il nous dit en terminant la préface de son Traité de pathologie interne: «Après avoir institué environ mille médecins qui sont dispersés aujourd'hui depuis la Pologne allemande jusqu'au Kamtschatka, et dont quelques-uns sont devenus eux-mêmes professeurs; après avoir fondé à Wilna la Société médicale et établi l'association des Bienfaiteurs, ({ui a traité des milliers de malades, et cela avec le seul produit des concerts musicaux de ma femme ; après avoir fondé avec l'assentiment et la munificence de l'empereur, le séminaire médical où sont élevés maintenant cent élè-

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ves pauvres pour le service civil et militaire ; après être tombé dans un état d'amblyopie, épuisé que j'étais par mes longs travaux, j'ai dû fixer mon domicile sur les bords du lac de Côme, dans le Milanais, loin de toutes les affaires, eO'« nourris Vespérance de pouvoir, avec l'aide de Dieu et s'il ne m'appelle pas trop tôt à lui, achever Vautre moitié de mon ouvrage, à Taide des matériaux que j'ai préparés moi-même, ou qui m'ont été légués par mon

père.»

Ailleurs, dans le corps de son ouvrage, parlant de l'influence désastreuse que le panthéisme a exercée en Allemagne sur la médecine, il dit (page 53): «De là surgit une secte médicale qui, prenant domicile sur les espaces imaginaires, se distingua de toutes les autres par Tobscurité de son langage , par ses ouvrages tellement vides de sens, qu'il est impossible de les rendre dans une autre langue; qui, empoisonnant la langue allemande de mots barbares et étrangers, établit d'une manière souventrévoltante des comparaisons entre les choses les plus disparates, mit en vers la plus sérieuse de toutes les sciences, prépara les esprits à admettre les erreurs les plus graves en tout genre, et déconsidéra la nation allemande auprès des autres nations par des accès d'une véritable démence. » Je ne dirai rien ici des sentiments que professèrent une foule d'autres médecins illustres de la même époque, les Zimmermann, les GuUen, les Bordeu, les Stoll, lesTissot, les Pringle, les Vicq-d'Azyr, les Portai, les Hecquet, les Piquer, etc., il me faudrait trop d'espace pour consigner tous les faits qui prouvent leur croyance en Dieu et dans l'immortalité de l'âme ; mais je me bornerai à exposer run à l'autre un pygmée et un géant, c'est-à-dire Tathée

deLamettrie et l'immortel Barthez. Voici de quelle manière s'expriment sur le compte du premier les biographies médicales de Bayle et ThiUaye (édition de 1855) et cellç d'Éloy (1761).

«Lamettrie, né à Saint-Malo en 1709, n'est fameux que par ses écrits impies et satiriques, dans lesquels on ne trouve ni science, ni jugement, ni érudition; la perversité de son cœur égalait le dévergondage de son intelligence. Athée gagé du grand Frédéric, dont il devint le lecteur ordinaire, son principal ouvrage porte pour titre : L 'Homme-machine , livre pitoyable, où il entreprit de prouver que l'âme humaine est matière ; une supposition continuelle de principes, de comparaisons absurdes érigées en preuves, d'observations particulières d'où il tire des conclusions générales qui n'en naissent point, l'affirmation la plus absolue mise à tout instant à la place du doute, voilà la misérable logique que l'auteur emploie dans la déduction des absurdités dont son livre est tissu.»

Je ne crois pas utile d'étendre davantage cette citation, elle suffit pour faire juger l'homme, le philosophe, le médecin; j'ajouterai pourtant qu'une foule de concessions et de contradictions ont échappé à l'extravagant de Lamettrie. Dans la préface de son Homme-machine, il prie Dieu de lui conserver la santé ; dans le cours même de l'ouvrage, on le surprend en flagrant délit de déisme; seulement il se sert du mot Nature, pour désigner Dieu. Forcé d'admettre un principe moteur, un ressort quelconque dans la machine humaine, au lieu d'appeler ce principe comme on l'a toujours fait depuis Hippocrate, il l'appelle l'imagination,

Lamettrie, à son lit de mort, a-t-il fait amende honorable

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desesfolies,comineonrassuredaiislesmémoiresdutemps? C'est possible, mais il est permis d'en douter. Ce qu'il y a de certain, c'est que la médecine, qu'il a déshonorée, n'a jamais voulu reconnaître ses ouvrages comme relevant d'elle, et qu'ils sont aujourd'hui absolument oubUés.

Je me hâte de quitter ce triste personnage, et je m'arrête avec respect et bonheur devant l'imposante figure de Barthez , l'un des plus grands génies qu'ait produits la médecine. Partout ses écrits sont en quelque sorte imprégnés de ses croyances religieuses ; mais nulle part û ne L a mieux confessées qu'à la fin du quatorzième chapitre de ses Nouv. éléments de la science de l'Homme {\''édii:).

(( Lorsque le corps se dissout, dit-il, ses parties se dispersent, mais pour obéir a d'autres principes de mouvement et de vie qui sont répandus dans tout l'univers; l'homme ne voit presque autour do lui que du reposet des cadavres ; mais tout est vivant, et la mort n >st qu'un mode de la matière aux yeux de Dieu. Quant à Vôme, elle retourne à Celui qui ra donnée et qui lui assure une durée immor^

telle.

)) La parole du Tout-Puissant, en créant les esprits, les

a affranchis de la loi générale qui condamne à finir tout ce qui a commencé ; ils doivent l'immutabilité de leur existence à la volonté de Dieu, qui leur en renouvellera la sanction clans le moment terrible où ils verront les corps célestes se dissoudre et s'anéantir, le spectacle magnifique de la nature s'évanouir comme une ombre, et le temps, qui avait fait naître et périr toutes les choses mortelles , être absorbé dans l'abîme de l'éternité...»

Disciple et admirateur de Barthez, je veux m'abstenir de le juger moi-même ici, et je me bornerai à rapporter

l'opinion que porte sur lui ia Biographie médicale i^2®vol., pag. 282) : « Pendant sa vie et après sa mort, dit cet ouvrage, ses successeurs ont puisé avec le plus grand avantage dans ses écrits; ils les ont traduits dans le langage du siècle, et plus d'un physiologiste, plus d'un médecin distingué lui doit peut-être, même sans le savoir, une partie de sa célébrité. Bichat surtout a tiré le plus grand parti de ses recherches sur les mouvements et les sympathies ; ses travaux sur la théorie médicale le placent à la tête de tous les médecins français. Il s'aida sans doute des écrits d'Hippocrate, de Van Helmont, de Stahl et de Bordeu; mais pouvait-il improviser la science de l'homme? Il puisa dans la source où ces beaux génies avaient puisé , et il alla plus loin qu'eux. On n'a pas encore remplacé son système par un autre qui soit aussi régulier, et, selon toute probabilité , on ne verra pas de longtemps une aussi forte tête que la sienne. »

Lorsque Barthez parut pour la première fois à Paris, en 1778, les temps étaient proches; de terribles nuages s'étaient accumulés à l'horizon politique, et la Révolution de 1793, fruit de tant de fautes, d'imprudences, et surtout de faiblesses, allait bientôt faire table rase de toutes les institutions sociales ; les esprits y étaient d'ailleurs préparés, et ceux-là mêmes qui avaient le plus à perdre dans le cataclysme, y poussaient aveuglément par le concours qu'ils prêtaient aux idées nouvelles.

A cette époque, en effet, il était de bon ton de paraître s'occuper de philosophie, de se montrer sceptique , esprit fort, et, par-dessus tout, irréligieux ; nobles , bourgeois, littérateurs, gens de robe, de finance, etc., s'étaient coiffés

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de Voltaire, de ses idées, et faisaient parade de pyrrhonisme, de matérialisme, exagérant, comme de raison, les principes du maître et ne reculant devant aucune application, quelque absurde qu'elle pût être. Tels furent , par exemple, le baron d'Holbach et Claude Helvétius, tous les deux financiers et auteurs, le premier, du li\Te célèbre intitulé : Le système de la nature; le second , d'un Traité de Vesprit , qui fut brûlé en place de Grève par arrêt du Parlement de Paris.

Ces écrits sont imprégnés de matérialisme et d'athéisme, et partant n'ont pour toute logique que les paradoxes les plus effrontés. Dans le Système de la nature, qui fut attribué à tort au secrétaire perpétuel de l'Académie française, Mirabaud, on trouve le passage suivant : « Faute de bien connaître le monde et les lois naturelles qui le gouvernent, les hommes supposent qu'il est formé , régi et mu par un génie universel. Le même défaut de connaissances sur les causes physiques de leurs mouvements et de leur intelligence, leur fait pareillement supposer qu'ils sont animés et dirigés par un être étranger et différent d'eux-mêmes ; il est évident que c'est l'ignorance qui a fait naître et accrédité ce système si peu naturel. C'est pour n'avoir pas étudié l'homme qu'on lui a supposé une âme; en examinant son corps, on trouvera que, pour exphquer tous les phénomènes qu'il présente, il est inutile de recourir à des hypothèses qui ne peuvent jamais que nous écarter du droit chemin.»

L'auteur, cherchant ensuite une autorité médicale qui puisse appuyer ce beau système , choisit tout naturellement Lamettrie, des excentricités duquel j'ai dit quelques mots tout à l'heure.

Quant au Traité de Vesprit , d'Helvétius , qui venait

d'acheter à la cour la charge de maître d'hôtel de la reine, il est également imbu du plus grossier, du plus stupide matérialisme. Toutes les vertus, tous les nobles sentiments, tous les principes religieux, y sont considérés comme d'absurdes préjugés, et les plaisirs des sens comme la seule base possible de la société humaine. Cet ouvrage, que son auteur n'avait écrit que pour rendre hommage à la philosophie voltairienne , l'idole du jour, n'obtint pas même l'approbation du maître.

«Quelle folie, disait-il en parlant d'Helvétius, de vouloir faire le philosophe à la cour et l'homme de cour avec les philosophes ; le titre de l'ouvrage est louche, la méthode manque absolument, il y a beaucoup de choses communes, superficielles, et ce qui est neuf est faux et problématique*.»

Tous les autres coryphées de l'athéisme et du matérialisme qui firent quelque bruit dans le monde vers la fin du

* Helvétius se rétracta, et voici les termes de sa rétractation, extraite des journaux du temps : « J'ai donné avec confiance le livre de X Esprit, parce que je l'ai écrit avec simplicité ; je n'en ai point prévu l'effet , parce que je n'ai point vu les consécpiences effrayantes qui en résultent ; j'en ai été extrêmement surpris et encore plus affligé. En effet , il est bien cruel et bien douloureux pour moi d'avoir alarmé , scandalisé , révolté même des personnes pieuses, éclairées, respectables, dont j'ambitionnais les suffrages.

Je souhaite très-vivement qu'elles sachent que, dès qu'on m'en a fait sentir la licence et le danger, je l'ai aussitôt désavoué , proscrit , condamné , et que fai été le premier à en demander la suppression. Je souhaite qu'elles croient que je n'ai voulu porter atteinte ni à la nature de l'âme, ni à son origine, ni à sa spirituaUté, ni à son immortalité. Voilà mes véritables sentiments; j'ai vécu, je vivrai, et je mourrai avec eux. »

Si cette rétractation n'était pas sincère , et ne fut présentée que par la crainte qu'éprouvait sans doute Helvétius de perdre ses charges et emplois à la Cour, on ne pourrait la considérer que comme une inqualifiable lâcheté;

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xvïiic siècle, étaient tous de la même trempe, et je ferai remarquer en passant, avec un orgueil légitime, qu'il n'y eut parmi eux aucun médecin en renom ; bien plus, il est incontestable, lorsqu'on parcourt les annales de la médecine, fpie ce fut précisément chez elle que l'esprit d'irréligion eut alors son contre-poids. C'est là une conviction qu'il m'a été donné d'acquérir, et dont tous mes confrères qui voudront s'en donner la peine pourront vérifier l'exactitude.

Il est vrai que, du sein du corps médical, jusqu'à ce moment demeuré pur et sans tache, allait bientôt sortir le plus affreux des monstres. Mais qui ne sait que les corps les plus respectables, comme les familles les plus traditionnellement vertueuses, no sont pas toujoursà l'abri d'un pareil malheur ! Pourquoi les médecins, qui, toutes choses égales, fournissent bien moins à la statistique judiciaire que les autres corporations, n'auraient-ils pas de loin en loin quelque honte à déplorer? Le sacerdoce a les siennes, et le grand professeur de vices qui épouvanta la fin du siècle philosophiste, dont les ouvrages imbibés de sang et de boue, devenus classiques dans les bagnes, font encore de nos jours les déhces des forçats, cet homme infâme, que Jules Janin a si bien stigmatisé dans une biographie qu'on ne peut lire sans frémir, le marquis de Sade, enfin, puisqu'il faut le nommer ici, sortait d'une famille provençale aussi recommandable par son ancienneté que par la pratique séculaire de toutes les vertus ; on a même remarqué, de temps immémorial, qu'en pareille occurrence

car, abstraction faite de la perte possible de sa position, l'auteur du livre de V Esprit n'avait à craindre, h r«''poque où il vivait, ni l'inquisition, ni même les lettres de cachet, à peu près tombées en désuétude.

ce ne sont jamais des hontes vulgaires qui surgissent, mais des phénomènes eflrayants ; on dirait que la Providence, en établissant un contraste absolu entre le rejeton et la souche, tient à réfuter le vieux proverbe : Bon sang ne peut mentir.

Des causes variées ont concouru, selon moi, jusqu'à la fin du XVIII® siècle, et aux abords de la grande révolution, à préserver le corps médical de la contagion du philosophisme. En première hgne, il faut ranger l'influence de la doctrine d'Hippocrate, dont j'ai fait connaître ailleurs la sublime morale ; le caractère grave d'une profession qui avait le sentiment profond et légitime de sa noblesse ; les enseignements qui découlent toujours de l'étude de la nature en général, et du dynamisme humain en particulier ; il faut ensuite considérer que, sous l'ancien régime, on était le plus souvent médecin de père en fils, circonstance qui était éminemment favorable aux bonnes traditions et à l'aisance, sinon à la richesse des néophytes, lesquels se trouvaient bien rarement dans le cas de pêcher en eau trouble , comme on dit vulgairement , pour se procurer des movens d'attente.

Ces dernières raisons ne paraissent pas sans importance lorsqu'on les médite sérieusement : ainsi, par exemple, il est plus que probable que si le philosophe Helvétius, dont j'ai parlé tantôt, et qui était issu d'une illustre famille médicale, avait embrassé la profession de son père, il n'eût été ni un athée ni un matérialiste crasse ; mais dérogeant, le premier peut-être, aux habitudes de ses ancêtres, et, de plus, étant fort riche, il préféra devenir fermier général d'abord, puis maitre-d'hôtel de la reine. Outre que ces emplois lui créèrent de fâcheux loisirs, ils le lancèrent

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dans le monde doré de l'époque, qui sacrifiait largement aux idées voltairieimes qu'il dut paraître adopter à son tour ; et c'est ainsi que cet homme qui était, à ce que Ton affirme, très-bien doué, devint par degrés professeur d'athéisme. Il est plus que probable que les choses durent se passer comme je le dis, puisqu'on lit dans les mémoires du temps, que sa tante, M°»® de Graffigny, invitée un jour à exprimer sa manière de voir sur l'ouvrage capital d'Helvétius, eut la franchise de dire qu'une grande partie de Y Esprit, et toutes les notes explicatives, n'étaient que des balayures de salon, des conversations recueillies à droite et à gauche, même dans les antichambres.

Du reste, je crois devoir ajouter qu'à cette époque, alors même que l'Université et l'École de médecine de Paris se seraient abandonnées au torrent des idées du jour, le corps médical n'aurait pas été compromis le moins du monde par cet événement, attendu que l'esprit provincial était encore debout en France, toujours disposée réagir, et que, la centralisation intellectuelle n'existant pas comme aujourd'hui, les utopies et les excentricités de la capitale rencontraient de bien plus grands obstacles dans leur propagation.

Quoi qu'il en soit, j'en viens à la grande application de Tathéisme et des principes matérialistes que la Providence provoqua dans notre patrie en 1793, sans doute afin de prouver à l'Europe et au monde entier que Dieu est la clef de voûte de l'ordre social, et qu'une nation qui cesse de le reconnaître, à quelque degré de civilisation qu'elle ait pu parvenir, doit tomber fatalement dans la barbarie, dans l'ignorance, dans la misère. . .

Après la funeste journée du 10 août, le trône s'écroule, les temples sont fermés ou convertis en écuries * , en clubs révolutionnaires qui s'instituent les pourvoyeurs de la guillotine.

La Convention nationale, qui s'empare du pouvoir souverain, et dont le seul nom rappelle l'organisation de la terreur et le régne de la force brutale ou de l'aveugle matière, déclare que la République française n'a pas besoin de savants , à l'occasion d'un sursis qu'on sollicite d'elle, dans l'espoir de sauver la vie à l'illustre Lavoisier. A partir de ce moment , les corps chargés de l'enseignement officiel sont dispersés, fait qui prouve qu'ils n'avaient pas subi l'influence des idées nouvelles. Les écoles, les laboratoires, les musées sont fermés ou détruits; les méthodes, les traditions ont le même sort, et «une génération tout entière, dit un homme d'inteUigence et de cœur, dont la loyauté et le patriotisme n'ont jamais fait doute (M. de Salvandy), eut ce spectacle, qui n'avait pas encore été donné dans le monde, et qui sans doute ne se reproduira plus, d'une abohtion totale et absolue des éléments d'instruction pour tout un grand peuple. »

Que devint le corps médical français pendant la tourmente révolutionnaire, et quel part y prit-il ? Ceux de ses membres qui étaient riches, et il y en avait beaucoup dans ce cas, montèrent sur l'échafaud ou se réfugièrent dans les pays étrangers; d'autres eurent le courage de rester, forts de leur conscience, du besoin qu'on avait d'eux, et furent épargnés à peu prés comme Ambroise Paré échappa à la

^ La caUiédrale de Toulon, ma vUle natale, reçut cette destination en t793, à l'entrée de l'armée répubUcaine, que suivaient les conventionnels Barras, Robespierre le Jeune et Fréron.

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Saint-Barthélémy. Barthez, par exemple, qui s'était sauvé à Narbonne, son pays natal, fut de ce nombre ; on ne dédaigna même pas d'utiliser ses services à l'armée des Pyrénées-Orientales, bien qu'on n'eût plus besoin de savants. Enfin, une autre fraction du corps médical, obscure , inconnue , composée d'hommes qui étaient à la recherche d'une position sociale , et auxquels la nature avait refusé l'aptitude, le dévouement nécessaires à l'exercice de la première des professions libérales après le sacerdoce, cette fraction, dis-je, s'associa au mouvement politique et social, lui prêta son concours, et participa aux crimes de cette époque.

Au reste , ces hommes ne furent pas , toutes choses égales, aussi nombreux qu'on le croit généralement. Des 749 députés siégeant à la Convention, il n'y eut que 19 médecins, et pas un seul d'entre eux ne portait un nom connu dans la science, par des découvertes ou des travaux remarquables; sur ces dix-neuf députés, douze votèrent la mort de Louis XVI, et sept cherchèrent à le sauver en votant le sursis ou l'appel au peuple. Toutefois, il est pénible d'en convenir, un seul médecin, membre de la Convention , surpassa dans ses fureurs sanguinaires les plus cruels de ses collègues; j'ai nommé l'athée, le cynique, l'atroce Marat.

Mais, je me hâte de le dire, de l'apprendre à ceux qui peuvent encore l'ignorer, car de tels détails échappent facilement; en dépit de son horrible célébrité, la biographie médicale a repoussé ce monstre dont la noble main de Charlotte Corday déhvra l'humanité : il n'était pas même Français, car il était né en Suisse, dans le canton de Neufchâtel.cc Sa figure, dit l'auteur anonyme d'une bio-

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graphie des conventionnels que j'ai sous les yeux, était aussi hideuse que son âme était horrible; exalté, cruel, inconséquent, il étudia la médecine, vint s'établir à Paris, fit lo métier de charlatan en vendant de prétendues simples qui guérissaient de tous les maux , et la misère le réduisit souvent à mendier sa vie. »

Il prêchait sans cesse le meurtre, le pillage, et aurait voulu mettre le feu à l'univers entier. Plusieurs fois il fut question de le déclarer fou et de l'envoyer dans le même hospice où le premier consul eut la lumineuse idée de faire renfermer, plus tard, le fameux marquis de Sade, dont j'ai parlé tout à l'heure ; enfin, en jetant dans un égout ses restes mortels, qui avaient profané le Panthéon, le peuple de Paris fit un acte de justice.

Ici finit ce que j'avais à dire des médecins sous l'ancien régime: car, à partir de l'époque du Directoire, dont je vais m'occuper, commence la société moderne, et avec eUe la décadence, à tous les points de vue, d'une profession qui, depuis Hippocrate, c'est-à-dire pendant 2 200 ans, n'avait [produit que des hommes honnêtes, religieux, et qui avait encore pu , à l'aide de génies tels que HaUer, Sauvages, et IJarthez, réagir efficacement contre le matérialisme et l'athéisme du xviiie siècle. Après 1793, enefi'et, avec de nouvefies institutions, de nouveaux principes, vont surgir d'autres idées, d'autres mobiles, d'autres besoins, qui entraîneront peu à peu les médecins hors de la voie traditionneUe. Je m'occuperai de la recherche de ces causes et de leurs efî'ets dans mes prochains chapitres; car, je l'ai déjà dit je crois, je ne saurais entamer les questions de doctrine avant d'avoir bien préparé le terrain sur lequel je veux les poser.

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