‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [microform]Chapitre 8 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

iFwn!

Création de rinstitut et reconstitution de l'enseignement médical en France. - Commenton improvisait les médecins sous laTerreur.-Cabanis et Fourcroj n'étaient pas des athées. - Témoignages éloquents de Linné et de Buflbn sur l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme.

Caractère ridicule de la phrénologie.- Résultats fournis par l'examen du cerveau de grandes célébrités dont la psychologie éUit historique ; appréciation du système de Gall par divers auteurs, et notamment par l'auteurde la Nèmétu médicale. Mission providentieUe de Bichat ; ses travaux ont achevé de prouver le dogme de la double nature de l'homme.-Anecdote marseillaise à propos de l'âme. — Profession de foi de Corvisart, etc.

Marseille, juillet 1867.

A peine les anciennes Facultés de médecine furenl-elles supprimées, que la Convention, malgré son souverain mépris pour les savants, regretta cette mesure : c'est que la médecine est sans contredit, de toutes les sciences, celle qui touche le plus aux intérêts et aux besoins les plus pressants de l'humanité. On trouve la preuve de son importance, qui d'ailleurs ne peut être mise en doute, dans le respect que lui accordent les peuples les moins avancés en civilisation et même les plus barbares ; et puis, la France avait à cette époque quatorze armées sur pied , il fallait des médecins, des chirurgiens pour le service des ambulances, et on n'en trouvait plus à requérir. On avait bien utilisé tout ce que le pays possédait de barbiers, de rebouteurs ;

mais les Larrey, les Percy, les Desgenettes, etc., qui dirigeaient en chef le service de santé des armées, protestaient sans cesse contre ce système de recrutement et contre la prétention qu'affichaient les conventionnels en mission de délivrer des diplômes de capacité selon leur caprice et d'improviser des médecins comme Us improvisaient les colonels et même les généraux'. Il faUut donc procéder sans retard au rétabhssement des anciennes Facultés de médecine , qui reparurent sous le nom d'Écoles de santé, en frimaire 1794, après la chute de Robespierre et sous le gouvernement du Directoire. Le décret organique qui les reconstitua s'attacha surtout à rendre l'enseignement le plus solide possible dans les Écoles de Paris et de Montpellier, où on le confia aux hommes les plus capables de l'époque, auxquels on adjoignit successivement tous les anciens professeurs qui se risquèrent à rentrer en . France, car il n'y avait pas encore trop de sûreté à le faire alors.

Ce fut au moment de la création de l'Institut et de la réorganisation de l'enseignement médical, que surgirent dans l'École de Paris, entre autres capacités, deux hommes véritablement éminents par l'esprit et par le cœur, dont on fait chaque jour, par de fausses appréciations, des athées, des matérialistes, mais qui ne méritent pas ces qualifia

' On affirme qu'au siège de Toulon, en 1793, le général Cartaux. qui était un ancien peintre, ayant besoin de chirurgiens, passa une revue de son armée et choisit à \'ue de nez un certain nombre de sous-officiers et de soldats dont il avait la prétenUon de faire des praticiens, en dépit de leurs protestations. Plus tard, ie premier consul fit de Cartaux. avec bien plus le sens, l'administrateur de la loterie nationale.

cations, comme je vais le prouver. U est très-vrai qu'on doit les considérer comme lesfondateurs de 1 orgamcisme moderne, queprofesse encore à celte heure lagrande école parisienne, organicisme qui a rendu dimmenses serN^es àlamédecine, personne ne peut le nier, mais dont 1 exagération a fouiré une partie du corps médical français dans Le impasse dont il ne pourra sortir qu'en faisant un retour vers les anciennes doctrines à l'aide de l'éclectisme ou en se vouant dmie manière absolue à l'athéisme et au

matérialisme.

Dans leur ardem- à démontrer la haute utdit« des sciences physiques, telles que l'anatomie, la minéralo.u" l'histologie ou étude des tissus, la physique proprement dite, la chimie, etc.. Cabanis et Fourcroy oublièrent un peu trop que l'homme est à la fois esprit et matière, et que la saine doctrine médicale ne peut être basée que sur l'étude et l'appréciation des phénomènes we/,o..na.rW.. S'occuper delà nature do l'homme, et oublier complètement l'être intelligent qui habite en lui . l'alliance qu. existe entre cet être et la matière de ses organes, n est-ce pas être aveugle ou commettre la pire des erreurs? G est surtoutàCabanis que remonte ce reproche, carie chimiste Fourcroy s'occupa assez peu d'anthropologie : d eut seulement une trop haute idée des ressources que pouvait offrir sa science favorite à celle de l'homme, et jeta a.ns. le germe des prétentions qu'affecte encore le chimisme a l'endroit de la médecine, prétentions que je réduirai en tt>mps et lieu à leur juste valeur . en démontrant um- fois de plus la justesse de cet adage : « Où finit le physicien

commence le médecin.» . . ,, .

J'ailuetrelu le grand ouvrage de Cabanis: je l ai encore

sur ma table de travail au moment où j'écris ce chapitre, et j'avoue que, pour en comprendre l'immense succès, il faut nécessairement se reporter à l'époque exceptionneUe où il fut composé. Aujourd'hui, après avoir fait la part de tout ce qu'il contient de solide, de bon. de vrai, on ne peut que sourire de pitié en entendant un pareil génie — car Cabanismérite d'être appelé ainsi, -avancer, entreautres enormités, que le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile et le rein l'urine ; que la vie tout entière réside dans la seule faculté de sentir, etc. Comment concevoir en effet que la pensée soit un produit de sécrétion ; comment concevoir l'inteUigence d'une matière brute comme le cerveau, et rapporter à cette matière la production d'un principe métaphysique?

Lorsqu'on examine sur un cadavre le foie, les reins et les autres organes de sécrétion, on retrouve les restes des liquides qu'ils produisaient ; mais, en disséquant le cerveau, a-t-on jamais trouvé la traced'une impression, d'un souvenir , d'un raisonnement , d'un sentiment . d'une •mage ? D'autre part, la faculté de sentir ne constitue pas à elle seule la vie, puisque nous connaissons beaucoup d'étals dans lesquels la sensibilité est tout à fait abolie, sans pour cela que la vie ait cessé (paralysie, sommeil olhériqueet chloroformique, hypnotisme, magnétisme...). Je n'ai certes pas l'intention de faire une réfutation détaillée de toutes les erreurs de Cabanis ; je n'ai parlé ici de son école, qui fut continuée plus tard par Gall, que pour bien établir qu'elle a été la mère de l'école organicienne moderne, que son exclusivisme aveugle a jetée, je le répète , dans une impasse où elle n'a plus de progrès à espérer. Je vais prouver maintenant qu'en dépit de ses

égarements, le célèbre auteur du Physique et du moral fut loin d'être un athée digne de présider le congrès de Liège ou de provoquer des scènes dans le genre de celles qui ont eu lieu dernièrement dans TÉcole de Paris. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que le but essentiel de mon travail est de mettre les matérialistes en contradiction avec euxmêmes, en recherchant, en faisant valoir leurs aveux, et de prouver que les athées furent bien rares parmi les gens de l'art , spécialement chez les maîtres, par ce seul motif que l'athéisme sincère, s'il est possible de le trouver ici-bas, exclut à priori, chez celui qui le professe, la raison, le sens commun, l'intelligence, et surtout la bonté

du cœur.

«Une bienveillance, une simplicité et une noblesse soutenues , dit la Biographie médicale , formaient le fond du caractère privé comme du caractère public de Cabanis ; la plus pure et la plus ardente philanthropie règne dans tous

ses ouvrages. »

Cabanis reconnaissait l'existence de Dieu, dirai-je à mon tour, et ne mérite pas les accusations d'impiété qu'on a fait peser sur lui à la légère, puisque , dans un Essai sur les causes premières, adressé à M. Fauriel , Essai qui est postérieur à son grand ouvrage, que peu de personnes ont lu et qui témoigne de ses bons sentiments , il dit : « qu'il ne peut comprendre les merveilleux rapports qui lient les êtres et qui ont construit des organisations si savantes , sans qu'une force intelligente universelle ne pénètre la matière et ne lui communique un rayon de son génie. » Dans un autre endroit, reprenant la même idée, il ajoute : et On ne peut méconnaître que des forces actives animent toutes les parties de la matière , rien n'est plus frappant

et plus certain ; mais pour faire concourir au même but toutes ces puissances, toutes ces divinités secondaires, il faut toujours un Dieu suprême, wn Wichnou, u/n Jupiter, un

Jéhovah »

Quant à l'âme humaine, à ses passions, à ses affections, à son influence dans l'organisme, il en est question, en quelque sorte , à chaque pas dans son grand ouvrage. Ainsi, d'une part, il professe « que les mouvements réguliers et désordonnés de l âme (sic) ont la même source, dans l'homme, que la santé ou les maladies »; et d'autre part, que « les jugements faux, les penchants égarés, peuvent troubler l'action des organes et imprimer de vicieuses habitudes à toutes les fonctions » . Ailleurs, et dans le même ouvrage, il s'écrie : « Malheur au médecin qui, n'ayant pas appris à hre dans le cœur de l'homme , ne peut saisir le caractère de ces maladies qui se cachent sous l'apparence d'affections morales! » Je le répète, quand on a lu avec attention les Rapports du physique et du moral , on reconnaît clairement que Cabanis était, au fond, déiste et animiste, et qu'il fut peut-être meilleur chrétien (si on prend en considération sa charité et sa philanthropie) qu'une foule de gens de notre époque, qui affichent en public une dévotion dont leur moralité trop connue permet de douter.

Après avoir subi l'influence des idées de Voltaire, de Diderot, de d'Alembert, de Mirabeau, de Condorcet, etc., dont il fut le médecin et l'ami , Cabanis put croire, dans son enthousiasme pour les sciences physiques , qu'elles, allaient nous livrer le secret de la création, la solution définitive de tous les problèmes vitaux ; mais un esprit si éminent ne pouvait rester longtemps dans une pareille

erreur, et c'est dans sa lettre à M. Fauriel qu'il en a fait

ni)

très-explicitement amende honorable. Que ceux qui ont quelque peine à le croire lisent cette lettre avec soin, et ils reconnaîtront que je n'avance rien ici qui ne soit trèsexact.

De même, le savant et éloquent Fourcroy, qui se livrait avec passion aux recherches chimiques, et qui contribua si puissamment aux progrès de cette science, se distingua dans sa vie privée par des sentiments qui furent toujours inconnus aux athées; d'ailleurs, il avait été pauvre et même dans la détresse avant d'arriver, par ses talents , à la haute position qu'il occupait dans le monde savant; or, quiconque a connu le malheur, a souvent pensé à Dieu, et a dû lui rendre grâces dans son cœur lorsque l'heure de la délivrance est arrivée. Ne pouvant extraire des ouvrages si spéciaux de Fourcroy aucun passage qui puisse mettre en lumière ses croyances rehgieuses, je me bornerai à faire valoir ici ses sympathies significatives pour la doctrine de Gos : «Hippocrate, dit-il (Avant-propos de l'ouvrage intitulé : Médecine éclairée par les sciences physiques) , que toutes les sectes de la médecine se sont approprié, que les praticiens les plus enthousiastes des sciences physiques citent sans cesse et avec raison comme le créateur des vrais principes de l'art de guérir, était le plus grand physicien et l'un des plus subUmes philosophes de son siècle ; il voulait que le médecin sût tout et qu'il s'attachât spécialement à l'étude de la nature. »

Je l'ai déjà dit plus haut , on ne peut être naturiste et athée , ainsi que s'efforcent de le prouver à cette heure tant de faux savants ; et si nous interrogeons à ce sujet Linné et Butfon, voici ce qu'ils nous répondent :

a Réveillé sur la teiTe, dit le grand naturaliste suédois, j'ai contemplé un Dieu immense, étemel , tout-puissant , sachant tout; je l'a^vu, et je suis tombé dans l'étonnement à sa seule ombre. J'ai cherché quelques-uns de ses pas au milieu de ses créatures, et, jusque dans les plus imperceptibles même , quelle puissance ! quelle sagesse ! quelle perfection inextricable !

pj'ai observé les animaux sustentés par les végétaux, ceux-ci par les corps terrestres, et la terre roulant dans un orbite inaltérable autour du soleil, source ardente de la vie ; ce soleil tournant sur son axe avec les planètes qui l'environnent, forme, avec les autres astres indéfinis en nombre, et soutenus dans les éternels espaces par le mouvement dans le vide, un immense système. Tout est régi par un moteur premier, incompréhensible, l'Être des êtres, la cause des causes, le gardien, le recteur suprême du grand tout, l'auteur, l'artisan, l'éternel architecte, selon Platon, d'un si magnifique ouvrage, dont l'inteUigence humaine reste incapable d'embrasser l'immensité. » « Grand Dieu I s'écrie à son tour Bufîbn dans son Discours sur la nature, grand Dieu ! dont la seule puissance maintient l'harmonie des lois de l'univers; vous qui du trône immobile de l'empyrée voyez rouler sous vos pieds toutes les sphères célestes, sans choc et sans confusion ; qui du sein du repos reproduisez à chaque instant leurs mouvements immenses, et seul régissez dans une paix profonde ce nombre infini de mondes et de cieux, rendez rendez enfin le calme à la terre agitée ! qu'elle soit dans le silence ! qu'à votre voix la discorde et la guerre cessent de faire retentir leurs clameurs orgueilleuses I Dieu de bonté, auteur de tous les êtres, vos regards paternels em-

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brassent tous les objets de la création; mais rhomme est votre être de choix, vous avez éclairé son âme d'un rayon de votre lumière immortelle I »

J'ai oublié de dire qu'un ami intime de Cabanis, le fameux nosographe Pinel, loin d'applaudir à ses idées, n'avait pas hésité à leur faire de l'opposition dans ses propres écrits, publiés à la même époque que le Traité du physique et du moraL C'est que Pinel, professeur de clinique médicale, n'était pas un simple spéculateur de cabinet, mais un vrai praticien qui avait beaucoup observé au lit du malade. Voici en effet le langage qu'il tenait en 1799. à propos des maladies mentales, dans sa Nosographie philosophique :

<c Étroite union, dépendance réciproque entre la philosophie morale et la médecine ! combien n'importe-il pas. pour prévenir les affections hypochondriaques, mélancoliques, etc., de suivre les lois immuables de la morale, de prendre de l'empire sur soi-même, de maîtriser ses passions, de se rendre en un mot aussi familier avec les écrits d'Épictète, de Platon, de Sénèque, de Plutarque. qu'avec les résultats lumineux de l'observ^ation, qui nous ont été transmis par Hippocrate, Arétée, Stahl, Tissot, Ramazzini, etc., etc.?» Ailleurs, parlant du traitement moral des aliénés, il annonce qu'il a commencé depuis longtemps un Traité des maladies de l'esprit, dont ses nombreuses occupations professionnelles, dans l'enseignement et dans les hôpitaux, l'ont obligé de retarder la publication. Puisque l'illustre Pinel admettait les maladies de l'esprit et croyait à la nécessité du traitement moral contre certaines formes de la folie, c'est qu'il n'était pas matérialiste et reconnaissait l'existence du principe animique ; or, cette

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dernière croyance conduit nécessairement à celle de Dieu, Tune ne pouvant aller sans l'autre.

J'ai dit un peu plus haut que Cabanis avait été continué quelques années après sa mort , survenue en 1808, par le D' Gall, qui acheva de vulgariser ses principes physiologiques dans son Organologie phrénologique, à laquelle personne ne pense plus sérieusement de nosjours, parce que non-seulement elle a été réfutée par Texpérience et condamnée par les médecins aliénistes, mais encore charivarisée par Gavarni, qui a dit au-dessous d'une de ses plus curieuses pochades, une grande vérité : c'est que le système des bosses est né de la bosse des systèmes

Intervertissant l'ordre chronologique que j'ai strictement suivijusqu'à présent, je crois utile déparier de Gall et de ses savantes rêveries avant de m'occuper de Bichat, qui parut bien avantlui, et qui, imbu des principes du vitalisme, vint faire un contre-poids formidable à Cabanis, au moment même où ce dernier était à l'apogée de sa réputation.

D'après Gall, le cerveau est exclusivement le siège des facultés intellectuelles, des aptitudes intellectuelles et morales; à ses yeux, le meilleur moyen de juger à priori ces facultés et aptitudes consiste à bien apprécier la forme de la tête , afin de connaître, non pas la masse absolue du cerveau, mais le développement plus ou moins considérable de chacune de ses parties, qui est affectée, selon lui, à une fonction particulière, ou si l'on veut, consacrée à la sécrétion d'un acte moral spécial. Il admettait d'ailleurs, comme certain, que chaque organe cérébral vient s'exprimer sur la périphérie de la boîte osseuse du crâne par une saiUie

OU bosse, plusou moins appréciable selon son importance ei son degré d'activité chez Tindividu.

Mais ces principes anatomiques, qui forment la base du système de Gall, sont absolument faux.

D'abord, il n'est pas vrai que le cerveau, au lieu d'être un organe unique, comme l'ont admis tous les anatomistes, soit un appareil ou un ensemble d'organes, comme le veut Gall. Une foule de naturalistes et de médecins se sont élevés contre cette assertion, l'ont réfutée, et il me suffira de citer parmi eux Cuvier, Adelon, Lélut. Il faut considérer ensuite qu'alors même qu'il n'en serait pas ainsi, on ne pourrait pas davantage mesurer le degré d'activité propre de chaque organe cérébral sur sa masse et son volume, puisque les recherches cadavériques ont démontré que cette relation n'existe pas, et qu'on a même trouvé des cerveaux volumineux bien conformés, soit à des idiots de naissance, soit à des sujets qui pendant leur vie avaient fait preuve d'une intelligence très-inférieure, et vice versa. Personne n'ignore que l'examen crâniologique de la tête de Napoléon, dont la haute inteUigence avait deviné, pressenti, disons-le en passant, l'inanité du système de Gall a donné le plus éclatant démenti aux principes, aux localisations de la phrénologie; que Fieschi, dont le caractère sanguinaire est si généralement connu, qui ne se séparait jamais de son poignard et qui en dernier lieu avait tué d'un seul coup trente à quarante personnes; que Fieschi, dis-je, n'avait pas même le rudimentde l'organedu meurtre, et qu'il serait trop long de donner ici la liste des criminels célèbres dont le cerveau, examiné avec soin après l'expiation, n'adonné que des résultatsphrénologiques négatifs. Qu'il me suffise de citer parmi eux Lacenaire, le scélérat le

plus cynique à coup sûr qu'ait produit notre siècle, et de renvoyer mes lecteurs aux remarquables travaux du savant Lélut, où sont signalés les nombreux échecs de la phrénologie.

Quant au principe qui établit, d'après Gall, que le crâne est exactement moulé sur le cerveau et en reproduit fidèlement la superficie, il est encore moins exact que les deux autres. Quelle confiance faut-il donc accorder à un système qui s'appuie presque Umjours sur des probabilités, souvent sur des hypothèses purement gratuites , et dont les nombreux mécomptes sont inniables ?

Ce qui est véritablement désespérant dans ce système, c'est qu'il porte une atteinte profonde au libre arbitre de rhottime, qui peut se prévaloir de son organisation matérielle pour se justifier des crimes les plus horribles , les plus longuement prémédités, et qu'il laisse ainsi la société sans aucune garantie. Si le système de Gall pouvait être vrai, vœvictisl malheur aux faibles et aux vaincus! dit un auteur, nul génie n'aurait le droit de s'enorgueillir de ses découvertes. Nul imbécile ne pourrait se plaindre de sa stupidité; Papavoine, Marie Gapelle, la cruelle et hypocrite Brinvillier, etc., auraient pu faire .valoir la circonstance atténuante de la grande activité de l'organe du meurtre chez eux, sans qu'on pût rien leur objecter.

Aux yeux de bien des gens qui ne connaissent du système de Gall que les critiques nombreuses dont il a été Tobjet, cet illustre médecin n'est qu'un matérialiste et un athée de la pire espèce. Eh bien ! je suis heureux d'affirmer ici qu'il n'a jamais mérité ces reproches; qu'il avait un cœur excellent et des qualités privées qui le faisaient chérir de tous ceux qui l'approchaient; sachante fut iné-

puisable , on cite de lui les traits les plus touchants, et tous ceux qui ont lu ses écrits ont pu constater que dans beaucoup d'endroits il s'est efforcé, quoique vainement, de démontrer que son système pouvait se concilier avec le principe du libre arbitre et de l'existence de l'âme. Gall, croyant avoir trouvé une loi physiologique exacte, immuable, en fît une application exagérée, et c'est ainsi que, sortant des limites du vrai, il finit par se mettre, comme Spinosa, en contradiction avec ses sentiments les plus chers. Dans mon travail sur la spiritualité de Vàme , publié en 1850, j'ai déjà fait remarquer, à propos du célèbre Allemand, que, dans plusieurs endroits de son ou\Tage, il avait explicitement reconnu l'existence de Dieu et du principe libre et raisonnable qu'il a mis en nous ; qu'il me soit permis aujourd'hui d'achever de mettre hors de doute ce point important, en utilisant le témoignage de M. Lélut : « On pourrait bien conclure des assertions de Gall, dit cet estimable et savant auteur, dans son ouvrage intitulé : Rejet de la phrénologie (page 372), à une restriction exagérée et funeste de l'étendue du libre arbitre, mais on ne concluerait pas avec la même vérité au matérialisme, c'est-à-dire à la négation de l'âme. S 'il y a au contraire une doctri7ie sensualiste qui réclame la constante suprématie de l'âme, c'est bien assurément celle de GalL Je suppose un instant deux impossibilités : la vérité de son système de psychologie consistant à admettre des facultés essentiellement déterminées, et la vérité de son organologie qui proclame une égale détermination des organes ; dans cette double et fausse supposition, quoi de plus nécessaire assurément que l'existence d'une substance simple telle que l'âme , destinée à mettre en rapport toutes ces facultés et

leurs organes , et à faire cesser ainsi la plus monstrueuse anarchie qui jamais se soit produite ! Aussi, tout en cherchant à prouver que son système n'est ni plus fataliste, ni plus matérialiste que ceux qui regardent le cerveau comme étant dans sa totalité l'organe de l'âme ; tout en reconnaissant positivement V existence de cette dernière et son immortalité, il se hâte d'ajouter, comme s'il craignait d'en avoir trop dit, qu'il ne fera pas de recherches sur sa nature et qu'il ne s'occupera que de ses organes. C'est là ce qui a donné lieu de penser qu'il avait pu quelquefois douter de l'existence d'une substance simple, distincte des organes cérébraux , organes qui , si l'on s'en tenait à la lettre de ses expressions, sembleraient sentir seuls, et seuls aussi se souvenir, imaginer, juger, vouloir, se déterminer, etc La préoccupation de l'importance du cerveau est teUe, chez Gall, qu'elle lui fait oublier le principe immatériel dont ce viscère n'est que l'instrument.»

Après le témoignage si compétent de Lélut, j'en citerai un autre qui est d'un grand poids à mes yeux : celui de l'auteur de la Némésis médicale^ qui fut des premiers à faire le procès à GaU. Voici ce qu'il en dit, en effet, dans son fameux poème , après s'être prononcé sur le dogme de l'existence de l'âme :

Dans ce dédale obscur où Toeil ne peut ta suivre, Elle existe pourtant, Tâme qui nous fait vivre; Et soit qu'obéissante ou sourde à notre appel , Entière ou morcelée, elle échappe au scalpel ,

« Feu le D^Fabre (de Marseille), fondateur de la Gazette des hôpitaux de Paris, auteur d'un dictionnaire de médooine. etc. etc.

Loin de nous le désir de rejeter Tadage

Qui lui fît en tout temps pour miroir lo vLsage.

Ah ! qui croit au géDÎe en un crâne aplati?

D'un informe cerveau Tamour est-il sorti?

Mais sous un front fuyant ou d'une voûte immense,

Si jamais on n'a vu luire l'intelligence,

Faudra-t-il désormais ou de l'œil ou du doigt,

Localisant la vie en un espace étroit,

Fixer la charité, condenser l'espérance

Sous le cintre voûté d'une protubérance ;

Des branches d'un compas enceindre le talent ,

Et prosaïque sphynx, sur un trépied branlant,

Évoquer au brasier d'une bleuâtre flamme

La vapeur impalpable où tourbillonne l'âme?

Mais pour classer le meurtre, élargir le cerveau. Du compas d'épaisseur faire un cintre nouveau ; Prétendre avec orgueil que le courage campe. Gomme un bloc de granit, derrière chaque tempe , Et qu'on n'est circonspect qu'autant que la raison Sous le pariétal a sa large prison ; Suivre sur ses côtés la ligne sagittale, Pour y trouver la trace ou propice ou fatale Qui nous fit incrédule ou croyant bienheureux , Selon qu'un sinciput est ou saillant ou creux: Puis, chauffant notre esprit comme l'on chaulîe un poêle, Suivre en tous ses détours la colonne de moelle Qui, comme un parfum doux ou rempli d'âcrelé, Monte avec la mauvaise ou bonne qualité, Et par tangente courbe, ou par diagonale. Apporte à la surface en magique spirale L'etpril rmuériel qui, ums être altéré, * TomberaH en lambeaux sous le fer acéré;

Dont la substance enfin, sans devenir moins pure. Souvent des mois entiers et s'enflamme et suppure : Oh! certes, sur la voie où nous allons marcher, C'est au miracle alors qu'il faudrait s'attacher. Et bardé d'un accès de bonne foi crédule , Suivre à travers les bois ce baron ridicule Qui, mystificateur, sinon mystifié, A son projet nous a naguère initié *, Et comme un fils d'Herschell s'égarant dans la lune. Veut de l'esprit humain combler chaque lacune. Au, crâne des enfants, philanthrope-bourreau. De tubes allongés pénétrant le cerveau.

Il injecte avec art les facultés suprêmes... Dont elle n'a fait faute aux bêtes elles-mêmes.

Phrénologues fervents qui riez de pitié.

De sa démence, hélas ! il vous doit la moitié :

C'est votre foi vers lui qui monte et fructifie;

Seul aurait-il rêvé la solénopédie,

Et du système vain qui m'a tant diverti,

Sans vos nombreux non-sens l'auteur eût-il menti ?

Après cette courte digression sur le système de Torganologie phrénologique, que la.raison et rexpérience ont réduit à sa juste valeur, mais qui, de même que celui de Cabanis, dont il est issu . compte encore quelques partisans parmi les médecins panthéistes de notre époque; après cette digression, dis-je, reprenons au point où nous lavons laissée tantôt, notre revue chronologique desprin-

' Allusion uu rompto-rendu critique que le D^ Fabre avait fait dans son joiirnal la Lancette française (depuis Gazette des hôpitaux) dun système «étrange, d'après lerpiel l'auteur prétendmt développer les penchants en injectant les bosses.

ces de la médecine et la recherche des sentiments qui les animèrent envers Dieu et envers la Société.

Le Directoire a disparu dans une nouvelle révolution. Le général Bonaparte, fort de son prestige militaire et de son génie, a congédié avec le mépris qu'il méritait cet ignoble gouvernement; à sa voix, les temples se rouvrent, l'instruction publique est réorganisée , l'inquiétude cesse, le calme renaît, et la France tout entière respire. C'est à cette nouvelle époque de renaissance, et au beau milieu du triomphe de Cabanis, que parait tout à coup le médecin qui était destiné à ruiner son système, à faire oublier le livre du Physique et du moral; je veux parler de Xavier Bichat , la plus grande illustration , sans contredit , qui soit sortie de l'École de Paris, l'émule et le rival de Barthez. Vitaliste comme lui, il n'était ni professeur, ni médecin en chef d'hôpital, ni même simple docteur en médecine ; et ses jours étaient déjà comptés, car il allait mourir bientôt, à peine âgé de 3 1 ans, sans se douter le moins du monde qu'il venait de jeter les bases d'une École qui devait rendre d'immenses services à l'art de guérir, et d'où sortiraient les médecins les plus célèbres du xix» siècle. A la fois simple, modeste et laborieux , il connaissait si peu son génie, qu'il céda pour vingt-cinq louis, au libraire Gabon, son Anatomie générale, qui a valu plus de 400,000 fr. à cet éditeur. C'est qu'il y avait quelque chose de providentiel dans la mission de cet homme qui, semblable à un véritable météore, devait passer rapidement après avoir projeté sur la science les plus vives lumières.

En effet, Cabanis, génie lui-même, mais génie égaré, fourvoyé par lapplication exagérée d'un faux principe,

avait eu le talent de vulgariser ses idées et de les faire pénétrer, comme le fit plus tard son continuateur Gall dans le grand monde de Paris. On y discutait journellement sur le physique et sur le moral; les femmes surtout raffolaient de cet ouvTage, elles étaient parfaitement convaincues que leur âme et leur cerveau n'étaient qu'une seule et même chose, et que le sensualisme, seul but de la nature chez les êtres vivants, était l'unique phUosophie qui pût servir de base à la société humaine. 11 est plus que probable, en effet, que ce fut sous l'influence de Cabanis, dont elle était la contemporaine et l'amie, que M- de Staël se laissa aUer à dire, dans un de ses écrits, que le sentiment de l'amour, sorte d'effet électrique, n'était que le résultat du contact de deux peaux ' ; en un mot, après

' Cette énomité lui est généralement attribuée, et une foule dauteur, en ont fU.t mention dans leurs ouvrages ; pourtant il m'est agréable de dire .0. que j a. vainement compulsé ceux de M- de Staël pour le retrouver et -p. .1 me parait bien difficile d'admettre que l'auteur d'un pareil blasphème contre le plus vif et le plus poétique des sentiments en ait parlé ensuite 'O'nMiidans^nTraitédefinfluencedespassions. (Uusanne. 1796.) « Si 1 Etre tout-puissant qui a jeté l'homme sur cette terre a voulu qu'il conçût l'Idée d'une existence céleste, il a permis que dans quelques instants de sa jeunesse il pût aimer avec passion, il put vivre dans un autre. Pour quelque temps, du moins, les bornes de la destinée de l'homme, l'analyse de la pensée, la méditation de la philosophie, se sont perdues dans le

vague d'un sentiment délicieux Une femme, dans ces temps affreux

<lont nous avons vécu contemporains, une femme condamnée à mort avec celm qu'elle aimait, laissant bien loin d'elle le secours du courage, marchait •u supphce avec joie , jouissait d'avoir échappé au malheur de survivre était aère de partager le sort deson amant, éprouvait un sentiment féroce et ^ndre qui lui faisait chérir lamort comme une réunion étemelle. «Ailleurs M", de Staél ajoute : que l'être sensible trouve dans l'amour quelque chose «Sesohtaireet de concentré qui inspire à l'ème l'élévation de la philosophie et i abandon du sentiment.

ces de la médecine et la recherche des sentiments qui les animèrent envers Dieu et envers la Société.

Le Directoire a disparu dans une nouvelle révolution. Le général Bonaparte, fort de son prestige militaire et de son génie, a congédié avec le mépris qu'il méritait cet ignoble gouvernement; à sa voix, les temples se rou\Tent, l'instruction publique est réorganisée, l'inquiétude cesse, le calme renaît, et la France tout entière respire. C'est à cette nouvelle époque de renaissance, et au beau milieu du triomphe de Cabanis, que paraît tout à coup le médecin qui était destiné à ruiner son système, à faire oublier le livre du Physique et du moral; je veux parler de Xavier Bichat, la plus grande illustration, sans contredit , qui soit sortie de l'École de Paris, l'émule et le rival de Barthez. Vitaliste comme lui, il n'était ni professeur, ni médecin en chef d'hôpital, ni même simple docteur en médecine ; et ses jours étaient déjà comptés, car il allait mourir bientôt, à peine âgé de 3 1 ans, sans se douter le moins du monde qu'il venait de jeter les bases d'une École qui devait rendre d'immenses services à l'art de guérir, et d'où sortiraient les médecins les plus célèbres du xix® siècle. A la fois simple, modeste et laborieux , il connaissait si peu son génie, qu'il céda pour virigt-cinq louis, slu libraire Gabon, son Anatomie générale, qui a valu plus de 400,000 fr. à cet éditeur. C'est qu'il y avait quelque chose de providentiel dans la mission de cet homme qui, semblable à un véritable météore, devait passer rapidement après avoir projeté sur la science les plus vives lumières.

En effet, Cabanis, génie lui-même, mais génie égaré, fourvoyé par l'application exagérée d'un faux principe,

avait eu le talent de vulgariser ses idées et de les faire pénétrer, comme le fit plus tard son continuateur Gall, dans le grand monde de Paris. On y discutait journellement sur le physique et sur le moral; les femmes surtout raffolaient de cet ouwage, elles étaient parfaitement convaincues que leur âme et leur cerveau n'étaient qu'une seule et même chose, et que le sensualisme, seul but de la nature chez les êtres vivants, était l'unique philosophie qui pût servir de base à la société humaine. Il est plus que probable, en effet, que ce fut sous l'influence de Cabanis, dont elle était la contemporaine et l'amie, que M"* de Staël se laissa aller à dire, dans un de ses écrits, que le sentiment de l'amour, sorte d'effet électrique, n'était que le résultat du contact de deux peaux ' ; en un mot, après

Cette énormité lui est généralement attribuée, et une foule dauteur. eu ont fait mention dans leurs ouvrages ; pourtant il m'est agréable de dire •Cl que j'ai vainement compulsé ceux de M^e de Staël pour le retrouver et qu'a me paraît bien difficile d'admettre que l'auteur d'un pareil blasphème contre le plus vif et le plus poétique des sentiments en ait parlé ensuite comme .1 fait dans son Traité de V influence des passions. (Lausamie. 1 796.) « Si 1 Etre tout-puissant qui a jeté l'homme sur cette terre a voulu qu'il conçût r,dée d'une existence céleste, il a permis que dans quelques instants de sa jeunesse il pût aimer avec passion, il pût vivre dans un autre. Pour quelque temps, du moins, les bornes de la destinée de l'homme, l'analyse de la pensée, la méditation de la philosophie, se sont perdues dans le

vague d'un sentiment délicieux Une femme, dans ces temps affreux

dont nous avons vécu contemporains, une femme condamnée à mort avec celm qu'elle aimait, laissant bien loin d'elle le secours du courage, marchait au supplice avec joie . jouissait d'avoir échappé au malheur de survivre était fière de partager le sort deson amant, éprouvait un sentiment féroce ei tendre qui lui faisait chérir la mort comme une réunion éternelle. «Ailleurs M»e de Staël ajoute : que l'être sensible trouve dans l'amour quelque chose de solitaire et de concentré qui inspire à l'âme l'élévation de la philosophie et l abandon du sentiment.

^^0 PHILOSOPHIE ET NEDECINE.

les victoires du premier consul, les anecdotes dont il était le héros, la découverte de la sécrétion de la pensée par le cerveau était la grande question du jour dans les salons de Paris ; les gens de l'art s'étaient moins engoués de Cabanis que le vulgaire, et il fallait, pour conjurer le danger de la diffusion de ses idées, qu'un grand coup fût porté contre lui; ce coup, qui devait amener un changement si radical et faire justice du livre Dti physique et du moral, Bichat le donna en quelque sorte par intuition, et probablement sans en avoir prévu les conséquences, car, je l'ai déjà dit. il était dénué d'ambition et n'était poussé que par son

geme.

Lorsqu'on étudie l'esprit des principaux ouvrages de Bichat, on ne tarde pas à reconnaître gull eut essentiellement pour but de démœitrer, contre Cabanis et son école , que les actes vitaux n^mt rien de commun avec les phénomènes de la physique , de la chimie, delà mécanique, etc.; que la médecine serait arrêtée dans son essor, dans ses progrès, si elle ne s'affranchissait pas du joug de ces sciences, et si elle ne rendrait pas définitivement dans les voies plus féc&ndes du vUalisme, en dépit de Fourcroy, de Vauquelin, de Chaptal et de cette pléiade de chimistes éminents dont les découvertes honorent la fin du xviii* siècle. Bichat professa en effet hautement qu'il défiait tous les chimistes de l'univers de composer u/ne seule goutte de sang ou de salive, etc.; et si en proclamant cette grande vérité et une foule d'autres du même genre dont ses écrits sont semés, il ne crut pas, à l'exemple de tant d'autres anatomistes célèbres, ses devanciers, devoir entonner un hymne à la Divinité, on est forcé d'admettre qu'il dut s'élever jusqu'à elle dans son cœur et l'admirer sans cesse dans ses œuvres: d'ailleurs, qu'on

ne l'oublie pas, à l'époque Où Bichat écrivait ses mac^nifi. ques ouvrages, le vent ne soufflait guère aux hymnes scientifiques, et bien que le peuple français eût daigné reconnaître Dieu et immortalité de l'âme officiellement comme je rai rappelé plus haut, les écrivains aimaieni encore à se taire sur ce chapitre, dans la crainte de s'attirer le déplaisir de la cohorte philosophique, encore toute-puissanté, ou d'encourir la disgrâce de ces ridicules muscadins qui furent les lions du directoire et du consulat. Avec le caractèresérieux, ferme, concentré, plein de franchise, de 1 immortel anatomiste, il nous eût légué sans doute l'expression de ses croyances religieuses, dans quelque magnifique page de ses Recherches stir la vie et sur la mort s'il eût vécu dans d'autres temps, et s'il ne l'a pas fait on ne saurait rien induire de cette lacune contre ses sentiments. Faut-Il le répéter à satiété î pour être athée et repousser immortahté de l'âme , il faut être foncièrement pervers léger ou stupide; mais ce ne sont jamais des hommes de geme, tels que Bichat, qui se disent dans leur cœur : Dieu n'est ^yoint et le néant est tout, mon avenir. Gomment avoir de pareilles croyances, lorsqu'on s'est voué à l'étude de la médecine humaine? ne suffit-il pasde la simple inspection d un œd , d'une oreille , d'un pied , d'une main, etc., des nageoires d'un poisson, des ailes d'un oiseau, d'une chauvesouris d'un simple papillon , pour comprendre aussitôt 1 mtelhgence, la sagesse, la prévoyance infinies ? Quant à 1 existence de l'âme, comment les anatomistes ne lareconnaitraient-ils pas lespremiers, eux qui se trouvent si souvent en face de cadavres dont tous les systèmes organiques sont dans un état d'intégrité absolue; que manque-t-d à ces machines tombées si subitement dans l'inertie, souvent àla

\if PHILOSOPHIE ET MÉDECINE.

suite d'une vive émotion , sinon le moteur qui les faisait mouvoir, et le corps de Thomme ne ressemble-t-il pas quelque peu sous ce rapport, comme Ta fait remarquer Fauteur de Touvrage intitulé : Philosophie de la nature, à la statue deMemnon, qui, toute perfectionnée qu'elle était, ne rendait des sons que lorsqu'elle était frappée des rayons

du soleil?

On affirme qu'un jour, un simple ouvrier qui assistait par hasard à l'ouverture d'un cadavre à la morgue de Marseille, ayant entendu un savant médecin dire en provençal à ses élèves, qu'il avait ouvert beaucoup de cadavres pendant le cours de sa longue carrière, mais qu'il n'avait jamais eu la chance d'y voir lame, on affirme, dis-je, que cet ouvrier se permit de répondre avec simpUcité dans la même langue :« M. le docteur, si vous ne l'avez pas vue, c'est parce qu'elle n'y était plus ». Si l'anecdote est vraie, et j'aide bonnes raisons pour admettre son authenticité, la réflexion dictée par le sens commun à un homme simple et illettré dut faire réfléchir à la fois le démonstrateur et

les élèves.

Du reste, je suis heureux de le dire en passant, puisque l'occasion s'en présente, le D' G. . . , que tout Marseillais son contemporain a dû reconnaître ici, et qui a laissé dans le midi de la France les meilleurs souvenirs, sous le rapport du talent et de la charité, était épicurien, jouisseur par goût, et sceptique, je ne dirai pas par nature, mais par svstème. Était-il réellement athée comme on le disait? j'estime qu'il avait trop d'esprit pour cela. Mis en relation avec lui à mon arrivée à Marseille (1845), par M. de Salvandy, je ne devins pas son disciple intime, mais je le vis très-souvent chez lui, ou chez des malades, et je

pus me convaincre en maintes circonstances qu'il aimait à afifecter le scepticisme, que c'était là sa marotte. Un entretien que j'eus avec lui lorsque la mort frappa son fils unique, capitaine d'artillerie, au siège deSébastopol, acheva de me corroborer dans cette opinion. Puissé-je ne pas m'ètre trompé sur le compte d'un homme que j'aimais, parce qu'il était aimable, spirituel, charitable, je le répète, et qui valut au fond bien plus que la plupart de ses hypocrites détracteurs.

Revenons maintenant Ji Bichat. Il me serait facile de prouver péremptoirement, si je le croyais indispensable, que l'immortel auteur de VAnatomie générale, et de tant d'autres écrits si justement célèbres, réagit contre l'organicisme pur, à la manière de Bordeu et de Barthez, et que si sa doctrine, de prime-abord, parait difi^érer de celle de ses deux devanciers, on ne tarde pas à se convaincre, lorsqu'on la médite sérieusement, que ces différences portent moins sur le fond que sur la forme ; les idées sont à peu près semblables, seulement le langage, les expressions ne se ressemblent pas. Je suis d'autant plus à même de faire cette appréciation, qu'après avoir longtemps appartenu à l'École de Bichat, dans laquelle je fus élevé, j'ai fini par préférer le vitahsme de Barthez au sien, parce qu'il m'a paru plus logique, plus conséquent avec ses principes, et d'ailleurs plus capable de faire classer et juger sainement les faits pathologiques*, par ce seul motif que, visant

* Le système de Barthez, à son apparition, reçut les éloges d'Hermann, Dubrueil, Spielmann, Poupart. Voulonne. Tissot, Despierres, et même de d'Alembert ; une analyse qui en fut présentée à Rome devant une commission papale, fut trouvée orthodoxe.

m PHILOSOPHIE ET MÉDECINE.

moins à la localisation des maladies dans un tissu ou dans un organe, il conduit plus facilement à la connaissance des états généraux de la vitalité, qui, dans l'immense majorité des cas, tiennent sous leur dépendance les lésions locales.

Les plus grands génies ne sont cependant pas à Tabri de Terreur, et l'illustre Bichat a prouvé cette vérité séculaire, en donnant sa division si vicieuse de la vie en vie animale et en vie organique. Si cette division lui a permis de dijfférencier, comme il convient de le faire, le règne végétal du régne animal, elle Ta entraîné illogiquement, et sans qu'il s'en doutât, à laisser croire rju'il assimilait l'homme aux animaux, au mépris de ses facultés intellectuelles et morales, et de sa sociabilité, qui mettent un abîme entre lui et les brutes, en établissant clairement qu'il est réellement une intelligence servie par des organes. Les matérialistes et les organiciens ont pris dès-lors texte de ce fait pour revendiquer le grand homme comme leur appartenant, et pour laisser croire que, dans ses écrits, il avait nié l'existence de Dieu et celle de l'âme humaine. Mais il me suffira, pour démontrer'que Bichat tint toujours compte de la double nature de l'homme, et qu'il fut à la fois vitaliste et animiste, de faire parler ici son contemporain, son élève et son véritable continuateur. Buisson, qui s'est surtout attaché, dans son ouvrage intitulé : Additions aux recherches physiologiques de Bichat , à faire connaître le fond de sa doctrine en la dégageant de l'obscurité et des équivoques que lui a créées cette malheureuse division. Le témoignage de Buisson permet en outre de juger du cas que Ton faisait, à l'époque de Bichat, des ouvrages du trop fameux Lamettrie; le voici:

«Rien n'était plus opposé aux sentiments du citoyen Bichat, que la confusion absolue de l'homme avec les animaux, et on a pu facilement s*en convaincre dans son Cours de physiologie, où il reconnaît formellement que le cerveau est à l'âme ce que les sens sont au cerveau. Le terme de vie animale n'est point nouveau d'ailleurs, et on l'emploie depuis longtemps, soit en société, soitdansles écrits scientifiques; son acception est donc déjà fixée. Au moral, il sert à exprimer les inclinations qui avilissent l'homme et le rapprochent de l'animal, et c'est dans ce sens que Buffon, parlant de l'état du sourd-muet de Chartres avant qu'il eût recou\Té la vie et la parole, dit : ail menait une vie purement animaler>. En métaphysique, il sert à exprimer la partie matérielle des phénomènes de l'homme vivant, et à former un contraste avec la vie intellectuelle ou affective.

« En physiologie, fonctions animales exprimait jadis ce qu'il y a de matériel dans les phénomènes des sensations, du mouvement, de la voix ; mais assurément on n'y comprenait pas les fonctions intellectuelles sous le nom de fonctions cérébrales ; on ne disait pas, comme l'auteur insensé du Système de la nature (Lamettrie) : le cerveau perçoit , réfléchit, prend des volUUms, en s' efforçant ainsi d'établir une doctrine dont l'absurdité fait rougir jusqu 'à ceux qui en sont les partisans, d

Un peu plus loin, et après avoir relevé tout ce qu'a d'impropre la division des deux vies par Bichat, Buisson ajoute: «Deux facultés constituent l'homme, la volonté et l'action ; la volonté appartient à l'intelligence, l'action aux organes; mais il ne faut pas oublier que le mot action, dans son acception rigoureuse, signifie mouvementou suite

Ifl

de mouvements dirigés vers une fin déterminée. Or la coordination de certains phénomènes vers une fin déterminée suppose toujours une cause intelligente qui veut cette fin; et si l'on veut parler franchement, sansdétour, on finira par convenir que cette cause intelligente est cette volonté suprême, créatrice et conservatrice de l'univers, qui dans les corps organisés a coordonné primitivement les fonctions nutritives. »

Je le répète , il ne faut pas oublier que ces appréciations ont été émises par le continuateur des Recherches sur la vie et sur la mort y peu de temps après la mort de Bichat, qui eut lieu en 1802.

Toutefois on ne peut que regretter beaucoup que la médecine parisienne, qui, pendant plus d'un demi-siècle, a dû toute sa gloire, tout son éclat au vitahsme de Bichat, ait cru devoir divorcer avec lui à notre époque, pour se jeter dans les voies stériles d'un organicisme exagéré, qui rejette comme impossible tout ce qui ne tombe pas sous les sens, et nie l'existence de la force vitale parce qu'on ne peut la voir, sans réfléchir qu'il y a des choses qu'il faut admettre sans qu'on puisse les voir, notanunent le fluide électrique, dont personne ne doute, bien qu'on n'en aperçoive, qu'on n'en puisse saisir que les effets.

Après la mort prématurée de Bichat, ses principes furent continués par ses principaux disciples, les D" Roux, Marjolin, Laënnec, Dupuytren, Bayle, Barbier (d'Amiens), Chaussier, Legallois, Nysten, qui firent école, à leur tour, etformèrent de nombreux élèves, parmi lesquels beaucoup, qui vivent encore, occupent à Paris une haute position et doivent avoir gémi plus d'une fois des fâcheuses tendances de la médecine à notre époque. Je les citerai plus loin à

leur tour, mais je terminerai ce chapitre en rapportant le témoignage d'un médecin célèbre qui, contemporain aussi de Bichat, fut aussi un de ses maîtres; je veux parler de Corvisart :

« Le vrai médecin, dit-il dans son Essai sur les maladies du cœur, doit s'appliquer sans cesse, non-seulement à l'étude de l'homme physique, mais encore à ceUe de l'homme moral, et, sauf le lien qui unit ce double être, qui est à jamais dérobé à ses regards, il doit saisir jusqu'aux influences perceptibles les plus déliées de leur réciprocité d'action. Celui-là serait le plus grand médecin qui, hsant profondément dans la pensée, apercevrait en même temps d'un œil sûr les phénomènes les plus déliés de la vie. A quelles erreurs ne s'expose-t-on pas, en 05*61, dans la pratique, lorsqu'on néglige cette importante étude de l'homme moral? qui pourrait oublier l'immense influence des passions sur l'état du cœur, par exemple ; la puissance de la colère, de la fureur, de la crainte, de l'envie, de la jalousie, de l'amour, de la terreur, du désespoir, de la tristesse, de la joie, de l'avarice, de l'ambition, de la vengeance, etc.?

))Si quelqu'un pouvait nier de bonne foi les fatales influences physiques des passions sur le cœur, je ne suis pas le seul médecin qui pourrait lui répondre que les maladies de cet organe ont été plus fréquentes dans les horribles temps de la Révolution que dans le calme ordinaire de l'ordre social. Pour le vrai médecin, pour celui qui est capable de garder le serment d'Hippocrate, la philosophie ne sera jamais séparée de la médecine. »

On doit induire, de ce passage de l'ouvrage de Corvisart, qu'il admettait la double nature de l'homme, comme Bichat. D'un autre côté . l'importance qu'il attachait au serment

l'Il'

d'Hippocrate , qu'on ne prête jamais qu'au nom de Dieu, prouve sans réplique qu'il n'était pas athée. Ce qui achève, à mes yeux, de mettre en lumière ce dernier fait, ce sont les vertus privées dont Gorvisart donna Texemple pendant le cours de sa brillante carrière, et la charité toute chrétienne qui l'anima , bien qu'il sût la dissimuler sous des dehors brusques et sévères que tous les biographes ont signalés.

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