CHAPITRE VI
Lettre de M. le baron Larrey à l'auteur. — Discussion sur Texistence de Dieu abord de l'Orient entre Monge, BerthoUet, Denon, Cafarelli, etc. — Le général Bonaparte tranche la question avec autorité. — Sentiments religieux dont il fit preuve à toutes les époques de sa vie. — Son opinion sur les médecins exprimée à Antomarchi peu de jours avant sa mort. — Ëtat de la médecine sous le premier Empire. — Sentiments de Cuvier. — La médecine sous la Restauration. — Fodéré, Broussais et sa singulière définition de l'homme. — Témoignage d'Adelon et de Double.
Marseille, juillet 1867.
M. le baron Hippolyte Larrey, chirurgien de l'Empereur, inspecteur général du service de santé militaire, etc., etc., est un de ces hommes rares chez lesquels les plus éminentes qualités de l'esprit et du cœur sont mises en reUef par une obligeance et une affabilité peu communes. J'avais pris la liberté de lui écrire pour lui demander sans façon quels étaient les sentiments de son illustre père sur la grande cause première et sur l'immortalité de l'âme, parce que, lui disais-je, je m'estimerais heureux de faire valoir à l'appui de ma thèse l'autorité du héros de la chirurgie militaire, du médecin que Napoléon, dans son testament, a présenté à la postérité comme l'homme le plus honnête qu'il eût connu.
La question, fort délicate en elle-même, frisait un peu l'indiscrétion, et après l'avoir faite je commençais à lare-
gretter, lorsque je reçus la lettre suivante du digne lîls d'un tel père. Je la rapporte ici textuellement, sans en changer un seul mot, et sans la commenter le moins du monde, vu son caractère très-explicite :
«Paris, 5 octobre 1867.
))Le livre dont vous m'avez parlé, et que vous comptez publier prochainement, sera, il me semble, une bonne œuvre et une bonne action pour la médecine française. J'ai à cœur de vous en adresser d'avance mes félicitations sincères , et puisque vous voulez bien à ce sujet me demander ce que pensait mon père de Timmortalité de l'âme, ou ce qu'il a pu en dire dans ses écrits, je répondrai en peu de mots à cette grave question, si délicate qu'elle soit, mais si obhgeante pour sa mémoire.
))Larrey n'était point dévot et cherchait encore moins à le paraître; mais il était profondément religieux et imbu d'une pieuse philosophie, respectant toutes les croyances pourvu qu'elles fussent de bonne foi. Il avait la conviction du bien qu'il pouvait faire en ce mgnde, avec l'espérance d'en trouver peut-être la récompense dans un autre.
»Sa vie entière n'a pas été seulement la pratique de la chirurgie d'armée sur tous les champs de bataille, elle a été aussi la pratique de la charité sous toutes les formes, dans le temps de paix comme dans le temps de guerre , et sa mort, édifiante de piété , en élevant son âme vers le ciel, semblait pour lui la détacher seulement de la terre.
» Un touchant témoignage en a été publié en 1851 , à Lyon . dans les Souvenirs d'une aumônier militaire , par l'abbé Sève qui l'avait assisté dans ses derniers moments.
» Voici peut-être l'origine de l'inspiration du sentiment de Larrey sur l'essence éternelle de l'âme:
TÉMOIGNAGES ET AVEUX. {fi
»Mon père m'avait raconté sa première admiration pour le général Bonaparte, lorsque le vaisseau amiral del'armëe d'Orient le conduisait en Egypte. Les savants de la mémorable expédition réunis à bord, Monge, BerthoUet, Fourier, Geoffroy Saint-Hilaire, Denon, Desgenettes et Larrey; quelques généraux, tels que Kléber, Gaffarelli et l'amiral Brueys, discutaient ensemble, un jour, les plusgraves controverses du matérialisme et du spiritualisme ; le débat s'animait de plus en plus, lorsque le général en chef, intervenant tout à coup avec le prestige de son autorité, proclama d'une voix éloquente l'immortalité de l'âme , et d'un geste sublime prit le ciel à témoin de l'existence de Dieu.
))Un jeune peintre anglais, d'un talent fin et délicat, M. Charles de Lucy, a heureusement retracé ce fait peu connu, à l'exposition de 1859.
))Je n'ajouterai rien , Monsieur, à cette lettre, pour répondre sans plus de retard à la question que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser; permettez-moi seulement d'y joindre l'assurance de mes sentiments les plus confraternels.
»Baron Larrey.»
Je ferai remarquer en passant, puisque l'occasion s'en présente, que le général Bonaparte devenu empereur, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, fut toujours fidéleaux sentiments religieux qu'ilavait manifestés devant Larrey à bord de l'Orient, sentiments auxquels la France dut le rétablissement du culte chrétien et le concordat. Il serait impossible de rapporter ici toutes les anecdotes, tous les faits qui ne laissent aucun douto sur les croyances de
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ce puissant génie; mais qu'il me suffise de rappeler qu'à Sainte-Hélène, très-peu de jours avant sa mort, il disait au D"" Antomarchi, dont le scepticisme lui avait toujours déplu : «Docteur, n'est pas athée qui veut, sachez-le bien..
Q^mnt à moi y qui ne suis ni philosophe ni médecin , je
crois en Dieu parce que mon père y croyait; tout proclame du reste son existence, et les plus grand génies l'ont admise. Les médecins, ne brassant jamais que de la matière, ne croient en rien .... »
Il y a, dans cette parole du grand homme, un grave reproche envers les gens de l'art, et qui justifie à lui seul la publication de mon livre, en démontrant d'une manière solennelle qu'on les regarde dans le monde comme dos athées ou des matérialistes obstinés.
Qu'on ne trouve pas mauvais que je rappelle aussi que pendant toute la durée de son règne, qui a été diversement jugé, et qui fut à la fois pour la France une époque de gloire et de malheur, Napoléon fit une guerre ouverte à l'irréligion et aux mauvaises doctrines dans tous les genres. Ce n'estcertes pas lui qui auraitpermis àlathéisme de s'insinuer dans l'enseignement officiel, et plût à Dieu qu'il n'eût jamais fait de despotisme qu'en cette matière ! sa renommée n'y aurait rien perdu.
J'ai entendu parfois des esprits forts, des sceptiques dans le genre d'Antomarchi , taxer la victime de Sainte- Hélène de fatalisme, de superstition et presque de cagoterie, à propos de ses croyances religieuses, si profondes et si vivaces, qu*au milieu du silence de la nature, il ne pouvait entendre sans émotion sonner V Angélus aune église de village \ Mais aujourd'hui, ce sont précisément ces fai-
* Napo|éoi| , pendant sou consulat, lit un jourcetaveu à l'ancien comtMi-
blesses qui plaident sa cause devant l'histoire, en prouvant qu'il avait du cœur, qu'il n'était pas méchant, et qu'il a dû, par suite, regrettei: avec amertume les fautes terribles de son ambition. Non, non, il ne fut ni cagot, ni ridiculement superstitieux, le grand capitaine dont l'abbé de Montgaillard a dit dans son Histoire de France , en dépit de son antipathie : ce que sa mémoire subsisterait alors même que le nom de Paris, celui de la France se seraient engloutie dans rahime des siècles. »
Il paraît que l'esprit philosophique qui dominait à l'Institut de France, dans les premières années qui suivirent sa création, n'était pas des plus édifiants, puisque Bernardin de Saint Pierre , qui avait été appelé à la classe de morale, écrivait à ce sujet : « Que je me trouvais à plaindre ! mon sort était d'autant plus triste que c'était des collègues dont je devais espérer le plus d'appui, que j'éprouvais le plus de traverses; comme les plus accrédités d'entre eux n'avaient pas rougi de se déclarer publiquement athées, j'étais dans la nécessité de combattre leur principe destructeur de toute morale et de toute société. De leur côté, ils empêchaient qu'on insérât aucun de mes rapports dans les Mémoires de l'Institut; le nom de Dieu, dans tout ouvrage qui concourait à ses prix, c'était pour eux un signe de réprobation. »
Tout tend à démontrer aujourd'hui que de tels sentiments sont devenus rares dans le sein du premier corps savant de France ; mais comment se recrutera-t-il désor-
tionnel Thibaudeau. qui fut plus tard dréfet des Bouches-<Iu-Rhône. dans une visite que ce dernierlui avait faite à la Malraaison. en entendant sonner l'angelus à Téglise de Rueil.
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mais, dans ce milieu parisien où le matérialisme et l'athéisme sont devenus si prépondérants? Espérons qu'il saura distinguer le bon grain de l'ivraie, et reprenons sans autre retard notre revue historique, qui touche presque à sa fin,
Sous le premier Empire, c'est-à-dire de 1804 à 1815, la médecine resta à très-peu de chose près ce que l'avait faite Bichat. Parmi les hommes qui marquèrent à cette époque, féconde à la fois en souvenirs glorieux et funestes, je citerai Chaussier, Alibert, Adelon, Frédéric Bérard, Coste, Delpech, Dupuytren, Desgenettes, LaiTey dont il vient d'être question, Percy,Kéraudren, Dubois, Esquirol, Biett, Marc, Pelletan, Laënnec, Petit, Pariset, Bally, Duméril, Richerand, Virey, etc. Tous, ou presque tous, travaillèrent •dlavédaciion du grand Dictiœmalre des Scie^iccs médicales, en 60 volumes, qui nous est resté comme un solide monument de leur manière de voir en anthropologie. L'immortel Cuvier appartient aussi à l'époque du premier Empire , puisqu'il composa ses principaux ouvrages de 1803 à 1810; c'est donc ici que je dois faire valoir son témoignage. Successivement frappé dans ses plus chères affections de famille, l'étude de l'histoire naturelle le consola au milieu de ses épreuves , et voici ce qu'il nous dit à ce sujet dans la préface du Règne animal ' :
a L'histoire naturelle n'est pas moins utile dans la solitude ; assez étendue pour suffire à l'esprit le plus vaste . assez variée, assez intéressante pour distraire l'ame la plus agitée, eUe console les malheureux, elle calme les haines:
< Cnvier perdit presque tous ses enfants, et lut fort à plaindre comme père.
une fois élevé à la contemplation de cette harmonie de la nature, irrésistiblement réglée parla Providence, que l'on trouve faibles et petits ces ressorts qu'elle a bien voulu laisser dépendre du libre arbitre des hommes î Que l'on s'étonne de voir tant de beaux génies se consumer inutilement, pour leur bonheur et pour celui des autres, à la recherche de vaines combinaisons dont quelques années suffisent pour faire disparaître jusqu'aux traces.
» Je l'avoue hautement f ces idées n'ont jamais été étrangères à mes travaux, et si j'ai cherché de tous mes moyens à propager cette paisible étude, c'est que dans mon opinion elle est plus capable qu'aucune autre d'alimenter ce besoin d'occupation qui a tant contribué aux troubles de notre siècle. »
Ainsi, comme on le voit, le grand Cuvier croyait à la Providence, à l'inteUigence infinie, au libre arbitre, et partant à l'existence de l'âme. Quant aux doctrines matérialistes, voici de queUe manière il en parle à la page 45 du même ouvrage :
«L'impression des objets extérieurs par le mo^ la production d'une sensation, d'une image, est un mystère impénétrable pour notre esprit, et le matériahsme, une hypothèse d'autant plus hasardée que la philosophie ne peut pas donner une preuve directe de l'existence efi'eclive de la matière; mais le naturahste (il aurait pu dire aussi le médecin ) doit examiner quelles paraissent être les conditions matérieUes de la sensation; il doit suivre les opérations ultérieures de l'esprit, reconnaître jusqu'à quel point elles s'élèvent dans chaque être, et s'assurer s 11 n'y a pas encore pour eUes des conditions de perfection dépendantes de l'organisation de chaque espèce
i26 PHILOSOPHIE ET MEDECINE.
OU de Tétat momentané du corps de chaque individu. » Si la production d'une sensation, d'une image, etc., était pour un homme de génie tel que Cuvier un mystère impénétrable, on est en droit de s'étonner que la même difficulté n'existe pas pour une foule de savants de notre époque , qui sont au grand naturaliste ce qu'une nébuleuse est à Jupiter ou à Saturne, et auxquels les explications matérialistes de la sensation ne manquent pas, comme nous le verrons ailleurs ; mais, je l'ai déjà dit je crois, la modestie et la défiance de soi-même sont des vertus qui paraissent particulières aux Galilée , aux Newton , aux Descartes, aux Cuvier, etc., etc. On dirait que Dieu en a fait l'apanage des intelligences les plus élevées, des cerveaux les plus vigoureux.
Sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, parurent Fodéré, Béclard, Hippolyte et Jules Cloquet, Breschet, Andral, Blandin, Double, Ghomel, Velpeau, Broussais. Fouquier, Trousseau, Pidoux, Cruveilhier, et une foule d'autres médecins également distingués dont je ne saurais rapporter ici les noms. Qu'il y ait eu parmi eux des indifférents en matière de religion, des sceptiques, des voltairiens, c'est ce que je ne contesterai pas sans doute: mais n'est-ce que dans le monde médical qu'on rencontre de tels individus, et ce travers n'est-il pas commun dans toutes les classes intellectuelles ? Du reste, qu'on y réfléchisse, aucun de ces princes de la science n'a fait parade, que je sache, soit dans ses écrits, soit dans ses discours, d'athéisme ou d'impiété ; c'est là, ce me semble, le point capital, car on ne saurait aller jusqu'à scruter le cœur et porter atteinte à la liberté de conscience. Il faut plaindre
sincèrement les fauteurs de doctrines subversives, antisociales; mais tant qu'ils les gardent pour eux-mêmes et qu'ils n'en font pas la propagande scandaleuse, coupable, cynique, ne méritent-ils pas plus de pitié que d'indignation ?
L'illustré Fodéré a écrit en 1829 le morceau suivant, qui témoigne à la fois de ses croyances et de la décadence de la médecine française vers la fin du gouvernement de la branche aînée des Bourbons. On sait que cet homme éminent, à qui une statue a été élevée, il y a quelques années, dans sa ville natale (Saint-Jean-de-Maurienne, en Savoie), est considéré aujourd'hui, et à bon droit, comme le père de la médecine légale. Je cite d'ailleurs ce passage avec d'autant plus de plaisir, qu'il ne fait que confirmer mes propres assertions sur la moralité de la profession médicale :
«Z,a double composUion de l'être humain, dit-il*, et ses dépendances réciproques, n'ont jamais été méconnues dan^ cette longue suite d'observateurs éclairés qui, depuis Hippocrate, ont apporté leur pierre à l'édifice de l'art salutaire. D'aussi loin que j'en puù apercevoir les commencements, j'y vois l'homme considéré sous un triple rapport: sous celui de ses organes sensibles, sous celui du ressort qui les meut, et sous celui d'une intelligence dont il n'est que l'enveloppe visible et distinguée par des propriétés particulières. Nos anciens maîtres ne croyaient pas, comme on l'a enseigné depuis, que le cerveau pût penser. Telle fut d'abord la médecine unie à la philosophie, c'est-à-dire à la
* Eimi de pneumatologie humaine.
connaissance des cames et à la morale, et ayant pris pour devise : Nosce te ipsum.
» On a dit aussi que nos grandes écoles n'ont point de couleur : Tune d'elles (Paris) est gratifiée par les journaux d'une teinte purement organicienne (matérialiste) , une seconde (Montpellier) d'une couleur métaphysique, tandis que la troisième (Strasbourg) n'aurait aucune couleur décidée. Ce que j'ai pu connaître de vrai, d'après les rapports que j'ai eus avec des élèves de ces différentes écoles, cest qu'il n'y a que des individualités, même inconstantes, et souvent très-opposées. Pour moi, je déclare hautement professer le vitalisme ou la doctrine du principe vital, comme la plus vraie et la plus sûre, et la même opinion est partagée dans cette Faculté (Strasbourg) par mon collègue, M. Lobstein, ainsi qu'il l'a annoncé dans le premier volume de son Anatomie pathologique récemment publié, et son sentiment à cet égard a d'autant plus de poids qu'il s'est occupé pendant plus de vingt ans avec beaucoup de succès, comme la chose est connue, d' anatomie et dephtjsiologie. C'est donc là la doctrine que je propose de rétablir, moyennant les explications que je donnerai ; et si elle n'eût pas été remplacée par d'autres, on n'aurait pas encouru le reproche qu'adressent les gens dic monde à notre profession, de n'être pas en état de rendre raison de plusieurs singularités, de l'extase, du somnambulisme , de la catalepsie ,., , redevenues communes dans notre siècle, »
Je le répète, ce passage de l'illustre Fodéré établit parfaitement qu'en 1829 la médecine parisienne avait déserté le giron hippocratique : à cette époque, en effet, elle avait déjà produit Broussais, qui, bien que bichatisteau fond, avait commencé à donner, dans son système, une impor-
tance bien plus grande à la matière organisée que ne l'avait fait son maître. C'est ainsi que dans les considérations préliminaires de son Traité de physiologie , il conmience le paragraphe qui a pour titre : Idée de l'homme, parla définition suivante, qui mérite d'être rapportée ici :
(( L'homme est un être organisé partageant avec tout ce qui vit la faculté de se développer et de s'entretenir pendant un certain temps, ce qu'il fait : 1© en s'appropriant et soumettant aux lois qui le régissent une certaine quantité de matières qu'il puise dans les autres corps de la nature ; 2o en rejetant ce qu'il a pris de trop et ce qui, après lui avoir servi, a perdu l'aptitude de lui servir encore. »
On croit rêver, en lisant cette étrange définition de l'homme, qui fait de cet être psycho-matériel tout simplement un tube digestif commençant à la bouche et finissant je n'ose dire où. Passe encore si Broussais, qui d'ailleurs a rendu de très-grands services à la pratique médicale, car il y a toujours quelque chose de bon dans les systèmes même les plus exagérés ; passe encore, dis-je, s'il s'était borné à dire que l'homme était un encéphale, et à faire valoir, comme le font de modernes matérialistes , que c'est cet organe qui produit la pensée , le sentiment et le mouvement : on se serait moins révolté contre sa définition. Mais nous assimiler à ces animaux rudimentaires qui ne sont institués que par un canal digestif, c'est ce qu'on ne peut guère comprendre de la part d'un médecin si éminent à plusieurs points de vue I
Qu'on n'aille pas croire pourtant que Broussais fut un athée et qu'il ne crut pas à l'existence de l'âme humaine,
car un peu plus loin, à la page 7 du même ouvrage , j'ai été heureux de lui voir dire :
a L 'homme se distingue surtout des autres êtres vivants par la réflexion, faculté d'apercevoir ses propres rapports, de s'observer lui-même pendant qu'il observe tout le reste, et d'être invité à cela par un plaisir qui paraît indépendant de la satisfaction, du moins prochaine, de ses besoins physiques. En effet, chez la brute, les rapports n'ont lieu que pour la satisfaction des besoins des organes ou pour se soustraire aux causes de la destruction; dés qu'elle n'est plus stimulée par ces motifs, elle reste dans l'immobilité ou s'abandonne au sommeil ; tandis que l'homme, après avoir pourvu à ses besoins physiques, est encore tenu en éveil et sollicité à l'action, par un désir insatiable de contempler le spectacle de l'univers et de s'observer lui-même livré à cette contemplation ; c'est ce qui constitue ses facultés intellectuelles, facultés qui lui sont propres et qui le distinguent au milieu de toute la création. »
Broussais admettait l'âme, puisqu'il attribuait à l'homme des facultés intellectuelles particulières dont ne jouissent pas les autres animaux ; et en prononçant le nom de création, dans son livre, il reconnaissait implicitement l'existence de Dieu. J'en suis heureux pour l'honneur de sa mémoire et pour celui de notre profession , dont il a été l'une des plus hautes et des plus glorieuses personnalités.
Après avoir cité Broussais, j'invoquerai le témoignage bien plus clair et surtout bien plus explicite d'Adelon. Dans la préface de son Traité de physiologie, il dit, après avoir exposé le plan qu'il a suivi, page 14 :
aCette marche si évidemnient rationnelle pour l'étude
des facultés plastiques de Thomme, j'ai dû également la suivre pour celle des facultés morales : les actes intellectuels et moraux sont des produits mixtes des deux substances qui composent l'homme, l'âme et le corps. Mais deux sciences distinctes traitent de la part qu'ont à leur production chacun de ces deux principes. La physiologie ne s'occupe que de l'influence du corps, elle prouve qu'elle est réelle, elle cherche à la caractériser. L'étude des actes intellectuels et moraux ne se compose donc pour elle que déconsidérations matérielles, et si cela n'était pas, la physiologie sortirait de son domaine. Évitant toutes les recherches sur l'âme, recevant d'ailleurs la notion de son existence, de son immortalité, le physiologiste ne s'occupe et ne doit s'occuper que des conditions matérielles qui rendent possible, pendant la vie terrestre, la manifestation des actes intellectuels et moraux, et qui contiennent en elles les causes de toutes les variations que ces actes présentent; heureux de voir que la science lui confirme ce qui lui est dit d'autre part sur la dignité de l'homme, et sur sa plus haute vocation, le lecteur verra qu'oMentifà me renfermer dans la sphère de mes travaux, je rends cependant partout hommage aux vérités religieuses et morales sur lesquelles repose la première garantie de l'état social..., i> Je serais complètement de l'avis du savant Adelon, et j'estimerais, comme lui, que le physiologiste doit être avant tout organicien, s'il n'existait une foule de maladies qui, bien que dues en apparence à des lésions matérielles, tiennent pourtant d'une manière absolue à certaines passions ou affections de l'âme, dont l'étude préalable est la msonsine gt^ non de la certitude du diagnostic et du retour à la santé. C'est ce que je saurai démontrer en temps et
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lieu; en attendant, je citerai encore ici le passage suivant, extrait de l'excellent ouvrage de Double, intitulé : Séméiologie générale; on y verra la confirmation de ce que je viens de dire sur l'utilité de la psychologie en médecine :
«Si les dissections non moins nombreuses que variées des anatomistes ne nous ont rien appris sur le siège des facultés intellectuelles ; si les recherches infinies des physiologistes n'ont que peu avancé nos connaissances sur les fonctions de l'âme considérée comme un être intelligent; si les immenses observations des pathologistes n'ont contribué à répandre aucune lumière sur les lois qui régissent la pensée, sur la nature du raisonnement; si les profondes méditations des métaphysiciens n'ont pu nous dévoiler les secrets ressorts de l'intelligence humaine, peut-être faut-il l'attribuer en partie à ce que, chacun d'eux ayant opéré séparément , leurs travaux sont restés trop isolés les uns des autres. Lesmédecinsn'ontpasétéassezphysiologùtes et les physiologistes n'ont pas été assez médecins. » Plus loin (vol. II, page 483), il ajoute :
« Il est probable que les physiologistes retireraient de grands avantages de l'étude bien entendue des facultés intellectuelles durant le cours des maladies. Ils devraient surtout considérer ces facultés dans les dégradations lentes ou l'affaiblissement successif qu'elles éprouvent, ainsi que dans le retour gradué et le développement progressif qu'elles offrent souvent. Cette espèce d'anatomie morale, de dissection animée des fonctions intellectuelles, offrirait sûrement d'heureux résultats. »
Le témoignage, en cette matière , de l'illustre Double, est d'un poids immense ; personne n'ignore, en effet, qu'il fut pendant longtemps le premier praticien de Paris, qu'il
honora et aima sa profession par-dessus tout, et jusqu'au point de refuser la pairie que lui offrait Louis-Philippe , sous la condition expresse qu'il cesserait de voir des malades en ville. « Sire, lui dit-il, permettez-moi de rester fidèle à la profession dont le long et honorable exercice me vaut l'honneur que me fait aujourd'hui Votre Majesté. » Telle fut à peu prés sa réponse, dont on me pardonnera d'avoir oublié les termes précis, car le temps a bien marché depuis cette époque.
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