‹ L'athéismeChapitre 10 sur 87 · Les Influences ancestrales · texte numérisé non relu

Les Influences ancestrales

DISCUSSION DES PREUVES DE l'eXISTENCB DE DIEU 29

impressionné (car il y a des daltoniens, comme il y a des alhéesj, mais qu'il faut deux facteurs pour que la couleur existe, savoir: un état particulier de ce que les physiciens appellent Téther et un homme claivoyant. Or nous avons (du moins ceux d'entre nous qui ne sont pas daltoniens) une idée si absolue de la couleur, que nous ne pouvons pas nous imaginer la couleur n'existant pas, même si tous les êtres vivants étaient détruits.

Cet exemple de la couleur me semble bon, mais il n'est pas irréfutable et permettra de discuter longtemps ; je reviens donc, quoique l'ayant déjà exploité ailleurs, et uniquement parce qu'il me paraît le meilleur de tous, à Texemple tiré de la verticale absolue. J'ai l'idée innée de cette verticale. Si l'on doit me chercher querelle au sujet du mot inné, je dirai volontiers que cette idée, si elle n'est pas innée, c'est-à-dire si elle ne provient pas par hérédité d'une erreur ancestrale longuement accréditée, est née en moi naturellement, par la constatation erronée de la surface plane de la Terre. Qu'elle vienne de mon erreur personnelle ou d'une erreur identique longuement commise par mes ascendants pour les mêmes raisons, ce m'est tout un. En tous cas, j'ai cette idée de la verticale absolue; il m'est impossible de m'imaginer un corps dans Téspace sans lui voir un haut et un bas ; autant que j'ai pu m'en rendre compte par des conversations, surtout par de naïves remarques

d'enfants, cette idée de la verticale absolue est très répandue ; les Gaulois craignaient que le ciel leur tombât sur la tête, et mon petit neveu ne peut pas comprendre que la lune reste en l'air si elle n'est pas attachée. Cette idée est donc très répandue. Je rroserais pas dire, néanmoins, que tous les hommes Tout; il y a peut-être des gens qui ne iionçoivent pas de verticale absolue, comme il y a des alliées ; je crois être dans le vrai en disant que Tidét^ de la verticale absolue est aussi répandue dans Tespèce humaine que l'idée de Dieu.

Or. i'idée de la verticale absolue est mathématif]iTement absurde; il y a autant de verticales qu'il y a (le points à la surface de la Terre ; celle de nïoii antipode est le contraire de la mienne ; c'est une oblique quelconque par rapport à ma verticale, pour un point quelconque autre que mon point antipode.

Cela, je le sais, j'en suis sûr.

Si J'avais en mes idées innées la confiance que prolcssaient pour les leurs Saint-Anselme et Desuurtes, je dirais que les mathématiques ont tort, et que l'astronomie se trompe. Je préfère être plus modeste, et attribuer plus de valeur à l'expérience (les hommes munis de tous les moyens d'inveslii,^alion, qu'à celle que mes ancêtres où moi-même EvoTis pu acquérir à l'aide de notre «seule faiblesse ». Je déclare donc que la verticale absolue est une absurdité; mais cela ne m'empêche pas

DISCUSSION DES PREUVES DE l'eXISTENCE DE DIEU 31

d'y croire^ d'en conserver la notion obsédante et nécessaire ; cette notion fait partie de mon mécanisme d'homme, et la certitude qu'elle est fausse me donne le vertige sans la détruire.

Une telle constatation me permet, à moi athée, de me rendre compte de Tétat d'esprit d'un croyant par rapport à l'idée de Dieu. Cette idée existe en lui, indépendamment de tout raisonnement et de toute preuve, comme l'idée de la verticale absolue existe en moi. Que les preuves classiques de l'existence de Dieu soient insuffisantes, cela n'a donc aucune importance pour les croyants. J'irai plus loin. En admettant même qu'on pût démontrer qu'il n'y a pas de Dieu, comme on a démontré qu'il n'y a pas de verticale absolue, cela n'enlèverait rien à la solidité des convictions d'un croyant, de même que mes études de cosmographie ne m'ont pas empêché de conserver la notion indestructible de verticale absolue, et de m'en servir tous les jours, dans tous les actes de ma vie courante qui n'ont pas de rapport direct avec l'astronomie.

Ce qu'il y a d'intéressant dans cette histoire de la verticale absolue, c'est qu'elle a toujours été mêlée aux dogmes religieux; pour tout croyant naïf. Dieu est en haut] Jésus est descendu aux Enfers et monté au Ciel où il est assis à la droite de Dieu. Les croyants qu'une solide éducation scientifique a mis en garde contre ces erreurs grossières, n'y voient plus, je le sais, que des symboles

vénérables à cause de leur ancienneté; mais pour le troupeau des croyants illettrés, je crains bien que les symboles utilisés, par exemple, à chaque phrase du ÇtedOj ne soient plus importants que les abstractions quintessenciées dans lesquelles se réfugie un dogme de jour en jour plus épuré. Quand on discute avec un théologien, il répudie naturellement tous ces symboles, mais cela ne l'empêche pas de déclarer ensuite « que le dernier enfant d'une école chrétienne en sait plus long que les plus grands philosophes». Serait-ce que les théologiens ont une doctrine ésotérique, entièrement différente de celle qu'on enseigne à la foule ?

i 7. — LES PREUVES MORALES

La croyance dans la valeur absolue de nos idées innées est encore la base des preuves morales de l'existence de Dieu que je copie, ainsi résumées, dans un dictionnaire récent : « Le fait caractéristique de la vie morale, c'est la responsabilité, c'est-à-dire, d'une part, la liberté qui fait le mérite et le démérite de l'agent; de l'autre, le devoir, règle qui s'impose par sa propre autorité et sans conteste. La présence dans les consciences humaines de cette loi universelle, invariable, nécessaire, implique évidemment l'existence d'un législateur absolu et d'un juge éternel devant qui tous les êtres moraux sont responsables».

DISCUSSION DES PREUVES DE l'eXISTENCE DE DIEU 33

II suffît de lire ces lignes pour être convaincu que toutes ces preuves morales reposent, comme ce qui est compréhensible dans les preuves meta- ' physiques, sur la certitude que nos idées et nos sentiments ne nous égarent pas. J'ai signalé ici ces preuves morales, parce qu'on les place ordinairement ainsi, après les preuves métphysiques, mais elles ont un rapport trop intime avec le rôle social de Tidée de Dieu pour que je ne renvoie pas leur étude au chapitre suivant.

Page 1