DISCUSSION DES PREUVES DE L*EXISTENCE DE DIEU
savons par ailleurs. Elle ne s'impose pas à moi, ce qui étonnera peut-être les hommes à qui elle s'impose, de même que les croyants seront éton nés de mon athéisme. Et j'avoue que, même si elle s'imposait à moi, je ne considérerais pas cela comme une preuve définitive; je me défie de mes idées innées depuis l'aventure de la verticale absolue.
Au contraire, la constatation et l'étude consciencieuse des phénomènes ont amené les savants à croire à la conservation de la matière et à la conservation de l'énergie. Rien ne se perd, rien ne se crée,, tout se transforme. (Gustave Le Bon luimême a trahi sa pensée en disant : « Rien ne se crée, tout se perd », puisque dans cet aphorisme erroné il a voulu résumer un livre où il montrait la transformation de la matière, quantité mesurable, en énergie, quantité également mesurable.)
Tout se transforme I Voilà la seule constatation vraiment scientifique. De cette constatation ne résulte pas la nécessité d'un commencement ; du moins cette nécessité ne s'impose pas à mon esprit , mais je ne nie pas qu'elle s'impose à d'autres. Ceux-là auraient le droit néanmoins d'exiger qu'on posât la question sous la forme « Quelle a été l'origine du monde ? » et non sous cette autre : « Qui a créé le monde? » puisque, je le répète, cette seconde manière de parler entraîne nécessairement que quelqu'un a créé le monde.
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En disant quelqu'un^ j'entends seulement qu'on peut en parler comme on parle d'un homme; et, â vrai dire, les attributs dont les croyants gratificnl leur Dieu sont calqués naturellement sur ceux de Thomme ; cela est nécessaire, car Thomme n'invente rien et ne sait qu'imiter; il a donc dniiTié à son Dieu ses propres attrtbuts, en les amplifiant et leur accordant une perfection absolue^ il exprime cela, en disant que « Dieu a créé l'homme à son image ». Si Dieu était autrement qu'à l'image de Thomme, il n'expliquerait rien, car la seule explication dont l'homme soit satisfait est celle qui rapporte les choses à des intervenions humaines. Et c'est pour cela que, malgré les théologiens, les croyants les plus humbles se ctjmplaisent toujours dans la représentation du rère Eternel sous les traits d'un bon vieillard.
Je ne vois donc pas de nécessité que le monde ait commencé, ni, s'il a commencé, qu'il ait été créé par quelqu'un dont on puisse parler comme on îiarle d'un homme. Je dirai même que le fait qu'on peut en parler comme on parle d'un homme auffinit à m'empêcher d'y croire, car je suis convaincu que la manière dont nous parlons des hommes est fautive^ résulte d'une erreur. Voilà le point le plus intéressant pour le biologiste que je puis; je ne m'y attarderai pas maintenant, l'ayant longuement développé dans d'autres ouvrages. J'y reviendrai d'ailleurs dans la troisième partie de
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celui-ci. Il peut se résumer ainsi : Dieu est calqué sur Tâme humaine que Ton dit d'ailleurs procéder de lui; or la croyance à Tàme humaine résulte d'une conception erronée. La négation de Tâme m'entraîne une fols de plus à la négation de Dieu. La vieille théorie animiste qui s'est conservée jusqu'à nous à travers divers avatars, se résumait à ceci : le corps est inerte, l'àme est un principe capable de produire et de diriger ses mouvements. Ceux qui ont imaginé cette théorie ignoraient, naturellement, toutes les découvertes ultérieures des physiologistes ; ils croyaient à la spontanéité de l'activité humaine (ou animale), c'est-à-dire qu'ils localisaient dans Tanimal mécanisme un principe producteur et directeur de mouvement; l'homme muni de son corps et de son âme était un tout complet qui introduisait dans le monde des commencements absolus. Nous savons aujourd'hui que cela est faux ; il y a bien deux facteurs indispensables à l'activité animale, savoir le corps de l'animal et le milieu ambiant. Aucun des phénomènes manifestés par un homme ne se manifesterait sans la coactivité du milieu; l'homme ne possède pas en lui tout ce qu'il faut pour produire ce qu'il produit. Quand un homme A, dans un milieu B, est le siège d'une manifestation quelconque, on n'a jamais le droit de dire rigoureusement : A a fait telle chose. Si Ton veut pari or correctemcnt.il faut représenter l'activité observée
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par la formule symbolique (Ax B), puisque A et B sont indispensables à sa réalisation*.
C'est ce que je voulais dire en affirmant que le langage dans lequel nous racontons l'activité humaine est fautif; or, ce langage est la seule raison que nous ayons d'imaginer un Dieu dont nous puissions parler de la même manière. Au lieu d'envisager, dans l'animal ou l'homme, un corps et une âme, nous considérons donc désormais le corps et le milieu ; nous devons considérer que rien ne se détermine dans Thomme sans l'intervention du milieu, que tout, au contraire, est déterminé si Ton connaît entièrement l'homme et le milieu. C'est la négation de la liberté absolue ; ie renvoie le lecteur à la troisième partie de cet ouvrage pour l'étude des discussions auxquelles a donné lieu cette question de la liberté. Je voulais seulement rappeler ici que les attributs de Dieu ayant été calqués évidemment sur les attributs de Thomme, la théorie théologique reçoit une sérieuse inûrmation du fait que Ton a reconnu une erreur fondamentale dans la narration des gestes humains. La négation de l'âme conduit à la négation de Dieu.
1. J'ai développé longuement cette manière de voir dans un livre « Éléments de Philosophie biologique », qui paraîtra sous pou chez Félix Alcan.
DISCUSSION DBS PREUVES DE L*EXISTENCE DE DIEU 43 § 10. - PREUVES PHYSIQUES TIRÉES DU MOUVEMENT
Parmi les preuves physiques^ il y en a une autre que Ton rapproche ordinairement de celle de Texis tence du monde, c'est celle de Texistence du mouvement. Une observation superficielle ayant fait croire à l'homme qu'il pouvait créer du mouvement, mettre en mouvement un corps primitivement immobile, on a prêté à Dieu la production du mouvement dans un monde primitivement immobile. Les progrès de la science ne permettent plus de tenir compte de cette manière de voir ; il n'y a pas de corps dépourvu de mouvement ; l'homme n'a jamais vu un mouvement commencer ; il a seulement assisté à des transformations et des transmissions de mouTement.
Là encore, c'est une interprétation erronée des choses humaines qui a fait imaginer un attribut de Dieu. En résumé, l'existence du monde et Texistence du mouvement ne me paraissent pas plus intelligibles, du fait qu'on en attribue la création à quelqu'un dont on peut parler comme on parle d'un homme ; voilà, une fois de plus, ce que je veux dire en me déclarant athée.
S 11. — PREUVES PHYSIQUES TWéES DE L'ORDRE DU MONDE
Les preuves tirées de l'ordre du monde, de l'harmonie universelle, ont fait couler des flots d'encre ;
elles prêtent aux développements poétiques et déclamatoires ; personne n'y est insensible. La théorie évolutioniste a déplacé la question quant à l'harmonie que nous constatons dans les choses ; ce ne sont pas les choses qui sont harmonieuses, (qu'est-ce que cela voudrait dire ?) ce sont les êtres qui se sont adaptés aux choses, de manière à être habitués à leur manière d'être, et à se trouver à Taise au milieu d'elles. La loi d'habitude a remplacé l'admiration stérile des harmonies providentielles. Mais, même en laissant de côté cette question de l'harmonie préétablie, et celle des causes finales qui en est un dérivé, la constatation de l'existence des lois naturelles immuables doit suffire à plonger rhomme dans un profond étonnement. L'homme étant lui-même un produit de la nature, un résultat de révolution adaptative de substances soumises aux lois naturelles, dans des milieux soumis aux lois naturelles, doit se garder de toute prétention métaphysique au sujet de l'existence de ces lois ; il en est un résultat^ et il en peut étudier les résultats ; voilà tout. L'admiration est la forme la moins antiscientifique que puisse prendre chez l'homme actuel le vieux sentiment métaphysique héréditaire. Pour moi, déterministe convaincu, il ne reste plus rien de vraiment admirable en dehors du déterminisme lui-même.
Ce déterminisme me conduit à la négation raisonnée de Tâme humaine, de la liberté, de la
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personnalité, et, d'une manière générale de tontes les entités qu'a fournies à l'homme la narration synthétique de son activité individuelle. En d'autres termes, le déterminisme me conduit à la négation de l'existence de tous les attributs au moyen desquels l'homme a construit Dieu ; je serais vraiment illogique si j'inventais un Dieu pour expliquer ce même déterminisme qui m'a conduit à nier Dieu ! Ceux qui ont les mêmes raisons que moi de répondre, comme je l'ai fait dans les pages précédentes, à toutes les preuves déjà passées en revue, doivent prendre devant la constatation du déterminisme, la position d'agnostiques.
Pourquoi ces lois existent-elles? Je ne sais pas. Je constate qu'elles existent, je les étudie et je m'en sers dans la lutte pour Texistence ; voilà tout. L'admiration que j'ai pour ces lois est un reste héréditaire du caractère imprimé dans le cerveau de mes ancêtres par leurs croyances théologiques explicatives. Le fait que le pourquoi se pose en moi, n'implique pas l'existence d'un parce que qui me soit accessible. Voilà encore une particularité innée de mon cerveau, dont je dois me défier comme de la verticale absolue ; elle n'est pas la seule ! D'autres hommes, faits autrement que moi, croient volontiers à l'âme, à la liberté, etc.. et sont satisfaits lorsqu'ils expliquent le déterminisme ( c'est à quoi se réduit aujourd'hui l'harmonie universelle) en disant qu'il existe un
Dieu, dont on peut parler comme d'un homme, et qui a voulu qu'il en fut ainsi. Je ne tirerais pour ma part aucun soulagement d'une telle explication, même si les autres considérations que j'ai exposées tout à l'heure me permettaient d'admettre l'existence d'un Dieu dont on puisse parler comme on parle d'un homme. Au mystère du déterminisme, ce serait substituer seulement un autre mystère équivalent, celui de l'existence de Dieu. Mystère pour mystère, j'aime mieux m'en tenir à celui qui s'impose à moi sans que je sois obligé de recourir à une hypothèse indémontrable.
L'ordre et l'harmonie de l'Univers ne m'empêchent donc pas de rester athée ; leur constatation me rend seulement agnostique^ mais je suis un agnostique plein d'admiration pour les choses que je ne sais pas, et que étant donnée ma nature, je ne puis pas savoir.