‹ L'athéismeChapitre 21 sur 87 · EXPOSÉ DU PROBLÈME · texte numérisé non relu

EXPOSÉ DU PROBLÈME

Dans son dictionnaire philosophique, Voltaire se demande, après Bayle, si un peuple d'athées peut subsister : « Il me semble, dit-il, qu'il faut distinguer entre le peuple proprement dit et une société de philosophes au-dessus du peuple. Il est très vrai que, par tout pays, la populace a besoin du plus grand frein, et que si Bayle avait eu cinq ou six cents paysans à gouverner, il n'aurait pas manqué de leur annoncer un bieu rémunérateur et vengeur. Mais Bayle n'en aurait pas parlé aux

épicuriens, qui étaient des gens riches, amoureux du repos, cultivant toutes les vertus sociales, et surtout l'amitié, fuyant Tembarras des affaires publiques, menant enfin une vie commode et innocente ; il me paraît qu'ainsi la dispute est finie quant à ce qui regarde la société et la politique*. »

En un autre endroit du même article. Voltaire affirme que le Sénat romain était une assemblée d'athées, « de voluptueux et d'ambitieux, tous très dangereux, et qui perdirent la République ». « Je ne voudrais pas, continue-t-il, avoir affaire à un prince athée qui trouverait son intérêt à me faire piler dans un mortier ; je suis bien sûr que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si j'étais souverain, avoir affaire à des courtisans athées dont l'intérêt serait de m'empoisonner ; il me faudrait prendre, au hasard, du contre-poison tous les jours. Il est donc absolument nécessaire, pour les princes et pour les peuples, que l'idée d'un Être suprême, créateur, gouverneur, rémunérateur et vengeur, soit profondément gravée dans les esprits ».

Enfin, dans l'article « athée », le même philosophe déclare, et ceci peut servir de conclusion à ce qu'il a écrit sur la matière : « Il est évident que, dans la morale, il vaut beaucoup mieux reconnaître un Dieu que de n'en point admettre.

C'est certainement l'intérêt de tous les hommes qu'il y ait une divinité qui punisse ce que la justice humaine ne peut réprimer ; mais aussi il est clair qu'il vaudrait mieux ne pas reconnaître de Dieu que d'en adorer un barbare auquel on sacrifierait les hommes, comme on a fait chez tant de nations. »

J'ai tenu à citer tout au long l'opinion de Voltaire, car il n'y a pas d'argument plus fort contre l'athéisme que cette manière de voir d'un homme considéré généralement comme dépourvu de toute superstition. Voici, en revanche, ce qu'écrit Diderot dans le célèbre « Entretien d'un philosophe avec la maréchale » : « Quel motif peut avoir un incrédule d'être bon s'il n'est pas fou?... Ne pensez-vous pas qu'on peut être si heureusement né qu'on trouve un grand plaisir à faire le bien ?... Qu'on peut avoir reçu une excellente éducation qui fortifie le penchant naturel à la bienfaisance ?... Et que. dans un âge plus avancé, l'expérience nous ait convaincu, quà tout prendre, il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être un honnête homme qu'un coquin? »

J'ai souligné, dans cette dernière citation, l'argument le plus important; j'aurai à y revenir. Il s'agit, dans ce chapitre, d'utilité, et non de logique comme dans le chapitre précédent; dès qu'il s'agit d'utilité, on ne s'entend plus guère ; chacun apprécie à sa façon, et il n'est pas sans intérêt de mettre en

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contradiction Voltaire et Diderot sur un sujet de cette importance. J'avoue immédiatement ma préférence personnelle pour Topinion de Diderot, mais ce n'est qu'une préférence personnelle et qui n'a. par conséquent, aucune valeur.

Il me semble aussi que la question n'estbien posée ni par l'un ni par l'autre ; au xvin* siècle, on né songeait guère au transformisme, quoique Maupertuis, et Diderot lui-même, puissent être, à juste titre, considérés comme des précurseurs de Lamarck et de Darwin. Du moins, cette notion du transformisme, si l'on y songeait de temps eu temps, ne faisait pas encore, comme elle devrait le faire de nos jours, la base de l'enseignement philosophique*.

Or, il y a, dans le problème moral et social, une question qui ne saurait être séparée de celle de la formation évolutive des espèces. On doit distinguer l'étude du rôle qu'a joué l'idée de Dieu dans la formation de la conscience morale de l'homme actuel, et l'étude de la nécessité actuelle de l'idée de Dieu, pour l'homme tel qu'il est, avec toutes ses qualités et ses tares héréditaires. Dans cette dernière étude, il faut encore séparer la question de la possibilité actuelle de l'athéisme social, et celle des conséquences de l'athéisme social pour les générations futures. Cette dernière question ne

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