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ORIGINE DES VERTUS HUMAINES

L'homme est un animal social; ce que Ton appelle verttis chez un animal social, ce sont les caractères qui le rendent apte à vivre en société. Les idées de bien, de mal, d'honnêteté, de justice, de devoir, de responsabilité, etc., sont des idées sociales ; le tigre, isolé dans la jungle, n'a que faire d'honnêteté et de justice. BuiTon lui refuse d'ailleurs gratuitement les sentiments généreux qu'il accorde, gratuitement aussi, à son cousin le lion.

Ce n'est pas à dire que l'animal isolé n'ait pas le sentiment du bien et du mal ; il Ta pour luimême (je le pense sans pouvoir le vérifier), c'est-àdire qu'il doit savoir, par expérience, ce qui lui fait plaisir et ce qui lui est désagréable; mais, ne faisant partie d'aucune mutualité, il n'a pas à se préoccuper de faire à d'autres, dans un but intéressé, ce qu'il désirerait qu'en retour on lui fît. Le tigre n'a pas d'associés, pas d'amis (je ne connais pas suffisamment la vie des tigres pour oser affirmer ce qui précède; je choisis le tigre comme exemple idéal de l'égoïste parfait). Il agit suivant sa nature de tigre; le meilleur d'entre les tigres

est celui qui possède au plus haut degré les qualités du tigre, c'est-à-dire, celui qui sait le mieux capturer sa proie et résister à ses ennemis.

Je ne crois pas que le tigre ait l'idée de Dieu ; elle ne lui servirait à rien et ramènerait seulement à pleurnicher de temps en temps sur le sort cruel des paons ou des gazelles, créatures divines dont, par nécessité de tigre, il fait son repas. Cette idée trop développée l'amènerait même à mourir de faim.

Je ne crois pas non plus que ïk tigre s'amuse à tuer plus qu'il ne peut manger ; ce serait là une fatigue inutile ; il est possible, cependant, qu'il se livre à la chasse pour le plaisir, comme le cheval galope dans un champ pour exercer ses muscles ; les amateurs de sport ne le lui reprocheront pas ; on ne saurait accuser de méchanceté un égoïste parfait, qui ne connaU pas le bien et le mal des autres, et n'attend de personne aucun service.

Tout autre est le cas de Tabeille, de la fourmi, du castor, de l'homme. Aucun de ces animaux ne peut vivre sans le secours de ses congénères ; je parle de l'abeille actuelle, de la fourmi actuelle, de rhomme actuel ; mais je pense qu'il y a peutêtre eu, dans l'ancestralité de l'homme, une période où chacun, vivant pour son compte, ne devait rien à personne ; il y a des abeilles sauvages et des singes qui vivent seuls ; je suis convaincu que, criez les êtres isolés, on ne trouverait pas trace

des caractères nés chez nous d'une existence sociale prolongée pendant des milliers de générations.

Nos ancêtres isolés étaient différents de nous ; nous ne pouvons donc pas nous mettre dans leur peau et comprendre les raisons qui les ont décidés, petit à petit, à vivre en société ; nous leur prêterions, malgré nous, des idées et des sentiments d'hommes du vingtième siècle.

Je pense que, vivant isolés, ils n'avaient pas ridée de Dieu. Cette idée leur aurait été inutile ou même nuisible, comme au tigre. Je n'oserais pas l'affirmer cependant ; il est possible que les questions métaphysiques se soient posées de bonne heure dans le cerveau des pithécanthropes, mais il me paraît plus probable que, quand ils avaient fini de chasser et de manger, ils dormaient ; ils avaient trop à faire pour se poser des problèmes saugrenus.

Quoi qu'il en soit, et sans ^que nous puissions émettre à ce sujet autre chose que des hypothèses, un moment arriva où nos ancêtres devinrent des animaux sociaux. Ce que nous pouvons dire de plus raisonnable de cet événement, c'est que nos ancêtres y furent amenés tant par les conditions ambiantes que par certains caractères existant dans leur propre nature. Évidemment, les sociétés initiales (que certains philosophes peu scrupuleux nous offrent comme modèle ; c'est comme si on demandait aux abeilles d'imiter les frelons; mais

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cela prête à des développements poétiques) ; les sociétés initiales, dis-je, ne furent probablement pas remarquables par leurs vertus ; on ne se fait pas en un jour une mentalité d'animal social.

Passons donc par-dessus un grand nombre de générations sur lesquelles nous n'avons pas et n'aurons iamais aucun renseignement, mais dont nous trouverions peut-être les équivalents chez les différents peuples sauvages considérés comme occupant aujourd'hui des niveaux différents dans l'échelle de la civilisation. Arrivons tout de suite aux plus anciens peuples dont l'histoire nous ait conservé le souvenir ; ou, si vous voulez, à nousmêmes, qui ne différons que bien peu de ces peuples ayant déjà, dans leur hérédité, la marque ineffaçable d'une vie sociale prolongée pendant des centaines de siècles. Ces peuples sont constitués en sociétés ; ils ont l'idée de Dieu ; ils ont une conscience morale.

Chose remarquable, quelles que soient les différences entre les religions des peuples que nous pouvons étudier, quelles que soient aussi les différences entre leurs mœurs et leurs lois, les dieux d'un peuple sont toujours les gardiens de ses conventions sociales. L'homme qui plaît aux dieux est toujours celui qui observe scrupuleusement les règlements de sa société humaine.

Beaucoup de peuples attribuent d'ailleurs une origine divine à leurs lois morales. Historique- .

ment, comment cela s'est-il produit? A-^-on déifié la mémoire du législateur ? Le législateur intelligent a-t-ii compris que le meilleur moyen de faire observer les lois était d'imaginer un juge suprême et infaillible, capable de reviser les juger ments des hommes? La tendance métaphysique et la peur naturelles à Thomme l'auraient, dans ce cas, admirablement servi dans ses desseins ingénieux. Il est peu vraisemblable cependant qu'un homme ait été assez supérieur à ses congénères pour imaginer un pareil stratagème sans en être lui-même la dupe. Aujourd'hui, l'idée de bien, de mal, de devoir, de justice, est si ancrée dans notre hérédité que nous trouvons toute naturelle cette confusion entre le sentiment moral et le sentiment religieux ; nous sommes donc désarmés vis-à-vis du problème de son origine.

Constatons-la sans savoir comment elle est née. Le parallélisme observé chez tous les peuples, entre le devoir moral et le devoir religieux est le plus grand obstacle à la solution du problème que nous nous sommes posé, savoir : de découvrir le rôle de l'idée de Dieu dans la genèse des vertus humaines. Évidemment, les nécessités de la vie sociale ont profondément modifié la nature de l'homme, mais si ces nécessités se sont toujours présentées aux hommes sous une forme religieuse, comment séparer ce qui est, chez nos contemporains, le produit de la vie en société, de ce qui

est chez eux le résultat de Tidée de Dieu ? En d'autres termes, voici le problème à résoudre : Que serait la conscience morale de l'homme actuel si, sans avoir jamais eu Tidée de Dieu,, il avait seulement été soumis pendant de longues générations à des lois sociales uniformes ?

La réponse à une question ainsi posée ne sera jamais entièrement satisfaisante. Rien n'est plus fallacieux que les hypothèses par lesquelles on reconstruit un monde en faisant abstraction de Tun des facteurs qui ont joué un rôle indéniable dans la formationde celui que Ton a observé. J'ai le droit d'affirmer que, même sans l'idée de Dieu, une vie sociale prolongée aurait amené dans l'hérédité des membres d'une société quelque chose d'équivalent à notre conscience morale actuelle ; mais jusqu'à quel point serait poussée cette équivalence ?

Et puis, ne dois-je pas me demander aussi si, sans l'idée de Dieu, une vie sociale prolongée eût été possible? Si je n'avais d'autre but que de triompher des croyants, je leur dirais : « Vous refusez une âme aux animaux; vous leur refusez la notion de Dieu, et cependant les abeilles ont une société mieux organisée que la nôtre » ; mais ce n'est pas contre les croyants que je discute ; c'est contre moi-même, et je ne me permettrai pas d'affirmer que les abeilles, vivant en société, n'ont pas l'idée d'un Dieu dont on pourrait parler

comme on parle d'une abeille ; nous avons bien, nous hommes, Tidée d'un Dieu dont on peut parler comme on parle d'un homme I

Cette question me parait tirer une grande importance du fait indéniable que la croyance en un Dieu personnel donne une grande commodité pour formuler les lois sociales ; aucune considération n'est aussi simple que la nécessité d'obéir à quelqu'un de très fort capable de punir sans indulgence tout manque de soumission : beaucoup de gens qui seraient insensibles à des palabres émues sur là réciprocité touchante des services rendus entre membres d'une même association, sont fortement impressionnés si on leur parle de loi divine et de châtiment.

Le chien, l'ami de l'homme comme on dit généralement, nous donne un bon exemple de conscience morale résultant d'un sentiment religieux. Les ancêtres du chien étaient vraisemblablement des animaux libres comme les loups et les chacals ; mais ils manquaient de fierté {fier^ en latin, se dit ferox), et ils abdiquèrent leur liberté entre les mains de l'homme en échange de sa protection et des reliefs de ses repas. A partir de ce moment la vie du chien fut entre les mains de Thomme, comme celle d'un croyant est entre les mains de Dieu ; la conscience morale du chien devînt une conscience morale de serviteur ; son intérêt en fit un serviteur dévoué. Aujourd'hui, après des

jitilljcrs de générations de servage, la conscience morale du chien serviteur est fnée indépendamment des contingences. Le chien obéit à un homme qui est son maître, même bI cet horame est méchant pour lui et ne lui fait pas de bien, La conscience morale du chien, c'est le sentiment de l'obéissance à l'homme; le bien, le juste, rhonnéle, sont pour lui ce qui plaît à son maître. L'homme est quelquefois capricieux, mais cependant, n^ayant qu'un maître, le cbicn est heureux^ sachant toujours, sans hésitation possible^ quel est son devoir^ robéissance passive; il est plus heureux que le croyant, qui désireux d'obéir à Dieu, ne sait pas toujours ce qu'il doit faire, car la conscience morale do l'homme est compliquée; nous avons des devoirs multiples, et Dieu ne nous donne pas toujours des ordres très clairs. J^ai souvent envié le sort de mon chien, moi qui ai nno conscience moralej quoique ne croyant pas en Dieu.

Pendant longtemps^ Ihomme a été aussi beurcuY (|U0 le chien; le devoir se présentant toujours sous une forme religieuse, il n'y avait pas d'hësilation possible; on n'avait pas à choisir entre le devoir religieux et le devoir social. 11 n'en est plus do raôme aujourd'hui; les théocraties sont mortes, et chaque homme, indépendamment de sa foi religieuse, appartient à un état laïque dont les règlements sont quelquefois contradictoires de ceux de

CONSÉQUENCES SOCIALES Gl

la religion. Le cardinal Lecot comparait récemment l'Eglise et TEtat à deux barques entre lesquelles tout Français catholique aurait désormais à choisir, et qui vont peut-être partir en guerre l'une contre Tautre. Je frémis de cette alternative et je rends grâces au ciel de n'être pas croyant, pour pouvoir rester, sans aucun sacrifice douloureux, un bon citoyen.

Voilà au moins un avantage de l'athéisme; n'avoir qu'un seul maître à servir, la société dont on fait partie. Quand je vous disais que le chien est plus heureux que nous! Son Dieu et son maître, c'est le même homme. Pour nous, au contraire, afin de nous enseigner plus aisément notre devoir social, on a inventé un Dieu fictif chargé d'en faire respecter les clauses; beaucoup ont cru à son existence, et sont aujourd'hui bien ennuyés de voir que la société et son Dieu tutélaire ont évolué suivant des routes différcnlcs; on ne sait plus à qui entendre; l'athéisme a du bon ^

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