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DEVOIRS RELIGIEUX 8ÉPARABLES DES DEVOIRS SOCIAUX

Dans l'exemple du chien, que j'ai pris tout à l'heure, j'ai encore un enseignement à puiser. Le chien aime son maître qui le nourrit, le protège et

1. L'internationalisme aurait du bon aussi pour les catholi(iues soucieux de suivre Vautre barque, mais ils se déclarent plus patriotes que les autres.

le bat. Il parait que les croyants aussi aiment Dieu qui les a créés et qui les châtie; ils le remercient de ses^ bienfaits dans leurs prières quotidiennes, ce qui est très bien et ne fait de tort à personne, mais ils lui en demandent d'autres en même temps, et ce qui est bienfait pour l'un peut léser les intérêts de son voisin.

C'est la prière qui caractérise le croyant. A côté de lui, d'autres hommes se contentent d'être d'honnêtes gens et négligent de prier; beaucoup d'entre eux cependant ne sont pas athées, mais ils sont indifférents en matière de religion et font passer leurs devoirs sociaux avant leurs devoirs envers Dieu, se disant peut-être — ce que je ferais sans doute à leur place, si j'étais croyant — que Dieu est bien assez grand pour faire ses affaires luimême, sans que nous lui donnions d'indications. Je racontais, dans le premier chapitre de ce livre, une anecdote montrant que certains prêtres libéraux d'aujourd'hui admettent qu'il suffit d'être honnête homme pour plaire à Dieu ! Que deviendrait le clergé si tout le monde était de cet avis?

Il faut donc distinguer, dans l'ensemble des obligations des hommes, les devoirs envers leurs semblables et les devoirs envers Dieu. Pendant très longtemps une confusion a existé entre ces deux catégories de devoirs. Dieu se trouvant chargé, dans l'opinion des croyants, de surveiller l'exécution des uns et des autres. Aujourd'hui, la

distinction apparaît très nettement, et Ton sépare avec facilité des doctrines religieuses les principes de pure morale qu'elles contiennent. Le croyant fougueux qui s'isolait dans les déserts de la Thébaïde fuyait la nécessité des devoirs [sociaux pour se consacrer entièrement à la glorification de Dieu ; un athée honnête homme néglige au contraire Tadoration religieuse qu'il ne comprend pas, et ne retient, de la religion de ses ancêtres, que les principes moraux. Littré est complémentaire de Paphnuce,

Ainsi, la séparation est aujourd'hui très nette entre les devoirs religieux et les devoirs sociaux, bien que, pendant une longue période de l'histoire de l'humanité, ces deux groupes de devoirs aient été confondus, par le fait qu'on croyait applicable à l'un et à l'autre la même juridiction divine. On leur appliquait aussi d'ailleurs la même juridiction humaine, et, aux époques théocratiques, les juges hommes, chargés de faire respecter les lois sociales, étaient au moins aussi sévères pour les crimes religieux que pour les crimes de droit commun.

L'hérédité peut, elle aussi, séparer les caractères torrespondant à ces deux catégories de devoirs. On peut être dépourvu, en naissant, de l'idée de Dieu, et avoir néanmoins une conscience éprise de justice, un sentiment impérieux du devoir. Est-il possible, réciproquement, qu'un homme naisse plein

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de l'idée de Dieu et ait néaDmoins une conscience morale très atrophiée? Je n'oserais raffirmer, n'ayant aucun exemple à citer, mais je crois qu'on a le droit de considérer comme ayant été étouffé par Texubérance du sentiment religieux le sens moral des grands fanatiques dont l'histoire nous a conservé le souvenir.

Si cette sépçiration de la moralité et de la reli-. giosité était la règle dans l'espèce humaine, on pourrait, sans crainte de se tromper, affirmer que l'idée de Dieu n'a pas été indispensable à la genèse de notre conscience morale, et que cette conscience morale provient uniquement des nécessités prolongées d'une existence sociale. L'observation impartiale de l'humanité ne permet pas d'établir cette affirmation; il y a probablement très peu d'hommes qui soient purement athées ou purement fanatiques ; chez la plupart, une conscience morale de valeur variable s'unit à une foi religieuse également variable ; la seule chose que l'on soit en droit de dire, c'est que, chez beaucoup d'hommes, le développement de la conscience morale est entièrement indépendant de celui de la foi religieuse ; encore ne faudrait-il pas généraliser î

En résumé, de ces quelques considérations sur le rôle de la foi dans la genèse de la conscience morale, nous ne pouvons pas tirer de conclusion définitive; on pourrait comprendre que les seules nécessités sociales, aient, sans le secours d'aucune

idée religieuse, fait naître, dans rhérédilô de l'homme, la conscience morale qui existe aujourd hui dans son mécanisme; mais j'ai déjà fait remarquer plus haut combien est dangereux un raisonnement de cette espèce, puisque aussi bien, n*ayant jamais obsetvé historiquement une société dépourvue de l'idée de Dieu, nous ne savons pas ce qu'une telle société eût été et eût donné. Certains philosophes prétendent qu'elle n'eût pu exister.

Aujourd'hui, doués par hérédité d'une conscience morale dont nous ne savons pas exactement quelle est l'origine, nous concevons aisément une société sans Dieu, une morale sans Dieu ; mais il y a loin de là à conclure que, avant Texistence de cette conscience morale, une société eût pu se constituer sans exploiter l'idée religieuse. Et les abeilles? me direz-vous. Je n'accepte pas cet argument trop facile que me fournissent les croyants en refusant aux animaux l'àme qu'ils accordent à l'homme ; je ne vois aucune raison pour que les abeilles et les fourmis n'aient pas d'idées religieuses; les caractères fixés par hérédité prennent, chez les animaux comme chez l'homme, l'apparence absolue qui est la source des croyances théologiques ; les abeilles ont des principes comme nous!

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§ 23. - UEFFONOREMENT DES PRINCiPES

On a beaucoup discuté la légitimité de l'attitude du « bon Juge » qui, chargé par ses fonctions de faire respecter les lois de son pays, appliquait aux crimes ou délits de droit commun, l'arbitrage de sa conscience. Un riche boulanger ayant fait poursuivre une pauvre femme qui avait volé un pain, ce fut, je crois, le boulanger qui fut condamné. J'ai applaudi, avec beaucoup d'autres, à ce noble geste que n'eût pas désapprouvé Jésus-Christ; mais, à la réflexion, je me suis trouvé très perplexe. Ce boulanger payait Tlmpôt et se croyait, en retour, protégé contre les voleurs, même affamés, par les lois de son pays. Le bon juge s'arrogea le droit de faire l'aumône avec l'argent du boulanger ; certains compagnons de François d'Assise n'agissaient pas autrement ; l'un d'eux, si j'en crois l'histoire, coupa le pied d'un cochon vivant pour le faire manger à un frère malade qui en désirait ; le propriétaire du cochon poussa les hauts cris et demanda justice ; mais il fut désarmé par la naïve bonne foi du coupable ; il se convertit et devint l'un des plus fanatiques prosélytes du grand saint François. Cela est très bien, parce que cela a bien fini, mais je ne sache pas que le boulanger de tout à l'heure se soit décidé depuis son aventure à donner tout son bien aux pauvres.

Dans « TEntretien d'un père avec ses enfants », Diderot discute une question semblable de tout point à celle du boulanger. Il professe, lui Diderot, la théorie mise en pratique par le bon juge, mais son père est partisan de Tapplication de la loi ; la conclusion de Tentretien est admirable :

« Mon père, c'est qu'à la rigueur il n'y a point de lois pour le sage. . .

— Parlez plus bas. ..

— Toutes étant sujettes à des exceptions, c'est à lui qu'il appartient de juger des cas où il faut s'y soumettre ou s'en affranchir.

— Je ne serais pas trop fâché, me répondit-il, qu'il y eût dans la ville un ou deux citoyens comme toi ; mais je n'y habiterais pas, s'ils pensaient tous de même. »

Loyauté et légalité sont deux mots identiques étymologiquement, mais l'un est populaire, l'autre est savant. Or, il peut arriver que les exigences de la loyauté et de la légalité soient contradictoires : rien n'est plus pénible, pour un homme, que de se trouver pris entre les ordres opposés de sa conscience morale et des lois de son pays ; et si cela est pénible quand il s'agit de discuter ses propres affaires, dans lesquelles on a toujours le droit, si Ton veut, de se faire du tort pour satisfaire sa conscience, combien plus douloureuse doit être la situation d'un juge chargé d'appliquer sévèrement la loi dans un cas où son humanité absout le cou^

pable! Si j'avais été juge, le seul acte dont j'eusse 6 lé capable eût été de rendre mon bonnet dès la firemière affaire. On a déjà assez de se diriger soimême !

Et cependant, un athée logique ne devrait pas hésiter à appliquer toute la loi, en s'attachant seulement à le faire aussi correctement que le lui permettent les lumières de sa raison, et sans consulter aucunement une sentimentalité dangereuse.

Pour Tathée logique, il n'y a pas de principes au sens ordinaire du mot. Voici comment il doit raisonner :

Ma conscience morale est le résumé héréditaire des nécessités sociales qu*ont traversées mes ancêtres pendant de nombreuses générations; à chaque époque, il y a eu des lois qui tenaient aux conditions réalisées dans les sociéli'S dont mes ascendants ont fait partie; de ces lois, quelquesunes ont peu duré et n'ont laissé que peu ou pas de traces dans mon hérédité; d'autres se sont conservées longtemps, et ont imprimé dans l'hérédité de ma race des traces ineffaçables. Ce sont ces traces que je retrouve en moi et que j'appelle ma conscience morale. Il n'y a pas de raison pour qu'elles soient encore d'une application avantageuse, puisque les conditions dans lesquelles vit la société actuelle sont différentes de celles qui ont créé les nécessités imprimées en moi avec un

caractère absolu. Il est probable cependant que, dans l'homme, qui a beaucoup changé, certains caractères fondamentaux sont demeurés les mêmes; peut-être donc quelques-uns des principes qui forment mon sens moral sont-ils encore excellents; mais en aucun cas je ne dois en tenir compte s'ils me donnent des ordres en contradiction avec les lois actuelles de mon pays.

D'ailleurs, ceux qui ont fait les lois de mon pays étaient des hommes comme moi ; ils avaient une conscience morale comme moi, et ils n'ont pas pu n'en pas tenir compte dans la mesure du possible au moment où ils ont élaboré ces lois. Je dois donc obéir aux lois, malgré les revendications possibles de ma conscience morale, résumé de particularités ancestrales qui, dans l'état social actuel, sont peutêtre des erreurs.

Voilà comment doit raisonner un athée logique; mais il est bien difficile d'être logique, je l'ai montré précédemment à propos de notre notion indestructible de verticale absolue. Nous avons la notion également indestructible de ce qui est bien et de ce qui est mal, de ce qui est juste et de ce qui est injuste, et, toutes les fois que nous sommes* obligés d'agir contre notre sentimoni inné de la justice, nous nous révoltons maigri' nous.

Si l'athée pouvait être logique, il tirerait donc, de son athéisme^ une grande simplification de la

vie ; pour lui bien des difficultés disparaîtraient ; sa conscience ne lui donnerait plus des ordres, mais des indications, dont sa raison tirerait le meilleur parti en les comparant aux indications actuelles de la loi. Malheureusement, on a beau être athée, on n'est pas parfait ; de ce qu'une des erreurs anceslrales, l'idée de Dieu, manque à la structure de l'athée, il ne s'ensuit pas moins qu'il possède dans sa structure d'autres erreurs, également tyranniques malgré l'absence de l'idée de Dieu, dont elles ont peut-être tiré leur caractère autoritaire et despotique.

Si les principes n'émanent pas d'un Dieu infaillible, s'ils proviennent seulement de contingences sociales passées, il n'y a aucune raison pour qu'ils vaillent mieux que les nécessités tirées des contingences sociales actuelles. Pour un athée vraiment logique, je le répète, il n'y a plus de principes ; il n'y a que les lois humaines.

Gela, sans doute est avantageux dans certains cas, mais ces sentiments absolus restent encore bien tyranniques, même quand on sait que leur caractère absolu est trompeur. Si Ton a une bonne nature, tout en étant athée convaincu, la seule règle de conduite qu'on puisse tirer de l'effondrement de ses principes, c'est de ne pas les appliquer dans leur rigueur quand il s agit des autres, et de s'en réserver à soi-même toute la sévérité. Implacable pour lui-même, indulgent

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aux autres, voilà quelle doit être Tattitude de l'athée, que tant de gens ayant peu réfléchi considèrent au contraire comme devant se laisser aller sans frein à tous ses mauvais penchants. Pour qu'un athée fût vraiment à craindre, comme le prétend Voltaire, il faudrait qu'il fût dépourvu, en même temps, de sens moral et d'idée de Dieu; mais s'il a du sens moral, son athéisme n'est nuisible que pour lui-même, puisqu'il le force à ne pas appliquer aux autres, ne s'en reconnaissant pas le droit, les règles sévères qu'il ne peut s'empêcher, s'il veut être en repos, d'appliquer à sa propre personne ; c'est là un luxe dangereux et qui désarme dans la lutte.

Cependant, comme dit Diderot, il y a aussi des avantages à être dupe de ses beaux sentiments : « A tout prendre, dit Crudeli, il vaut mieux pour son bonheur en ce monde être un honnête homme qu'un coquin ». La conscience morale est une chose avec laquelle on ne raisonne pas ; c'est un maître exigeant auquel on doit obéir sous peine l'être mécontent de soi; il y a donc un premier avantage à être honnête homme, c'est qu'on est content de ce qu'on fait. Renan prétend quelque part que Jésus-Christ, qui parlait volontiers par paraboles, désignait sous le nom imagé du « royaume de son père » la satisfaction de la conscience.

Il y a encore un autre avantage, plus palpable,

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celui-là, quoique moins important, c'est qu'on est aimé de ses congénères ; par conséquent, on n'a pas à se défendre contre eux; on est tranquille. Cela vaut mieux que de compter sur la crainte du gendarme. C'est en se faisant aimer, que l'athée honnèle homme, dupe forcée de sa conscience exigeante, tire parti de la conscience morale des autres, et les dupe à son tour. Car il les dupe en se faisant aimer, puisque, même satisfait de luimême dans sa conscience, il ne s'aime pas; il sait trop que le déterminisme exclut le mérite et la responsabilité ; il est comme il est, sans avoir pu être autrement; mais il accorde volontiers du mérite aux autres, puisqu'il sait que les autres se croient responsables. Un athée doit admirer chez son voisin une belle action, qu'il trouverait parfaitement nécessaire, s'il en avait été l'auteur (ou du moins s'il avait participé à sa perpétration, car l'athée sait bien qu'il n'a pas en lui un principe qui agit ; il sait qu'il est un rouage au milieu d'autres rouages).

L'athée ne croit pas à sa personnalité, à son individualité; il se considère comme une succession de mécanismes réunis l'un à l'autre par le lien d'hérédité, et subordonnés aux conditions ambiantes. N'ayant pas de personnalité, il ne s'accordo aucun droit contre les autres qui se croient des individus. Il ne s'accorde aucun droit, mais sa conscience morale lui impose des devoirs, et les

ordres de la conscience ne se discutenl pas avec de la raison.

Ainsi Tathée a une conscience morale qui ne lui sert que contre lui-même, parce qu'il est entouré de gens qui se croient libres et responsables, qui, par conséquent, se reconnaissent des droits. Une société d'athées proprement dits ne verrait jamais naître aucun conflit de préséance ou autre ; elle serait comparable à une société de moines vraiment croyants. L'absence de Tidée de Dieu et son plein développement, produiraient les mêmes conséquences ; les extrêmes se touchent.

Chez l'athée qui, par raison, n'admet plus aucun principe, la survivance sentimentale de la conscience morale prend donc le caractère d'une sensiblerie maladive qui peut le rendre pitoyable aux êtres méchants et aux animaux nuisibles. Les anarchistes, quoi qu'ils disent, ne sont pas athées, sans quoi ils seraient désarmés dans la lutte ; leur amour des déshérités n'entraînerait pas la haine du propriétaire égoïste ; s'ils étaient athées, comment feraient-ils pour attribuer une valeur absolue au principe de Justice au nom duquel ils agissent? S'il n'y a pas de Dieu, la justice n'est qu'un résidu ancestral comme la bonté et la logique. I En résumé, l'athée proprement dit, l'athée raisonneur qui va jusqu'au bout des conséquences de son athéisme est un être désarmé dans la lutte universelle ; il ne saurait être ni juge ni conduc-

teur d'hommes ; il a déjà assez de mal à se conduire lui-même, ne croyant pas à sa personnalité, n'ayant pas le sentiment de ses droits. J'ai entendu exposer par un professeur de 'philosophie un subtil raisonnement, très connu probablement dans le monde des philosophes : Qui a des devoirs a par là-même des droits, savoir au moins, le droit de faire ce qu'il faut pour accomplir ses devoirs. L'athée vrai reconnaît les droits des autres et ne ^'accorde aucun droit, quoi qu'ayant le sentiment du devoir ; c'est un être mal équilibré et qui n'est nuisible qu'à lui-même.

Bien entendu, je n'ai pas la^prétention de dire qu'il suffît d'être athée pour être honnête homme ; je parle de l'athée philosophe et qui raisonne ; je suppose d'ailleurs qu'il a une conscience niorale ce qui n'est pas fatal, mais s'il lui manque déjà l'idée de Dieu, qui est un des caractères héréditaires de l'espèce humaine, ce serait en faire un cas par trop tératologique que de le supposer en outre dépourvu de cet autre caractère spécifique qu'est la conscience morale. Que serait l'homme muni de cette double monstruosité ? Il est difficile de le deviner ; serait-il seulement viable ? Peut-être faut-il ranger dans cette catégorie les grands criminels qui ont étonné l'humanité*.

1. Il faudrait cependant pour cela que la monstruosité s'accrût encore de l'absence de logique ou de raisonnement; l'athée qui raisonne ne peut être ni orgueilleux, ni despote, ni cruel.

L'absence de l'idée de Dieu qui fait Tathée vrai, doit être comparée à Tabsence de conscience morale qui ferait le fanatique vrai ; ni l'un ni l'autre de ces deux types extrêmes ne saurait constituer de sociétés; l'athée est désarmé, nous Pavons vu, par l'existence d'une conscience morale qui ne trouve pas de contre-poids dans la croyance à la personnalité et au mérite ; le fanatique vrai ira peupler de son égoïsme inutile les thébaïdes solitaires.

Le type vraiment sociable est le type moyen, celui qui n'est ni athée ni fanatique, ou du moins celui qui, étant athée coname on l'est couramment de nos jours, ne va pas jusqu'au bout des conclusions de son athéisme, et conserve l'idée des principes absolus de justice, de personnalité, de responsabilité et de mérite, ou encore celui qui, étant croyant comme on Test couramment de nos jours, ne va pas non plus jusqu'au bout des conclusions de sa foi, et ne se dit pas qu'il faut mépriser les affaires des hommes pour faire celles de Dieu.

Je dois m'occuper ici d'athéisme et non de fanatisme; je ne connais d'ailleurs pas de fanatique vrai, et je pourrais me tromper dans mes conclusions. Je maintiens seulement qu'une société d'athées logiques est impossible parce que la notion do responsabilité absolue est une erreur sociale nécessaire. En revanche, une société d^athées doués de conscience morale me paraît absolument

possible, s'ils ne raisonnent pas et s'ils acceptent sans discussion les données de leur conscience. C'est ce qui se produit dans notre société laïque actuelle qui n'est sûrement pas plus mauvaise qu'une autre ; il est vrai que les laïques d'aujourd'hui ne sont pas des athées pour la plupart, mais seulement des indifférents en matière de religion.

Cette indifférence en matière de religion pourrat-elle se conserver pendant de nombreuses générations sans nuire à la conscience morale héréditaire? Il faudrait, pour répondre à cette question, savoir exacteipent quel a été le rôle de Tidée de Dieu dans la genèse. de notre conscience morale. Étant donné ce qu'est l'homme aujourd'hui, il me semble que l'obéissance aux lois doit suffire à entretenir la conscience transmissible du bien et du mal, d'autant plus que, pour vivre sans crainte, l'homme a le plus grand avantage à se faire aimer de ses congénères, et qu'il vaut mieux, comme dit Diderot, pour son bonheur en ce monde, être un honnête homme qu'un coquin.

Je ne me suis placé, dans toutes ces considérations, qu'au seul point de vue de l'utilité sociale, de la valeur sociale des athées. Mon athéisme fondamental m'empêche de me placer à tout autre point de vue, puisque je ne reconnais pas de principe absolu. « Les droits de l'homme » sont, dans celte manière de raisonner, la conséquence de la capacité de nuire qu'a chacun; pour se mettre en

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société, il faut accorder à chacun des associés des avantages qui neutralisent sa capacité de nuire; cette capacité de nuire augmente avec les découvertes modernes; la bombe à rapproché le roi du voyou, depuis que le voyou peut aisément tuer le roi ; les gens qui croient à la justice doivent s'en féliciter.

Une autre manière d'obtenir Tégalité rêvée par les utopistes, c'est d'exploiter le sens moral de ses congénères et de s'en faire aimer; le premier moyen est plus facile ; on ne peut employer les deux à la fois; l'homme n'aime pas celui qu'il craint. Notre ennemi c'est notre maître I

« Les hommes ne raisonnent et ne se conduisent presque jamais suivant leurs principes. »

(Voltaire.)

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