PAS DE BUT, PAS DE DÉSIRS, PAS D'INTÉRÊT
J*ai exprimé au chapitre précédent, Topinion que des athées vrais ne pouvaient pas vivre en société ; non pas pour les raisons que donne Voltaire, mais pour des raisons opposées, parce que Tabsence de principes absolus les désarme dans la lutte pour Texistence ; une société est basée à la fois sur Tentente et sur la lutte.
Je voudrais dire maintenant quelques mots des conditions de vie de Tathée considéré seul, sans me préoccuper de ses rapports sociaux ; je parlerai naturellement toujours de T^-thée vrai, monstre rare, et non de cette humanité médiocre* qui
1 Médiocre veut dire « moyenne » et n*est pas pris en mauaise part, au. contraire.
court les rues, et qui n'est ni complètement athée ni complètement fanatique.
L'idée de justice absolue manque à Tathée, non pas que Tidée de justice vienne directement de l'idée de Dieu ; tous les dieux qu'on a vénérés depuis que le monde est habité sont souverainement injustes; tous ont des préférences et des passions, comme les hommes; mais la croyance en un juge est nécessaire à l'idée humaine de justice; l'athée ne peut croire qu'à des résidus héréditaires d'erreurs ancestrales.
Sans posséder Tidée de justice, l'idée de mérite, l'idée de responsabilité, qui sont les principaux mobiles des actions humaines, comment un homme peut-il vivre?
Je crois qu'il ne peut pas vivre!
Il y a des erreurs fondamentales dans la nature de l'homme actuel, et ces erreurs sont aussi indispensables à sa vie que son nez, sa bouche ou son cœur. Heureusement pour l'athée,'? les ordres de la conscience morale ne se discutent pas; l'athée le plus raisonneur ne raisonne pas tous les actes de sa vie; il mourrait. Il agit instinctivement suivant sa nature ; il obéit à sa conscience sans se demander si sa conscience est d'accor(i avec la logique.
Cependant, petit à petit, à force de raisonner cl de discuter tous les problèmes philosophiques, il acquiert quelques certitudes paralysantes, qui
prennent place dans son mécanisme à côté de sa conscience morale, et qui la neutralisent plus ou moins; cela détend les ressorts de la vie. Un athée qui a beaucoup raisonné ne saurait être ambitieux, et l'ambition est un puissant mobile. S'il allait vraiment jusqu'au bout des conséquences de son athéisme, il n'aurait plus aucun désir, aucun but, il ne ferait plus aucun effort! A quoi bon? Heureusement, je le répète, il n'y a pas d'athée j)arfait, et certains sentiment^ violents font partie de notre organisme indépendamment do tous les raisonnements. J'ai beau savoir quelle est l'origine ancestrale de Tamour, cela ne m'empôche pas d'être amoureux, et ma logique n'y peut rien. Et si j'ai mal aux dents, la philosophie ne me servira pas de grand'chose. L'idée de Dieu me serait-elle plus secourable? Dirais-je avec une secrète volupté, comme la nonnain du bon conteur : « Seigneur! je vous l'offre 1 » Un fanatique doit se réjouir de ses souffrances corporelles; de là est né l'ascétisme; un athée, au contraire, n'a aucune joie à souffrir et doit l'éviter le plus soigneusement qu'il peut. Une souffrance intolérable conduirait fatalement l'athée au suicide; un athée ne doit vivre que s'il est heureux; j'examinerai tout à l'heure l'attitude logique de l'athée vis-à-vis de la mort; mais je dois affirmer ici, en toute sincérité, que je ne vois aucun raûonnemenf capable d'arrêter Vaihée parlait que le suicide lente. Seulement, il
n'y a pas d'athée parfait; la conscience morale impose au plus libéré des athées des devoirs qu'il ne sait pas éviter; l'athée qui est fils, frère, mari, est retenu, à défaut de raisonnement valable, par le souci du chagrin qu'il causerait, et du besoin qu'ont de lui des êtres chers. Un athée qui serait capable de renoncer à ses devoirs envers le monde, comme le font les moines, se suiciderait fatalement au moindre accroc.
Et personne ne s'en plaindrait.
L'athée logique ne peut prendre aucun intérêt à la vie; c'est là la vraie sagesse, mais c'est, à mon avis, trop de sagesse; c'est l'indifférence du fakir. Je suis fort aise, pour ma part, d'avoir, à côté de mon athéisme logique, une conscience morale résultant d'une quantité d'erreurs ancestraies, et qui me dicte ma conduite dans des cas où ma raison me laisserait noyer.
Quoi qu'il en . soit de l'existence de cette conscience morale qui corrige l'effet de la raison, la vie de l'athée logique a certainement moins de piment que celle de l'homme dont la conduite est sans cesse dirigée par des principes absolus ; Talhôe ne saurait ni haïr ni se venger, ce qui est, dit-on, le plaisir des dieux (et même du Dieu des Chrétiens, si Ton en croyait le père Ollivier!). L'athée peut avoir une vie incomplète; il ne saurait être méchant.