Revue blanche. !•* juin
OPINIONS ABSOLUES SUR l'eNSEIGNEMBNT 123
père qui m'a appris à penser. Il était médecin et voltairien ;
2'» Tous les caractères des êtres vivants sont le résultat de Thérédité et de Téducation ; je crois avoir remarqué autour de moi que, suivant les natures, l'éducation a une importance plus ou moins considérable. Il y a des individus moins souples que d'autres ; j'étais, je pense, parmi les plus éducables. Ce qui me paraît avoir été essentiel dans mon éducation, ce ne sont pas les choses qu'on m'a enseignées (j'ai appris Thistoire sainte), mais la discipline intellectuelle à laquelle on m'a soumis. Je suis en particulier très reconnaissant à Tun de mes professeurs de mathématiques qui avait, au plus haut point, Tesprit scientifique et qui savait le communiquer à ses élèves. Il m'a appris à ne jamais employer, dans les raisonnements, un seul mot dont j'ignorasse le ^ens précis et je crois que cette discipline a dominé toute ma vie cérébrale. J'ai eu aussi le grand bonheur de ne pas suivre de classe de philosophie ; j'y aurais appris, probablement, exactement le contraire de ce que m'a enseigné mon professeur de mathématiques ;
3° Quant à la liberté de l'enseignement, le seul point qui me paraisse indispensable, c'est que l'on doit interdire d'enseigner aux enfants des choses reconnues fausses. Je sais bien que si, d'autre part, on développe chez eux l'esprit de précision.
ils s'apercevront par eux-mêmes, quand ils seront grands, qu'on les a trompés quand ils étaient petits. Mais il serait plus simple de leur éviter dès le début cette rectification ultérieure ; d'autant plus qu'à force de leur faire prendre, de bonne heure, des vessies pour des lanternes, on peut arriver à détruire définitivement chez eux toute trace de sens critique. Cela doit arriver surtout, semble-t-il, si, dès leur plus tendre enfance, on leur apprend que les vérités les plus importantes s'expriment par des phrases dépourvues de signification palpable, si on les dresse à considérer comme essentielles les formules qu ils ne comprennent pas. On en fait des perroauets prétentieux.
Il est néanmoins indispensable que Ton fournisse aux enfants, puisqu'ils ont besoin de comprendre les choses extérieures, une explication provisoire en rapport avec le développement de leur jeune intelligence. Mais il ne faut pas imiter les parents qui. pour se débarrasser des « pourquoi » souvent très gênants de leurs gamins, leur farcissent la cervelle d'absurdités. C'est là, d'ailleurs, la chose la plus difficile à réaliser. Je ne connais pas de manuels d'enseignement primaire qui soient suffisants. Il faudrait en faire de bons et les imposer;
4* Ceux qui réclament la liberté de l'enseignement peuvent se placer à deux points de vue. Ou bienils demandent qu'on donne àeboisir aux enfants
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entre les divers systèmes admis par les adultes ; mais il n'y a là qu'une liberté illusoire, car il sera toujours possible au maître de rendre sympathique à Tenfant la théorie qui lui est chère à lui-même, et, d'autre part, les explications les plus simplistes, celles qui exigent le moindre effort (un effort de mémoire et non d'intelligence), les explications qui dissimulent leur nullité sous un attirail de mots pompeux, seront les plus facilement adoptées. Ou bien ils demandent qu'on autorise les parents, s'ils ont l'esprit faussé et se plaisent dans leur ignorance, à fausser l'esprit de leurs enfants et à les condamner aux ténèbres perpétuelles. Mais les enfants ne sont pas la propriété des parents ; ce ne sont pas des jouets dont on ait le droit de s'amuser ; ils sont destinés à devenir des hommes plus tard, et TÉtat a le devoir de veiller à ce qu'ils deviennent, au besoin malgré leurs parents, des hommes à l'esprit droit.
On discute sur beaucoup de points, mais l'humanité n'a pas travaillé en vain ; il y a des vérités acquises; il y a des choses dont l'erreur est recont^ie. Il faut interdire l'enseignement de l'erreur, et rendre obligatoire celui de la vérité.
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§ 28. - L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES NATURELLES COMME INSTRUMENT D'ÉDUCATION PHILOSOPHIQUE <
Si ron admet, avec Auguste Comte, que « savoir c'est prévoir », la science de la vie est bien limitée ; il y a fort peu de cas où Ton connaisse suffisamment les éléments d'un fait biologique pour pouvoir le reproduire identique à lui-même ; avant Pasteur, il n*y en avait pas un seul. Si j'inocule à un mouton les deux vaccins charbonneux, je prévois avec certitude que le mouton, guéri de la seconde inoculation, sera réfractaire au charbon ; et précisément les faits d'immunité, qui sont à peu près les seuls dans lesquels on puisse, chez un être qui reste vivant^ prévoir une partie de l'avenir, ne sont pas enseignés dans les lycées. Je reviendrai tout à l'heure sur cette question de l'opportunité de l'enseignement précoce de certains faits de Pathologie ; je voulais seulement faire remarquer, pour l'instant, que, les Sciences naturelles n'étant pas des sciences faites, il n'y a pas^ du moins au point de vue philosophique^ d'enseignement secondaire des Sciences naturelles.
S'il se trouve ici de nos collègues des lycées, je suis certain qu'aucun d'eux ne me contredira ; chacun d'eux fait de l'enseignement supérieur,
1. fiOnférence faite au Musée pédagogique, le 26 janvier 1905, et reproduite dans la Revue générale des sdenveSy le 30 mars 1905.