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OPINIONS ABSOLUES SUR L'ENSEIGNEMENT

de renseignement personnel; chacun d'eux a tiré, tant de robservation directe de la Nature que des leçons souvent contradictoires de maîtres différents, certaines conclusions qu'il juge bonnes el qui sont différentes de celles auxquelles s'est arrêté son voisin. Il n'y a pas d'enseignement officiel des choses de la vie.

Avant donc de se livrer, au sujet des Sciences naturelles, à des discussions d'ordre pédagogique, il convient de se demander s'il n'est pas possible de tirer, de l'ensemble des faits les mieux connus à notre époque, une orientation philosophique définitive, qui constituerait réellement un noyau d'enseignement secondaire. Avant de faire de la méthode pédagogique, il faut faire de la méthode scientifique^ et je transformerais volontiers le titre de cette conférence : « V Enseignement des Sciences naturelles comme instrument de culture philosophique » en celui-ci, qui me parait équivalent : « la méthode scientifique en Sciences naturelles » , Étudier scientifiquement la vie, c'est faire de la philosophie ; c'est faire la seule philosophie qui mérite ce nom ; et si l'on commence par apprendre une philosophie toute faite*, pour s'occuper ensuite de Sciences naturelles, si l'on commence par définir, sur la foi d'auteurs préférés, tout ce qui est relatif à la vie, pour étudier ensuite la vie, on met la

1. Et, malheurensement, cette philosophie toute faite, on la trouve dans le langage courant.

charrue avant les bœufs, pratique condamnée par la sagesse des nations.

lïautre part, si Ton renonce à toute idée préconçue, il faut se résigner à enseigner des faits d'observation ou d'expérience, faits entre lesquels le lien n'est pas toujours apparent, et dont l'étude fatigue vite la mémoire la mieux organisée. Je crois cependant que, déjà aujourd'hui, sans faire aucune hypothèse, on peut coordonner les matières de l'enseignement par des formules générales très commodes et ayant une haute portée philosophique. Le transformisme, en particulier, ne me semble pas avoir pris, dans l'enseignement des Sciences naturelles, la place qu'il mérite. // a renouvelé V esprit humain^ il a modifié du tout au tout la forme même des questions que ton se posait autrefois au sujet des manifestations de la vie ; il doit se trouver partout, à chaque pas.

Je vais essayer de montrer ici quelles sont, à mon avis, les grandes lignes de ce qu'on peut appeler actuellement le noyau scientifique de l'Histoire naturelle.

Tout d'abord, je crois qu'il est nécessaire de mettre les jeunes gens en garde contre les raisonnements statiques] il n'y a pas de statique en Bio-

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logie ; seulement, les êtres évoluent tous avec une rapidité du môme ordre, et, par conséquent, quand Tun deux en observe un autre, il le voit immobile, inerte. Si je considère un plant de seigle en fleurs, je sais très bien qu'il provient d'une graine, qu'il donnera des graines et qu'il mourra, qu'il change perpétuellement, mais cela n'empêche pas que je l'observe comme quelque chose de mort. Il se courbe au gré du vent, puis se redresse comme un ressort d'acier flçxible, et ce qui me frappe pendant que je l'observe, ce sont ces mouvements qui mettent en jeu la propriété non vitale de l'élasticité. C'est dans cette lenteur des phénomènes vitaux que réside la plus grande difficulté d'enseignement. On pourrait peut-être y remédier par le procédé du cinématographe.

Je suppose que Ton ait cinématographié d'heure en heure, depuis sa germination jusqu'à sa mort, un plant de froment, par exemple ; il sera facile, ensuite, de faire dérouler sous les yeux des élèves, en une minute, toute l'évolution individuelle de ce plant de froment; et je crois que, si on réalisait cette opération dans les établissements secondaires, l'esprit des élèves serait frappé une fois pour toutes ; ils n'oublieraient plus jamais que le repos , d'une plante n'est qu'apparent, et ils ne se deman- ' doraient plus s'il existe dans un être vivant inerte un principe créateur de mouvement.

Le spectacle serait encore plus frappant si Ton

pouvait faire dérouler en quelques minutes sous les yeux des élèves l'évolution complète d'un de nos grands arbres à feuilles caduques, avec la succession des bourgeonnements printaniers et des dépouillements automnaux ; on verrait pousser les rameaux à Faisselle des feuilles tombées, etc. On verrait croître un arbre, ce qui n'est pas ordinairement donné à Thomme. Et cependant, quoique n'ayant jamais vu grandir une plante, nous savons que les plantes grandissent, parce que nous avons le souvenir de leurs formeg successives ; de même, en remplaçant les minutes par des siècles, nous savons que les espèces varient sans avoir jamais vu varier une espèce, à cause des documents que nous fournit la Paléontologie ; je reviendrai tout à l'heure sur cette question du temps dans l'évolution individuelle ou spécifique.

Une autre conséquence philosophique de cette observation au cinématographe* serait d'écarter des raisonnements l'erreur individualiste. Nous savons bien que les individus changent; nous répétons avec Pascal : « Le temps guérit les douleurs et les querelles parce qu'on change, on n'est plus la même personne ». Mais, quoique nous le sachions, nous n'y pensons guère, parce que ces

1. Déjà, en 1897, j'avais proposé cette méthode de démonstration par le cinématographe (cf. Le déterminisme biologique); j'apprends que M. Pizon Ta réalisée récemment au lycée Janson de Sailly.

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changements sont lents. Quand nous retrouvons vieillard un être que nous avons connu enfant, nous constatons surtout les variations dont il a été Tobjet; au contraire, si nous vivons quarante ans avec un ami, sans le quitter jamais, nous ne le voyons pas changer ; nous lui conservons le même nom, et il nous paraît être le même mécanisme, ce qui nous pousse naturellement à croire qu'il est doué de liberté absolue, puisque, étant identique à lui-même, il agit différemment dans des circonstances identiques.

Indépendamment même de son importance philosophique. Terreur individualiste a eu des conséquences pratiques regrettables. Elle a, par exemple, empêché de prévoir l'immunité qui suit certaines maladies infectieuses; elle a fait considérer comme fantastique le résultat des découvertes de Jenner et de Pasteur. Un malade guérit ; on dit qu'il redevient bien portant, et Ton entend par là qu'il redevient lé mécanisme qu'il était avant d'avoir été malade. Cela n'est pas vrai; il est devenu un autre mécanisme, qui ressemble à l'ancien par certains côtés, mais qui en diffère par certains autres ; il s'est adapté, habitué à la maladie dont il vient de triompher.

Voici un mouton atteint du charbon; deux ennemis sont en présence, le mouton et les bactéridies qui sont à son intérieur , dans ce cas spécial, la lutte doit se. terminer par la disparition totale de

Fun des deux partis. Si c'est le mouton qui l'emporte, il sort aguerri de la bataille ; il est réfractaire à une nouvelle infection ; si le mouton meurt, les bactéridies victorieuses sont préparées à une nouvelle Victoire ; on dit que leur virulence pour les moutons est augmentée.

Voilà deis faits de Pathologie qui sont à la fois très remarquables au point dé vue pratique et très instructifs au point de vue philosophique ; de plus, il est très facile de les raconter dans le langage courant. Pourquoi donc ne pas les introduire dans renseignement secondaire, puisque Ton apprend aux jeunes gens des faits de Physiologie qui sont à la fois plus compliqués, moins féconds, et souvent moins certains ?

L'étude de ces phénomènes donnerait, en outre, un moyen très simple d'initier les élèves au langage si précieux de Darwin et de Lamarck. J'inocule à un mouton un mélange de bactéridies différentes ; les unes sont virulentes pour le mouton, les autres non. Par définition même de la virulence, les premières prospéreront, les autres disparaîtront ; il y aura triy sélection, comme dit Darwin ; étant donné un certain nombre d'individus différents que l'on place dans des conditions particulières, on constate après coup que quelques-uns se conservent et que les autres disparaissent ; il y a eu destruction de ceux qui ont disparu et conservation de ceux qui se sont conservés ; voilà la vérité de

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La Palisse, à laquelle se réduit la sélection naturelle^ dans laquelle tant de gens ont voulu, après Flourens, voir une providence déguisée.

Spencer a employé une expression analogue ; il

y a, dit-il, persistance du plus apte^ c'est-à-dire

. conservation de celui qui se conserve aux dépens

de ceux qui disparaissent ; mais Ton ne connaît le

plus apte qu'après coup.

J'ai longuement développé ailleurs* des exemples tirés de la Pathologie, et particulièrement commodes pour montrer la fécondité extrême d'un langage qui, ne faisant aucune hypothèse, se réduit à une constatation de résultats. Ce langage ne permet naturellement de rien prévoir, mais il donne l'illusion de la prévision quand on l'applique à la narration actuelle de faits historiques passés, à l'histoire de l'origine des espèces aujourd'hui vivantes.

Le même mouton nous apprendra le langage de Lamarck ; je lai, en effet, déjà employé tout à l'heure, quand j'ai dit que le mouton guéri s'est habitué à la maladie dont il a triomphé ; que, dans le cas de la mort de l'animal; ce sont, au contraire, les bactéridies qui se sont habituées à tuer des moutons. Mais, me direz-vous, il était inutile de faire intervenir Lamarck pour construire des phrases qui sont, tout simplement, du langage

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