‹ L'athéismeChapitre 35 sur 87 · Voy. Traité de biologie (F. Alcan), S · texte numérisé non relu

Voy. Traité de biologie (F. Alcan), S

courant. C'est, en effet, à une constatation banale que Lamarck s'est adressé ; il a emprunté à la sagesse des nations cet aphorisme : « les habitudes forment une seconde nature », et, s'il en a tiré un si grand profit dans Texplication de la formation des espèces, c'est que cet aphorisme résume précisément l'observation la plus générale qui puisse se faire sur les êtres vivants.

Étant donnée la variabilité incessante des condi-t tions réalisées autour d'un être vivant quelconque, variabilité qui provient de ce que le jour succède à la nuit, le chaud au froid, etc., on peut dire sans exagération que vivre, c'est s'habituer sans cesse à quelque chose de nouveau. Quand les conditions sont par trop nouvelles, il arrive souvent que l'individu meurt ; alors, il n'intéresse plus le biologiste; s'il ne meurt pas, c'est qu'il s'habitue; il n'y a pas d'autre alternative. Tout individu qui vit aujourd'hui n'a cessé de s'habituer depuis le jour de sa naissance ; s'il a été atteint d'une^ maladie et s'il s'en est guéri, il s'est habitué à cette maladie, etc.

Or, qu'est-ce que s'habituer? C'est sûrement changer. Un individu habitué à un facteur d'action est différent de ce qu'il était avant de s'y être habitué. Et, par conséquent, ici encore, le langage individualiste se trouve pris en défaut. Ce langage ne tient compte que des similitudes (elles sont, en effet, plus apparentes) ; il néglige les différences

r-'^flpi^p^^

OPINIONS ABSOLUES SUR l'eNSBIGNEMBNT 135

résultant des habitudes ; il n'est pas précis ; il n'est pas exact. Je conserve le même nom à un homme avant et après une maladie ; il ressemble beaucoup, cela est certain, à ce qu'il était d'abord ; mais il en diffère aussi, cela est non moins certain ; si donc j'en parle comme d'un mécanisme qui n'a pas changé, mon langage manque de précision. Dans le langage courant, dire qu'un être s*est habitué^ cela veut dire que, tout en restant semblable à luimême, il est devenu différent. Il y a là une contradiction qu'il faut mettre en évidence avec le plus grand soin, au lieu de la cacher comme on le fait quelquefois. Je crois même que la principale question de méthode dans l'enseignement de la Biologie peut se formuler comme il suit: Dans chaque casj il faut insister successivement sur les similitudes et les différences. Malgré la banalité apparente de cette règle, il est facile de voir qu'elle est extrêmement importante; quelques exemples vont nous le prouver.

Quand on observe des êtres quelconques, on est plus immédiatement frappé de leurs différences que de leurs analogies ; un chien, un crapaud, un ver de terre et un poirier ne se ressemblent guère, et pourtant nous disons qu'ils sont tous vivants; la recherche du caractère commun à tant d'objets

136 l'atbéishb

dissemblables est le point le plus important de la biologie générale; c'est le problème de la définition de la vie.

Voici, au contraire, des êtres qui se ressemblent énormément, des moineaux si vous voulez; ils se ressemblent tellement qu'au premier abord on les croit identiques. Ils ne le sont pas, en réalité. Si Ton recueille cent mille feuilles de chêne dans une forêt, il n'arrive jamais que deux d'entre elles soient rigoureusement égales. Et, cependant, nous voyons bien que nous devons leur appliquer la même dénomination de feuilles de chêne. C'est la question si délicate de la définition de l'espèce.

Un même homme, à deux moments distincts de sa vie, se ressemble à lui-même, cela est certain: mais nous avons vu tout à l'heure le danger qui résulte d'une croyance hâtive à une invariabilité qui n'est qu'apparente; le problème de l'évolution individuelle consiste dans l'étude de différences acquises, mais qui respectent certaines similitudes....

Dans la fabrication même de l'être vivant, que d'éléments en apparence dissemblables I des nerfs, des os, du sang, des muscles ! Et. cependant, il y a quelque chose de commun à tous ces éléments; ils portent Testampille de l'individu auquel ils appartiennent. De même, un jeu de cartes est formé de cartes toutes différentes si on les regarde du côté significatif, toutes semblables si on les regarde du

OPINIONS ABSOLUES SUB l'eNSEIGNEMENT 1S7

côté du dos. Similitudes et différences, tout est la; quelquefois c'est la similitude qui est plus frappante, quelquefois c'est la différence; il faut étudier les deux.

^ Si cette nécessité est capitale quelque part, c'est surtout dans la question de la multiplication des êtres; c'est dans la reproduction des individus que, suivant le point de vue auquel on se place, on est frappé successivement par les similitudes et les différences. Tout animal ressemble à ses parents, cela est évident; mais il est non moins évident que tout animal diff'ère de ses parents. Et. par conséquent, si Ton donnait aux affirmations biologiques la même précision qu'à celle des sciences dites exactes, il y aurait contradiction entre la notion d'hérédité et la notion de variation. Malheureusement, on se contente ordinairement, en Histoire naturelle, d'une approximation très vague; je n'en veux pour exemple que la définition de Vespère dans des traités dont les auteurs sont cependant transformistes convaincus. On y apprend aux élèves que l'espèce est héréditaire, que les enfants sont de la même espèce que les parents, d'où la conséquence évidente que l'espèce ne varie pas. On leur enseigne ensuite la théorie transformiste, qui veut que les espèces actuelles descendent i'espèces antérieures et différentes, alors que, par suite de la première affirmation, le fils est de l'espèce de son père, qui est de l'espèce de son

grand-père, et ainsi de suite, jusqu'à Tancêtre le plus éloigné. La contradiction est flagrante, et il ne faut pas s'étonner ensuite que beaucoup de gens aient de la difficulté à croire à la transformation des espèces. Cela est, d'ailleurs infiniment regrettable, car la théorie transformiste devrait aujourd'hui régner sans conteste sur toute la science. Son adoption par tous les savants dignes de ce nom est le plus grand événement de cet admirable dix-neuvième siècle, pourtant si fertile en merveilles. Je reviendrai tout à l'heure sur cette question de l'importance philosophique du transformisme: je veux montrer d'abord qu'on peut l'enseigner sans difficulté en montrant (lue l'hérédité est une loi approchée.

Nous connaissons bien des lois approchées, en physique par exemple; nous en connaissons assez pour comprendre la signification exacte de cette expression qui paraît si peu précise, le mot loi et le mot approché semblant contradictoires. Voici d'abord un cas dans lequel une loi approchée peut être le résultat de la superposition d'une loi exacte

une autre loi exactement exacte. Je considère un corps qui tombe : la mécanique élémentaire m'a appris la formule algébrique de la chute des corps

OPINIONS ABSOLUES SUR l'bNSBIGNBMBNT 139

dans le vide; or, si je veux me servir de cette formule pour mesurer la profondeur d'un pulls, je trouve un résultat qui n'est pas juste; heureu>e^ ment, la physique m'apprend, d'autre part, la résistance de Tair au mouvement des projectiles, et nie permet de calculer le ralentissement qui en résulL; dans des conditions données. Je corrige donc ma première formule par une seconde, et j'obtiens ainsi une représentation bea>ucoup plus satisf.itsante de la chute d'une pierre dans un puits. Puur arriver à ce résultat, j'ai artificiellement décomfu^is*^. un phénomène parfaitement unique^ la chute delà pierre dans le puits, en deux phénomènes ima^^inaires qu'il m'est plus facile d'étudier séparémeul ; j'ai employé un procédé que son résultat démontre légitime, et je suis, par conséquent, fondé à essavL-r d'appliquer le même procédé d'analyse dans d'au ti<â cas.

Si j'eçsaie d'employer la même règle pour la loi de Mariotte, je m'aperçois rapidement que, daris l'état actuel de la science, je ne connais pas la ou les formules accessoires qu'il faut lui ajouter dans chaque cas pour la rendre correcte; je suis obligé de m'en tenir à des formules empiriqu(\s qui, utiles dans la pratique, ne satisfont [^us l'esprit; mais je puis néanmoins, malgré mon ignorance actuelle, essayer d'appliquer à la \u\ de Marîotte le langage auquel je suis arrivé punr la chute des corps dans l'air; je puis dire d'uiMi

manière générale, quand il s'agit d'une loi approchée : des expériences répétées au sujet de tel phénomène naturel m'ont prouvé qu'il suit à peu près la loi énoncée dans telle formule ; même si je ne connais pas, à Tétat isolé, un phénomène qui suive exactement cette loi, je puis énoncer sans danger la loi approchée que j'ai découverte en supposant que le phénomène naturel correspondant est la superposition de deux ou plusieurs phénomènes différents, dont l'un serait représenté rigoureusement par la loi découverte et dont le ou les autres ne me sont pas analytiquement connus. Ce langage ne fait courir aucun risque ; il permet un langage à la fois rigoureux et clair! j'ai proposé de rappliquer en biologie au cas de la loi approchée qu*est rhérédité.

Prenons l'hérédité dans son cas le plus simple, dans le cas où, sans aucune complication de forme, elle se réduit à une fabrication de substances chimiques identiques (?) à la substance vivante active que Ton étudie; dans ce cas, on remplace ordinairement le mot hérédité par le mot assimilation qui veut dire : fabrication de. substance semblable. C'est là la propriété vitale par excellence, c'est la seule qui permette de caractériser la vie; mais il faut immédiatement remarquer que, dans la Nature^ la loi d'assimilation n'est qu'approchée, sans quoi la variation serait impossible. Et nous arrivons tniîisi à définir la vie par une manifestation qui,

OPINIONS ABSOLUES SUR l'eNSBIGNEMENT 141

ordinairement, n'est pas plus, rigoureuse que la loi de Mariotte pour le gaz. Celte manifestation de Vactivité des substances vivantes est cependant de première importance, puisqu'elle permet seule de définir la vie ; il faut donc l'introduire dans le langage, parle procédé ordinaire des lois approchées. I La chose est d'autant plus facile que, pour certaines espèces au moins. Pasteur et ses élèves nous ont appris à séparer artificiellement l'assimilation au sens rigoureux, et la variation qui s'y superpose dans la plupart des exemples naturels. Nous savons cultiver des bactéridies charbonneuses sans variation sensible ; d'autre part, nous savons transformer, sans assimilation concomitante ^ au moyen d'une immersion dans l'eau pure additionnée d'antiseptiques, les bactéridies ou même leurs spores en des variétés de virulence différente. Ceci nous permet, lorsque, dans un bouillon, se produit une multiplication accompagnée de variation, de décomposer lé phénomène en deux parties distinctes, comme nous l'avons fait pour la chute d'un corps dans un puits. J'ai proposé de généraliser ce langage et de l'appliquer même aux cas où nous ne savons jamais, expérimentalement, séparer l'assimilation de la variation; pour ne faire aucune hypothèse, j'ai appelé* condition n* 1 Tensemble des circonstances dans lesquelles une

1. Voy. Théorie nouvelle de la vie et Traité de biologie {op, ûi.J.

142 l'athéisub

substance d'espèce donnée assimilerait rigoureusement, réunissant sous le nom de condition n° 2 L'ensemble des circonstances extrêmement diverses qui font varier cette même substance. De sorte que rhistoire tout entière d'un élément qui ne cesse pas de vivre se réduit à une succession ou une superposition de conditions n* 1 et de conditions n^2. Ce n'est là qu'une manière de s'exprimer, mais c'est une manière de s'exprimer qui permet de raisonner avec la rigueur des sciences exactes; grâce à elle, il est facile de parler à la fois d'hérédité et de transformisme, sans se heurter à des contradictions flagrantes.

On dit souvent qu'il est difficile, sinon impossible, d'enseigner le transformisme dans les cours élémentaires, peut-être à cause de cette contradiction qui se manifeste, lorsqu'on n'y regarde pas d'assez près, entre l'hérédité spécifique et la variation des espèces. Mais je vous ferai remarquer que l'on enseigne déjà, en dehors de l'Histoire naturelle, des choses qui impliquent des contradictions apparentes de même ordre.

En géographie, par exemple, on apprend aux élèves que la terre est ronde comme une boule et on leur parle ensuite de montagnes et de vallées. On emploie précisément, pour mettre en relief

Page 1