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Les Lois naturelles, Paris, Alcan

impersonnelle et peut être réalisée de la même manière par n'importe quel expérimentateur exercé; elle est bonne du moment qu'elle conduit à un nombre qu'il suffit de lire, soit dans le plateau d'une balance, soit sur l'échelle d'un thermomètre, d'un dynamomètre, d'un ampèremètre, d'un hydrotimètre, etc. La première phase d'une science expérimentale est la découverte d'un moyen de mesure approprié à certains phénomènes ; il y a science, du moment qu'il y a évaluation impersonnelle d'un fait. Ensuite on s'efforce d'établir des relations mathématiques entre des mesures faites, dans des champs différents, par des moyens tout à fait différents; , ridéal du mathématicien est de tout ramener à des formules qui puissent s'exprimer au moyen de longueurs, de masses et de temps, au système C. G. S., qui connaît seulement pour unités le centimètre, le gramme et la seconde ; ce résultat a été obtenu dans un nombre de cas assez grand pour qu'on puisse avoir beaucoup de confiance dans l'avenir de la mécanique universelle; mais, je le répète, le monisme peut être formulé sans qu'on ait à se préoccuper de la possibilité d'uûe mécanique universelle. On peut conserver le langage qualitatif de la chimie et être moniste. Je ne sais pas si le chlore, le soufre, l'arsenic et le fer sont des états différents de quelque chose d'unique,' mais la chimie actuelle, si elle ne sait pas rame-

ner à Tunité de composition ces quatre corps différents, nous permet de les reconnaître partout et toujours; quand nous disons : « quatre grammes de chlore, deux grammes de fer ou quatre centigrammes d'arsenic », cela a une signification pré* cise et impersonnelle. Il en est de même pour toutes les combinaisons de corps simples dont les chimistes ont achevé Tétude; une réaction chimique représente quelque chose de mesurable scientifiquement.

Les diverses équivalences, le langage des potentiels chimiques, inauguré par Gibbs, permettent de prévoir rétablissement d'une mécanique universelle, qui constituera un monisme plus ample et plus beau, plus entièrement satisfaisant pour Tesprit ; mais le monisme actuel, celui qui s'oppo3& au dualisme, n'a rien à voir avec la réalisation de ce rêve grandiose. Voici une formule qui me paraît satisfaisante et qui ne fait appel à aucune notion métaphysique.

// ne se passe rien de connaissable à r homme ^ sans que se modifie quelque chose qui est susceptible de mesure.

Le dualisme, au contraire, admet l'existence d'entités immuables, qui agissent sans se modifier^ et c'est même à ces entités immuables que les dualistes attribuent la direction et la mise en branle de toutes les activités qui se traduisent par des modifications mesurables.

Pour ce qui se passe à l'extérieur de moi, je n*ai pas la prétention de nier Texistence de ces entités immuables ; ce serait faire de la métaphysique; chacun peut avoir à ce sujet Topinion qui lui plaira. Dire : « cette pierre tombe », ou bien a il y a quelque chose d'immuable qui fait que cette pierre tombe » , cela est équivalent. Tout ce que je puis faire , c'est de constater le déplacement de la pierre et d'en mesurer les éléments mesurables. Tout phénomène extérieur à moi est précisément une modification de quelque chose que je puis prétendre mesurer du moment que je puis Tobserver. Quand il s'agit de phénomènes qui me sont extérieurs, je déclare donc simplement que les entités immuables des dualistes, si elles existent, ne se manifestent à moi que par des modifications des choses mesurables, ce qui entre dans ma définition du monisme.

« Cette pierre est tombée, la foudre a éclaté, Paul a parlé », voilà des phénomènes que je constate, et qui s'accompagnent de modifications mesurables. Je puis mesurer le chemin parcouru par la pierre, je puis mesurer les variations de potentiel qui ont accompagné la foudre, et la longueur de Tétincelle qui a jailli ; je puis enregistrer sur un cylindre de phonographe les paroles prononcées par Paul ou en faire une analyse artificielle au moyen de résonnateurs d'Helmholtz. Pour les divers phénomènes qui me sont extérieurs, j'ai à ma dispo-

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sition des moyens de mesure inégalement puissants et inégalement précis, suivant que ces phénomènes ressortissent à telle ou telle partie plus ou moins avancée de la Science; et même, po^r quelques phénomènes, les moyens de mesure sont encore réellement médiocres, mais le chemin accompli au XIX' siècle permet de prévoir des progrès nouveaux ; c'est en songeant à ces phénomènes, que nous n'évaluons encore que très imparfaitement, que j'ai employé dans ma définition du monisme l'expression « susceptible de mesure », au lieu du mot « mesurable ».

Pour tous ces faits sur lesquels nous renseignent directement nos organes des sens, il n'y a aucune discussion entre les philosophes ; personne n'a songé à nier que la chute d'une pierre, la foudre, la parole humaine, soient accompagnées de modifications mesurables. 11 n'en est plus de même quand il s'agit des propositions analogues à cellesci : « Joseph a mal aux dents ; Louis croit en Dieu ». Dans l'état actuel de la science, il m'est impossible de connaître directement les faits énoncés dans ces propositions ; je puis seulement percevoir par mon sens de l'ouïe ou enregistrer sur le phonographe les affirmations correspondantes : « Joseph dit qu'il a mal aux dents ; Louis dit qu'il croit en Dieu ». Je possède moi aussi' un domaine subjectif dans lequel il n'est pas possible à Joseph et à Louis de pénétrer, pas plus que je ne puis

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pénétrer dans la subjectivité de Joseph ou de Louis. Il y aurait donc là des phénomènes qui ne seraient pas susceptibles d'une analyse impersonnelle, d'une étude scientifique, des phénomènes qui se passeraient « sans que se modifiât quelque chose qui est susceptible de mesure », car, qui dit mesure dit connaissance impersonnelle ou scientifique.

C'est à propos de ces phénomènes que naît la lutte entre les monistes et les dualistes ; on peut même dire que c'est seulement à propos de ces phénomènes, car toutes les autres entités immuables et actives auxquelles peuvent croire les dualistes sont calquées sur le modèle de Tindividiialité humaine ; lorsque j'ai mal aux dents ou que je pense à l'inutilité des dissertations philosophiques, se modifie-t-il en moi quelque chose qui est susceptible de mesure? Aujourd'hui, avec les moyens d'investigation dont disposent les hommes, aucun homme autre. que moi ne peut savoir ce que je souffre ou ce que je pense ; mais du moment que moi, je le sais, c'est bien là une chose qui est connaissable à Thomme, puisque je suis un homme et que je la connais. Si donc je suis moniste au sens que j'ai défini plus haut, je dois croire que mes pensées et mes sentiments ne se produisent pas sans que se modifie quelque chose qui est susceptible de mesure, donc d'étude scientifique ou impersonnelle, et que, par conséquent, mon domaine subjectif n'est pas inviolable, et qu'il sera

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possible à d'autres qu'à moi d'étudier et de connaître mes pensées par des moyens scientifiques, en niesurant les modiflcatioi^s mesurables qui les accompagnent. C'est là évidemment le point délicat du monisme : affirmer qu'on pourra mesurer un jour des choses qu'on ne sait pas encore mesurer ; mais il est tout naturel que les objections à un système qui veut tout mesurer se présentent à propos des choses les plus difficiles à mesurer.

Il faut bien constater, d'ailleurs, que si le monisme est coupable ici d'affirmations prématurées, le dualisme n'est pas en meilleure posture; au contraire, quand il s'agit de la pensée humaine, il est même en si mauvaise position, me semblet-il, que le monisme s'impose, malgré les difficultés que je viens de signaler.

L'étude approfondie de l'homme et des animaux a montré, en effet, que tout change à chaque instant en chaque point d'un corps vivant. Outre les phénomènes microscopiques de contraction musculaire, de circulation du sang, de locomotion, il y a, même chez les êtres les plus immobiles en apparence, des modifications incessantes d'état col loïde dans les protoplasmas [des tissus, et, à un degré encore plus bas de l'échelle des dimensions, des réactions chimiques incessantes, réactions si intimement liées à la vie qu'on a pu dire qu'elles sont la vie elle-même.

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