DIFFICULTÉ DES MESURES
La science a permis de constater ces transformations perpétuelles, sans avoir encore pu les évaluer, les mesurer avec précision ; on commence par connaître l'existence d'un fait avant de pouvoir le décrire dans le détail ; personne ne niera qu'il se produise à chaque instant, dans le corps d'un homme vivant, une quantité énorme de modifications mesurables, mais difficiles à mesurer. Beaucoup de phénomènes d'ensemble, qui constituent l'activité extérieure de l'être, la locomotion, Tévolution,depuisla forme enfant jusqu'à laforme vieillard, sont la conséquence, la synthèse de toutes ces modifications élémentaires difficiles à mesurer; cela, personne ne le nie; mais les dualistes affirment que les pensées et les sentiments sont indépendants de ces modifications élémentaires, et que, par conséquent, un observateur qui aurait su mesurer toutes les variations de toutes les substances réparties en tous les points du corps d'un homme ne saurait pas pour cela ce qu'il a pensé et ce qu'il a senti. Évidemment, c'est là une affirmation gratuite; quand on songe à l'origine de cette affirmation, quand on comprend qu'elle provient de vieilles croyances datant d'une époque où l'on ignorait tout ce que nous savons aujourd'hui relativement aux modifications constantes qui se pro-
duisent dans la substance des êtres vivants en tous les points de leur corps, on devrait éprouver, me semble-t-il, une grande défiance vis-à-vis d'elk-. Les monistes affirment, sans pouvoir encore le démontrer, que, dans un corps vivant où tout change con^^ammen^, les phénomènes de conscience sont liés à des changements matériels, comme le sont tous les autres phénomènes constatés objectivement; les dualistes affirmeqt, au contraire, que la pensée est indépendante des modifications protoplasmiques ou chimiques, et, par conséquent, ils doivent s'abstenir de comparer à rien de connu les phénomènes subjectifs. Mais telle est, pour certains hommes, la force de la tradition que des savants, d'ailleurs parfaitement autorisés parleurs recherches de laboratoire, donnent comme entièrement démontrées, comme vérifiées expérimentalement les affirmations du dualisme.
« Pour être démontrées d'ordre matériel, dit le professeur Armand Gautier*, ces forces qui donnent naissance à la pensée, à la détermination d'agir, à la sensation du juste et du beau, doivent pouvoir être transformés en forces mécaniques ou en dériver; appliquées à la matière, elles doivent faire naître de Ténergie transmuable dans les formes mécaniques, calorifiques, chimiques, que
1. A. Gautier : Les manifestations de la vie dérivent-oUeF^ des forces matérielles? — Revue générale des Sciences ^ 15 avril 1897
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nous "connaissons. Or, il n'en est rien. Qu'un animal qui consomme durant les vingt-quatre heures une quantité constante d'aliments, pense ou non, qu'il se détermine à agir^u non (pourvu qu*il n'agisse pas), qu'il soit amibe, chien ou homme, pour une même quantité d'aliments et d'oxygène consommé, il produira la même quantité de chaleur et de travail ou d'énergie totale équivalente. // n'y a donc pas eu, pour créer la pensée ou la détermination d'agir, détournement d'une partie des forces mécaniques ou chimiques, transformation de t énergie matérielle en énergie de raisonnement, de délibération, dépensée. Ces actes, exclusivement propres aux êtres doués de vie, n'ont pas d' équivalent mécanique ».
Si M. Armand Gautier, qui est un expérimentateur remarquable, appuyait ses affirmations sur des expériences, la question serait tranchée ; la pensée serait démontrée indépendante des modifications qui se produisent dans les choses mesurables; ce serait la ruine du monisme. Malheureusement ces expériences n'ont pas été faites; bien plus, elles ne sont pas faisables ; chacun ne pourrait expérimenter que sur lui-même; car, si les dualistes ont raison, comment un expérimentateur pourrait-il savoir si un amibe ou un poisson s'est déterminé à agir, et n'a pas agi-, et s'il expérimente sur lui-même, comment pourra-t-il arriver à ne pas faire un effort intellectuel une fois qu'il sera
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placé dans son calorimètre? li faut un effort intellectuel pour ne pas penser.
La question me paraît d'ailleurs mal placée sur le terrain énergétique; on ne pourra, en effet, mesurer dans cette voie que des résultats d'ensemble. Une même quantité d'énergie dépensée pourra correspondre à un travail musculaire considérable et un travail cérébral faible, ou, au contraire, à un travail cérébral important et un travail muscu laire presque nul; et Texpérimentateur ne pourra pas discerner ce qui est la part du muscle et ce qui est la part du cerveau. Je crois, au coulraire, que les fluctuations de la pensée humaine lHiuI liées à des variations de détail dans Tétatdu cerveau, à des modifications dans Tétat des neurones et dans les rapports de neurone à neurone, c'est seulement une étude de détail, une étude topographique, sij'osem'exprimer ainsi, quipenneLLra de suivre, dans les particularités mesurables du cerveau, les phénomènes de la pensée. Je ue nie suis donc reporté, une fois de plus, à raffirniation de M. Armand Gautier, que, pour prouver eomme je le disais au commencement de cet article, quel rôle incroyable joue la logique de sentiment dans les questions de monisme et de dualisme. Enl rainé par ses préférences personnelles, un expcrimmtateur habile, un homme de science justement admiré n'hésite pas à donner comme r*^alist^ns des expériences qui n'ont pas été faites, qui ne