MATIÈRE ET PENSÉE
Indépendamment de la ruine de la liberté absolue, le monisme ou, ce qui revient au même, la théorie de la conscience épiphénomène, présente encore une autre conséquence que les hommes habitués au dualisme ne se résigneront pas facilement à accepter. Puisque, chez chacun de nous, les mouvements de notre substance cérébrale sont conscients, puisque certaines modifications mesurables représentent, pour celui qui en est le siège, celle-ci une pensée, celle-là une souffrance, celle-là encore une détermination d'agir, il faut admettre que notre substance cérébrale est
douée de conscience, que ses éléments constitutifs sont doués des éléments de la conscience, et que la mentalité humaine s'édifie, au moyen de ces éléments de conscience, en môme temps et de même que s'édifie le cerveau de Thomme au moyen des éléments mesurables correspondants. Autrement dit, de même que la vie de Thomme, phénomène d'ensemble, est la synthèse d'un grand nombre de phénomènes élémentaires que nous pouvons étudier séparément, de même, la pensée de l'homme, épiphénomène d'ensemble, serait la synthèse d'un grand nombre d'épiphénomènes élémentaires que nous ne pouvons pas étudier objectivement.
Mais les éléments dont est construit le cerveau de rhomme sont les éléments ordinaires de la chimie, le carbone, l'azote, l'oxygène, l'hydrogène, etc. ; il faut donc admettre, si Ton veut aller jusqu'au bout de la théorie moniste, que les éléments des substances brutes ont leur conscience élémentaire. Pour ma part, je ne vois aucun inconvénient à admettre cela, puisque j'y suis conduit logiquement, et je l'admettrai jusqu'à ce qu'on m'ait montré une erreur dans mes raisonnements ou qu'on m'ait enseigné un système meilleur; mais les dualistes poussent les hauts cris 1 Autant il leur est facile d'admettre que l'univers est peuplé de consciences, pourvu que ces consciences ne soient inhérentes à rien de mesurable, autant
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ils répugnent à croire que des éléments de conscience dont la synthèse constitue la pensée humaine peuvent être inhérents à des éléments mesurables dont la synthèse constitue le corps humain. Et cependant, sauf ceux qui sont spirites, aucun dualiste n'a la prétention d'avoir connu dans le monde une conscience qui existât sans être liée à un corps; Thomme le plus génial n'en a pas moins un corps, une guenille matérielle appréciable, et il ne manifeste son génie que grâce à sa guenille. Je ne puis pas savoir directement si le charbon contient les éléments de la pensée ; je ne suis pas dedans, comme on dit vulgairement; la seule matière que je puisse connaître au point de vue subjectif, parce que je suis dedans, c'est celle qui constitue mon corps: et je constate que celle-là est consciente ; c'est même pour cela que je puis le constater ; la seule observation qui me soit possible au sujet de l'hypothèse dont je m'occupe actuellement est donc favorable à cette hypothèse; je ne dirai pas qu'elle la démontre; les dualistes font en efTet, chacun sur soi,^ la même observation, et ils restent dualistes ; mais si elle ne la démontre pas, elle ne l'infirme en aucune manière; écoutez cependant ce qu'écrit un dualiste « au nom de l'observation et de la raison* ».
1. Abbé Ghanvillard. Revue du Clergé français. J'ai déjà répondu à ces assertions dans Les Limites du connaissable. Paris, Alcan.
« Votre système vous contraint d'affirmer que la matière doit produire la pensée, l'observation scientifique nous contraint d'affirmer(?) que la matière est incapable de produire la pensée. Nous savons en effet ce que c'est que la matière (?) et nous savons aussi ce que c'est que la pensée (?) ; Tobservation externe nous renseigtie sur le premier point et l'observation psychologique sur le second. La matière nous apparaît étendue, pondérable et divisible; on peut la mesurer et elle est localisée dans le temps et dans l'espace. La pensée n'est ni pondérable, ni étendue, ni divisible ; elle exclut le mouvement et la mesure*. Quelles seraient les dimensions d'une pensée, la force mécanique d'une volition, le côté droit d'un désir? Il serait aisé de développer dans le détail ces caractères absolument irréductibles de la pensée et de la matière tels que l'observation nous les fournit. Cela a été fait cent fois. Je me contenterai de conclure : entre la pensée et la matière la différence ne saurait être plus grande; elle se présente soùs forme de contradiction. Voilà ce que l'observation nous révèle (?). Vous dites, au nom d'une thèse que, gratuitement, vous supposez démontrée : la matière peut contenir les éléments de la pensée; au nom de Vobservation et de la raison^ je vous réponds : la
1. Mais les monistes croient qu'elle s'accompagne toujours de modifications dans quelque chose qui est susceptible de mesure.
matière ne peut contenir ce qui est la négation d'elle-même. Or la pensée nous apparaît comme , la négation de la matière ; la matière ne peut donc contenir les éléments de la pensée ».
Ainsi soit-il! Voilà un sermon qui, pour être éloquent, ne convaincra que ceux qui le veulent bien. Avant qu'on connût les instruments enregistreurs, vous auriez dit : « Je veux faire étudier la musique à des sourds » : on vous aurait ri au nez ; la surdité est la négation de la musique, etc., etc. Aujourd'hui on a inventé le phonographe et cela ne signifie plus rien: on sait aussi que Féclair et le tonnerre ne sont qu'un seul phénomène, et cependant Fun d'eux seul était connaissable pour les sourds, l'autre seul connaissable pour les aveugles!
C'est pour des raisons de sentiment, de préférence personnelle que l'on acceptera la thèse dualiste ou la'thèse moniste ; toutes les théories sur lesquelles on discute à leur propos se ramènent en effet à cette question : La pensée s'accompagnet-elle toujours d'une modification de quelque chose qui est susceptible de mesure? L'expérience n'est pas faite, quoi qu'en ait dit M.Armand Gautier, et tant qu'elle ne sera pas faite on pourra discuter ; une fois qu'elle sera faite, si elle se fait, toutes les conséquences, soit monistes, soit dualistes, en découleront naturellement; la question sera vidée. Il me semble cependant que, jusqu'à plus ample informé, les esprits non prévenus doivent pencher
vers le monisme, car l'observation montre à chacun de nous, grossièrement il est vrai, et sans quo cette observation soit susceptible d'être traduite par des chiffres rigoureux, qu'un homme ne peut pas pensor sans dépenser.