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DIFFICULTÉS DU LANGAGE MONISTE

Jusqu'à présent les arguments foudroyants des dualistes n'ont pas seinblé mettre le monisme en trop mauvaise posture ; les expériences, les obsorvations décisives^ auxquelles se reportent les dualistes pour nous réduire en poussière, n'ont auivun fondement sérieux, ainsi que j'ai essayé de le montrer, en oubliant autant que possible que je suis moi-même moniste.

Mais il y a une autre série d'arguments plus innportants et plus capables de convaincre les ^euB qui n'ont pas leur siège fait d'avance ; déjà, pour la question de la liberté absolue, le monisme, qui à mon avis sort victorieusement de cette éprôuvon a dû paraître bien bizarre, et même bien nuisible à certaines gens : mais nous ne faisons pas ici de la logique de sentiment, et il faut aller jusqu'au bout des conséquences de ses théories.

Si l'on admet le monisme, que devient la notion de but? à quoi rime la tant vantée « harmonie des choses de la nature ? »Quel est le sort des grands principes de justice, de progrès, etc., pour lesquels

les hommes se font tuer si volontiers? fie sont-là des questions qui. comme toutes les autres, doivent ôtre étudiées, si on le peut, au moyen des règles (le la pure logique ; mais la solution de ces questions est si importante pour Thomme qui veut conformer ses actes à ses idées, que bien des gens y introduiront volontairement de la logique de sentiment, et rejetteront le monisme à cause de ses conséquences.

Nous avons étudié d^ns la deuxième partie de ce livre, les conséquences sociales du monisme; nous devons Tenvisager ici au point de vue purement scientifique. Mais, avant de montrer comment le monisme peut se tirer honorablement au point de vue scientifique — quoique sans grande chance de convaincre ses adversaires — de ces difficultés sentimentales, je dois remarquer encore que, si le monisme a tant de peine à se faire admettre du plus grand nombre, c'est qu'il est en contradiction constante avec le langage môme qui sert aux relations des hommes entre eux. Voici par exemple ce qu'en pense la Revue intitulée Études^^ qui m'a fait l'honneur de consacrer un article à la discussion, plutôt sévère, de « mon » monisme :

« Pure hypothèse, voilà donc le point de départ du monisme. Son point d'arrivée, c'est une discor-

1. Études^ par des pères de la Compagnie de Jésus, numéro du 20 janvier 190 : « Le Monisme de M. Le Dantbc d'après ses récents ouvrages ».

dance absolue entre le langage de ta théoiie et le langage « humain ». Je le sais, M. Le Dantec ne redoute pas cette objection ; il la prévient, et tout son livre des Influences ancestrales est pour la développer; lui-même, quand il lui arrive d'employer une expression finaliste, n^étaphysique, se reprend, et en tire avec une habileté de virtuose, une confirmation de sa théorie ; on ne se refait pas en un jour une mentalité. Par exemple, pas de concessions sur le terrain des idées, et c'est un spectacle curieux de voir avec quelle sérénité, j'allai» dire avec quelle bonne grâce, M. Le Dantec congédie ces entités métaphysiques qui s'appellent l'âme, la liberté, la responsabilité, l'art, le désintéressement ».

J'avoue en effet que le langage du monisme, poussé jusqu'à ses dernières conséquences, est tout à fait différent du langage courant, qui est individualiste et dualiste ; mais ce n'est pas une raison, parce qu'une erreur est accréditée depuis longtemps, pour que sa valeur scientifique soit établie; je l'ai déjà fait remarquer à plusieurs reprises, il est vraisemblable que, dans la fabrication évolutive de l'homme social actuel, beaucoup d'erreurs ont joué un rôle aussi important que certaines vérités ; elles font partie aujourd'hui de notre bagage constitutif; les unes sont même probablement entrées dans notre hérédité propre; de celles-là nous ne pouvons guère songer à nous

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débarrasser, même si notre raison nous en montre Tabsurdité. et ce sera toujours là la plus grande objection au monisme, à savoir que l'homme, tel qu'il est fait aujourd'hui, ne peut plus vouloir être moniste, parce que son sentiment lutte contre sa raison. D'autres erreurs, si elles ne sont pas fixées encore dans notre hérédité proprement dite, nous sont néanmoins fidèlement transmises dans le langage que nous apprenons étant enfants, et qui contient, jusque dans sa syntaxe même, le dépôt intangible des erreurs ancestrales. Le critique scientifique du Journal des Débats a bien voulu supposer que, dans ma folie moniste, je devais aVoir quelque peine à mè priver, pour m'exprimer correctement, de toutes les commodités du langage actiiel, et qne, malgré mes efforts, je devais néanmoins arriver à m'y embrouiller moi-même. Gela est vrai, e* je trouve plus commode, pour me faire comprendre dé mes congénères, d'employer ia même langue qu'eux, après avoir, montré, une fois pour toutes, quelles conventions redoutables pour la raison se cachent dans les formules les plus courantes. Mais quand on a affaire à des adversaires aussi convaincus de leur bon droit que les dualistes, il ne faut pas prêter le flanc, même après avoir fait une restriction de cet ordre, et j'en donnerai tout à l'heure un exemple en signalant les critiques faites à un essai moniste sur les phénomènes de mimétisme et d'imitation.

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