CHAPITRE lî
US CAPITAINE de;, S AÏNT-AVIÏ
Peii dé jours suffirent à nous convaincre iqiâé les craintes de Châtelain étaient vaines, relativement aux rapports de service avec notre nouveau chef. Souvent, j'ai pensé que, par la brusquerie dont il avait fait montre au premier abord, Saint-Avit avait voulu prendre barre sur nous, nous prouver qu'il savait porter tête haute le poids de son lourd passé... Toujours est-il que, le lendemain de son arrivée, il se révéla très différent, fit même des compliments au maréchal des logis chef sur la tenue du poste et l'instruction des hommes. A mon égard, il fut charmant.
— Nous sommes de la même promotion, n'est-ce pas? — me dit-il. — Je n'ai pas à t'autoriser à employer le tutoiement traditionnel. Il est de droit. ^
Yaines marques de confiance, hélas! Faux
^témoignages de liberté d'esprit, ruri vîs-à-vis dé l'autre. Quoi de plus accessible, en apparence, jque l'immense Sahara, ouvert à tous ceux qui veulent s'y engloutir? Quoi de plus fermé que lui? Après six mois d'une cohabitation, d'une communion de vie telles qu'en offre un' poste du Sud, je me demande si le plus extraordinaire de mon aventure n'est pas de partir demain, vers les solitudes insondées, avec un homme dont la pensée véritable m'est sans doute aussi inconnue que ces solitudes, auxquelles il a réussjl à me faire aspirer.
Le premier sujet de surprise qui me fut donné |)ar ce singulier compagnon, je le dus aux bagage^ jdont il s'était fait suivre. .
Quand il nous arriva inopinément, seul, d*Ouargla, il avait confié au méhari de race qu'il montait uniquement ce que peut porter sans déchoir un aussi susceptible animal : ses armes, sabre et revolver d'ordonnance, plus une solide carabine, et quelques effets strictement réduits. Le reste n'arriva que quinze jours plus tard, par le convoi phargé du ravitaillement du poste.
^ Trois caisses de dimensions respectables furent successivement montées dans la chambre du bapitaine, et les grimaces des porteurs en disaient lassez sur leur poids.
Par discrétion, je laissai Saînt-Avit à son emménagement, et me mis à dépouiller le courrier quq pa'apportait le convoi.
Il rentra peu après dans le bureau, et jeta un cottf â*QSil sur les quelques revues qui venaient de me pdrVenir.
H parcourait eâ même temps le dernier numéro de la Zsttsehrift der G€9eH$choft fur Erdkunde lit Berlin.
— Oui, répondiS'je. -^ Ces messieurs veulent hièn «'intéresser à mee travaux sur la géologie de rOudd M ia et du haut I^r^^ar.
— Cda peut m'ètre utiles — murmura-t-ilr continuant à feuilleter la revue.
— A ta disposition.
. ^^ Merti^ Je «ralm bien de n'avoir rien à t'offrit; en M^àAgb, & part Pline peut-être. Et encore.»* Tu connais certainement aiu^si bien que moi ce qu'H ^t de TlghargMri d'après le ix>i Juba. Au tente, viè&J» m^der à mettre en place tout cela, et tu veifas si quelque dbose te convient.
«TâéeeptaS sans me faire prier davanta,ge.
Nous eomiaeti^mes |>ar mettre au jour divers instrum^its métëorrîogiques et astronomiques :. des tti^moÉiètres Baudin» Salleron, Fastré, un anéroïde, un b»Oâiëtre Fortin, des chronomètrest un èmtdtttt, Uifie lanettè Mtronomique, une b(mssole airee lunette... Bâ résumé, ce qim Dttvejri^ appelle le matériel le plufi tàoiple et le plus faci-» lement portatif à dos de chamemi.
A inesurè que Saint-Avlt me Uë tendait* je ituigeais eés Instrumente iur funique Hbit de pièce.
-.- Haànt&smd, — ■ m^aîmonça-t-îi, — il a^y ai plus ifisa des Hvres. Je wsm te tes faire passer. Mets-les en tas» dans un coin, en attendant qu*oa ne fabrique des rayons.
Deux heures durant, je TaMai à empSer «né véritable bibliothèque. Et quelle biMiothèque!!. eomme jamsos poste du Sud n'en aura vu.
Tcms les textes comsaicrés, à un titre qneleomine^ par rantiqœté aux régions jsahariennes, étaient; réunis entre les quatre mars crépis de cette chambre de bordj. Hérodote et Pline, naturelle-aMOt, et aussi £trabon et Ptolémée Pomposxius Mêla et Âmmien Marcellin. Mais, à cèté de ces nam$& qui rassuraient un peu mon iinpérïîie> j'apercevais ceux de Omppus« de Paul Orose^ d'Erato^hène, de Pbotius, de Diodore de Sicilf>« de Solin, de Dion Cassius^ d'Isidore de Séville» de Martin de Tyr, d'Ethicus, d'Athénée... jLes Scriptare^ HistorUe Augjustw, VUineiwrmm Anto-nini Augustin le» Geagrapbi lattni minores de Riese^ les Geographigr^ci minores <d^ Karl Mûller.»« Depuis, j'ai eu l'occAsûm de me familiariser ai^^ec les Agatarehide de Cos et les Artémidore d'Ephèsf» saais J'avoue (^'«en cet Instant la prïèsence de lencs dissertations dans les cantines d'un capitaine de cavalerie ne fut pas sans me causer quelque émoi» '^ Je note encore la Descrittione delV Africa, dé Léon TAfricain; les histoires arabes d'Ibu- Khaldoun, d'Al-Iaqoub, d'El-Belcri, d'ibn-Batoii'tah» de Mohammec El-Tounsi... Au milieu de Ëctte Babel» je ne me souviens que de deui: yoIuiSie^
portant les noms de savants français contempo^ rains. Encore étaient-ils les thèses latines de Berlioux ^ et de Schirmer^, "^
Tout en procédant à des empilements aussi équilibrés que possible de èes multiples formats» je me disais :,
« Et moi qui croyais que, dans sa mission avec Mprhange» Saint-Avit était surtout chargé des observations scientifiques. Ou ma mémoire me trompe de façon étrange, ou, depuis, il a joliment changé son fusil d'épaule. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'y a rien pour moi, au milieu (de tout ce fatras. »
^ Il devait lire sur mon visage des traces par Jrop apparentes de surprise, car il dit, sur un Jon où je crus deviner une pointe de défiance :
— Le choix de ces livres te surprend, peutjêtre?
— Je n'ai pas le droit de dire qu'il me sur- J)rend, — répliquai-je, — puisque j'ignore le travail en vue duquel tu t'es entouré d'eux.
En tout cas, je crois pouvoir affirmer, sans crainte jd'être démenti, que jamais officier des bureaux jarabes n'a possédé de bibliothèque où les huma* ^ités fussent aussi bien représentées.
T. Doctrina Ptolemaci ab injuria recentiorum vendicatat slve Nilus Superior et Niger verus, hodiernus Eghiren, ab untiquis explorati. Paris iii-8**, 1874, avec deux cartes. (Note de M. Leroux.)
2. De nomîne et génère popnlornm qui herheri vulgo éicuntur. Paris, in-4«, 1882, (Note de M. Leroux.)
Il sourit évasivement, et, ce jour-là, nous fig glissâmes pas plus loin cet entretien.
î^armi les livres de Saînt-Avit, j'avais remarqué un volumineux cahier muni d'une solide seripure. A plusieurs reprises, je le surpris en train d'y jeter des notes.- Quand un motif quelconque l'appelait hors de sa chambre, il enfermait soigneusement cet album dans une petite armoire en bois blanc, due à la munificence de l'administration. Lorsqu'il n'écrivait pas, et que le service ne réclamait pas absolument son concours, il faisait seller le méhari qui l'avait amené, et, quelques minutes plus tard, de la terrasse du fortin, je pouvais voir la double Silhouette, à grandes enjambées, disparaître à l'horizon, derrière un pli de terrain rouge.
Chaque fois, ces courses devenaient plus longues. De chacune, il rapportait une espèce d'exaltation qui me faisait le regarder au moment des repas, le seul que nous passions véritablement ensemble, avec une inquiétude chaque jour grandissante.
« Mauvais! me dîs-je, un jour que ses propos avaient brillé plus encore que de coutume par leur Jécousu. Il n'est pas agréable d'être à bord d'un sous-marin dont le commandant pratique l'opiunij Quelle peut-être sa diogue, à celui-là? »
Le lendemain, j'avais jeté un rapide coujp^ i'œil dans les tiroirs de mon camarade. Cette inspection, que je jugeais de mon devoir, mf
Iftssiira nuMxienia&ément. « A moms^ toutefois» pensai-Je» qu'il ne porte sur lui ses tubes et sa seringue de Pravaz. »
J'en étais encore à Tépoque où je pouvais me figurer que les imaginations d'André avaient besoin de stimulants artificiels»
Une observation méticuleuse me détrompa.
Rien de suspect, sous ee r^porL D'aiUeurSt îi ne buvait guère» fumait à peine.
Et pourtant» pas moyen de nie» ks j^ogrès de ieette inquiétante fièvre. De ces vandonnéeSr 9 revenait toujours les yeux plus brillants; il était plus pâle^ plus expansif, plus irrltaUe.
Un soir, H quitta le poste vers six heures» à la tombée de la ^grosse chaleur. Nous l'attea*dtmes toute la nuit. Mon anxiété était d'autsmt plus forte que, depuis quelque temps,v les cara^ vanes signalaient, dans les environs du poste,^ desi bandes de rôdeurs.
A l'aube» il n'était toujours pas de retour. U ïie rentra que vers midi. Son ehameau s'abattit plutôt qu'il ne s'agenouilla.
Son premier coup d'œîl fut pour le détaetse-' îment que j'avais commandé afin d'aller à sa ï^ncontre» et qui, h4»nmes et bêtes; était déji ^rassemblé dans la cour, entre les bastions.
li comprit qu'il avait à s'e^scuser. Mais il attendit que nous fussions tous deux seuls» pour ït déjeuner. *.
— "Je suis navré d'avoir pu vous causer dé rinqpiétude. Mais les dunes sous la lune étaient
^ bdiés!... Je mé ^^ifi» lài^fsè entraiaér assêai
— Mon ébôi^, /e a^srt pM de réproclieft k té f*^é. Ttr es Kbfé, et le dief Set Permefs-sô^t, cependant, de te rappeler cerËârihe piu'asis sur lèé ]^aifd]9 Châ»^!rt)a, et sur le» inebsifénleitH ^'3 {(^t y avoir pour tni eomnara^d^àt dv pô$te à s'absenter trop longtemps,
Il eut un sourire*
— Je ne déteste pas <|if'oiii ait die te Biémoire, • — répondit-il simplement.
Il était de bonne, de ^r^ bonxe hunkénr.
— Il ne fao^ p«is nfm t<^loir. J'étsdâ parti ]^Ottr un pefit tottr, comâe d'ordinaii^. Ptdf^, ifâ luné s'est levée. Et alors, j^ol reiconnu le j^ysage. C'est par là, i) y aaral ett Àoyeitbre iprùékari» vitfgt-trois ans<^ éfa» Fkrtters s'est acbepàxiè vers sa destinée» dans une Y<}ifixpié' que la Mrtitude de ne pdS' reveuit faisait plus acre et ^lus imm<en^.
— Brôle de mentalité potii' un chef de missions •— ikrarmùrai-jé.
-- Né dis pfts de mul de Flattera* NvËT homine iMmiBie \m n'a aiiaé le désert.,, à sn mourir.
— Palat et Doute» entre taîit d'autres, l'ont i»hné ainsi, — répIîqtMii-je» — Mais ceux-là éUient seuls à s'elposèr. Redoutables de leur vie seule, Hs étaient Kbres; Flatters, lui; portait la reqpoCisri3J31té Aé sbixsttsie exist«i€eS. Et tu M jpe^n nier qti'il £ât fait ift^asotaer^ !^ misTsion.
K peide etis-^je prononeé cette dernière phracM!
que je la regrettai. Je songeai au récit de €hêù* telain» au cercle des officiers de Sfax où Toa évitait, comme la peste, toute conversation susceptible d'aiguiller les pensées vers certaine missioflt Morhange-Saint-Avit.
Heureusement, je vis que mon camarade n'avait pas écouté. Ses yeux brillants étaient ailleurs.
— Quelle a été ta première garnison? — demanda-t-il brusquement.
— Âuxonne.
11 eut un rire saccadé.
— Auxonne. Côte-d'Or. Arrondissement dé Dijon, six mille habitants, chemin de fer P.-L.-M. L'école de peloton et les revues de détail. La femme du chef d'escadron qui reçoit le jeudi, et celle du capitaine adjudant-major le samedi. Les permissions du dimanche : le premier du mois, à Paris; les trois autres, à Dijon. Cela m'explique ton jugement sur Flatters.
« A moi, mon cher, ma première garnison û été Boghar. C'est là que je suis débarqué un matin d'octobre, sous-lieutenant de vingt ans au 1*' bataillon d'Afrique, avec sur ma manche noire le galon blanc... « Les tripes au soleil », «comme disent les bagnards en parlant des insignes de leurs gradés. Boghar!... Deux jours plus tôt, du pont du paquebot, j'avais commencé à àper* fcevoir la terre d'Afrique. Je les plains, ceux qui, lorsqu'ils voient pour la première fois les pâles ïochers^ ne sentent pas un grand coup à leur cœur.
en songeant que cette terre se prolonge des' milliers et des milliers de lieues... J'étais presque un enfant, j'avais de l'argent. J'étais en avance. J'aurais pu rester trois ou quatre jours à Alger, à m'amuser. Eh bien, le soir même, je prenais le train pour Berrouaghia.
« Là, à cent kilomètres à peine d'Alger, plus de voie ferrée. En droite ligne, on ne rencontrera la première qu'au Cap. .La diligence voyage de nuit, à cause de la chaleur. Dans les botes, je descendais et marchais à côté de la voiture, m'efforçant de goûter, dans cette nouvelle atmosphère, le baiser avant-coureur dii désert.
« Vers minuit, à Camp des Zouaves, qui est un humble poste sur la route en remblai, domi-* hant une vallée desséchée d'où montent les fiévreux parfums des lauriers roses, on relaya. Il y avait là une troupe de joyeux et de disciplinaires, conduite par des tirailleurs et des tringlots vers les tas de cailloux du Sud. Les uns, suppôts des geôles d'Alger et de Douera, en uniforme, sans arme, naturellement; les autres, en civil — quels civils! les recrues de l'année, les jeunes souteneurs de la Chapelle et de la Goutted'Or.
« Ils repartirent avant nous. Puis, la diligence les rattrapa. De loin, je vis, dans une flaque de luné, sur la route jaune, la masse noire et égrenée du convoi. Puis, j'entendis une mélopée sourde, les misérables chantaient. Un, d'une voix triste
et gi^tturale, disait le eOuplet« qui se traînait, sinistre, au foml des ravias bleus \
Mcdnteiumt (javelle eét grande, Elle fait te ttottoir, Avec ceux de ta bande A Richard'Lenôît.
« El les autres repr^imient eh choeur ThorriUd fefraiti :
A la Bastille, à la Bastaie, On aime bieitr on aime tien
Ntni Peau d'Ckien; Elle est si bette et si gentilh A la Bastille.
« Je les vis tout cotitre moi, quand la diligence les dépassa. Us étaient terribles. Sous là hideuse viscope, les yeux brillaient d*un feu sombre dans les visages blêmes et raâés. La poussière brûlante éfranglaiï les voix rauqueâ dans les gorges. Une affreuse tristesse s*émparait de moi.
« Quand la diligence eut laissé derrière elle ce cauchemar, je me ressaisis.
« — Plus loin> plus loin, — m*écriai-je, — vers le Sud, jusqu*aUx endroits où n'atteint pas rîgnoble marée de gravats de la civilisation,
« Quand je suis fatigué, que j*ai une minute d'angoisse et l*envie de m'asseoir sui* la routé tpAt je me suis choisie, je pense aux joyeu'i de Berrouaghiâ, et je ne songe plus alors qu*^â repartir.
l'atlantixxb 4^
r Mais queQe récompense, lorsque je suiâ dûaê dé ces lieux où les pâuvï^ed aniiiiauii^ tte pen^ MËLt pfts à ^*entnit^ patce q&^'M n^ottt jUMâls va «Thomme, quand le dé^rt s'éteiki à Teutour, srî pMfondémetit, que k vieux monde pourrait crouler sans qu'^und seule ride de h. ântie^ un netâ nuage au ciel bl^Aïc vint m^en âtertir^
— C'est vrai, — mur^iK'ai-j^e, — nioî awtoi, une fois, e» plein désert, au Tidi-Keït, j*àï senti cela.
Jusque-là, Je Tavais laissé s'exalter mé% Piniefrompre. Je compris frop^ tavd la faute que j'avais cosâdoise eii plaçant cette malb^ureuse phrase.
Son mauvais rîre nerveux l'avait repris,
— Ah! vraifiient, au Tidi-Kelt? Mon cher, ji^ t'en conjure, dans toa intérêt, si tu ne Veux paS f^ ridiculiser, évite ce genre de réminiscence. Tiens, tu me rappelles Fromentin, ou ce pauvre Maupassant, qui k parlé du désert parce qu'il était allé jusqu'à I>jelfa, à deux jXMirg de la rué Bàb«Azottn et de la plaee du Gouvernement, i' quatre jour» de ^avenue de l'Opéra; — et qui, pour avoir vu près de Bou-Sâada un mo3r Iieareu^ chameau en train de crever,. &'esi cru erï plein Sahara, sur l'antique voie des cftravanefiK«« Le Tidi-Kelt, le déserti
-^ Il me semble pourtant qu'In-Salah... — > dîs-je, un peu vexé.
— In-Salah? Le Tidi-Kelt! Mais, mon pauvre ami, la d^niève fois que j'y suis passé» il y avait
autant de vieux journaux et de boîtes de sardines vides que le dimanche, au bois de Vincennes.
Une partialité, un si évident désir de me froisser ^e firent oublier ma réserve.
*-- Evidemment, — répondis- je avec aigreur, — je ne suis pas allé, moi, jusque...
Je m'étais arrêté. Mais il était déjà trop tard,
Il me regardait, bien en face.
— Jusqu'où? — dit-il avec douceur.
Je ne répondis pas.
— Jusqu'où? — répéta-t-il encore.
Et, comme je m'empêtrais dans mon mutisme 1
— Jusqu'à rOued Tarhit, n'est-ce pas?
C'était sur la berge est de l'Oued Tarhit, à
(Cent vingt kilomètres de Tîmissao, par 23 "5 dé latitude Nord, disait le rapport officiel, qu'était ienterré lé capitaine Morhélnge.
— André, — m*écriai-je maladroitement, je té Jure...
— Qu'esf-cè que tu me jures?
— Que je n'ai jamais eu l'intention...
— De parler de l'Oued Tarhit? Pourquoi?
Pour quelle raison ne parlerait-on pas devant moi de l'Oued Tarhit?
Devant mon silence plein de supplications, il haussa' les épaules.
— Idiot, — dit-il simplement.
Et il me quitta, sans que je songeasse même à relever le mot.
Tant a'humilité cependant HS l'avait pa$
désarmé. J'en eus la preuve le len'demaîn, et la façon dont il me manifesta son humeur fut même marquée au coin du plus mauvais goût.
Je venais à peine de me lever qu'il pénétra dans ma chambre.
— Peux-tu m'expliquer ce que cela signifie?
— demanda-t-il.
Il avait en main un des registres administratifs. Dans ses crises de nervosité, il se mettait à les éplucher, avec l'espoir d'y trouver prétexte à se montrer militairement insupportable.
Cette fois, le hasard l'avait servi à souhait.
Il ouvrit le registre. Je rougis violemment en y apercevant l'épreuve à peine virée d'une photographie que je connaissais bien.
— Qu'est-ce que cela? — répéta-t-il dédaigneusement.
Trop souvent, je l'avais surpris en train d'examiner dans ma chambre, sans aucune bienveillance, le portrait de Mlle de C... pour n'être pas, en cette minute, fixé sur la mauvaise foi, qu'il mettait à me chercher querelle.
Je me contins, toutefois, et serrai dans un tiroir la pauvre petite épreuve.
Mais mon calme ne faisait pas son compte.
— Dorénavant, — dit-il, — veille, je t'en prie, à ne pas laisser traîner tes souvenirs galants dan§ les papiers administratifs.
Il ajouta avec le plus insultant des sourires :
— Il ne faut pas fournir de sujets d'excitation à Gourrut.
-^ Amiré, — dk-je, biéme, — je Vcré^smém^ Il se Tedressa de toota sa hauteur :
— E3l Msu, quoi? En voilà, u&e affaire. Je f^d autorisé à parler de TOoed Tartit, n'ecft-ce pas? J'ai bien le droit, moi, je suppose^.
— André 1
Il regardait, maintenant, au mur, d'un air narcpiois, le portrait dout j« venais de «oush^sdre la petite épreuve à cette pén&le «cène.
— Là, là, je t'en prie, ii« te fâche pas. Mais, vi^ljnent, entre nous, avoue qu'elle ecrt un peu mmgre.
Etf aTant que j'eusse trouvé le teâaps de lui répondre, il s'éclipsa, en fredooiiant son honteux refram de ia veille :
A la Bastille, à la Bastille, On aime bien, on aime bien Nini Peau d'Chien.
De trojâ jours, nous ne nous adressâmes fA^ In, parole. Mon exaspération était ifidiofbi^. Etaisoje do^ic responsable de ses avatm-si Y avait-il de ma faut^ si, sur deux phrases, une «^mblait t4Hi}oixrs quelque allusioa.-
« Cette situation est hitolérs^ite, me db-jtU EUe oa peut durer davantage. i>
Elle devait cesser biantôt.
Une sezBaina après la seâne de là phatogrà*phie, le courrier nous arriva. A' pekie afvaî»4^ j«lé les yeux sur le sommaire 4e ia ZdUsthrifl^ la iRevue allemande dont j'ai parié déjà, t^'un 'sursaut d'étonnement me secoua. Je venais dV
l'atlaîttîbe 47
lire : Reise und Enldeekangen zmei franzàsischer offtziere, Rtttmeisters Morkemge and Oberltut^ ncmf de Saînt-Avit, im westlîchen Sahara,
Au même instant, j'entendis !a voix de mon ipamarade.
— Y a-t-îl quelque chose d'intéressant dahS e^ numéro?
— Non, — dis-je négligemment,
— Montre.
J'obéis. Que pouvâis-je faire d*autre?
Il me sembla qu'il avait pâli, en parcourant le sommaire. Et pourtant, ce fut sur le ton le phis naturel qu'il me dit :
— Tu me prêtes cela, n'est-ce pas?
Kt il sortit, en me jetant un regard de défi. '
La journée passa, lentement. Je ne le revis que le soir. Il était gai, très gai, d'une gaieté qui me fit mal*
Quand nous eûmes fini de dîner, nous allâmeà nous accouder à la balustrade de la terrasse^ De là, on embrassait le désert, que l'obscurité rongeait déjà vers l'Est,
André rompit le silence.
— Ah! à propos, je t'ai rendu ta revue. Ti| avais raison, rien d'intéressant.
Il avait l'air de s'amuser énormément.,
— Qu'as-tu? Mais qu'as-tu donc?
— Rien, — répondis-je, la gorge serrée.
— Rien? Veux-tu que je te dise, inoi, ce qu^ tu as?
Je le regardai d'un air suppliant.
Il haussa les épaules. Idiot! devait-il répéter encore.
La nuit tombait avec rapidité. Seule, la berge sud de rOued Mia était encore jaune. Dans les éboulis, un petit chacal dévala brusquement, avec un cri plaintif.
— Le dib pleure sans raison, mauvaise affaire, dit Saint-Avit.
Il reprit, impitoyablement :
— Alors, tu ne veux pas parler?
Je fis un grand effort, pour proférer cette pitoyable phrase :
— Quelle journée écrasante! Quelle nuit, lourde, lourde?... On ne se sent plus soi-même^, on ne sait plus...
— Oui, — dit la voix lointaine de Saint-Avit. une nuit lourde, lourde; aussi lourde, vois-tu, que celle où j'ai tué le capitaine Morhange.