CHAPITRE VIII
♦URPENTE DU GLOBC. — LES CLIMATS EN ÉLÉVATION. .^iflIlE BOTANIQUE. — NEIGES PERPÉTUELLES. — GLACIEBS. LES ASCENSIONS DE MONTAGNES. — LES AVALANCHES.
/ >*ous venons d étudier successivement les œuvres générales des
ra\ons solaires dans T Atmosphère terrestre et à la surface du sol Iiaigné par le fluide aérien. Les rayons lumineux nous ont d abord ouvert la voie, puis nous venons d*assister aussi à la distribution des rayons calorifiques^ à l'organisation des climats et des saisons. Cette vue analytique sera complétée^ surtout au point de vue de la vie végétale^ par un coup d*œil d ensemble jeté sur les montagnes. Déjà nous lavons vu^ la température diminue à mesure qu'on s'élève au-dessus du niveau de la mer. Les végétaux, qui ne sont pour ainsi dire qu'un tissu de rayons solaires et de gaz atmo- ;iphériques^ montrent méthodiquement l'intensité de ces rayons par la succession de leurs espèces. Gravir une montagne, c'est, en géographie botanique^ aller de l'équateur aux pôles. Le globe terrestre peut être comparé à deux montagnes soudées par le plan de l'équateur : les pôles sont les sommets couronnés des glaces éternelles. Celui dont la vie s'est écoulée au sein des pays de plaines, devant la vaste étendue des régions uniformes aux abondantes prairies, aux champs fertiles; celui qui n'a point vécu dans la contemplation des hautes montagnes blanchies de neige, des chaînes tortueuses aux versants abrupts, des roches tourmentées où de rares sapins végètent immobiles, des glaciers aux vertes cassures
et des lacs bleus souriant au ciel : celui-là ne saurait comprendre le caractère de grandeur^ de majesté^ de domination qui appartient aux montagnes^ à ces géants issus des convulsions du globe. Là-haut^ sur ces sommets baignés dans Tazur céleste^ Tâme humaine plane au-dessus des petits mouvements moléculaires qui agitent la surface terrestre. Dans l'aérostat solitaire emporté par les vents à travers les hauteurs de 1* Atmosphère^ le regard déployé sur la Terre donne à Tesprit une idée brillante de la vie^ et de plus une impression de contentement indéfinissable^ de pleine quiétude^ de joie intime^ résultant de la situation particulière en laquelle on se trouve au-dessus du monde humain et de ses vicissitudes. Sur les montagnes^ Timpression est plus sévère et moins personnelle^ car on sent plus solidement autour de soi le règne des forces physiques en action dans la vie du globe.
A mesure que je m'élève, traversant des zones de température moyenne décroissante^ je remarque la série des arbres et des plantes, qui se succèdent suivant le climat des zones, et je fais en huit ou dix heures un voyage vers le froid, absolument semblable à celui que je ferais en allant vers les pôles. Dès qu'une montagne dépasse 1 800 ou 2000 mètres, Tascension fait passer en revue la curieuse succession des végétaux, jusqu'à leur disparition complète. Parfois, comme au Righi, les sapins qui régnent seuls à la dernière limite s^arrètent tout d'un coup en se rapetissant soudain, et diminuent si vite sous l'action mystérieuse du climat, qu'à la hauteur d'un seul sapin au-dessus d'arbres encore fort respectables on ne trouve plus que des arbustes et de la broussaille.
Parfois, comme au Saint-Gothard, après avoir gravi pendant des heures entières des roches dénudées et stériles, et suivi les abîmes d'un désert sauvage sillonné par les torrents aux chutes retentissantes, après avoir laissé les bancs de glaces s'éclipser derrière les crêtes déchirées, on arrive sur de verts pâturages, arrosés par une eau cristalline et' déployés comme d'opulentes prairies sur ces plateaux élevés.
Mais là encore un grand contraste attend l'œil observateur. Ces verdoyantes prairies s'étendent jusqu'aux noirs rochers ou jusqu'aux neiges éclatantes sans qu'un seul arbre vienne y donner son ombre, et sans que nul rameau au tremblant feuillage y appelle la douce rêverie et le repos.
La sévérité règne là comme sur les cimes alpestres dont le pas cadencé du chamois traverse seul l'inaltérable solitude.
Ce qui frappe le plus profondément Tesprit humain dans la nature de ces géants de pierre, debout devant les nations, c est Tœuvre qu'ils accomplissent en silence dans leur immobilité séculaire.
Sont-ils inertes? passifs? stériles? inutiles? Leurs tètes chargées de neiges, enveloppées du suaire glacé des nuages, sont-elles endormies comme celles des Pharaons ensevelis dans les pyramides? Que font-ils là, ces êtres mystérieux, qui vivent dans la région intermédiaire entre la terre et les cieux, ces colosses de granit aux pieds desquels les armées humaines sont comme une poussière de fourmis? — Us agissent, ils régissent, ils gouvernent le monde.
Rois de l'Atmosphère, frères de TOcéan, c'est à eux qu est réservé le soin de distribuer à la terre la sève des existences. Ils ont de la mort le calme austère et l'incorruptible texture, et la mort qui les environne est la source de la vie qu'ils dispensent. Vie et mort s'engendrent mutuellement.
Les nues élevées du sein des mers vont se condenser à l'état de neige sur les cimes alpestres qui les arrêtent et successivement amoncellent une eau solide, qui résiste là-haut au tourbillon de la nature. Ici et là les bancs de glaces assoupis dans les hauteurs silencieuses se réveillent; une Source gazouille, et toute jeune, fraîche, infatigable, se trace un chemin en chantant. Elle appelle ses sœurs, et voilà que plusieurs minces filets d'une eau argentée se réunissent et courent ensemble vers les belles campagnes que déjà l'on aperçoit. De crête en crête ils jaillissent et tombent en cascades neigeuses, et de roc en roc descendent jusqu'aux plateaux où naissent les torrents écumeux. Voici des lacs transparents encadrés de leurs montagnes, et qui semblent sourire doucement au ciel. Les nuages s'y mirent en passant — nuage et lac ne sontils pas jumeaux, et comme Castor et PoUux ne prennent-ils pas tour à tour leur place réciproque ?
Les rives escarpées balancent sur leur miroir les rameaux des plantes, et les rochers nus y reflètent leurs flancs sauvages. Mais l'eau continue de chercher les plaines basses, qui l'attirent sans cesse. Elle forme alors ces cours d'eau qui jouent un si grand rôle dans l'histoire politique des nations.
Là, elle trace le Rhin, éternel sujet de guerre entre les pau^Tes hommes qui habitent l'une et l'autre rive, et par ce chemin septentrional va retourner à l'Océan en s'approchant du pôle.
Ici le glacier du Rhône ouvre le cours du fleuve qui descendra arroser les plaines fertiles du midi. Et ainsi, tout en retournant au
ftein des mers par son mouvement éternel^ 1 élément dessine sur la carte du monde les lignes diverses dont Thumanité^ pacifique ou belliqueuse^ mais presque toujours belliqueuse et faible^ composera ses annales.
De quelle importance sont donc ces massifs gigantesques dans rbistoire entière du monde ! Quelle œuvre perpétuelle ils accomplissent au-dessus, au-dessous et au milieu de nous! Œuvre incessante et fatale qui nous domine singulièrement, nous, pauvres ^Ires mortels. Tout ce grand mécanisme fonctionne de la mer à l'Atmosphère, de l'Atmosphère aux montagnes, des montagnes aux plaines et à la mer, sans que notre race joue là le moindre rôle. Les nuées s'élèvent, la pluie tombe, la foudre retentit, la neige 8*enroule aux fronts des cimes, les vents naissent et circulent, les eaux voyagent lentement dans les lacs, bruyamment dans les torrents, lourdement dans les fleuves, la verdure décore les collines et les vallées, le ciel s'anime, le soleil brille.... et tout ce mécanisme colossal, immense, universel, marche sans cesse, étranger à nos petits mouvements lilliputiens et à notre propre existence, nous enveloppant dans sa succession, calme, austère, supérieur à nous, et continuant son cours sans s'inquiéter de notre histoire.
Ainsi tout marchait sur la Terre avant l'apparition de Thomme, pendant des milliers de siècles, où la nature souriait ainsi pour elle-même, sans que nulle pensée humaine fut là pour se reposer sur son sein et regarder le ciel. Ainsi le mécanisme du monde continuera sa marche lorsque nous n'y serons plus, lorsque les générations de l'avenir auront disparu à leur tour et lorsque la race humaine sera éteinte sur cette terre.
Vous avez vu bien des âges, ô montagnes solitaires assises dans les nues! Vous avez vu les campagnes qui se déroulent à vos pieds sans troupeaux et sans travailleurs; vous avez vu vos lacs sans nacelles et sans hymnes; vous avez vu les fleuves sans villes à leurs bords et la terre sans hommes. De nouveau vous reverrez ces solitudes dans l'avenir. Et peut-être ne savez-vous pas qu^il y a actuellement des hommes qui vous contemplent, et peut-être est-ce identique qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas ! . . .
Les hautes régions de l'Atmosphère, dit Al. Maury, éveillent au plus haut degré notre curiosité. Quoique nous nous efforcions par Imduction et le calcul d'en découvrir la constitution et d'en saisir les phénomènes, elles demeurent encore environnées pour nous de
bien des mystères. Nous gravissons les montagnes^ nous nous élevons en ballon^ nous braquons nos télescopes sur les corps célestes^ et nous inventons mille instruments pour constater les moindres effets produits par des agents physiques dans Tespace qui nous sépare. Fatigués de rencontrer sans cesse sur le globe la trace de Thomme et les œuvres de ses mains^ nous recherchons les régions où il n a point encore pénétré, où la nature reste vierge et garde la physionomie des âges géologiques qui précèdent le nôtre. Il règne sur les hauts sommets un parfum d'éternité, qui nous rapproche des conditions de lespace infini. La Bible nous représente Moïse gravissant le Sinaï pour y converser avec Dieu et recevoir directement ses volontés, c'est Timage des impressions produites sur nous par les lieux élevés. Nous nous trouvons, en effet, sur la cime des monts, face à face avec la Divinité. L'homme n'étant plus là pour déranger, selon ses besoins et ses caprices, l'ordre primitif des choses, les lois physiques nous apparaissent dans toute leur grandeur et leur généralité.
La sublime impression qu'on reçoit de ces montagnes n'est nullement de fantaisie. Elle provient d'une véritable grandeur. C'est le réservoir de l'Europe, le trésor de sa fécondité. C'est le théâtre des échanges, de la haute correspondance des courants atmosphériques, des vents, des vapeurs, des nuages. L'eau, c'est de la vie commencée. La circulation de la vie, sous forme aérienne ou liquide, s'accomplit sur ces montagnes. Elles sont les médiateurs, les arbitres des éléments dispersés ou opposés. Elles en sont l'accord et la paix. Elles les accumulent en glaciers, et puis équitablement les distribuent aux nations.
Ces nuées, venues de si loin, doivent, après la traversée, se recueillir volontiers, chercher un moment de repos. La place est grande sur les Alpes. Quarante, cinquante lieues de glaciers, du Dauphiné au ïyrol, c'est un assez beau lit, ce semble. Mais telle est la légèreté, l'inconstance de ces voyageuses, que la bonne hospitalité des Alpes ne les retiendrait pas. Un ingénieux travail les arrête là sous forme de glace. (Michelet.)
Si la surface émergée de la planète était parfaitement unie, la régularité la plus désolante régnerait partout; les mêmes phénomènes se reproduiraient à travers toute l'étendue des con- Xinents. D'un océan à l'autre, les vents , dont aucun obstacle n'arrêterait le cours, tourneraient autour du globe avec un mouvement toujours égal , comme ces longues bandes de nuages que l'on voit sur Jupiter. Point de ces massifs élevés qui, par leur
position transversale à la direction des vents, produisent une rupture d'équilibre et répercutent les courants atmosphériques dans tous les sens; point de ces grands réfrigérateurs qui condensent l'eau des nuages et la gardent dans leurs réservoirs de 'neige et de glace : partout les pluies tomberaient d'une manière à peu près égaie, et les eaux, ne trouvant point de déclivité pour
Fig. 13,2. — Les ruonUgncs, Panorama dca And>
s'écouler vers l'Océan , formeraient des marécages putrides. L'équilibre parfait des forces de la nature aurait pour conséquence la stagnation universelle et la mort. Si les hommes pouvaient exister sur une terre pareille, loin de trouver dans l'uniformité de l'immense plaine de plus grandes facilités pour communiquer entre eux, ils resteraient épars autour de leurs lagunes dans toute la sauvagerie primitive. Les migrations de peuples entiers deacen-
4t8 LES MONTAGNES.
dantla pente des plateaux à la recherche d*une nouvelle patrie^ comme de grands fleuves à la recherche de la mer^ n'eussent jamais eu lieu. Toute civilisation eût été impossible. Peut-être, ainsi que le pensent certains géologues^ la surface du globe était-^ elle unie et sans puissant relief quand Tichthyosaure nageait lourdement au milieu des marécages , et que le ptérodactyle étendait ses pesantes ailes au-dessus des roseaux. C'était alors la terre du reptile, mais ce ne pouvait être celle de Thomme.
Quelles que soient les causes géologiques de la répartition actuelle des plateaux sur les continents, il faut reconnaître ce fait remarquable, que leur hauteur s'accroît avec leur proximité de la zone torride, comme si la rotation du globe avait eu pour résultat non-seulement le gonflement général de la masse planétaire, mais aussi la tuméfaction des continents eux-mêmes.
Centres vitaux de Torganisme planétaire, ils arrêtent les vents et les nuages, épanchent les eaux, modifient tous les mouvements qui s'accomplissent à la surface du globe. Grâce au circuit incessant qui se produit entre toutes les saillies du relief continental et les deux océans des eaux et de TAtmosphëre, les climats étages sur les flancs des plateaux se mêlent diversement et mettent continuellement en rapport les unes avec les autres les flores, les faunes, les nations et les races d'hommes.
Par la grâce ou la majesté de leur forme, par leur profil hardi dessiné en plein ciel, par la ceinture de nuées qui s'enroule autour de leurs rochers et de leurs forêts , par les variations incessantes de Tombre et de la lumière qui se produisent dans les ravins et sur les contre-forts, les montagnes prennent une apparence de personnalité, et Ton est presque tenté de voir des êtres vivants dans ces masses rocheuses. Et puis n'offrent-elles pas, dans uq petit espace, un résumé de toutes les beautés de la terre? Les climats et les zones de végétation s'étagent sur leurs pentes ; on peut y embrasser d'un seul regard les cultures, les forêts, les prairies, les glaces, les neiges, et chaque soir la lumière mourante du soleil donne aux sommets un merveilleux aspect de transparence, comme si l'énorme masse n*élait qu'une légère draperie rose flottant dans les cieux. (Elisée Reclus.)
Si mon lecteur veut bien se reporter à la page 131 de cet ouvrage, il y retrouvera la liste des plus hautes montagnes des cinq parties du monde, celle des plus hauts lieux du globe habités, ainsi que les plus hautes ascensions faites sur les montagnes et dans les airs. Nous avons vu plus haut (p. 320) dans quelles
proportions la température décroît à mesure qu'on s élève dans les hauteurs de Tair. Voyons maintenant les conséquences du décroissement de la température pour ces grands massifs qui plongent leurs cimes dans les profondeurs raréfiées de TAtmosphère.
Les premières conséquences de cet abaissement de température, c'est qu a mesure qu on gravit une haute montagne, on rencontre, élagées aux différentes hauteurs , des productions organiques de chaque pays, et que Ton traverse graduellement des climats de plus en plus rigoureux. Cette curieuse contiguïté des produits de l'hiver et de Tété contribue beaucoup au charme des contrées alpestres. Si Ton se place sur les sommets de la Suisse , on embrasse d'un coup d*œil le grandiose panorama des Alpes, et, comme dans une page ouverte du livre de la nature, on peut lire dans ce tableau les règles et les lois que la science a établies concernant la distribution des êtres vivants aux différentes latitudes. On aperçoit assez distinctement six zones étagées Tune sur Tautre et nettement accusées dans leurs contours par la différence de la végétation et de laspect du sol. Au fond , s'étend la plaine fertile entrecoupée de lacs, de grandes routes, de rivières, de forêts parsemées de villages et de métairies : c'est la résidence de l'homme. Au-dessus de ce tapis vert s'élèvent, dans un pittoresque désordre, de riantes collines, tantôt nues, tantôt couvertes de bois et d*ombrages. Plus haut, le regard rencontre des crêtes rocailleuses, couronnées de groupes de noirs sapins. Par-dessus ces rochers, on aperçoit encore des pentes couvertes de riches pâturages ; mais bientôt le caractère du paysage change brusquement : la mort succède à la vie , la verdure fait place aux teintes grises et monotones des roches nues. La montagne emprunte alors son charme ou sa grandeur à d'autres aspects, aux formes capricieuses et sauvages des rochers qui forment sa masse imposante. Plus haut, enfin, les Alpes s'enveloppent d'un resplendissant manteau de neige, sous lequel s'abrite perpétuellement leur perpétuel hiver.
Nous avons déjà vu que la géographie botanique, la distribution des végétaux à la surface du globe , a pour base directrice l'état effectif de la chaleur transmise par le Soleil à la Terre. Ce rule de la température dans la végétation étant des plus importants, on l'a étudié le premier pour chercher les rapports qui existent entre la distribution de la chaleur et le caractère de la végétation. Cette étude a conduit à partager le globe en huit régions assez distinctes, que voici :
1<> La zone équaioriale, 8'étendant à 15® de chaque côté de Téqualeur et jouissant d'une température annuelle moyenne de 26 à 28®. L'humidiÙ de son atmosphère contribue, avec le concours de la chaleur, à développer des formes végétales qui y sont aussi belles que variées.
2<> La zone tropicale, qui commence au 15« degré et sMtend jusqu'aux tropiques, avec une température estivale moyenne de 26® et hibernale moyenne de 15®. Déjà, sous cette zone, on trouve des variations assez nombreuses de la température.
30 La zone subtropicale, partant des tropiques et s'élevant jusqu*au 3^« degré, sa température moyenne est de 17® à 21® : ce qui permet encore à des plantes èquatoriales d*y fleurir. C'est la zone la plus agréable pour Thabitation de rhomme, parce que Thiver n*y est pas assez rude pour qu'on soit obligé d'imaginer des moyens de se soustraire à sa rigueur.
k"* La zone tempérée chaude , qui comprend du 34« degré au 45* de latitude , et dont la température moyenne est de 12® à 17®.
5<» La zone tempérée froide, qui commence au 45* degré et finit au 58*, avec une température moyenne de 6® à 12®.
6'' La zone subarctique, qui s'étend de 58® à 66® 32'. Sa température moyenne est de 4® à 6®.
7" La zone arctique, partant du cercle polaire, 66® 32', s*étendant jusqu'au 72«. et dont la température moyenne n'est guère de plus de 2®.
8° La zone polaire, commençant à 72® et se prolongeant jusqu'aux pôles. La durée de Tété y est de cinq à six semaines. La température moyenne est de ^15*; en été, elle est de 3®,1 ; dans le mois de juillet, elle s'élève à 5®,8; mais, en août, elle retombe à 1®,2, et l'hiver elle descend jusqu'à —30®.
Ce système paraît, au premier abord, capable de satisfaire Ves; prit : on y voit des coupes régulières avec des températures moyennes bien tranchées; mais à l'exception, peut-être, de la première et de la dernière zone, qui sont les mieux déterminées, les autres comportent une infinité de nuances dans les climats, avec une différence en plus ou en moins souvent considérable.
Dans les prolégomènes de la Flore de la Laponie, Linné a caractérisé la végétation des diverses contrées du globe avec ce style concis et pittoresque qui distingue ce grand observateur : « La famille des palmiers, dit-il, règne dans les parties les plus chaudes du globe; des plantes chargées de fruits habitent en grand nombre les zones tropicales. Une riche couronne de plantes orne les plages de l'Europe méridionale; des moissons de graminées occupent 1 Europe septentrionale. La dernière et la plus froide des régions habitées, la Laponie, est couverte d algues blafardes et de froids lichens : végétaux de la dernière espèce sur la dernière des terres. »
La succession des climats s opérant du pied au sommet d'une montagne suivant la même loi qui la régit de lequateur aux pôles, la végétation s'y succède dans le même ordre. Pour la flore comme pour le climat, on croirait marcher dans la direction du cercle
polaire, à mesure qu'on s'élève sur les flancs d'un pic à une plus grande altitude au-dessus des plaines; seulement, les intervalles de clioial que l'on emploierait des semaines à franchir, on les traverse en quelques minutes d'ascension- Nous avons vu (liv. III, p. 320) que la température décroît en moyenne de 1 degré centigrade pour 1G0 à 'Ï4U mètres de hauteur, suivant la distance du sol, le lieu et la saison. Si, par exemple, on suit la succession des climats sur les pentes du mont Blanc, on voit que, la ligne de zéro étant à 20U0 mètres, l'isotherme de — 5* passe à 2850 mètres; celle de— 10* à 3600; celle de— 15* à 4400; celle de — 20' gît à la hauteur de 5200 mètres. La température moyenne de l'année étant de 11' au niveau de la mer à cette latitude, on voit que le climat varie de -f-H' à — 17', ou de 28°pour 4800 mètres, c'està-dire que dans cette ascension, qui dure un jour, on fait le même voyage physique que si l'on se rendait de la Suisse au Spitzberg,
Fig. 133. Succession des climats sur le mont Blanc.
OU 35 degrés de latitude : i 37 mètres d'élévation correspondent à t degré de latitude.
L'une des montagnes sur lesquelles on peut le mieux saisir la succession des espèces végétales est celle du Ganigou , dans les Pyrénées, qui s'élève superbement à 2785 mètres de hauteur, à 15 kilomètres de Prades. Les oliviers des campagnes de la Têt croissent au pied du mont, la vigne s'élève jusqu'à 550 mètres, le châtaignier jusqu'à 800. Les derniers champs s'arrêtent à 1G40 mètres; le sapin cesse à 1950 mètres, où le chêne et le liâtre ont disparu; le bouleau monte jusqu'à 2000 mètres, et le pin jusqu'à 2430, pour céder la place aux petites plantes rabougries des régions polaires. Ainsi, comme le remarque É. Reclus, du pied au sommet du Canigou, c'est un voyage analogue à celui que l'on ferait du 42* au 62' degré de latitude, de la Corse à la Norvège I ici 1 39 mètres d'élévation correspondent à 1 degré de latitude.
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Nous pouvons cependant faire la remarque quune différence réelle existe entre les conditions de la vie polaire et celles de la vie alpestre glaciale. Plus on s'élève sur les montagnes, plus l'air est sec et léger; aux pôles, au contraire, l'Atmosphère est pesante des vapeurs qui la saturent. A travers cette atmosphère, la lumière peut-elle agir comme à travers l'air subtil des hauts sommets? Non : l'Atmosphère doit apporter une différence profonde dans les conditions de la vie végétale et animale, nonobstant l'analogie des climats.
Plus haut, enfin, on ne trouve que des lichens et la roche nue, et ^ à peu de distance de là , on rencontre la limite des neiges
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Fig. 135. — Hauteurs sur les montagnes correspondant aux lignes isothermes.
étemelles, qui varie suivant les latitudes, mais qui n'en est pas moins soumise à une loi constante.
Je n'avais jamais mieux senti la ligne de démarcation entre la vie et la mort des organismes terrestres que dans mon ascension au mont Blanc du mois de septembre 1869. Lorsqu'après s'être reposé à la « Pierre de l'Échelle, » on a gagné le bord du glacier des Bossons et traversé le couloir de l'avalanche de l'Aiguille du Midi : la vaste plaine de neige ondulée sur laquelle on arrive^ la région des séracs et de leurs limpides filets d'eau transparente, les petits lacs bleus au second plan, et les Grands-Mulets dressés en face, présentent à l'âme un tableau de silencieuse et solitaire grandeur qui frappe singulièrement. Désormais on n'aura sous les yeux que la morne succession des collines blanches et le panorama des hauts sommets sourcilleux. Là règne depuis les âges
antiques du monde le Silence sépulcral^ dominant la vie qui fourmille à ses pieds. Cette inaltérable majesté des tètes blanchies donne Timpression d'un monde supérieur planant sur le nôtre, et pour lequel la vie avec toutes ses agitations n'est qu une ombre qui passe. Dans Taérostat qui nous élève jusqu'en ces mêmes régions , nous n'éprouvons point le même contraste , car les nuages n'y sont pas à l'état de neige, et dans l'Atmosphère pure une telle ligne de démarcation n'existe pas.
Quant à la succession des plantes en elle-même, ce n'est pas au mont Blanc qu'on l'apprécie le mieux. Elle se remarque plus facilement sur les montagnes isolées qui n'atteignent pas la limite des neiges. L'une des ascensions les plus intéressantes à ce point de vue est certainement celle du Righi , avec lequel nous avons déjà fait connaissance.
De toutes les régions naturelles qui s'étagent ainsi le long des flancs d'une montagne, nulle n'a un caractère aussi tranché que la ligne des neiges éteriielles ou persistantes, ainsi nommées avec juste raison parce qu'elles résistent aux ardeurs de l'été, ou se renouvellent aussitôt qu'une fonte partielle pendant Tété ou le printemps a diminué leur masse.
Il est facile de comprendre que la limite des neiges persistantes se trouve à une hauteur absolue d'autant plus grande qu'il fait plus chaud au niveau de la mer. Elle est au niveau du sol dans les régions polaires où règne un froid continu, et située à une trèsgrande élévation sous les tropiques.
Ce phénomène est toutefois complexe. 11 dépend de la température, de l'état hygrométrique de l'air, de la forme des montagnes, de la direction des vents régnants et de leur contact soit avec la terre, soit avec la mer, de la hauteur totale de la montagne et du degré d'escarpement de ses versants, enfin de l'étendue et de l'élévation absolue des plateaux qui supportent cette montagne. Toutes ces causes réunies donnent à la limite des neiges le caractère d'une grande variabilité.
On a cherché depuis longtemps quelle relation météorologique unit l'altitude de la limite inférieure des neiges persistantes au climat de chaque contrée. Bouguer pensait que cette limite correspondait à une température annuelle moyenne égale à celle de la glace fondante. De Buch et de Humboldt ont cherché à faii*e voir qu'elle se rapportait mieux à une température moyenne de l'été égale à ce même degré ; néanmoins, on s'est aperçu promptement que la limite des neiges ne satisfaisait point du tout à cette condition.