LES NEIGES ETERNELLES
C0D8 de neige qui pourraient tomber sur des cimes de 1 5 000 ou 20 000 mètres seraient bientôt balayés par le vent ou fondus par les rayons solaires. Sur les flancs d'une montagne de cette élévation il y aurait une zone de neige persistante^ limitée d*un côté par une région de pâturage^ de Tautre par des espaces déserts complètement dépourvus de végétation. D'après Tsehudi^ il ne tomberait sur les Alpes^ au-dessus de 3300 mètres d'élévation^ qu'une quantité de neige relativement très-faible; c'est entre 2300 et 2600 mètres que la plupart des nuages chargés de flocons déversent leur fardeau sur les pentes. A cette hauteur, Thumidité tombe aussi quelquefois sous forme de pluie; mais à 3000 mètres les nuées sont rarement pluvieuses; à 3600 mètres elles ne portent que de la neige.
La neige qui tonibe sur les montagnes au-dessus de la limite des neignes perpétuelles ne fond pas. Une faible partie seulement, fondant sous l'influence du soleil, s'infiltre à travers la neige, et cette eau se congelant de nouveau pendant la nuit, la neige passe à l'état de névé, corps intermédiaire entre la neige et la glace, masse grenue qui se compose de cristaux arrondis et agglutinés entre eu.v par l'effet de la pression qu'ils supportent. La densité du névé tient le milieu entre celle de la neige et celle de la glace ; tandis qu'un mètre cube de neige pèse environ 85 kilogrammes, un mètre cube de glace compacte pèse 900 kilogrammes, et le poids d'un mètre cube de névé varie entre 300 et 600 kilogrammes (l'eau pèserait 1000 kilog.). La ligne de démarcation entre la glace et le névé n'est pas bien tranchée. Suivant la pression à laquelle il est exposé, le névé passe successivement par une série de phases caractérisées par des densités différentes : il devient d'abord glace huileuse, puis glace grenue blanche, enfin glac3 bleue compacte qui forme la substance des glaciers.
Les conditions les plus favorables à la formation des glaciers existent, dit Agassiz, lorsque plusieurs hautes montagnes se trouvent très-rapprochées, telles que la Jungfrau, l'Eiger, le Mœnco, le Finsteraarhorn, le Schreckhorn dans TOberland bernois, le Gœmerhorn, le Mont-Rose, la Lyskaurm, etc., dans la chaîne du Mont-Rose, ou bien le Mont-Blanc, l'aiguille du Midi, le dôme du Goûter, le pic du Géant, etc., dans la chaîne du Mont-Blanc. n arrive alors que non-seulement les sommités, mais même les plateaux et les vallées intermédiaires se recouvrent de glaciers jusqu'à des niveaux où probablement il n'en existerait point si les hautes cimes étaient plus éloignées l'une de l'autre. De vastes pla-
teaux^ qui ont dix, vingt et même trente lieues carrées, ne présentent aussi qu'une surface continue de glaces, du milieu de laquelle les crêtes et les cimes des plus hautes montagnes s*élèvent comme des îles volcaniques du milieu de TOcéan. Ce sont ces vastes étendues de glaciers auxquelles on donne le nom de mers de glace. Ces mers de glace détachent sur toute leur circonférence des émissaires qui descendent par les gorges et les anfractuosités des montagnes dans les régions inférieures. Ce sont les glaciers proprement dits; leur nombre est très-variable et dépend essentiellement de la structure des massifs recouverts par les mers de glace. On compte en Suisse 600 glaciers proprement dits. Les Alpes, comprises dans la Suisse entre le Mont-Blanc et les frontières du Tyrol, forment une mer de glace de plus de 1 38 lieues carrées. Tels sont les réservoirs intarissables qui entretiennent les plus grands et les principaux fleuves de l'Europe.
La glace des glaciers ne ressemble en rien à la glace ordinaire. Au lieu d'être glissante et polie, elle est inégale, ridée ou striée, rarement lisse, composée enfin d'une multitude de fragments angulaires, qui ont d'ordinaire de 20 à 50 centimètres de diamètre, et qui sont séparés les uns des autres par des fissures capillaires innombrables. A mesure que l'on s'élève vers la partie supérieure des glaciers, on voit ces fragments diminuer de volume et se réduire enfin à de simples granules : la masse entière passe alors à l'état d'une neige grenue : le névé dont nous avons parlé plus haut.... Les glaciers ne sont, pour ainsi dire, que des transformations de névé opérées par l'eau. Quoique la température moyenne des régions où régnent les névés soit de beaucoup au-dessous de zéro, le soleil parvient cependant à en fondre annuellement une partie pendant les mois chauds de l'été. L'eau qui résulte de cette fonte s'infiltre dans la masse, où remplaçant Feau que le névé contient en abondance, elle se congèle pendant la nuit, et transforme ainsi une partie du névé en une glace d'abord peu compacte, mais qui gagne de plus en plus en consistance et en épaisseur, à mesure que de nouvelles eaux viennent s'y infiltrer et que la masse entière chemine. La transformation du névé en glace s'opère généralement de bas en haut, par la raison fort simple que l'eau^ tendant continuellement à descendre, c'est la partie inférieure du névé qui s'imbibe la première.
Les glaciers présentent chacun un caractère particulier, résultant de la disposition de leurs crevasses, de leurs aiguilles, de leurs moraines et de plusieurs autres accidents; de plus^ ils chan-
gent d'aspect d'une année à l'autre, pendant une saison, quelquefois même du matin au soir.
Aucun glacier n'est parfaitement blanc; tus de loin, ils ont généralement une teinte bleuâtre ou verdàtre, plus intense sur les parois des aiguilles et dansM'intérieur des crevasses qu'à la surface. Lorsqu'on se trouve sur le glacier même, la surface qui n'est point recouverte par les moraines paraît d'un blanc mat. Enfin,
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à mesure que l'on remonte le glacier, et que la glace devient moins compacte, les teintes perdent insensiblement de leur intensité, et le bleu des crevasses de moins en moins foncé, de plus en plus mat, se transforme en un vert d'une rare beauté. Quelles sont les causes qui déterminent ces teintes variées? La science n'a pas encore résolu ce curieux problème. Ce n'est pas l'azur du ciel, comme on l'a prétendu, car les glaciers conservent leur couleur par un temps couvert.
Le 1 4 septembre 1 868, par un ciel couvert et après une petite pluie fine, je visitais la grotte du glacier inférieur de Grindelwald, en compagnie du professeur Lissajous, et, comme aux plus beaux jours du ciel azuré, le glacier apparaissait teinté des nuances variées de Témeraude. Dans l'intérieur de la grotte, à l'entrée, la transparence des blocs et la réfraction de la lumière rappelaient assez singulièrement la teinte du vitriol. Au fond de la grotte, dans une salle carrée, éclairée par une lampe antique, était assise une vieille sorcière, jouant d'une cithare aux cordes métalliques: les reflets de la lampe étaient blancs comme dans une grotte de sel. La Lutschine noire sort à flots rapides du glacier. Les ravins du torrent, les cascades, les blocs des anciens éboulements, les moraines et la succession admirable des vues de la Wengernalp, réunissent en ce petit désert des Alpes une esquisse physique et météorologique qui donne à tout esprit attentif un ensemble assez complet des connaissances que nous résumons dans ce chapitre.
Tous les glaciers ont des crevasses, c'est-à-dire d'énormes fissures qui, tantôt traversent la masse de glace de part en part, tantôt ne pénètrent que jusqu'à une certaine profondeur. Seulement, le nombre, la forme, les dimensions et la disposition de ces crevasses varient à l'infini dans les divers glaciers et dans les différentes parties d'un même glacier, selon l'inclinaison plus ou moins considérable de la forme et du fond de la vallée. En général, on les enjambe ou on les saute sans peine et sans danger; mais on en rencontre parfois de tellement larges, qu'il faut ou les tourner ou les franchir avec des échelles. Dans son ascension, de Saussure en observa un qui avait plus de 32 mètres de largeur, et dont on ne voyait le fond nulle part. Ordinairement, la profondeur est de 30 à 40 mètres. La neige tombe souvent dans ces crevasses et les caehe. Lorsqu'elle ne fait qu'en réunir les deux lèvres, elle forme aiJHlessus de Tabîme une espèce de pont qu'un simple éboulement du glacier suffit parfois à faire crouler. Ce sont ces lits de neige sans appui qui constituent le plus grand danger pour les voyageurs. Aucun indice ne révèle la large faille qui descend peut-être à des centaines de mètres de profondeur; le champ de neige est uni et semble inviter à la marche; mais qu^on mette le pied audessus du gouflre caché sans avoir prudemment sondé la neige, et la masse peut s'effondrer tout à coup avec le malheureux qu'elle porte. La plupart des accidents qui arrivent chaque année dans les montagnes sont dus à la chute des ponts de neige dans les précipices d*un glacier.
On ne peut se défendre d une certaine frayeur, lorsqu'on se trouve sur le glacier au moment où se produit une crevasse. Le fleuve de glace, dit É. Reclus, se met tout à coup à craquer et à mugir, de sourdes détonations, causées par de brusques ruptures, se font entendre par moments dans Tépaisseur de la masse, tandis qu'un long bruit sifflant, semblable à celui du verre rayé par le diamant, annonce l'augmentation graduelle de la fente. Élargies petit à petit, ces crevasses offrent un spectacle saisissant. Les deux parois bleuâtres plongent jusque dans les ténèbres insondables aux regards, des pierres qui tombent de la surface rebondissent sur les saillies, puis se perdent dans l'obscurité en réveillant de sourds échos; un vague murmure d'eaux courantes s'élève des profondeurs, et parfois d'aigres bouffées d'un air froid et saisissant jaillissent de la bouche de l'abîme; en se penchant au-dessus de la béante ouverture, on ressent une sorte d'effroi, comme si les rumeurs et les ténèbres du gouffre étaient celles d'un monde mystérieux et terrible.
On donne, dans les Alpes de la Suisse française, le nom de moraines à ces amas de roches, de sable et de débris que l'on remarque le long des bords, à l'extrémité supérieure ou sur la siirface même d'un glacier. Elles sont produites par les éboulements des montagnes qui les dominent. Leur grandeur varie selon la fréquence des avalanches dans les diverses vallées, la nature des roches dont ces avalanches sont formées, la forme du glacier, etc.; mais, en général, elles augmentent à mesure qu'elles avancent vers l'extrémité inférieure du glacier.
Il tombe environ dans les Alpes 18 mètres de neige par an, qui équivalent à une couche de 2'",30 de glace. Dans ces régions élevées, la chaleur solaire est insuffisante à fondre une pareille quantité d*eau solide ; il y a donc chaque année un résidu ou stock de glace qui forme le noyau des glaciers. Amassées sur place, ces couches annuelles finiraient par former de véritables montagnes. En supposant qu'en un point déterminé pris au-dessus de la ligne des neiges, la couche ajoutée chaque année soit d'un mètre, ce dépôt ajouté sans cesse à lui-même pendant la courte période de l'ère chrétienne formerait aujourd'hui une élévation de 1870 mètres. Et si cette même accumulation, au lieu de commencer avec les temps historiques, remontait jusqu'aux âges géologiques, la hauteur de la neige empilée dépasserait tout ce que nous pouvons imaginer. Il est évident qu'aucune accumulation de ce genre n'a lieu, et que la quantité de neige des montagnes n'augmente pas
dans la proportion que nous venons de dire. Pour une raison^ ou pour une autre^ il n'est pas permis au Soleil d'enlever TOcéan à son bassin et d'entasser ses eaux d'une manière permanente sur les montagnes.
Mais comment cet excès annuel de charge est-il enlevé aux épaules des montagnes ? Par le Soleil lui-même^ et par les météores. L'astre qui élève les vapeurs de l'Océan jusqu'aux sommets aériens^ se charge aussi de ramener les eaux supérieures dans le grand réservoir maritime. Il en fond une partie. Les pluies et les tièdes brouillards que les vents apportent sur les pentes des montagnes l'aident énergiquement. Les vents froids y contribuent également en soulevant les neiges en tourbillons et en les faisant retomber sur les pentes inférieures où la température moyenne est plus haute. Il n'est pas une violente bourrasque d'hiver qui n'enlève des millions de mètres cubes de neige aux cimes des grandes montagnes^ ainsi qu'on peut le voir d'en bas^ alors que les cimes fouettées par le vent fument comme des cratères et que les couches poudreuses se dispersent en tourbillons. Toutefois les vents chauds et secs font encore plus que les tempêtes pour amoindrir les masses de neige qui pèsent sur les sommets. Ainsi le vent du midi^ appelé fœhn par les montagnards de la Suisse ^ fond ou fait évaporer en douze heures une couche de neige atteignant parfois une épaisseur de trois quarts de mètre^ « il mange la neige, » dit le proverbe, et ramène le printemps sur les hauteurs. L^ fœhn est, après le Soleil, le .principal agent climatérique des Alpes.
Les neiges et les glaces ne restent pas immobiles, d'ailleurs, mais descendent en glissant, et par degrés presque insensibles, le long des pentes. A mesure qu'une couche s'ajoute à une couche, les portions plus profondes de la masse se compriment et se consolident; les couches inférieures sont pressées par le poids des couches supérieures, et si elles reposent sur une pente, elles cèdent à l'effort qui les pousse^ et tendent à descendre.
En même temps, le glacier glisse sur son lit incliné. Il descend en masse sur la pente de la montagne, émoussant les aspérités des roches, et polissant leurs surfaces dures. La couche inférieure de ce puissant polissoir est aussi creusée et sillonnée par les roches sur lesquelles elle passe; mais à mesure que la masse complète de neige glacée descend^ elle entre dans une région plus chaude, elle est plus abondamment fondue, et quelquefois, avant d'avoir atteint la base de la pente, elle est entière-
ment tranchée ou anéantie par la fusion. Quelquefois aussi^ de lai^s et profondes vallées reçoivent la masse gelée ainsi poussée en bas. Après s^être consolidée encore davantage dans ces vallées, cette masse continue à descendre d*un pas lent^ mais mesurable^ imitant dans ses mouvements le cours d'une rivière. La glace est ainsi amenée au-dessous des limites des neiges perpétuelles^ jusqu'à ce qu'enfin la perte en bas égale et compense le gain en haut; en ce point le glacier cesse.
Le mouvement de translation d'un glacier n'est pas le même dans toutes ses parties. Les difTérentes sections sont animées de vitesses particulières. La ligne médiane où Tépaisseur et la pente sont les plus fortes se meut avec plus de rapidité. Les bords où la masse est plus mince et où le frottement produit une résistance sensible se meuvent plus lentement. Agassiz et Desor ont mesuré d'une manière précise les quantités de mouvement des différentes parties du glacier de l'Aar^ en plantant à sa surface^ dans le sens de sa largeur^ des séries de pieux bien alignés^ dont ils pouvaient observer la marche^ en la rapportant à des objets fixes pris sur les roches environnantes.
Une série de pieux plantés sur une ligne droite transversale de 1350 mètres de longueur décrivait au* bout d'un an une courl)e complexe de plus en plus convexe. En disposant les jalons sur la ligne médiane du glacier^ les physiciens suisses ont reconnu que les parties moyennes marchent de 70 ou 77 mètres par an^ tandis que le talus terminal ou glacier ne s'avance que de 30 mètres^ et la partie supérieure de 40 mètres environ.
Jusqu'à maintenant^ les corps qui ont servi à mesurer ainsi d'une manière exacte la rapidité d'un fleuve de glace n'ont pas été nombreux. Une échelle que Saussure avait laissée en 1788 au pied de l'aiguille Noire lors de son ascension au Mont-Blanc^ fut retrouvée en 1832 à la distance de 4330 mètres en aval. L'échelle était donc descendue pendant ces quarante-quatre années avec une vitesse moyenne de 99 mètres par an^ ou de 27 centimètres par jour. Un havresac tombé en 1 836 dans une crevasse du glacier de Talèfre^ et retrouvé dix ans après^ avait marché plus rapidement que l'échelle de Saussure; il avait parcouru 129 mètres par année^ soit plus de 35 centimètres en vingt-quatre heures. Toutefois^ ces dernières observations ne peuvent servir à mesurer la vitesse réelle du glacier, car il faudrait savoir d'une manière positive si les corps entraînés se trouvaient dans la partie centrale ou sur les bords du courant de glace^ au milieu ou dans
le voisinage du fond. Quoi qu*il en soit^ les calculs approximatifs portent à croire que la neige tombée au col du Géant met environ cent vingt années pour arriver, transformée en glacera rextrémité inférieure du glacier des Bois.
Quelques débris humains ont aussi malheureusement servi à établir le mouvement des glaces. En 1861, en 1863 et en 1865, le glacier des Bossons a rendu les restes de trois guides tombés en 1820 dans la première crevasse qui s'ouvre à la base du Mont-Blanc. Les cadavres engouffrés ont donc parcouru pendant une période de plus de quarante ans un espace de 6 kilomètres environ; ils descendaient au taux de 140 à 150 mètres par année. Un glacier plus lent des Alpes autrichiennes, qui s'épanche dans TAhrenthal, a rejeté, vers 1860, un cadavre bien conservé, encore revêtu d'un costume dont la coupe antique est abandonnée depuis des siècles par les montagnards.
Les héros du glacier, dit Michelet, ont été aussi ses martyrs. Par eux, surtout, on a connu son mouvement progressif. Ils l'ont mesuré de leur corps. Jacques Balmat fut englouti en 1834; Pierre Balmat en 1 820 ; ses débris, rejetés du pied du glacier en 1861, démontrèrent qu'il accomplissait sa descente en quarante ans. Les pauvres reistes qu'on voit sous verre au Musée d'Annecy touchent fort, quand on réfléchit que cette famille héroïque non-seulement monta la première au sommet, mais par son malheur constata la loi des glaciers, leur évolution régulière qui ouvre un horizon nouveau.
Tels sont les glaciers, considérés dans leur structure, leur mode de formation, leur marche, leur œuvre météorologique. Tels sont les caractères principaux des éminentes montagnes qui arrêtent les eaux du ciel pour les distribuer aux nations de la Terre.
Pour apprécier autant que possible l'aspect de la nature terrestre dans les hauteurs de l'Atmosphère raréfiée, nous pouvons suivre les voyageurs qui se sont élevés jusque-là dans des ascensions scientifiques, et considérer avec eux le panorama qu'il leur a été donné de contempler. Les premières tentatives étant celles qui nous frappent le plus, choisissons, parmi les nombreuses ascen* sions faites depuis près d'un siècle à la cime du géant de l'Europe, la première de toutes, celle du célèbre Horace-Bénédict de Saussure.
De 1 760 à 1 786, cet infatigable naturaliste avait promis de forte» récompenses aux guides du pays qui pourraient trouver un sentier praticable pour grimper jusqu'au sommet du Mont-Blanc. En
1 773, quatre guides de Chamounix ressayèrent avec persévérance, mais furent rebutés par les fatigues. En 1783, trois autres guides recommencèrent les mêmes tentatives sans pouvoir réussir. Grâce aux indications de deux chasseurs qui s'étaient avancés fort haut à la poursuite des chamois, un chantre de la cathédrale de Genève, le naturaliste Pierre Bourrit, fit les trois quarts du chemin, mais sans atteindre le faîte. Enfin, en 1786, le guide Jacques Balmat, d'une adresse prodigieuse, parvint à s'élever jusqu'au sommet, à 4810 mètres de hauteur au-dessus de la mer, 300U au-dessus de Chamounix — par un chemin qu'il avait découvert à force de recherches, et en compagnie de son médecin, le docteur Paccard.
Après deux longs essais infructueux, en 1785 et 1786, avec Bourrit et Balmat, Horace de Saussure réalisa, le 1" août 1787, le projet qu'il rêvait depuis tant d'années. Il était accompagné de Jacques Balmat, comme guide principal, de 1 7 autres guides ou porteurs et de son domestique. Malgré le désir de son fils, il le laissa à Chamounix pour faire des observations correspondantes à celles qu'il se proposait de faire au sommet de la montagne. — Mais écoutons le savant auteur nous raconter lui-même les impressions de ce hardi voyage :
Pour être parfaitement libre sur le choix des lieux où je passerais les nuits, dit-il, je fis porter une tente, et le premier soir j'allai coucher sous celte tente, au sommet de la montagne de la côte. Cette journée est exempte de dangers et de fieine : on monte toujours sur le gazon ou sur le roc, et Ton fait aisément la route en cinq ou six heures. Mais de là jusqu'à la cime, on ne marche plus que sur les glaces ou sur les neiges.
La seconde journée n'est pas la plus facile. Il faut d'abord traverser le glacier de la côte pour gagner le pied d'une petite chaîne de rocs qui sont enclavés dans les neiges du Mont-Blanc. Ce glacier est difficile et dangereux. Il est entrecoupé de crevasses larges, profondes et irrégulières, et souvent on ne peut les franchir que sur des ponts de neige qui sont quelquefois très-minces, et suspendus sur les abfmes. Un de mes guides faillit y périr. Il était allé la veille avec deux autres pour reconnaître le passage; heureusement ils avaient eu la précaution de se lier les uns aux autres avec des cordes, la neige se rompit sous lui au milieu d'une large et profonde crevasse, et il demeura suspendu entre ses deux camarades. Nous passâmes tout près de l'ouverture qui s*était formée sous lui, et je frémis à la vue du danger qu'il avait couru. Le passage de ce glacier est si difficile et si tortueux qu'il nous fallut trois heures pour aller du haut de la côte jusqu'aux premiers rocs de la chaîne isolée, quoiqu'il n'y ait guère plus d'un quart de lieue en ligne droite.
A quatre heures du soir, nous atteignîmes le second des trois grands plateaux de neige que nous avions à traverser. Nous nous y arrêtâmes pour y passer la nuit.
Mes guides se mirent d'abord à examiner la place dans laquelle nous devions passer la ouït ; mais ils sentirent bien vite l'eiTet de la rareté de l'air (le baromètre n^était plus qu'à 17 pouces 10 lignes). Ces hommes robustes, pour qui sept ou huit
heures de marche que nous venions de faire ne sont absolument rien, n'avaient pas soulevé cinq ou six pelletées de neige qu'ils se trouvaient dans rimpossibillté de continuer; il fallait qu'ils se relayassent d'un moment à l'autre. L'un d'eux, qui était retourné en arrière pour prendre dans un baril de l'eau que nous avions vue dans une crevasse, se trouva mal, en y allant, revint sans eau et passa la soirée dans les angoisses les plus pénibles. Moi-même, qui suis si accoutumé à l'air des montagnes, qui me porte mieux dans cet air que dans celui de la plaine, j'étais épuisé de fatigue en préparant mes instruments de météorologie. Ce malaise nous donnait une soif ardente, et nous ne pouvions nous procurer de l'eau qu'en faisant fondre de la neige, car l'eau que nous avions vue en montant se trouva gelée quand on voulut y retourner, et le petit réchaud à charbon que j*avais fait porter servait bien lentement vingt personnes altérées.
Du milieu de ce plateau, renfermé entre la dernière cime du Mont-Blanc, au midi, ses hauts gradins de l'est et le dôme du Goûter, à l'ouest, on ne voit presque que des neiges ; elles sont pures, d'une blancheur éblouissante, et sur les hautes cimes elles forment le plus singulier contraste avec le ciel presque noir de ces hautes régions. On ne voit là aucun être vivant, aucune apparence de végétation, c'est le séjour du froid et du silence. Lorsque je me représentais le docteur Paccardet Jacques Balmat arrivant les premiers au déclin du jour dans ces déserts, sans abri, sans secours, sans avoir même la certitude que les hommes pussent vivre dans les lieux où ils prétendaient aller, et poursuivant cependant toujours intrépidement leur carrière, j'admirais leur force d'esprit et leur courage.
Mes guides, toujours préoccupés de la crainte du froid, fermèrent si exactement tous les joints de la tente que je souffris beaucoup de la chaleur et de l'air corrompu par notre respiration. Je fus obligé de sortir dans la nuit pour respirer. La lune brillait du plus grand éclat, au milieu d'un ciel noir d'ébène. Jupiter sortait aussi tout rayonnant de derrière la plus haute cime à l'est du Mont-Blanc, et la lumière réverbérée par tout ce bassin de neige était si éblouissante qu*on ne pouvait distinguer que les étoiles de la première et de la seconde grandeur. Nous commencions enfin à nous endormir, lorsque nous fûmes réveillés par le bruit d'une grande avalanche qui couvrit une partie de la pente que nous devions gravir le lendemain. A la pointe du jour, le thermomètre était & 3 degrés au-dessous de la congélation.
Nous ne partîmes que tard, parce qu^il fallut faire fondre de la neige pour le déjeuner et pour la route ; elle était bue aussitôt que fondue, et ces gens, qui gardaient religieusement le vin que j'avais fait porter, me dérobaient continuellement l'eau que je mettais en réserve.
Nous commençâmes à monter au troisième et dernier plateau, puis nous tirimes à gauche pour arriver sur le rocher le plus élevé, à l'est de la cime. La pente est extrêmement rapide, de 39® en quelques endroits ; partout elle aboulit à des précipices, et la surface de la neige était si dure que ceux qui marchaient les premiers ne pouvaient assurer leurs pas sans la rompre avec une hache. Nous mimes deux heures à gravir cette pente, qui a environ 250 toises de hauteur. Parvenus au dernier rocher, nous reprimes à droite, à l'ouest, pour gravir la dernière pente, dont la hauteur perpendiculaire est à peu près de 150 toises. Cette pente n^est inclinée que de 28* à 29®, et ne présente aucun danger; mais Pair y est si rare que les forces s'épuisent avec la plus grande promptitude ; près de la cime, je ne pouvais faire que quinze ou seize pas, sans reprendre haleine ; j'éprouvais même de temps en temps un commencement de défaillance, qui me forçait à m'asseoir; mais à mesure que la respiration se rétablissait, je sentais renaître mes forces ; il me semblait, en me remettant en marche, que je pourrais monter d'une traite jusqu'au sommet de la montagne. Tous mes guides, proportion gardée de leurs forces, étaient dans le même état. Nous mimes deux heures depuis le dernier rocher jusqu'à la cimey et il était onze heures lorsque nous y parvînmes.