‹ L'atmosphère [microform]Chapitre 155 sur 269 · ASCENSION DU MONT-BLANC · texte numérisé non relu

ASCENSION DU MONT-BLANC

Mes premiers regards se portèrent sur Chamounix, où je savais ma femme et ses deux sœurs, Toeil fixé au télescope, suivant tous mes pas avec une inquiétude trop l?raQde sans doute, mais qui n'en était pas moins cruelle, et j ^éprouvai un sentiment bien doux et bien consolant lorsque je vis flotter Tétendard qu'elles m'avaient promis d'arborer au moment où me voyant parvenu à la cime, leurs craintes seraient au moins suspendues.

Je pus alors jouir sans regret du grand spectacle que j'avais sous les yeux. Une légère vapeur suspendue dans les régions inférieures de l'air me dérobait la vue des objets les plus bas et les plus éloignés, tels que les plaines de la France et de la Lombardie ; mais je ne regrettais pas beaucoup cette perte : ce que je venais de Toir et ce que je vis avec la plus grande clarté, c'est l'ensemble de toutes les hautes cimes dont je désirais depuis si longtemps connaître l'organisation. Je n'en croyais pas mes yeux; il me semblait que c'était un rêve, lorsque je voyais sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, rArgentière, le Géant, doDt les bases mêmes avaient été pour moi d'un accès difficile et si dangereux. Je sabissais leurs rapports, leur liaison, leur structure, et un seul regard levait des doutes que des années de travail n'avaient pu éclaircir.

Pendant ce temps-là, les guides tendaient ma tente et y dressaient la petite table sur laquelle je devais faire mes expériences. Mais, quand il fallut disposer mes instruments, je me trouvais à chaque instant obligé d'interrompre mon tra- Tail pour ne m'occuper que du soin de respirer. Si l'on considère que le baromètre n'était là qu'à 16 pouces 1 ligne, et qu'ainsi l'air n'avait guère plus de la moitié de sa densité ordinaire, on comprendra qu'il fallait suppléer à la densité par la fréquence des aspirations. Or, cette fréquence accélérait le mouvement du sang, d'autant plus que les artères n'étaient plus contre-bandées au dehors par une pression égale à celle qu'elles éprouvent à l'ordinaire. Aussi avions-nous tous la ûèvre.

Je restai cependant sur la cime jusqu'à trois heures et demie; quoique je ne perdisse pas un seul moment, je ne pus faire dans ces quatre heures et demie toutes les expériences que j'ai fréquemment achevées en moins de trois heures au niveau de la mer. Je fis cependant avec soin celles qui étaient les plus essentielles.

En quittant ce magnifique belvédère, je vins, en trois quarts d'heure, au rocher qui forme l'épaule à l'est de la cime. La descente de cette pente, dont la montée avait été si pénible fut facile et agréable. Mais il n'en fut pas ainsi de la descente, qui du haut de l'épaule, conduit au plateau sur lequel nous avions couché. La grande rapidité de cette descente, l'éclat insoutenable du soleil, réverbéré par la neige, qui nous donnait dans les yeux et qui faisait paraître plus terribles les précipices qu'il éclairait sous nos pas, la rendaient infiniment pénible. D'ailleurs, autant la dureté de la neige avait rendu le malin notre marche difficile, autant sa mollesse produite par l'ardeur du soleil nous incommodait le soir, parce que audessous de sa surface amollie on trouvait toujours son fond dur et glissant.

Comme nous redoutions tous cette descente, quelques-uns des guides, pendant que je faisais mes observations à la cime, avaient cherché quelque autre passage; mais leurs recherches ayant été vaines, il fallut suivre en descendant la roule que nous avions suivie en montant. Cependant, grâce aux soins de mes guides, nous la fîmes sans accident aucun et cela dans moins d'une heure un quart. Nous passâmes auprès de la place, ou nous avions, sinon dormi, du moins reposé la nuit précédente, et nous poussâmes encore une lieue plus loin, jusqu'au rocher près duquel nous nous étions arrêtés en montant. Je me déterminai à y passer la nuit. Je contemplai l'amas des nuages, qui flottaient sous nos pieds, au-dessus des vallées et des montagnes moins élevées que nous. Ces nuages, au lieu de présenter des plaques et des surfaces unies, comme on les voit de bas en haut, offraient des formes extrêmement bizarres, des tours, des châteaux, des géants, et paraissaient soulevés par des vents verticaux, qui partaient des différents points du pays, situés

au-dessous. Par-dessus tous ces nuages, je voyais Thorizon liséré d'un cordon composé de deux bandes : rinférieure d'un rouge noirâtre; la supérieure plus claire, et d'où semblait s'élever une flamme d'un bel aurore, inégale, transparente et diversement nuancée.

Nous soupâmes gaiement et de bon appétit, après quoi je passai sur mon matelas une excellente nuit. Ce fut alors seulement que je jouis du plaisir d'avoir accompli ce dessein formé depuis vingt-sept ans, dans mon premier voyage à Chamounix, en 1760 : projet que j'avais si souvent abandonné et repris, et qui était pour ma famille un continuel sujet de souci et d'inquiétude. Dans le silence delà nuit, après m'ètre bien reposé de ma fatigue, lorsque je récapitulais les observations que j'avais recueillies, lorsque surtout je me retraçais le magnifique tableau des montagnes que j'emportais gravé dans ma tète, et qu'enfin je conservais l'espérance bien fondée d'achever sur le col du Géant ce que je n'avais pas fait, et que vraisemblablement on ne fera jamais sur le Mont-Blanc, je goûtais une satisfaction vraie et sans mélange.

Le 4 août, quatrième jour du voyage, nous ne partîmes que vers six heures du matin. Nous fûmes ensuite obligés de traverser une large crevasse sur un pont de neige si mince, qu'il n'avait au bord que trois pouces d'épaisseur; un des guides qui s'écarta un peu du milieu où la neige était plus épaisse, enfonça une de ses jambes à faux. En entrant ensuite sur le glacier que nous devions traverser, nous le trouvâmes changé dans ces vingt-quatre heures, au point de ne pouvoir reconnaître la route que nous avions suivie en montant; les crevasses, les ponts s'étaient rompus; souvent, ne trouvant point d'issue, nous fûmes obligés de revenir sur nos pas ; plus souvent encore, il fallut nous servir de l'échelle pour traverser des crevasses qu'il eût été impossible de franchir sans secours. Tout près d'arriver au bord, le pied manqua à mon guid^, qui glissa jusqu'au bord d'une fente où il faillit tomber, et où il perdit un des piquets de ma tente. Dans ce moment d'effroi, un énorme glaçon tomba dans une grande crevasse, avec un fracas qui ébranla le glacier. Mais enfin nous abordâmes le roc à neuf heures et demie du matin, quittes de toute peine et de tout danger. Noos ne mtmes que deux heures trois quarts de là au prieuré de Chamounix, où j'eus la satisfaction de ramener tous mes guides parfaitement bien portants.

Notre arrivée fut tout à la fois gaie et touchante, tous les parents et amis de mes guides venaient les embrasser et les féliciter de leur retour. Ma femme, mes sœurs et mes fils, qui avaient passé ensemble à Chamounix un temps long et pénible dans l'attente de cette expédition, plusieurs de nos amis, qui étaient venus de Genève pour assister à notre retour, exprimaient dans cet heureux moment leur satisfaction, que les craintes qui l'avaient précédée rendaient plus vive, plus touchante, suivant le degré d'intérêt que nous avions inspiré. Après quelques observations comparatives, nous revînmes tous heureusement à Genève, d'où je revis le Mont-Blanc avec un vrai plaisir, et sans éprouver ce sentiment de trouble et de peine qu'il me causait auparavant.

Telle est la première ascension qui ait été faite au Mont-Blanc, ascension méthodique et complète^ et dont celle de Balmat et de Paccard^ faite sans bagages^ sans provisions et sans instrumeats, n'était en quelque sorte que l'essai précurseur. Depuis, plusieurs centaines se sont succédé, et aujourd'hui on n'en compte pas moins d'une quarantaine chaque année. Les photographes euxmêmes se sont élevés jusqu'à la cime, et ont pris diverses vues dont notre figure 138 offre un spécimen. La plupart de ces as*

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