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CHAPITRE IL

MÉTÉOROLOGIE DE l'oC.ÉAN. — ROUTES MARITIMES. — LE GULF-STREAM

Nous venons de voir que la distribution de la chaleur solaire à la surface du globe détermine dans 1* Atmosphère une circulation générale régulière. Dans le chapitre prochain^ nous constaterons que les vents irréguliers et variables de nos climats sont également dus à cette chaleur et soumis à des lois de périodicité que la science étudie. Mais avant de quitter les grands courants de TAtmosphère^ il importe que nous prenions une idée sommaire des grands courants de la mer, déterminés aussi par l'action de cette même chaleur qui régit tout ici-bas.

La mer nVst pas immobile ; ni ses eaux, ni l'atmosphère qui repose sur elles. Une grande oscillation, générale de la surface s'accomplit deux fois par jour sous rinfluence attractive de la Lune et du Soleil : ce sont les marées, dont le flux et le reflux couvrent et découvrent tour à tour les plages de rOcéan,et donnent aux rivages la mobilité toujours changeante qui nous y attire sans fin. Ce mouvement des eaux est dû à une cause astronomique, et nous n'avons pas à nous en occuper ici. Mais la mer est animée d'une autre circulation météorologique, plus complexe et plus déliée, que l'on pourrait presque comparer à la circulation du sang chez les Mres vivants : elle est traversée de courants qui, dirigés de l'équateur aux p61es et des p61esà l'équateur, et ralliant entre elles les mers les plus lointaines, distribuent la chaleur parmi les régions froides, ramènent l'eau froide vers les régions torrides, égalisent la salure et la composition chimique de l'Océan, et forment en quelque sorte le circuit vital du globe, comme la sève qui monte et descend dans les plantes, comme le sang qui se régénère au cœur après avoir porté ses tributs dans les parties lointaines de l'organisme.

Ces courants de la mer méritent noire attention spéciale ici, et notre étude va embrasser en même temps les courants de l'Atmosphère qui jes accompagnent et les complètent en constituant la météorologie de l'Océan. Les uns et les autres

ont été, depuis trente ans surtout, l'objet des observations minutieuses de la marine.

L'industrie des transports maritimes se distingue, au premier abord, de Tindustrie des transports terrestres, par Pabsence de routes. Pendant longtemps, en effet, les navigateurs modernes n'ont pas soupçonné qu'il existe à la surface de l'Océan de nombreuses routes ouvertes par la nature. La constance des moussons, le retour périodique de ces brises marines le long des eûtes de la mer Rouge et dans la mer des Indes, sont des phénomènes que les anciens avaient connus et utilisés. Quand l'astronome Hippale découvrit le fait physique du renversement de la mousson d'été, les marins arabes en tiraient proÛt depuis plusieurs siècles déjà, notamment pour conserver le monopole du commerce des épices et des parfums de Geylan qu'ils vendaient comme épices et parfums de l'Arabie. La découverte d'Hippale amena une véhtable révolution dans les transporta maritimes chez les Européens qui vivaient au commencement de notre ère. C'est une amélioration analogue, mais sur une échelle beaucoup plus vaste, qui a été réalisée de nos jours par lestravaux du commandant Maury, directeur de l'Observatoire national de Washington. A cause de leur immense intercourse et de la position géographique de leur pay^, qui s'appuie sur les deux plus grands océans, les Américains étaient phis intéressés qu'aucun autre peuple, à trouver les routes maritimes les plus courtes. Pcar cela, il fallait comparer entre elles des milliers de routes, suivies par des millions de navigateurs. Cet immense travail a permis de faire pour le globe entier ce qu'Hippale avait fait pour la petite distance qui sépare l'Egypte de la Taprobane.

Les grands navigateurs des siècles précédents semblaient avoir tracé les seules voies à suivre, sans que l'on songeât à y introduire les modifications auxquelles eût pu conduire l'étude comparative des données de l'expérience. Mais lorsque l'application de la vapeur aux moyens de transport eut montré les avantages des échanges rapides entre les nations et mieux fait comprendre la valeur du temps l'attention se porta naturellement vers la discussion des meilleures routes et vers les moyens de les fixer rationnellement. Un navire à vapeur, négligeant les vents, peut tracer sur la sphère la ligne la plus directe et la plus courte, entre son point de départ et son point d'arrivée; mais pour le navire à voile soumis aux courants aériens qui constituent ses seuls moyens de progression, la ligne la plus courte en étendue devient souvent la plus longue à parcourir. Trouver la plus grande somme possible de vents favorables sans trop s'écarter de la route la plus directe est le moyen le plus sûr de donner à la traversée son minimum de durée.

Les observations faites à la surface des mers par les navigateurs ont été pendant longtemps perdues sans profit pour la science et la navigation. Réunies entre les mains de Maury, elles ont conduit en quelques années à la connaissance de la circulation générale de l'Atmosphère et des mers. En même temps elles ont permis de diminuer d'un quart et quelquefois d'un tiers ou même de moitié la durée des grandes traversées, et de réaliser annuellement une économie immense dans le prix des transports maritimes.

Pour éveiller l'attention publique par un résultat capable de faire sentir toute l'importance pratique des études nouvelles, il concentra tous ses efforts sur une seule traversée, celle des États-Unis à Rio-Janeiro Les données quHl put rtonir lui permirent de déterminer une route singulièrement plus courte et plus avantageuse que celle suivie jusqu'alors par la masse des navigateurs. Le navire H rî^M, capitaine Jackson, de Baltimore, fut le premier à suivre les indications de Maury. Parti le 9 février 18^8 de Baltimore, ce navire coupait la ligne équatorialeaa boal de 24 jours, tandis que cette traversée en exigeait d'ordinaire 41.

Cette route des États-Unis à l'équateur est. d'autant plus importante qu'elle est commune à tous les navires qui se rendent des États-Unis dans l'hémisphère austral, que leur destination définitive fût le Pacifique, la mer des Indes ou rAllanti*

que. De 41 jours, cette traversée avait été du premier coup rameuée à 24 ; eUe fut ensuite faite en 30 jours, puis en 18. C'est un gain de 50 pour 100.

La traversée des Etats-Unis en Californie exigeait en moyenne plus de 180 jours; à partir du moment où Maury en fit l'objet de ses éludes, elle fut ramenée d'abord à 135 jours; puis ce résultat lui-même se perfectionna si bien à son tour, qu'aujourd^bui nombre de clippers sont arrivés à un chiffre de 100 jours, et même l'un d'eux, i$ Flying'Fishy venant de New-York, a mouillé sur rade de San-Francisco le 92* jour.

Mais Texemple le plus remarquable est fourni par la traversée d'Australie. D'Angleterre à Sydney, un navire guidé par les anciennes instructions ne mettait naguère encore pas moins de 125 jours : c'était la moyenne ordinaire de l'année. Le retour était d'une durée à peu près égale, en sorte que le voyage total était d^environ 250 jours. Lorsque Maury passa en Angleterre, à l'occasion du congrès de Bruxelles, il promit aux marins et aux négociants anglais, pour prix de leur concours à son entreprise, de diminuer au moins d'un mois la traversée d'Australie et d'apporter une réduction encore plus considérable à la traversée de retour : c'eût été simplement supprimer le quart de la distance qui sépare l'Angleterre de sa riche colonie. Un peu plus tard, les notions sur cette route s'étant complétées, Maury signala hautement aux marins l'immense avantage qu'il y avait à faire du voyage d'Australie une véritable circumnavigation du globe, c'est-à-dire à doubler le cap de Bonne-Espérance en venant d'Europe, pour opérer ensuite leur retour par le cap Hom. L'ensemble de ces deux traversées, ce tour du monde, disait-il, s'effectuerait en 130 jours et même moins, au lieu des 2r)0 nécessaires auparavant. La prédiction de Maury a été accomplie et même dépassée. L'économie a encore été de 50 pour 100.

Évaluons en argent cette économie de temps :

Le prix du fret pour la traversée d'Australie est d^environ 1 fr. par tonneau [tOOO kilogrammes) et par jour. Admettons que le tonnage moyen des navires engagés sur cette ligne soit seulement de 500 tonneaux (il est en réalité de 700), et ne faisons entrer en ligne de compte qu'une réduction de 30 jours sur la traversée afin de rester au-dessous de la réalité. Il résultera de là que chaque navire aura réalisé dans son trajet une économie nette de 15 000 fr. Si nous estimons maintenant avec Maury à 1800, sans distinction de pavillon, le nombre des navires se rendant annuellement des ports de l'Atlantique nord en Australie, nous aurons à la fin de l'année pour ce commerce un bénéfice évident de 25 millions de francs.

Pour le seul commerce anglais, dans les mers de l'Inde, l'économie annuelle est de 8 à 10 millions. Pour l'ensemble des marines et des diverses traversées, cette économie dépasse certainement 100 millions par année en moyenne.

Plus la distance à parcourir est grande, plus il y a d'avantage à s'écarter de la ligne directe pour aller chercher des parages où les brises continues donneront au navire les plus grandes vitesses. Ainsi, d'une manière générale, si l'on veut aller nec la voile dans le sens de l'est à l'ouest, c'est dans la région intertropicale que l'on fera le plus de chemin en un temps donné. 11 faudrait au contraire aller au delà des tropiques, au nord et au sud, pour marcher vite dans le sens de l'ouest à l'est.

Chaque jour de retard dans l'arrivée d'un navire de commerce au delà de Pépoque présumée, ou de la moyenne des traversées, est non-seulement une cause de contrariétés plus ou moins grandes pour les passagers dont la santé, la vie même peut en dépendre ; c'est aussi une cause de p^rte pour l'armateur et le négociant. L'entretien d'un grand navire, faisait remarquer l'amiral Fitz-Roy (solde, frais, proTisions, matériel), avec une cargaison complète et son complément de passagers* nrie de 50 à 200 livres sterling (de 1250 à 5000 francs) par jour ; de plus, à ces dépenaes immédiates il faut ajouter la diminution des bénéfices annuels résultant do délai forcé de son prochain départ. Le préjudice causé par une longue

trav(.r>/*(î e-l «Jmuc de nature complexe, afleclant les intérêts des armâleurî cl Cieui du public, en i:^'*n<'iral.

Le prorrn.'s que h-s S(ul ivj directions ont réalisé dans rin.]u--tri** tJe< transj-vl^ marilinies é(|uivaut donc à celui qui eût été obtenu par Tadjonclion d'une f<'rt'.' motrice nouvelle : voici ^'fectivr'ment un navire qui, en suivant les ancienn-^ routes, H'slait éloi^iH** du port pend.jnt cent jours; il suit maintenant les roul^^ nouvelles, et sou abstnce ne dure |)lus que cin piante jours : c'est donc c*»ninie s'il avait été muni d'un engin de traction assez puissant pour doubler ^a Tit»s^e. Ces li('ureuse> conséquent es ont entraîné Tadhésion universelle, hans une côiif»^renre tenue à Bruxelles en 1853, les l'^tats-Unis, la France, TAngleterre, la Ru>-ie. la Suéde et la Norvétre, le Danemark, la Hollande, la Belgique, le Porlugal. 4mt arrélé un plan uniforme d'observations météorologiques à la mer, et ce plan a t^lè bientôt adopté par la Prusse, TAutriche, TKspagne, Tltalie et le Brésil. Depuis cette époque, chacun des bâtiments de long cours de ces quatorze puissances est devenu un observatoire llottant qui enregistre nuit et jour tous les faits de navigation susceptibles de conduire à une connaissance complète des mouvements Je l'atmosphère (?t de la mer.

(J'est grâce à ces travaux et au grand développement qu'ont pris depuis quelques anné(;s les observations météorologi(jues, que nous pouvons, dans le chapitre précédent comme dans le suivant, donner une esquisse générale de la distribution des vents à la surface de la Terre,

Considérons maintenant la circulation des eaux produite par celte même influence de la chaleur solaire.

Tout le monde connaît la division des mers, d'abord en trois grands océans, savoir: lo l'oeéan Atlantique, qui sépare l'Europe et l'Afrique des Amériques; 2" r«>céan Pacifi(|ue, «pii couvre la moitié du globe entre les deux Amériques d'une partiel de Paulre, l'Asie oiientale et la Nouvelle-Hollande, avec l'archipel placé entre deu\; 3" enfin le petit océan qui porte le nom de mer des Indes, lequel est presque tout enlier au-dessous de Téquateur, entre l'Afrique, l'Asie ella Nouvelle-Hollande.

Si l'on divise en deux, au no d et au sud de l'équateur, chacun des deux grand-: océans, et si l'on tient compte des deux mers polaires, on aura en tout sept divisions, dans lesquelles on pourra étudier le mouvement des eaux chaudes ou froides, leur déversement de l'équateur vers les pôles, et leur retour vers leur point de départ. C'est à ce mouvement (jue sont dus, dans la mer universelle, des courants d'eaux chaudes ou d'eaux froides, dont le déplacement majestueux et lent et la température plus ou moins élevée donnent naissance à des effets bien autrement importants dans l'économie des climats que ne pourraient le supposer, au premier abord, ceux qui ne connaissent le globe que par les cartes géographiques ordinaires.

Analysons et apj)récions ces courants si importants, en prenant pour exemple le ciiruit (jue fornuuU les eaux dans l'océan Atlantique du nord, qui nous est \c mieux connu, et que sillonnent continuellement les navires qui vont de rEun'|>e Il l'AnuM-ique du Niud et à l'Amérique centrale, et qui en reviennent.

Dans les régions équatoriales, les eaux de l'océan sont poussées à l'ouest par un mouvement incessant qui, dans l'Atlantique, les porte vers l'Amérique tropicale. Ce vasie courant de 30 degrés de largeur, dont 20 au nord et 10 au sud, vient <ie briser cou Ire h s rivnges du nouveau monde. D'après la config^iration de rAméri- (|ue dont la pointe la plus orientale est fort au-dessous de l'équateur, la plus grande partie des eaux de» ce C(»urant se dirige vers le (jolfe du Mexique^ dont il longe les sinuosités pour aller rcss(utir sous la pointe de la Floride et côtoyer les Étals-Unis du sud au nord.

Ce gollV, situé sur la zone torride, est partout entouré de hautes montagnes qui y concentriuit les rayons solaires comme au foniNl'un vaste entonnoir et y engouf-

frent les feux d'un climat brûlant. C'est de ce foyer que le courant équatorîal s^échappe. H se précipite à travers le détroit de la Floride et produit un flot impé-lueux de 300 mètres de profondeur et de 14 lieues de largeur. Il court avec une vitesse de 8 kilomètres à Theure. Ses eaux, chaudes, salées, sont d'un bleu indigo, et diffèrent de leurs rives vertes formées par Tonde de la mer. Cette masse formidable détermine sur son passage une agitation profonde et suit ainsi son cours sans se mêler à TOcéan. Comprimées entre deux murailles liquides, les eaux du Gulf-^tream forment une voûte mouvante qui glisse sur Tempire des mers, en repoussant au loin tout objet qu'on y jette en dérive. C'est un vaste fleuve au milieu de rocéan. t Dans les plus grandes sécheresses jamais il ne tant, dans les plus grandes crues jamais il ne déborde. Ses rives et son lit sont des couches d'eau froide. Nulle part dans le monde il n'existe un courant aussi majestueux. Il est plus rapide que TAmazone, plus impétueux que le Mississipi, et la masse de ces deux fleuves ne représente pas la millième partie du volume d'eau qu'il déplace. > JMaury.)

A l'aide du thermomètre, le navigateur peut suivre la grande veine liquide ; l'instrument successivement plongé dans ses rives et dans son sein indique des températures qui diiïèrenl de 15 degrés.

Puissant et rapide, le Gulf-Stream se dirige vers le nord, en suivant les côtes des États-Unis, jusqu'au banc de Terre-Neuve. Là il subit le choc terrible d'un courant polaire, qui charrie des icebergs énormes, de véritables montagnes de glace tellement puissantes que l'une d'elles, pesant plus de 20 billions de tonnes, entraîna à trois cents lieues vers le sud le vaisseaa du lieutenant de llaven. Le Gulf-Stream, aux eaux tièdes, dissout les glaces flottantes; les icebergs sont fondus, et les terres, les graviers,* les fragments de rochers même qu'ils transportaient sont engloutis au sein des eaux.

Arrivé dans le voisinage de l'Europe, il envoie une bonne partie de ses eaux vers la mer Glaciale, eu longeant l'Irlande, l'Kcosse et la Norvège ; le reste des eaux tourne vers le sud à la hauteur d.^s côtes occidentales de l'Espagne, pour venir rejoindre le grand courant tropical à la hauteur du milieu de l'Afrique. Après s'être réunies à ce courant, dont elles sont pour ainsi dire la source, elles se portent de nouveau à Touest pour atteindre encore les côtes du Mexique, celles des États- Unis, et traverser, pour la seconde fois, l'espace qui sépare les États-Unis de TËurope, formant ainsi un circuit continu de l'Afrique au Mexique, avec retour au point de départ par le chemin que nous venons d'indiquer. Les bouteilles flottantes que les marins jettent à la mer, avec l'indication du lieu et la date du jour où elles ont été conOées à l'Océan, ont appris que ce trajet, de 20 à 30 000 kilomètres, s'opère en trois ans et demi environ. Les vents suivent à peu prts la môme marche que les eaux, c'est-à-dire qu'entre les tropiques soufilent les vents d'est alizés qui portent l'atmosphère d'Afn {ue en Amérique, comme le courant tropical y porte aussi les eaux. Entre les États-Unis et l'Europe, de même que le courant porte la mer vers l'est, de même aussi les contre-courants des alizés soufflent vers l'Europe : d'où résulte une traversée beaucoup plus rapide des États-Unis, en France et en Angleterre, que d'Europe aux États-Unis; car, dans ce dernier cas, OD a le vent et le courant contraires, lesquels favorisaient le trajet du nouveau inonde vers l'ancien. On sait que lorsque Christophe Colomb tenla l'entreprise hardie de s'abandonner dans l'ouest, il descendit à la hauteur de l'Afrique pour y prendre les vents d'est, qui devaient, suivant son estime, le mener en (.*hine. On ne conçoit guère qu'à cette époque, dit M. Babinet, où les connaissances géographiques étaient assez avancées pour connaître à peu près les dimensions du globe, et la dislance itinéraire de l'Inde et de la Chine, un homme ait été assez conflant dans l'impossible pour espérer atteindre les côtes orientales de la Chine, après une navigation égale à trois ou quatre fois la distance de l'ancien au nouveau monde. i^i l'Amérique n'eût pas existé, il eût péri cent fois avant d'arriver en Chine.

Avant de passer aux autres circuits maritimes analogues au circuit de TAtlan- .tique septentrional, appesantissons-nous sur les circonstances qui le caractérisent.

Les eaux tropicales, dans leur trajet des côtes de l'Afrique à celles de rAmérique, voyagent sous les feux dMn soleil zénital, et s'échauffent continuellement, jusqu'à leur entrée dans le golfe du Mexique ; elles se déversent ensuite par le détroit de Bahama, où elles forment un rapide courant d'eau chaude, qui remonte à Test des États-Unis, vers le banc de Terre-Neuve. Là le courant, comme nous l'avons dit, tourne à Test pour venir vers l'Europe ; mais il conserve encore l'excès de chaleur qu'il doit à son origine tropicale, et c'est là un des grands moyens que la nature met en œuvre pour tempérer notre globe, en portant ainsi, par le moyen des eaux, vers des régions plus septentrionales, la chaleur que le soleil verse entre les tropiques. A mesure que ce courant s'avance, il perd de sa chaleur en la distribuant à l'atmosphère et aux mers qu'il traverse ; puis il revient, en laissant à sa gauche l'Espagne et le haut de l'Afrique, reprendre sa place dans le courant tropical, pour s'imbiber de nouveau d'une chaleur qu'il reportera encore dans les latitudes de l'Europe.

C'est par l'intermédiaire des vents que la chaleur de la mer se communique au continent. Nous allons constater tout à l'heure qu'à la hauteur de l'Europe, les vents dominants du globe sont les vents d'ouesl inclinant vers le sud-ouest. On voit tout de suite que ces courants d'air, ayant pour base un courant d'eau chaude, en prendront la température et souffleront sur l'Europe avec une température bien plus élevée que si la mer, privée du courant chaud que nous avons décrit, restait au degré de chaleur que comporte sa latitude. Pour se convaincre de cette assertion, il suffit de comparer le climat et la température des villes américaines qui sont à la même latitude que nos villes de France.

Aucune des masses d'eau qui se déplacent sur la mer ne mérite d'être mieux connue que le Gulf-Stream ; aucune n'a plus d'importance pour le commerce des nations et n'exerce une inQuence plus considérable sur les climats; c'est au Gulf- Stream que les Iles Britanniques, la France et les pays voisins doivent en grande partie leur douce température, leur richesse agricole et, par suite, une part trèsnotable de leur puissance matérielle et morale. Son histoire se confond presque avec celle de l'Atlantique boréal tout entier, tant est capitale TinQuence hydrologique et climatérique de ce courant des mers.

Grâce au mouvement de rotation du globe, et probablement aussi à la direction générale des côtes, le courant suit une direction constante vers le nord-est, et ne heurte aucune des pointes avancées du continent. Au large de New-York et du cap God, il s'infléchit de plus en plus vers l'est et, cessant de longer à distance le littoral américain, s'élance en plein Atlantique vers les côtes de l'Europe occidentale. Ainsi que le dit Maury, si de monstrueuses bouches à feu avaient assez de puissance pour lancer des boulets du détroit de Bahama au pôle boréal, les projectiles suivraient à peu près exactement la courbe du Gulf-Stream, et, déviant graduellement en route, atteindraient l'Europe en venant de l'ouest.

Du 43" au 47« degré de latitude septentrionale, dans les parages du banc de Terre-Neuve, le Gulf-Stream, venu du sud-ouest, rencontre à la surface des mers le courant polaire. La ligne de démarcation entre les deux fleuves océaniques n'est jamais absolument constante, et se déplace suivant les saisons. En hiver, c'est-àdire de septembre à mars, le courant froid repousse le Gulf-Stream vers le sud ; car, pendant cette saison, tout le système circulatoire de l'Atlantique, vents, pluies et courants, se rapproche de l'hémisphère méridional, au-dessus duquel voyage le soleil. En été, c'est-à-dire de mars à septembre, le Gulf-Stream reprend à son tour la prépondérance et rejette de plus en plus vers le nord le lieu de son conflit avec le courant polaire.

Après s'être heurlOcs contre les eaux du Ciulf-Stream, celles du courant arcliiue cessent en grande partie de couler à la surface et descendent dans le» profon-

deurs à cause du plus grand poids que leur donne leur basse température. On peut reconnaître la direction de ce contre-courant, exactement opposée à celle du Gulf-Stream, par les montagnes de glace que la tiède haleine des latitudes tempe rées n'a pas encore fondues et qui ?oyagent vers le sud-«st, à rencontre du cou-

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Fig. 145. — Les courants de l'Atlantique.

rant superGciel qu'elles fendent comme des proues de navires. Plus au sud, on ne reconnaît qu'au moyen des instruments de sonde l'existence de ce courant caché, dont les eaux froides servent de Ut au fleuve chaud sorti du golfe du Mexique; il descend et descend de plus en plus jusqu'au détroit des lies Baliama, où le thermomètre le découvre à près de ^00 ntètres de profondeur. Heclus.'

Le pendant du Gulf-Streain est offert dans l'océan Pacifique par le couranl chaud, qui suit les crtes delà Chine et du Japon, que les g^éographes japonais mentionnent depuis longtemps dans leurs cartes, sous le nom de A'uro-Siu'o, ou fleuve Noir, sans doute à cause de la couleur foncée de ses eaux. Dans les mers du Sud, les courants sont beaucoup moins connus; ih y sont au reste beaucoup moins développés. 11 est probable d'ailleurs que les fleuves ma* ins ne sont pas des courants isolés, mais bien les diverses parties d*un même réseau, les veines dis tinctes d'un système unique de circulation.

Les petits circuits qui portent au sud les e)ux de Féquateur sont loin d'égaler

La quantité de chaleur que le courant du golfe entraîne vers les régions septentrionales est une partie très-notable du calorique emmagasiné dans les eaux sous le climat torride. La chaleur totale du courant suffirait, si elle était ramassée sur un seul point, pour fondre des montagnes de fer et faire couler un fleuve de métal aussi puissant que le Mississipi; el'e suffirait encore pour élever d'une température d'hiver û une température estivale constante toute la colonne d'air qui repose sur la France et les lies Britanniques.

En dépit de la marche du soleil, il fait aussi chaud en moyenne en Irlande, sous le 52« degré de latitude, qu'aux États-Unis, sous le 38'= degré, à J650 kilomètres de plus dans la direction de Téquateur.

Le courant du golfe, qui porte la chaleur tropicale aux régions tempérées de l'Europe, sert aussi très-souvent de grand chemin aux ouragans : de là les noms de Weatherbreeder (père des tempèles», et ^ torm-Ring /oi des orages\ que l'on a donnés au Gulf-Stream. Les mouvements de l'océan atmosphérique et ceux de l'océan des eaux se produisent suivant un parallélisme si complet, qu'on serait tenté de voir un seul et même phénomène dans l'ensemble des courants aérielis et maritimes. Ainsi le Gulf-Stream semble être pour les vents, comme il l'est vraiment pour les eaux, le grand intermédiaire entre les deux mondes. Il porte aux mers du nord de l'Europe les matières salines du golfe des Antilles; il entraîne avec lui la chaleur des tropiques pour en faire profiter les régions tempérées, il marque la route que suivent les torrents d'électricité que dégagent le^ ouragans des Antilles. C'est bien ce grand serpent des poites Scandinaves qui développe son immense anneau à travers l'Océan, et, de sa tête qu'il balance çà et là sur les rivages, souffle une douce brise ou vomit la foudre et les tempêtes.

De même que, dans l'Atlantique du nord, le courant équatorial, qui s*engouflire dans le golfe du Mexique, revient sur lui-même en passant par des latitudes élevées, une autre portion de ce couranl, bien plus petite, après avoir heurté le cap Saint-Roch, qui fo me la pointe orientale de l'Amérique du Sud, descend le long de la côte orientale de cette môme Amérique du Sud ; et ensuite, traversant TAt* lantique de l'ouest à l'est, revient vers l'Afrique inférieure pour remonter le long des côtes occidentales de celte partie du monde, et rejoindre I' grand courant tropical par le sud, comme le Gulf-Stream le rejoint par le nord. A la quant'té près des eaux, ce courant est parfaitement semblable au circuit qui occupe le nord de cet océan. La portion qui se déverse hors des tropique^ et qui revient de l'ouest à l'est, du sud de l'Amérique au sud de l'Afrique, est aussi un courant d'eau chaude, comme le Gulf-Stream l'est entre les États-Unis et l'Eu* rope. La comparaison des masses d'eau qu'entraîne séparément chacun de ce^ deux circuits montre combien le nord, dans la proportion des eaux chaudes qu'il reçoit, est favorisé comparativement au midi. On peut assurer que le circuit du nord forme un courant qui est cinq à six fois plus abondant que le circuit du midi.

Si nous jetions maintenant les yeux sur l'océan l*acifique, nous y verrions de même les eaux tropicales venir se briser contre la Nouvelle-Hollande, i'arcbipel de la Sonde et le bas de l'Asie. La plupart de ces e<iux remontent au nord en un vaste courant d'eau tiède qui vient donner à la haute Californie et à TOrégon uo climat presque comparable à celui de notre Europe.

en efficacité les deux immenses courants du nord de TAtlantique et du Pacifique Aussi la portion nord de notre globe jouit-elle de climats bien autrement favorables que rhémisphère sud, et, pour n'en dter qu'un exemple, les glaces polaires descendent à peine au nord jusqu'à 10 degrés du p61e, tandis qu'au sud elles atteignent en moyenne le cercle polaire à 23 degrés et demi du pôle.

L'Atlantique du nord, l'AUantique du sud, le Pacifique du nord, le Pacifique du sud et la mer des Indes ont chacun un courant dont le premier est le principal. La mer Glaciale du nord et la mer Glaciale du sud paraissent aussi traversées chacune d'un courant qui semble dirigé vers l'est, à Tentour du pôle. (Babinet.)

La circulation de la mer est complétée par les courants sous -marins. Un courant soQS-marin doit porter les eaux de la Méditerranée dans l'Océan. Son existence résulte, en quelque sorte, d'un calcul par lequel on trouve que la quantité d'eau salée fournie par le courant supérieur du détroit de Gibraltar est de ] 2 myriamè- 1res cubes par an, la quantité d'eau douce apportée par les fleuves de 1, et celle qui se perd en évaporation de 2 myriamëlres cubes par an ; de sorte qu'il y aurait un excès annuel de 11 myriamètres cubes, si l'équilibre n'était pas rétabli par un écoulement sous-marin. Cette hypothèse parait avoir été confirmée par un fait des plus curieux.

Vers la fin du dix-septième siècle, un brick hollandais, poursuivi et atteint entre Tanger et Tarifa, par le corsaire français le Phénix^ fut coulé par une seule bordée d'artillerie. Mais au lieu de sombrer sur place, le brick, grâce à son chargement d'huile et d'alcool, flotta entre deux eaux ; il dériva vers l'ouest, et finit par s'échouer, après deux ou trois jours, dans les environs de Tanger, à plus de 12 milles du point où il avait disparu sous les flots. Il avait donc franchi cette distance, entraîné par l'action d'un courant inférieur, dans une direction opposée à celle du courant qui règne à la surface. Ce fait historique, joint à quelques expériences récentes, vient à l'appui de l'opinion qui admet l'existence d'un courant de sortie dans le détroit de Gibraltar. Le commandant Maury regarde encore comme certain qu'il y a un contre-courant sous-marin au sud du cap Hom, qui porte dans l'océan Pacifique le trop- plein de l'Atlantique. En effet, l'Atlantique est sans cesse alimenté par de très>grands fleuves, tandis que le Pacifique, qui ne reçoit aucun fleuve important, doit, au contraire, subir une perte énorme par suite de la grande évaporation qui a lieu à sa surface.

On a constaté certains courants inférieurs en lestant un morceau de bois, pour le faire couler, mais en le retenant par une ligne de pèche, de manière à le laisser descendre à plusieurs centaines de brasses, à la volonté de l'expérimentateur. A Tautre extrémité de la ligne, on attache un baril vide, assez fort pour soutenir Tappareil; puis on laisse tout aller du bord. Les marins qui observèrent ce fait pour la première fois, trouvaient fort extraordinaire de voir ce petit baril marcher contre le vent et la mer, à raison de 1 nœud et quelquefois davantage. Les honunes de l'équipage poussaient des exclamations de surprise en voyant tout cela fuir comme si un monstre marin s'en était emparé ; plusieurs manifestèrent même une certaine frayeur. La vitesse du baril était évidemment égale à la différence de vitesse des courants supérieur et inférieur.

En 1773, le navire du capitaine Deslandes mouillait dans les eaux du golfe de Gainée ; un fort courant qui entrait dans cette baie l'empêchait d'aller plus au sud. Deslandes s'aperçut alors qu'il existait un contre-courant inférieur, à 15 brasses 2% mètres) de profondeur, et il en tira parti d'une manière ingénieuse. Une machine, offrant beaucoup de surface, fut descendue à la profondeur du courant sous-marin. Cette machine fut entraînée avec assez de force pour remorquer le navire avec une vitesse de plus de 2 kilomètres à l'heure.

Dans la mer des Antilles, un bâtiment peut quelquefois s'amarrer, par le même moyen, au milieu d'un courant.

blk LES COURANTS DE LA MER.

Dans le Suml, un double courant sujiérieur et inférieur a été constaté depuis trÈs-lonptL'nips.

La lomiiéralure moyenne à la surface Je la mer est tn''s-pca différente de c-l'r de l'air, lant que des courants chauds ne viennent pas apporter leur influence (>.tturbnlrice. Dans les iiavages des Impiqucs, il parait que la surface de Teau p=1 mii peu plus chaude t|ue l'air ambiant.

Eu examinant les U'inpératurcs à la surface cl à diverses profondeurs, un a •)■■■ conduit aux conséifiiences suivantes :

1" Entre les tropiques, la lem(n;raturo diminue avec la profondeur;

2" Dan-i les mers polaires, la température anijmente avec In prolbiideur;

3° Uan-i les mers lempéiiies comprises entre 30° et 70° de latiluilc, la lemi^Talure cstd'aulanl moins dêcroiss.inle, que la lalilude devient plus frrande. et, [indu paralkle de 7û", elle eniiinience à devenir croi-sanle.

Il exi^li', i>ar innséqueid. une miue pour laipielle la température -'st à peu priiii^,laule, d.'pui-^ sa superficie jusqu'à une prot'omleur très -grande.

On ne peut L-uire diiuler que des courants déterminés jiar la différence Jei priassions 'lue suppiirlenl lei couches de mèine niveau ii t'êquateuret vers les pùIi'*. ne coiilrllineiit iiuissamineul à produire cette distribution de la chaleur, il paiall certiiin qu'il y a, \n\ j^'i^iiéial, un courant sui>ernciel, portant vers les mère polaîr*' l'eau i.liauile des tropiques, et un eouranl inférieur rapportant des pûles vers féquiileur Tenu frnide des ré{.'ioMS polaires ; mais ces courants sont modifié; dans leur direction et leur inlensiié par une foule de causes qui dépendent de la profomleur d-'s bassins des mers, de leur configuration, et do l'influence du vent et des marées.

Dans les eaux t ré "profondes on rencontre partout la lempéralure uniforme de -|- k". qui correspond, comme la physique l'a établi, au maximum de densité Ai l'eiui. Olle température existe sous l'équateur à partir de 2200 mètres de profondeur. Dans les nVions polaires, nfi l'eau est plus froide à la surface, on renconlff eette iuèine tempéridure do li" depuis la profondeur de lliOO mètres. Les ligneisotlierme-; ite k" forment la déman-alion enli-e les zones où la surface de l'eau li' la mer e'-l plu'* froide, et celles où elle est plus chaude que la couche qui possMf V. I ;'e-t ce que montre la (lirnre précédente, qui représente une coupe méridieuiw di' l'iltéaii. I,;t courbe qui touche deux fois ia surface indique les profondeurs en comnieuie la temiiératurc constante de + k'.

Kiilin. le deirré de salure des eaux do l'Océan dilfère suivant les points du globe, et joli.' san:s contredit un rôle important dans la densité, et par conséquent danla foriiialiou mime des courants inaritimes.

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