L'ÉLECTRICITÉ SUR LA TERRE
Mais, en entrant -dans son domaine, rendons-nous compte d'abord de son histoire, assez curieuse.
Nous pourrions sans doute remonter jusqu'à Numa Pompilius, qui paraît avoir, comme les Étrusques, connu raffinilé de la foudre pour les pointes, sa conductibilité par le fer, et essayé luimôme de détourner la foudre comme nous le faisons aujourd'hui par les paratonnerres. Nous pourrions mettre en scène son successeur le roi Tullus Hostilius, foudroyé comme le fut le physicien Richmann, au siècle dernier, pour avoir manqué à certains rites, c'est-à-dire à certaines précautions sans lesquelles il est dangereux de jouer avec la foudre. Nous pourrions enfin raconter comment les Romains avaient interprété les différentes espèces d'éclairs et de coups de tonnerre, en les divisant en foudres nationales, foudres indi\iduelles, foudres de famille, foudres de conseil, foudres d'autorité, foudres monitoires, postulatoires, confirmatoires, auxiliaires, foudres désagréables, perfides, pestiférées, menaçantes, meurtrières, etc., etc. Mais cet ouvrage est déjà trop volumineux, et je crains, mon cher lecteur, qu'il n'abuse déjà fort de votre patience éprouvée; nous voici à la page 716, ce qui m'épouvante moi-même, et ce qui me désespérerait, si je n'avais apprécié l'immensité du monde atmosphérique dans les six cents lieues que j'ai faites en ballon. Malgré tout, il faut pourtant s'arrêter, même au milieu des plus magnifiques paysages, même au milieu des promenades douces et pensives du soir : il faut s'arrêter, mais cependant voir le plus possible, comme nous avons essayé de le faire en embrassant le spectacle de la nature, depuis les resplendissantes œuvres du soleil d'été jusqu'aux clartés mortes du silencieux clair de lune. Nous nous reposerons bientôt; mais nous n'aurions pas apprécié Tœuvre de l'Atmosphère dans son étendue, si nous ne voyions pas un orage fondre sous nos yeux, éclater dans sa fureur au sein des nuages déchirés, précipiter la foudre dans ses convulsions étourdissantes, et disparaître épuisé par des décharges multipliées. De tous les phénomènes atmosphériques, nuls ne mettent en jeu des forces à la fois plus subtiles et plus formidables, plus brusques d'une part, plus judicieuses et plus méthodiques d'autre part. C'est à n'y rien comprendre : depuis Robert-Houdin jusqu'aux somnambules extralucides, aucun tour de prestidigitation, aucun phénomène médianimique peut-être, n'est supérieur aux actes de la foudre.
Nous disions qu'il serait superflu de remonter aux anciens dans la relation qui va nous occuper. Nous ne pouvons omet-
tre aussi facilement les modernes. Voyons en deux mots cette histoire.
Otto de Guéricke^ bourgmestre de Magdebourg^ et célèbre in* venteur de la machine pneumatique^ fut le premier qui découvrit^ vers 1 650, quelque apparence de lumière électrique. Le doc* teur Wall, presque à la même époque, en excitant Télectricité sur un grand cylindre d'ambre, observa une étincelle plus vive et un bruit beaucoup plus fort; et, chose digne de remarque, cette première étincelle produite par la main des hommes fut à Finstant comparée aux éclats de la foudre. Cette lumière et ce craquement, dit Wall dans son Mémoire {Trans. philos.), paraissent en quelque façon représenter le tonnerre et Téclair. L'analogie était frappante, il ne fallait que de l'imagination pour la saisir; mais^ pour en démontrer la vérité, pour trouver dans un phénomène si petit les causes et les lois du plus grand phénomène de la nature, il fallait une série de preuves que l'on ne pouvait attendre que d*un génie supérieur. Cependant plusieurs physiciens cherchaient ces preuves dans des rapprochements plus ou moins ingénieux : les uns remarquaient que l'étincelle est crochue comme l'éclair, d'autres pensaient que le tonnerre est entre les mains de la nature ce que rélectricité est entre les nôtres : « J'avoue que cette idée me plairait beaucoup, disait l'abbé Nollet, si elle était bien soutenue; et, pour la soutenir, combien de raisons spécieuses I » Enfin, tout se passait en raisonnements qui ne pouvaient rien conclure, parce qu'en physique c'est l'expérience seule qui doit donner ses conclusions. Pendant que Ton raisonnait ainsi en Europe et dans tout l'ancien monde savant sur cette grande question, l'on expérimentait en Amérique, chez un peuple nouveau, à peine connu dans les sciences, et ces expériences s'attaquaient directement à la foudre. Franklin trouvait le moyen de la faire descendre du ciel pour Tinterroger elle-même sur son origine. Après avoir fait plusieurs découvertes électriques, particulièrement sur la bouteille de Leyde et sur le pouvoir des pointes, Franklin eut la pensée hardie d'aller chercher l'électricité au sein des nuages; il avait conclu de quelque» expériences décisives qu'une tige de métal pointue, élevée à une grande hauteur, au sommet d'un édifice, devait recevoir rélectricité des nuées orageuses. Il attendait avec une grande anxiété la construction d'un clocher que l'on devait à cette époque élever à Philadelphie; mais, lassé d'attendre et impatient d'exéenter une expérience qui devait lever tous les doutes, il eut recours à un autre mtfyen plus expéditif et non moins sûr pour les résul-