LE CRÉPUSCULE
fluctuations des mouTements terrestres. Le jourdel'équinoxe d'aulomne de l'année dernière (1868) j'avais étudié les effets du couther du soleil sur les cimes éclatantes de la Jungfrau, de l'Ëiger et du Monch. Derrière la chaîne de l'Abendberg (mont du soir'j qui borde au sud le silencieux lac de Thun et dont les sommets
Fig. 58. — Lg Soir. — Cam pagties.de Fiança.
loinlaias se découpaient sur l'horizoD pâle comme de hautes dents noires, l'astre du jour était lentement descendu. Les trois monlaf^iea de neige que je viens de nommer restaient seules éclairées derrière un premier plan sombre et déjà brumeux, et par UQ effet singulier, l'éclairage oblique de la Jungfrau lui donnait exactement l'aspect d'une montagne de la lune, de ces vastes
cratères blancs cir^^ulaires et bordés d*uûe ombre noire échancrée. Douze minutes après le coucher du soleil pour la plaine d*Interlakcn^ la dernière pointe de TEiger perdit sa blancheur et devint rose; une minute après ce fut le tour du Monch, et deux minutes plus tard celui de la blanche Jungfrau, vierge baignée dans Tazur^ qui pendant quelque temps trôna seule dans le ciel^ légèrement colorée d'une douce nuance rose pâle. Quelques minutes après, les trois Alpes s*illuminèrent de nouveau et brillèrent comme des montagnes roses ; puis, comme par le passage d*un génie malfaisant dans les hauteurs de l'atmosphère, elles parurent mourir tristement et perdirent leurs teintes chaudes et vivantes pour s'envelopper de la sombre et verdâtre pâleur d'un cadavre.
* J'avais assisté, dis-je, à ce coucher de soleil, et de mon observatoire improvisé sur une colline de sapins, j'étais redescendu au lac en suivant le sentier qui mène aux ruines d'un antique castel. Un pont de bois jeté sur l'Aar traverse le fleuve rapide et solitaire. La nuit tombait. Les clochettes colossales suspendues au cou des vaches semaient dans le lointain les perles sonores de leur timbre pastoral. Le parfum sauvage des plantes alpestres descendait dans la plaine sur les ailes d'une brise imperceptible. Il seml)lait qu un recueillement immense enveloppait la nature entière, et le promeneur isolé dans ces campagnes ne pouvait que songer avec mélancolie à la succession rapide et fatale des jours, des saisons et des années.
Tout à coup au détour d'un sentier bordé de buissons et d'arbustes, ma vue jusque-là masquée par ces haies eut devant elle le panorama tout entier du lac, de la plaine de roseaux, des collines boisées et, dans le fond du paysage, là-bas, à plusieurs lieues de distance, des trois géants blancs debout dans le ciel.
Oui, comme trois géants impassibles, le Moine, l'Aigle et la Vierge étaient là, silencieux, le front baigné danx les hauteurs, tête ceinte de glaces éternelles, regardant autou d'eux la succession des choses éphémères, et dominant tout par leur âge comme par leur taille. A leur droite le mince croissant de la lune flottait comme un filet d'argent fluide et transparent. Les plus belles étoiles s'allumaient dans les cieux.... Quelle peinture, quelle description sauraient reproduire de telles heures pour l'âme qui ne les a point senties? La musique, la suave mélodie de la pens<V rêveuse ramènerait seule en notre sein l'impression disparue. Le Soir de Gounod peut-être réveillerait- il au fond de l'âme les sons