‹ L'atmosphère [microform]Chapitre 54 sur 269 · APRÈS LE COUCHER DU SOLEIL · texte numérisé non relu

APRÈS LE COUCHER DU SOLEIL

générale^ singulièrement curieuse^ relativement à Tinfluence de la lumière du soir sur la construction des cités. Les villes marchent vers louest. Paris^ dont Tile de la Cité est le berceau^ a, dans ses agrandissements successifs^ manifesté constamment une tendance dominante vers Touest. Il y a 2000 ans^ Paris était sur le versant Dord-est de la montagne Sainte-Geneviève^ où Ton vient de découvrir les arènes. Sous les Mérovingiens il descend^ commence sa marche vers l'occident : c*est la Gté ; son méridien est la longue et unique rue sud-nord qui s'appelle Saint-Jacques au sud et Saint- Martin au nord. Plus tard s'élèvent le Palais de Justice et la Sainte- Chapelle. Suivons les siècles. Le Louvre et la Tour de Nesle ont vu se briser la chaîne de fer qui fermait la capitale en ce point du fleuve, et les Champs-Elysées, de la Madeleine aux Invalides, ont d'abord développé leurs promenades primitives. Puis s*est formé le quartier de l'Étoile et Passy. Aujourd'hui nous avons le bois de Boulogne, et Télégant Paris s'allonge jusqu a Saint-Cloud. La classe riche a une tendance prononcée à se porter vers le coucher du soleil, abandonnant le côté opposé aux diverses industries et a la classe fatiguée. Cette remarque s'applique non-seulement à Paris, mais à la plupart des grandes cités : Londres, Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, Turin, Liège, Toulouse, Montpellier, Caen, etc., et jusqu'à Pompéi.

D où vient cette tendance? — Un fait si général n'est pas dû au hasard. Est-ce le cours de la Seine qui a entraîné Paris à l'ouest? Non. La Tamise court en sens contraire et Londres s'est agrandi vers Touest comme Paris. Il y a douze ans, le docteur Junod (Comptes reodus de TAcadémie des sciences, 1 858) a proposé d'expliquer le fait en disant que le vent d'est est celui qui élève le plus la colonne barométrique, que le vent d'ouest l'abaisse le plus et offre Tinconvénient d'entraîner avec lui sur les quartiers situés à l'est des villes les gaz délétères, de sorte que la partie orientale d'une grande ville supporte non-seulement sa propre fumée et ses miasmes, mais encore ceux de la partie occidentale. On peut admettre en effet que l'on se porte de préférence vers l'air pur, et du côté d oii le vent souffle le plus fréquemment.

Mais le vent n'est pas le même dans tous les pays. Pour moi, je suis plus particulièrement disposé à voir dans ce fait un témoignage de l'attraction de la lumière. Et la réflexion est d'une extrême simplicité. Il est permis de remarquer que les citoyens aisés vont se promener le soir, et non pas le matin. Où nous dirigeons-nous le soir, en quelque lieu que nous soyons? Toujours

vers les beaux spectacles du ciel du couchant. Cette direction générale amène à créer des promenades^ des maisons de campagne^ des habitations de plaisance^ et petit à petit s'étend dans ce sens la population aisée des grandes villes.

La nature exerce constamment sur nous une influence muette mais irrésistible. La composition chimique de Tair^ son état physique^ sa transparence optique^ ses variations de lumière et d*ombre^ le vent^ les nuages^ la périodicité des matins et des soirs^ des jours et des nuits^ des saisons^ des années changeantes et renouvelées^ tout ce qui nous entoure^ ce qui nous soutient, ce qui nous nourrit, ]a terre, Teau, la plante, le sol, la densité des substances qui constituent et la planète et nos propres corps, la pesanteur, la chaleur, les forces diverses qui meuvent le monde, en un mot tous les agents de la nature, agissent sur nous incessamment et à notre insu. Ce sont eux qui ont composé l'organisation de la vie sur la Terre; ce sont eux qui Tentretiennent. Nous sommes menés, troupeaux parasites disséminés à la surface de cette planète, nous sommes menés dans les champs du Ciel par une main souveraine que nous ne voyons pas, par une destinée que nous ignorons. Tous ici nous nous agitons, nous courons au plus vite, nous combattons les combats de la vie, nous nous remuons sans cesse comme les fourmis dans les champs et les rues de leur fourmilière, et toutes les espèces animales travaillent comme l'espèce humaine, et les plantes aussi naissent, grandissent, fleurissent, fructifient et meurent, et les objets inanimés . marchent aussi, le vent circule, la vapeur d*eau s'élève au nuage, la pluie tombe, le fleuve descend à la mer, et la Terre elle-même court avec une rapidité inimaginable.... vers quoi? pourquoi? Qu'est-ce que cette agitation universelle et infatigable? — Nous ignorons le but et la fin de cette incompréhensible création. Mais ce que nous savons, c*est que ce mouvement perpétuel constitue la vie et la grandeur de la nature. Il faut nous résigner à ne voir que lactualité. Étudions-la : c'est le plus grand charme de la vie; en étudiant cette nature dont nous sommes fils, nous apprenons à nous connaître positivement nous-mêmes.

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