LE LEVER DU SOLEIL
Même par le ciel le plus pur^ les régions qui ayoisinent la terre paraissent, d*en haut, toujours voilées et troublées par des vapeurs. C'est en ces hauteurs qu'il serait utile d'édifier des observatoires.
Quel spectacle plus sublime que celui du lever du soleil, observé soit des hauteurs de T Atmosphère, soit du faîte des montagnes? Au désert, l'astre éclatant apparaît comme un roi sortant de la pourpre glorieuse; les rayons de son diadème s'élancent à travers les nuées supérieures, et l'Arabe salue Hèliôs, Allah I trois fois saint, comme autrefois l'habitant des îles parfumées du Péloponnèse saluait Phœbus- Apollon. Sur la mer, son premier rayon d'or flamboie tout d'un coup, puis le disque lumineux monte solennellement au-dessus des flots. Quelle que soit la situation d'où l'on contemple ce spectacle, il est difficile de ne pas le trouver grandiose et majestueux.
Des divers tableaux de la nature qu'il m'a été donné d'admirer, celui dont le souvenir me fi*appe le plus encore, c'est un rare lever de soleil auquel j'ai assisté en ballon, par une belle matinée d été, à 2400 mètres de hauteur au-dessus du Rhin.
Les nuages venaient de se former, de deux heures à trois heures du matin, dans des régions aériennes inférieures à la nôtre, et parsemaient la vaste campagne. Les immenses forêts de l'Allemagne se développaient à plus de 2 kilomètres au-dessous de nous; nous distinguions presque à notre nadir Aix-la-Chapelle; à notre gauche, au loin, les terrains marécageux de la Hollande ; à notre droite, le duché de Luxembourg; derrière nous, les propriétés entourées de haies de la Belgique ; devant nous, près du soleil, la Westphalie ; au loin, le Rhin qui déroulait ses anneaux blancs et serpentiformes. Cologne approchait avec sa noire cathédrale au centre du demi-cercle. Depuis longtemps, l'aurore répandait sur la terre une clarté toujours croissante, et, par un singulier effet de mirage ou par la disposition fortuite des ombres dans les nuées situées à notre hauteur, un vaste paysage se dessinait à l'orient avec des teintes et des nuances vagues semblables à celles du marbre.
On pressentait, derrière ces décors féeriques, ces murailles, ces lours et ces clochers projetés sur cette couche lointaine de nuées, on pressentait l'arrivée prochaine du dieu de la lumière, qui, par sa majesté, allait faire soudain disparaître toutes les ombres du crépuscule. Un silence absolu environnait notre navire, tandis que les nuages se formaient et se déformaient au-dessous de nous.
En vérité, je ne saurais mieux comparer l'accroissement succès-
sif de la lumière orientale et les symptômes précurseurs du lever de l'astre-roi^ qu a une mélodie extrêmement pure qui se laisserait d*abord deviner plutôt qu'entendre, comme venant d'une grande distance. Puis ce murmure, ce prélude, s'accentue davantage, et déjà l'on distingue les accords des diverses parties. L'oreille charmée par l'enivrante harmonie, comme l'œil baigné dans la lumière céleste, cherche à discerner dans l'ensemble le motif qui se dégage de l'accompagnement sonore. Mais à travers les frémissements des cordes basses, sous les chatoiements et les broderies de l'art musical, la pensée ne sait parvenir à distinguer la trame du mélodieux concert. A peine l'attention a-t-elle pénétré dans ce monde merveilleux de l'harmonie, que tout à coup éclate dans sa grandeur la puissante et éblouissante fanfare.... Le dieu de la lumière flamboie! L'Atmosphère est soudain pénétrée dans ses régions immenses par les feux de son rayonnement intarissable.
Ces spectacles aériens sont rares. Plus fréquente est l'observation du lever du soleil sur les montagnes.
A mon avis, les plus beaux couchers de soleil sont ceux de la mer, et les plus beaux levers ceux des montagnes ou des ascensions aériennes.
Tous les touristes qui chaque année parcourent les Alpes de la Suisse sont montés une fois au moins au sommet du Righi, cette petite montagne de 1 800 mètres qui s'élève, isolée, au milieu des lacs et donne au naturaliste la succession de tous les climats jusqu'aux dernières espèces végétales. Pour permettre à ceux qui ne l'ont pas ressentie de se rendre compte de l'impression d*un lever de soleil dans les Alpes, j'extrais ici de mes notes de voyage l'observation que j'en ai faite moi-même au mois de septembre 1868. C'est une description simple, qui peut donner une idée de la nature de ce beau spectacle.
.... J'ai assisté ce matin au lever du soleil, du haut de cette belle montagne qui domine par son heureuse situation le panorama de la Suisse. C'est inouï. On ne peut se former une idée de cette illumination des glaciers dans le ciel avant l'arrivée visible du Soleil sur la montagne, lorsqu'on ne l'a pas contemplée soi-même. Hier, vers une heure, nous avons commencé l'ascension — une véritable caravane — : guides, porteurs de vêtements pour l'arrivée, chevaux et muleta pour les dames qui n'osent pas aventurer leurs pieds délicats sur ces rudes versants, palan* quins pour les invalides ou les timides, etc., -^ tout cela se met en marche dans l'étroit chemin qui commence au lac de Zug, h Art, et serpente par des forêts, des broussailles, des rochers et des torrents jusqu'au Kulm, jusqu'au sommet du pic. A six heures nous étions sur ce faite splendide , d'où l'on découvre l'immense chaîne des glaciers des Alpes de TOberland, les sommets successifs des plus hautes montagnes, le relief si diversifié de celle contrée morcelée, les versants