‹ L'atmosphère [microform]Chapitre 83 sur 269 · LES CURIOSITES DU MIRAGE · texte numérisé non relu

LES CURIOSITES DU MIRAGE

mer, une belle et vaste cité ornée de monuments^ de dômes et de clochers. L'illusion était telle que la raison seule se refusait à admettre la réalité de cette vision^ dont nous eûmes le ravissant spectacle pendant près d'une demi-heure. D'où venait cette apparence? Rien^ dans cette ville fantastique^ ne ressemblait à Bône^ moins encore à La Galle ou à Ghelma^ distantes d'ailleurs d'une vingtaine de lieues. Admettons-nous l'image réfléchie de quelque grande cité de la côte de Sicile? Ce serait, il me semble, dépasser toute vraisemblance. »

Le mirage inférieur se traduit parfois par de simples effets de réfraction : altération ou grossissement des objets, efiTets souvent curieux. Au mois de mai 1837, par exemple, pendant l'expédition d'Algérie qui précéda le traité conclu avec Abd-el-Kader, M. Bonnefont observa entre autres effets de mirage le curieux exemple que voici :

Un troupeau de flamants, échassiers fort communs dans cette province, défila sur la rive sud-est, à six kilomètres de distance. Ces volatiles, à mesure qu'ils quittaient le sol pour marcher sur la surface du lac, prenaient des dimensions telles qu^ils ressemblaient, à sV méprendre, à des cavaliers arabes déûlant en ordre ! L^illusion fut un instant si complète que le général en chef, Bugeaud, dépêcha un spahis en éclaireur. Ce cavalier traversa le lac en ligne droite; mais arrivé au point où les ondulations commençaient à se produire, les jambes du cheval prirent insensiblement de telles dimensions en hauteur, que cheval et cavalier semblaient être supportés par un animal fantastique ayant plusieurs mètres de hauteur, et se jouant au milieu des flots qui semblaient le submerger.. . Tout le monde contemplait ce phénomène curieux, lorsqu'un épais nuage, interceptant les rayons du soleil, fit disparaître ces effets d'optique et rétablit la réalité de tous les objets.

Parfois il se produisait un autre effet, qui devint bientôt un sujet de récréation pour les militaires. Si, pendant que le soleil était à Test, le vent soufflant du côté opposé, on projetait sur le lac un petit corps léger, susceptible d'être emporté par le vent, il était curieux de le voir grossir à mesure qu'il s'éloignait, et dès que le vent lui avait fait atteindre les ondulations, il affectait tout à coup la forme d'une petite nacelle, dont l'agitation au-dessus des vagues était en raison des secousses que lui donnait le vent. Ce qui réussissait le mieux, c'étaient des têtes de chardon, qui obéissaient plus facilement à la plus légère brise; alors l'illusion était complète. Dans la matinée du 18 juin, par une température de 26 degrés centigrades, une brise un peu forte de l'orient et une couche nébuleuse qui commençait à dissiper la chaleur, on lança, à huit heures et demie du matin, un certain nombre de têtes de chardon : dès que le vent les eut poussées jusqu'au point où les ondulations se prononçaient, elles offrirent tout à coup le spectacle curieux d'une flottille en désordre.... Les nacelles semblaient se heurter les unes contre les autres: puis, poussées par lèvent jusqu'à une très-grande distance, elles disparu, rent complètement comme si elles avaient sombré.

Voici maintenant une seconde sorte de mirage qu^il n'est pas rare de rencontrer^ mais dont les effets sont moins frappants^ et qui^

en conséquence, a été moins souvent étudié : c'est le rapprochement des objets situés au delà de l'horizon, et qui se trouvent relevés au-dessus de lui. Dans le mirage ordinaire que nous venons de décrire, les densités de Tair croissent avec la hauteur, les trajectoires sont convexes vers la terre, au moins dans toute leur partie inférieure. Dans le cas actuel, les densités vont en décroissant^ et les trajectoires deviennent concaves et même fortement concaves vers le sol. Une trajectoire lumineuse, d'abord horizontale, devrait, se mouvant dans le vide, rester rectiligne; la réfraction atmosphérique ordinaire infléchit cette trajectoire, dans le sens des grands cercles du globe, en lui donnant environ la douzième partie de la courbure terrestre. Mais si Tétat des couches est modifié et si, par Teffet d'un accroissement anormal dans la température, les densités décroissent avec la hauteur, suivant une progression l)eaucoup plus rapide que la progression habituelle, l'effet réfringent de ces couches peut donner à ces trajectoires une courbure plus considérable et qui soit le quart, la moitié ou même la totalité de la courbure d'un grand cercle de la terre; quelquefois même cet effet pourra leur faire surpasser cette dernière limite.

Dans ces nouvelles conditions, les diverses trajectoires passant par l'œil et situées dans un même plan vertical, au lieu de se couper deux à deux, comme cela avait lieu dans le cas du mirage ordinaire, vont ordinairement en divergeant. Il en résulte que l'on ne peut alors obtenir deux images d'un même objet. Si l'on mesure la dépression de l'horizon apparent, on le trouve très-relevé, quelquefois presque au niveau de l'horizon rationnel; des objets habituellement invisibles, à cause de leur grand éloignement et de la courbure de la terre, peuvent devenir visibles. La position accidentelle de ces objets en deçà du contour apparent de l'horizon sensible les fait juger beaucoup plus rapprochés que de coutume ; une autre circonstance favorise encoi*e cette illusion : c'est la transparence de l'air pendant que le phénomène se produit.

Comme d'ailleurs aucun renversement des objets n'a lieu, il est clair que l'on sera moins frappé de cette forme particulière du mirage que de celle qui correspond au cas précédemment examiné; aussi l'a-t-on observé moins souvent. Woltmann et Biot font remarquer que l'on peut reconnaître cet état particulier de FAlmosphère à ce signe que la mer parait concave, qu'en même temps l'horizon se voit par-dessus la coque des navires, que les rivage» éloignés prennent l'aspect de hautes falaises, et que les objets très-distants paraissent s'élever en l'air comme des nuages.

Une circonstance optique bien digne d'attention est la suivante : en même temps que les objets sont ainsi relevés par-dessus d'autres objets qui les masquaient habituellement, et qu'ils sont transportés bien en deçà de Thorizon apparent, ils paraissent beaucoup moins éloignés de l'œil. Heim a décrit un effet de ce genre observé dans les montagnes de la Thuringe : il a vu tout d'un coup trois hauls sommets paraître par-dessus une chaîne intermédiaire qui aurait dû en masquer la vue, et ces sommets paraissaient si nets qu'il pouvait distinguer, avec une simple lorgnette, les touffes de gazon à une distance de 4 milles d'Allemagne (30 000 mètres). M. de Tessan a observé un phénomène du même genre dans le port de San-Blas en Californie.

IFne lettre datée de Ténériffe et publiée par le Courrier des Sciences rapporte même que du sommet de cette montagne, d'où la vue embrasse un horizon de 50 lieues de rayon, un mirage a montré les monts AUeghany situés dans l'Amérique du Nord, à 1000 lieues de là! Je n'ose pas encore accepter le fait.

Après les deux grandes catégories de faits appartenant au phénomène du mirage et dont l'une se rapporte au cas de la dépression des objets, et l'autre à celui de leur élévation, nous devons maintenant considérer un autre effet non moins curieux : le mirage supérieur.

Ce mirage présente trois cas divers. Tantôt, en effet, on aperçoit au-dessus de l'objet son image renversée, et au-dessus de celle-ci une seconde image droite comme l'objet; tantôt, de ces deux images supérieures, c'est l'image renversée qui existe seule, l'image droite supérieure ayant disparu ; tantôt enfin il n'existe que l'image directe supérieure, sans image renversée au-dessous.

Woltmann a observé à trois reprises différentes le mirage supérieur: les objets paraissaient réfléchis dans le ciel; on voyait dans l'air rimage de l'horizon des eaux, et en dessous pendaient renversés les objets du rivage, maisons, arbres, collines, moulins : souvent une strie d'air séparait l'image renversée des objets placés au-dessous; mais le plus souvent, l'image et l'objet se rencontraient et se pénétraient de telle sorte qu'il en résultait l'apparence d'une haute falaise avec des stries verticales.

Welterling a fait des observations analogues sur les Svenska- Hogar, îles placées à l'entrée du port de Stockholm. « Au-dessus de chacun des écueils, un point noir se montre et parait dans l'air; puis ces points vont en s'allongeant par le bas, et finissent par se souder avec Técueil, qui prend la forme d'une colonne neuf ou dix

Ibis plus liante que lui. De là résulte un faux horizon sur lequel tous les objets se trouvent transportés; ils paraissent ainsi tous alii^nés sur un même niveau, et en ligne droite, quoique leur hauteur absolue soit fort difîérente. »

Crauz, au Groenland, a vu les îles Kokernen élever leurs rivaijes sous forme de falaises, de vieilles tours, de ruines. Brandes a observé plusieurs fois le mirage supérieur; les images des objets lui ont en général paru peu nettes; il ajoute que l'image supérieure et directe manque le plus souvent, et il attribue ce fait au défaut de sphéricité des couches homogènes. 11 remarque aussi que c'est un phénomène très-local : ([uelquefois il se montrait sur les maisons orientales du bourg de Damgast, et en même temps on ne le voyait pas sur celles de l'occident du bourg.

Parfc»is ces objets se peignent dans le ciel à une assez iirande hauteur au-dessus de 1 horizon. Les uns se meuvent avec beaucoup de vitesse, les autres sont en repos, leurs contours brillent parfois de couleurs irisées. A mesure que la lumière augmente, les formes de\iennent plus aériennes, et elles s'évanouissent quand le soleil se montre dans tout son éclat.

Bernardin de Saial-Pierre rapporte à ce propos les faits suivants :

L'n pln'nom(ne ti\s-sinirulier m'a été raconté par notre célèbre peintre Vernet, nioriaiiii.Ét;iiil,<laiH^ajenio-<e.fn Italie, il se livrait particulitTeinent à Tétude du ciel. plu> inlère-^^^aiite ^an> tl-jute «jue celle de rantique, puisque c'est des sources (le la lumière ijue partent les couleurs et les i^erspectives aériennes qui font le charme de> tableaux ainsi <}ue «le la nature. Vernet, pour en flxer les variations, avait imairiné de peindre sur les feuilles d'un livre toutes les nuances de chaque couleur jiriniipale et de b-s marijuer de dillerents numéros. Lorsqu'il dessinait un ciel, aprè- avoir e-quissé les [dan< et la forme des nuages, il en notait rapidement les. tciulo fugitives sur son tableau avec des chilî'res correspondants à ceux de son livr^'. et il k-s colorait ensuite à loisir, l'n jour, il fui bien surpris d'apercevoir au ciel la forme d'une ville renversée, il en distinguait parfaitement les clochers, les tours, les maisons. Il se hâta de dessiner ce phénomène, et, résolu d'en connaître la cau^e. il s'achemina, suivant le même rhumb de vent dans les montag-nes. Mai< (]uelle fut >a >urprise de trouver à ^ept lieues de là la ville dont il avait vu le .-pectr<' dans le ciel, et dont il avait le dessin dans son portefeuille !

C.'e-t p'.-ut-èlre à des etlet^ de mirage qu'il faut ra['p(.»rter une faculté extraordinairt' de visi«»n célèbre à bile d«' France. Vers la fin «lu dernier siècle, un colon de cviU- ib'. M. l'.allini'au.siL^naîailile- navires placés l»ien au delà des limites de riiorizon ju-ju\i une di^lancL' <'on^id<''rable. La <ci"nce nuuve'.le qu'il prétendait avoir conslitnéf fu coiiibiiiant b s rlb;l< pro biits par les obj-ls éloignés sur ratmosphère et sur l'eau était nommée par lui \d Xaus(o}iic. 11 \int à Paris, muni de cerlillcals de rinteiiilant et du gouverneur de l'Ile d»' France attestant la réalité de sa découverte; n.ai- il ne ruu--it mèuiç pa- à dldenj' une audience de M. deCaslries, alors mini-Ire d*- la marine. Fer-onne ne s'en put de< moyens i>ar lesquels il obtenait de si étonnants r<'^ultat^ auxquels un j::ge conq»étent, .\rago, ne refusait pas de

iki

\rcbant ù certains phénomènes crépusculaires où les ombres portées

éloignées jouent probablement un rôle, ne pouvaient pas mettre sur

-«portant secret. Le pauvre colon retourna dans son tie, où on le

\ sa vie passer presque tout son temps sur le bord de la mer,

^n, continuant à exciter l'âlonnement de tous par l'exactitude

T ae produit plus souvent au-dessus des côtes

Flg. 89. — Mirage supéi

île la mer qu'en pleine terre; car la variation de densité des couches atmosphériques y est plus fréquente. Dans son ascension aéronautique du 16 août 1808, au-dessus de Calais, M. G. Tissandier a distingué, avec une grande netteté, l'image du bateau à vapeur et de plusieurs barques naviguant à l'envers sur un océan renversé. Le ciel supérieur réfléchissait la mer avec la nuance ver-

dâtre des eaux et les effets de lumière du rivage. Citons encore le curieux fait suivant^ qui rappelle les apparitions du siège de Jérusalem^ et celles qui accompagnèrent la guerre de Cinna et de Marius:

Le 20 septembre 1835, les habitants des campagnes voisines de TAgar, Tune des collines du Mendio, en Angleterre, furent témoins d^un étrange spectacle : vers cinq heures du soir, on aperçut dans le ciel couvert de vapeurs assez épaisses, un immense corps de troupes à cheval, qui semblait déOler tantôt au pas, tantôt au grand trot; les cavaliers, le sabre en main, étaient tous uniformément équipés, et Ton distinguait presque jusqu^aux brides et aux étriers. Pendant quelque temps on les vit manœuvrer six de front, puis se former par deux rangs ou par files. Pendant plusieurs jours ce spectacle extraordinaire a fait le sujet de toutes les conversations de la ville de Bristol, (iarnicr, qui rapporte ce fait remarquable [Traité de Méiéor., Bruxelles, 1837), n'hésite point à le considérer comme un mirage, quoique personne n'ait pu savoir où se trouvaient les objets mirés.

Il se passe peu de saisons sans que les journaux reproduisent Tobservation d*un phénomène de mirage supérieur produit dans nos régions tempérées^ tel que la réflexion d'une cité dans le ciel. Mais en général les images sont fugitives et diffuses. Récemment nous avons eu à Paris Tun de ces effets, d'autant plus remarquable qu'il a été produit par un clair de lune.

Dans la nuit du 14 décembre 1 8jB9, entre trois et quatre heures du matin, les personnes qui passaient sur les ponts et les quais furent témoins de ce curieux phénomène. Il faisait un beau clair de lune, mais la lune et le ciel étaient voilés par des nuages qu'on eût dit éclairés par la lumière d'une auréole boréale. C'est im bel effet de mirage supérieur, dont pendant plus d'une heure les personnes attardées par leurs plaisirs ou leurs affaires purent examiner le rare et intéressant spectacle. (Voyez la figure 80, qui le reproduit à peu près exactement.)

Paris, ses palais, ses monuments et son fleuve se montraient sur les nuages qui masquaient le ciel, mais renversés comme cela aurait eu lieu si au-dessus de Paris on avait placé une immense glace. Le Panthéon, les Invalides, Noti^e-Dame, les palais du Louvre et des Tuileries étaient dessinés. Du pont des Arts on voyait à l'ouest la Seine, les ponts, les flèches de Sainte-Clotilde, la place de la Concorde, les Champs-Elysées et le palais de Tlndustrie, qui argentés par la clarté lunaire présentaient une image rosée d*un effet indescriptible.

Le mirage peut aussi se produire entre deux couches d'air séparées par un plan vertical. C'est ce qui arrive notamment pour les grands murs exposés au midi, lorsqu'ils sont échauffés par le soleil, et alors le mirage ordinaire se produit. Il est appelé, dans

ce cas^ vitrage latéral. Le mur joue ici le rôle que jouait le sol exposé aux rayons du soleil^ et pour Texplication une ligne perpendiculaire au mur remplace la verticale que nous avons supposée pour le mirage horizontal. Mais^ comme les couches d'air échauflees se renouvellent avec facilité en s'élevant le long du mur, l'action perturbatrice des densités ne s'étend pas à une distance bien considérable. Il faut donc placer son œil peu en avant du plan du mur, et regarder dans une direction parallèle les objets qui s'en rapprochent et s'en éloignent. Les personnes qui se dirigent vers les portes qui percent le mur, les images qui traversent dans le ciel le vertical parallèle à celui du mur, montrent toujours l'image renversée que la théorie du mirage ordinaire indique. Gruber parait être un des premiers observateurs qui aient vu ce phénomène. Blakkader a décrit le mirage latéral qu'il a observé contre le mur du bastion du roi Georges, dans la ville de Leith. Il a été aussi observé par Gilbert On le voit assez souvent à Paris pendant les chaudes journées, en plaçant son œil sur le prolongement du mur du Louvre ou de celui des Tuileries. Le mur méridional de la Bourse, échauifé sur les deux heures, réfléchit assez bien les objets placés près de lui pour un observateur qui place son œil un peu en avant du prolongement du mur. Dans les fortifications, au sud, deux personnes placées à un peu plus de cent mètres de dislance l'une de l'autre aperçoivent très-bien leur image respective réfléchie par la mince couche d'air chaud qui monte le long du mur; on y distingue aussi la réflexion de la campagne, des arbres el des passants. On a observé le même fait à Berlin, et en général partout où l'attention s'est exercée. Dans le cas particulier que nous considérons, l'image a toujours paru sensiblement égale en grandeur à l'objet.

Ajoutons encore le mirage multiple qui se présente lorsque plusieurs images, toutes renversées, sont superporsées à l'objet. Biol et Arago ont vu se produire des phénomènes de ce genre, en stationnant sur la montagne Desserto de las Palmas, et observant, la nuit, au cercle répétiteur, un réverbère allumé dans l'île d'Ivyza. .\u- dessus de l'image ordinaire, on a vu se former deux, trois ou quatre fausses images superposées dans la même verticale. Scoresby a observé, le 18 juillet 1822, un brick ayant au-dessus de lui trois images superposées, renversées toutes les trois : dans chacune d'elles, le bois du navire était en contact avec l'image pareillement renversée de la banquise au delà de laquelle il se trouvait placé.

Le mirage ne se présente pas toujours avec les caractères de régularité que nous avons signalés : tantôt la seconde image se montre au-dessus de la véritable; tantôt on voit les deux images à côté ou en face Tune de l'autre^ dans certains cas se confondant^ dans d'autres s'éloignant; tantôt, enfin^ les images ne sont pas renversées^ et paraissent suspendues dans les plaines de Tair.

Le docteur Yince rapporte plusieurs observations fort curieuses. De Ramsgate^ on aperçoit par un beau temps le sommet des quatre plus hautes tours du château de Douvres. Le reste du bâtiment est caché par une colline qui se trouve à douze milles environ de Rarasgate. Le 6 août 1806, le docteur Vince, regardant du côté de Douvres, à sept heures du soir, aperçut non-seulement les quatre tours du château, comme à l'ordinaire, mais encore le château lui-mAme dans toutes ses parties jusqu'à sa base. On le voyait aussi distinctement que s'il eût été transporté tout d'une pièce sur la colline du côté de Ramsgate.

Biot et Mathieu ont fait des observations analogues à Dunkerque, sur les bords de la mer, dans la plage sablonneuse qui s'étend au pied du fort Risban. Biot en a donné la théorie détaillée dans les Mémoires de r Institut pour 1809; il a fait voir qu'à partir d'un certain point /, pris à quelque distance au devant de l'observateur 0 (fig. 87), on peut concevoir une courbe Ib, telle que tous les points qui sont au-dessous d'elle restent invisibles, tandis que tous les points qui sont au-dessus, jusqu'à une certaine hauteur, donnent deux images : l'une ordinaire et directe, l'autre extraordinaire, inférieure à la couche et renversée. Ainsi, un homme qui s'éloigne de l'observateur, en partant du point /, lui offre les apparences successives qui sont représentées sur la figure. Soret et J urine ont observé, sur le lac de Genève, en septembre 1818, à dix heures du matin, le phénomène remarquable qui est représenté dans la figure 88. La courbe abc dessine la rive orientale du lac; une barque chargée de tonneaux, ajant ses voiles déployées, était en />, vis-à-vis la pointe de Belle-Rive, et faisait route pour Genève; les observateurs l'apercevaient, avec un télescope, dans la direction gp; ils étaient au bord du lac, au deuxième étage de la maison de Jurine, à une distance d'environ deux lieues. Pendant que la barque prit successivement les positions 9, r, 5, on en vit une image latérale très-sensible^ en ç', f', s', qui s'avançait comme la barque elle-même, mais qui semblait s'écarter à gauche de gpy tandis que la barque elle-mènu* s'en écartait à droite. Quand le soleil éclairait les voiles, cette

image était assez éclatante pour être aperçue à Toeil nu. La direction des rayons solaires est indiquée par ly.

0 suffit de connaître la position des lieux pour voir à Tinstant qae c'est un phénomène de mirage latéral. A droite de gp l'air était resté dans l'ombre pendant une partie de la matinée; à gauche^ au contraire^ il avait été échauffé par le soleil ; la surface de séparation de l'air chaud et de l'air froid devait être à peu près vnticale, dans une petite étendue au-dessus de l'eau; de part et

Flg. 87. — Effet de mirage simulant des figures de

cartes.

dautre de cette couche s'était fait un mélange de densité croissants^ en allant de gauche à droite^ et là se produisait^ dans les .couches verticales, ce qui se produit ordinairement sur le sol, dans des couches horizontales.

Dans les régions polaires, les jeux de la réfraction se présentent sous les apparences les plus capricieuses et les plus extraordinaires : If L'extrême condensation de l'air, en hiver, dit l'amiral Wran- }rell, et les vapeurs répandues, en été, dans l'atmosphère, donnent une grande puissance à la réfraction dans la mer Glaciale. En pareil cas, les montagnes de glace prennent souvent les formes les plus bizarres; quelquefois même elles semblent détachées de la surface glacée qui leur sert de base de manière à paraître suspendues en l'air. » Combien de fois l'amiral Wrangell et ses compagnons ne crurent-ils pas apercevoir des montagnes de couleur bleuâtre dont les contours se dessinaient nettement, et entre lesquelles il leur semblait distinguer des vallées et même des rochers. Mais au moment où ils se félicitaient d'avoir découvert la terre si ardemment souhaitée, la masse bleuâtre, emportée par le

Fig. 88. — Mirage latéral observé sur le lac

de Genève.

vent^ 8*étendait de côté et d'autre^ et finissait par embrasser tout l'horizon. Scoresby^ qui a recueilli dans les parages du Groenland tant d^observations intéressantes^ fait remarquer aussi que la glace revêt à Thorizon les formes les plus singulières^ et parait même, sur beaucoup de points^ suspendue en Tair.

Le phénomène le plus curieux fut de voir Tirnage renversée et parfaitement nette d'un navire qui se trouvait au-dessous de l'horizon. « Nous avions observé déjà de semblables apparences, dit-il, mais celle-ci avait pour caractère particulier la netteté de l'image, malgré le grand éloignement du navire. Ses contours étaient si bien marqués qu'en regardant cette image avec une lunette de DoUond, je distinguais les détails de la mâture et de la carcasse du navire, que je reconnus pour être celui de mon père. En comparant nos livres de loch, nous vîmes que nous étions à 55 kilomètres Tun de l'autre, c'est-à-dire à 31 kilomètres de l'horizon, et bien au delà des limites de la vue distincte. »

Sur les bords de l'Orénoque, Humboldt et Bonpland trouvèrent à midi la température du sable au soleil à 53 degrés, tandis qu'à 6 mètres au-dessus du sol, la chaleur de l'air n'était que de 40 degrés centigrades. Les monticules de San-Juan et d'Ortez, la chaîne appelée le galera, situés à 3 ou 4 lieues de distance, paraissaient suspendus ; les palmiers semblaient manquer de pied; enfin, au milieu des savanes de Caracas, ces savants crurent voir à une distance d'environ 2000 mètres, un troupeau de vaches en l'air. Ils ne remarquèrent point de double image. Humboldt observa également un troupeau de bœufs sauvages dont une partie paraissait avoir les jambes au-dessus de la terre, tandis que l'autre reposait sur le sol.

Ce n'est pas seulement dans les pays chauds que se forment les mirages; nous venons de voir qu'on en a observé jusqu'au scindes mers palaires. Nous remarquons entre autres une pittoresque description faîte par le navigateur Hayes lors de son voyage aux mers arctiques en 1861. C'était au détroit de Smith, au 80* degré de latitude, par conséquent à 1 0 degrés seulement du pôle , et à la fin de juillet.

Un faible zéphir, dit-il, ridait à peine la surface de la mer, et sous un soKil éblouissant, nous glissions sur les flots paisibles, semés partout d'icebergs élin* olants et de débris de vieux champs de glace; çà et là brillait quelque étroite bande de cristal détachée de la banquise. Les animaux marins et les oiseaux des cieut s'assemblaient autour de nous et animaient les eaux calmes et l'atmosphère tranquille; les morses s'ébrouaient et mugissaient en nous regardant; sur notre pa>

sage, les phoques levaient leurs tètes intelligentes ; les narvales, en troupes nombreuses et soufflant paresseusement, émergeaient leur longue corne hors de Teau, et leurs corps mouchetés dessinaient leur courbe gracieuse au-dessus de la mer, pour jouir du soleil; des multitudes de baleines blanches fendaient les ondes. Assis sur le pont, je passai de longues heures à essayer, sans beaucoup de succès, de rendre sur mon papier les splendides teintes vertes des icebergs qui voguaient pn»s du navire, et à contempler un si merveilleux spectacle. Les cieux polaires ^ont de grands artistes en fantasmagorie magique. L'atmosphère était d*une rare douceur, et nous fûmes témoins d'un très-remarquable mirage, phénomène assez fréquent, du reste, pendant les beaux jours de Tété boréal.

L'horizon se doublait, pour ainsi dire ; les objets, situés à une très-grande distance au delà, montaient vers nous comme appelés par la baguette d'un enchanteur, et, suspendus dans les airs, changeaient de forme à chaque instant. Icebergs, banquises flottantes, lignes de côtes, montagnes éloignées, apparaissaient soudain, ardaient parfois leur contour naturel pendant quelques minutes, puis s'étendaient en long ou en large, s'élevaient ou s'abaissaient, selon que le vent agitait l'atmosphère, ou retombaient paisibles sur la surface des eaux. Presque toujours ces évolutions étaient aussi rapides que celles d'un kaléidoscope ; toutes les figures que rimagination peut concevoir se projetaient tour à tour sur le firmament. Un clocher ai^'^u, image allongée de quelque pic lointain, s'élançait dans les airs; il se changeait en croix, en glaive ; il prenait une forme humaine, puis s'évanouissait \*o\iT être remplacé par la silhouette d'un iceberg se dressantcomme une forteresse. Lp^ champs de glace prenaient l'aspect d'une plaine parsemée d'arbres et d'animaux; puis des montagnes déchiquetées et se dissolvant rapidement, nous laissaient voir une longue suite d'ours, de chiens, d'oiseaux, d'hommes dansant dans les airs et sautant de la mer vers les cieux.... Impossible de peindre cet étrange spectacle. Fantôme après fantôme venait prendre sa place dans le branle magique, pour disparaître aussi soudainement qu'il s'était montré.

Cette merveilleuse féerie se prolongea durant une grande partie de la journée, puis la brise du nord vint soulever les eaux, et la scène entière s'évanouit à son I>remier soufDe, sans laisser plus de traces que la vision fantastique de Prospéro.

Ainsi le mirage se produit^ avec une intensité difTérente^ sous toutes les latitudes. Nous avons vu plus haut que le mirage latéral s*observe assez souvent à Paris dans les journées chaudes^ et que le mirage supérieur, plus rare, y a également été observé.

Quand, au lieu de se produire dans les couches planes et régulières, les réfractions et les réflexions s accomplissent dans des couches courbes et irrégulières, on a un mirage où les images sont déformées dans tous les sens, brisées ou répétées plusieurs fois, éloignées les unes des autres à des distances considérables. C'est ce qui arrive dans la fantastique vision aérienne, attribuée jadis à ime fée, la Fata Morgana^ qui attire quelquefois le peuple sur le rivage de la mer à Naplês et à Reggio, sur la côte de Sicile. Le phénomène a surtout lieu le matin, à la pointe du jour, lorsque régne un calme complet.

Sur une étendue de plusieurs lieues, la mer des côtes de Sicile preud Tapparence d*une chaîne de montagnes sombres, tandis que

Kk LE MIRAGE.

les eaux, du côté de la Calabre, restent complétemenl unies. Audessus de celles-ci on voit peinte, en clair-obscur, une rangée de plusieurs milliers de pilastres, tous égaux en élévation, eu distance, et en degirés de lumière et d'ombre. En un clin d'ceil ces pilastres perdent parfois la moitié de leur hauteur, et paraissent sv replier en arcades et en voûte comme les aqueducs des Romains. On voit souvent aussi une longue corniche se former sur le som-

Fig. 89. — La Fati Uorganï.

met, et l'on aperçoit une quantité innombrable de châteaux, tous parfaitement semblables. Bientôt ils se fondent, et forment des tours qui disparaissent aussi pour ne plus laisser voir qu'une colonnade, puis des fenêtres, et finalement des pins, des cj-près répétés aussi un grand nombre de fois.

Ces apparences fantastiques, on les a vues avec étonnement w produire tout dernièrement en Ecosse, près d'Edimbourg même, les 16 et 17 juin dernier (1871), veilles d'un formidable orage. C'est là, à coup sûr, l'une des plus singulières espèces de mirait' ■ qui se puisse voir.

Page 1