‹ L'attentat FieschiChapitre 4 sur 13 · LE 28 JUILLET · texte numérisé non relu

LE 28 JUILLET

inexprimable; les marchands de coco, agitant une sonnette et portant sur le dos leur lourde cathédrale de zinc, débitaient leur fade boisson; des enfants munis d'une boîte et d'une mèche allumée criaient : Voici, messieurs, des cigares et du feu ! Des femmes en robe de jaconas, avec de grandes. manches à gigot, la tête abritée sous d'énormes chapeaux de paille qui avaient la forme d'une capote de cabriolet, les pieds serrés dans des souliers dont les cothurnes noirs s'entre-croisaient sur le bas blanc, passaient aux bras d'hommes vêtus d'habits bleu barbeau et do pantalons de nankin. La foule était très-gaie, très-bruyante, se haussait sur les pieds pour voir arriver les soldats dont la marche soulevait un flot de poussièfe, car on avait négligé d'arroser la voie publique ; le théâtre de Franconi était pavoisé de drapeaux tricolores; à toutes les fenêtres on voyait des têtes : il y avait des curieux jusque sur le toit et les cheminées des mais(ms.

Peu à peu une sorte do calme relatif s'établit; la garde nationale se rangea sur la marge des contre-allées; les officiers, le sabre à la main, le pantalon tendu par le sous-pied, se promenaieni avec importance sur la chaussée, recliliaiil un alignement, faisant passer au second rang les hi)mmcs dont l'uniforme n'était pas ii'répi'ocliable et jetant un regard de satisfactitni sur leurs pelo-

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Ions beaucoupplus bourgeois que militaires. Vers midi on entendit au lointain des roulements de ambour et puis ininiédiatoinent après battre au «harnp. I.e n»i approchait; chacun se prépara; un rassura lc> Inui'ilcs bufllcteries croisées sur la poitrine, on mil le lusil au repos, près du corps, de façon à pouvoir présenter les armes facilement, au premier commandement donné et l'on attcn- «lit. Chacun tournait la tête vers la franche comme pour apercevoir plus piomptemeul le cortéfje qui s'avançait au pas. marchant de la Madeleine vers la Bastille.

Je mêlais hissé entre deux des bancaux de la grille, de laçon à voir jjar-dessus la foule. L'étatmajor qui accompagnait le roi était très-nombreux; il occupait toute la largeiu* de la chaussée, >ui une profondeur considérable; en l'évaluant à «•ont cinquante personnes, je ne crois pas être en dehors de la véiilé. Louis-PhiIij)pe, portant l'uniforme <le général de la gaidi' nationale, passait lentement de\ant le Iront de bandière de la huitième lésion placée à droite du boulevard; il monUtit un cheval gris pommelé, (|u'il maniait avec aisance, car il était bon cavalier; il saluait parfois <le la main, parfois du chapeau, lors(|ue de vives ac<lamations l'accueillaient.

.\utour de moi l'on désignait les |)rincipau\ personnages du ciirlége; j'eiilendis noiuMier ainsi le

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comte Alexandre de Laborde, qui recevait les pétitions, le duc de Broglie, le maréchal Mortier; on cherchait surtout à voirie prince de Joinville, qui, pom^ la première fois, accompagnait son père dans une cérémonie publique. Je me rappelle avoir vu le maréchal Lobau, que je connaissais : sa face de bouledogue était plus refrognée encore que de coutume; l'uniforme ouvert, la main droite dans le gilet sous le grand cordon rouge, il regardait les fenêtres en fronçant les sourcils. Quelqu'un dit à mes côtés : « Qu'a donc le maréchal? il a l'air d'entrer dans une ville prise d'assaut. »

On avait agité les mouchoirs et les chapeaux, on avait crié : Vive le roi ! avec beaucoup d'entrain; le cortège s'était écoulé, il no restait plus devant nous que la suite des grooms et des piqueurs, lorsque tout à coup retentit une explosion qui me parut composée de trois détonations successives, quoique très-rapprochées les unes des autres. Le spectacle qui frappa alors mes yeux ne sortira jamais de mon souvenir; ce fut un ouragan humain (jui se précipita sur le boulevard, en poussant des clameurs dont l'ensemble formait un hurlement confus que dinninait le cri aigu des femmes. Des gardes nationaux se sauvaient en jetant leur fusil; des chevaux sans cavalier se démenaient au milieu de la foule emportée; des femmes entraînant des enfants couraient

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ilcvaiil elles comme des folles; on s'appelait, on criait : Out*lI^' horreur! Ola ne dura pas une minute, mais ce lut alTreux. Précisément devant la grille à hupielle j'étais suspendu, un marchand de coco tomba, renversé dans sa fuite; une femme buta cttntre lui et fut projetée en avant, les jupes par-dessus la létc; deux ou trois personnes s'abattirent aussi siu- eux, et il y eut là. pendant un instant, un inexprimable pèle -mêle. Bien des gens passaient, (jui criaient : Arrêtez! arrôtez! comme s'ils avaient été lancés ;\ la poursuite d'un voleur.

Manière m'avait ordonné de descendre; je lui avais oJ)éi; toutes les personnes {\\\\ se trouvaient avec mn\ dans le jaitliu étaient, selon K'ur caractère, exaspérées ou désespérées; M. L... joignait les mains et disait : '< Hélas! il y a donc encore des monstres conmie ceux de la rue Sainl-Nicaisc! » l'n donies|i(|ue aicdurnl et dit : << Le roi est sauvé, mais c'est mw boueherie ! " \ la (juestion : « El les prine«'s?' il répondit : .Je ne sais|)as! » (Ven était trop polir ma eiiriosité; je me faulilai derrière les arbres, je traNcrsai lestement la c(»ur. en ileux sauts j'étais dans la rue de Vendôme, qui' je remontai au galoj) de mes jeunes jambes, et je nu" préci|)ilai sur le boiilivaid |i:ii la nie C.liailol. (le (|iic je \is était iia\raiil.

J'arrivai au moment oii I on liausporlait \ers

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le Jardin-Turc le général Lâchasse de Vérigny, que je connaissais de vue. La chaussée était jonchée de chapeaux, de coiffures militaires, de fusils, de cannes, de châles, d'ombrelles ; des blessés gémissaient appuyés contre des arbres, des cadavres étaient couchés sur la voie pavée dans des flaques de sang. Vers la Bastille on apercevait le cortège royal qui avait repris sa marche (1). Beaucoup de soldats et gardes nationaux se bousculaient, de l'autre côté du boulevard, vers une toute petite maison à trois étages, très-étroite, de laide apparence et n'ayant qu'une fenêtre de façade. Je crois voir encore les sergents de ville en pantalon blanc, avec leur grand frac disgracieux, le tricorne de travers sur la tête, se jetant, l'épée haute, au milieu des groupes qui se ruaient sur la maison maudite. On disait : «C'est là! » et l'on montrait du doigt une petite croisée placée audessus d'une enseigne du Junrnal des connaissances utiles, et où pendait une jalousie disloquée. On disait: « Ils étaient plus de quarante qui ont

(1) On a écrit, et Ijien dos gens do Ijniinc loi ont at'liniio, i|u";ii)rès Texplosion, Louis-Philippe avait tourné bride et était revenu vers la Madeleine; en présence des versions contradictoires, je me suis défié de la précision de mes souvenirs et j'ai demandé au duc de Nemours la permission d'interroger les siens. La réponse iju'il a bien voulu me faire ne laisse place à aucun doute : le roi a repris sa route ; c'est-à-diro qu'il marcha en avant, vers la Bastille ; Févénement ne modifia donc en rien lo programme qui avait été arrêté en conseil des ministres.

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lire ensemble; — ce sont les carlistes! — ce sont lo ré|)ublirain> 1 — Le roi n'a lien eu: les princes n Ont rien eu; jjuel bonheur! c'est la Providence! (J les gueux! les assassins! On va demander le rétablissement de la torture; la ni<»rl csl lrt»p douce jxMir des brigands ijareils!»

J'clai> épduvanlé cl connue iiic(ln>c: pitslccon- Irc un arhie, tout prc> de la cbau^cc, je regardais avec anxiété, vnyaul les blosés, voyant les morts, écoutant les impiécalions ol ne comprenant rien, sinon i|n'nn enVoyal)!*' l'orlail venait dètie eommis. La loule al'tlnail maintenant, car, le |)remier nionient de leneni' |)as>é, tout le monde était re\eiin ■• pour Noir ■. .le me rappelle a\oii- remarcjné un pelil Imninie pa> plu> grand rpu' je n'élai> alois. portant des Iniudles sur son ne/, i-roelin. la taille serrée d "une ceinture blauelie, rexèln d nn nnijorme brodé d or, la tète pi'csquu complélemeut disparue s(»us un \aste chapeau h plumes, (pii se démenait, criait d'une voix aigre, inli-rpidlail l»'s idllciers, les soldats, les sergents de ville, donnait des or«lres, sautait en place, geslieulail, pirouellail sur lui-même et paraissait alleinl de la danse de Sainl^(inv. J'ai su dcjiuis (pu* c'était M. Tliicrs, alors ministre de l'iiiléricur ; il taisait partie du ( urtége royal et était resté sur le lieu du erinn- pour faire procéder, autant (|uc possible, aux premières inxesliguliuns.

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La foule, devenue assez compacte, était dans un état d'exaspération indicible : on n'entendait que des menaces de mort. A'ers le Chàteau-d'Eau, il y eut un grand mouvement de la garde nationale d'où sortaient des clameurs confuses ; beaucoup de gens coururent de ce côté; j'entendis dire près de moi : « C'est un des assassins que Ton vient d'arrêter, des gardes municipaux l'ont tué à coups de baïonnette. » Quelques niais répondirent : « C'est bien fait! » Un commissaire de police, précédant un peloton de soldats, traversa le boulevard, semblant se diriger vers le Jardin-Turc près duquel j'étais resté. J'eus peur d'être pris dans quelque bagarre; je m'enfuis et je rentrai dans le jardin de la rue Vendôme, oîi ma mère ne m'accueillit pas positivement avec des félicitations, car elle avait été fort inquiète de mon absence que je n'essayai même pas de justifier.

Ma mère avait hàtc de revenir che/ elle; nous pûmes traverser le boulevard à la hauteur de la rue Saint-Denis, et, vers deux heures, nous étions arrivés dans la rue de Clichy, ({ue nous habitions depuis ({uelques mois. — Nous étions à peine rentrés qu'une sorte de rumeur se fit dans la rue; je regardai par la fenêtre et je vis ramener le général Golbert, qui habitait le premier étage de notre maison ; il avait la tète enveloppée de linges ensanglantés; une heure après, le duc de Ne-

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iiiMiiix. >ui\i diin aide de camp, vouait lui laiic visite et partait avec la (•(•nvictinii (\uv la blessure était sans pravité. Mes oncles nous apportèrent des nouvelles : on ignorait encore le nombre de> morts, mais il était considérable; l'assassin avait clé arrêté au moment où il tentait de prendre la liiite; il se nommait (lirard et avait été si j'ruellement atteint par l'explosion de son infernale machine, (|ue l'on désespérait de le sauver; les fêtes résenées pour le lendemain, t29 juillet, c'est-àdire le feu d'artilice, les représentations thé;\trales en plein air, les joutes sur l'eau, les illuminalions, toutes les réjouissances, en un mot, étaient contreman<lées. C'était, du reste, ce qu'il y avait de mieux à faire, en présence de rindif;nation et de la consternation f,'énérales.

Deux jours après, j'étais rentré au colléf,'e; no- Ire maître d'étude, (I..., elail à son poste, |)lus xrrl el [)lus désagréable (|ue jamais. Le lendemain, pendant la réeréalion du déjeuner, toulen grignotant mon pain sec, je m'a])prochai de lui pour lui dire : « Monsieur, je vous ai apen;u avant-hier. » — Il me regarda avec une rerlaine surprise. — << Vous m'avez vu? Où donc' - IMacefïaillon. — (îela m'étonne; je n'y ai point passé. Quelle heure était-il?— Il était prés «le huit heures du matin. — • '-'est impoH^ible; nous rêvez; je ne suis soili (\\w. le s(Hr, pour aller diner. • — J'iiisisliii avec la té-

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nacité d'un enfant et je répliquai : — « Oh! par exemple, je suis bien sûr de vous avoir rencontré et reconnu; vous entriez dans la rue du Port-Mahon et vous aviez un œillet rouge à la boutonnière ; à preuve ! » Le pion contracta son visage comme s'il eût fait un violent effort pour ne se point mettre en colère; il me prit le bras, me secoua vivement, et me dit avec une sorte de brutalité contenue : « Si vous vouliez bien ne point vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, vous me rendriez service. »

Treize ans plus tard, en causant avec un homme, — alors personnage fort considérable, — qui avait pris part à toutes les émeutes du règne de Louis-Philippe, je compris qu'en effet je m'étais mêlé de ce qui ne me regardait pas : le 28 juillet 1835, l'œillet rouge avait été un signevde ralliement.

Voilà tout ce que j'ai personnellement vu de l'attentat Fieschi, dont un hasard m'a rendu presque témoin, et si je n'avais eu que cela à en dire, je prie le lecteur de croire que j'aurais gardé le silence. Mais cet événement m'avait causé une impression d'horreur que l'âge n'a point affaiblie, et j'en suis resté préoccupé pendant ma vie entière. Partout où j'en ai trouvé l'occasion, j'ai recueilli des renseignements et des notes à cet égard. T^e procès public, devant la cour des pairs.

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a-l-il ilil le dernier mol? Ni- reste-t-il pas à d»^- LMi^er un (lostfh-raliiin quo la jusliec a laissé dans l'ombre? La leclure allenlive de tnules les pièces du procès renfermées aux archives nationales dans viufil-sept cartons (1), les rapports de police, la correspondance des accusés, les enquêtes secrètes, les d(»s>iers particuliers de certains hommes (jui ont eu de riulluence sur nos désordres j)nlitiijues, li's |)rn(ès-verl)aux de réuni(^ns mystcrii'uses tenues à Londres, entre lS3o et Isio. toute sorte de documi'nts, cm un mol, (|ui. jiar leur nature même, échappent àla publicité et (|ue jai eus A ma disposition, me laissent croire (|ne tout était j)répaié pour pndlter de laltentat si celui-ri n'avait pa> é<houé.

Ceux (jui ont ronnuis le crime ont été puui> selon le texte de la loi; ceux (|ui comptaii-nt eu bénéticier. au point t\f \ucdc bui' ré\e secret et de leur ambition, ont pu être >urveillés, mais n'iuit point été in<|uiétés. Depuis ((uaraute-deux ans. bien des souvenirs se sont l'I'Iacés; notre histoire a lraver>é tle> périodes si |)articulièrement iloidoureiiNe>, (|u'idles ont l'ait oublier les catastrophes antécédentes; les intli\ idus qui, de près ou de loin, onl pris part :i celte horrible aventure ^oiil presijiM' toiis nioils; un di' ceux qui sur\i-

' I Uvi h:>4 k tMl.

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vent et que j'aurai à nommer ne mérite guère do commisération. Aussi j'ai cru devoir raconter tout ce que j'ai pu apprendre sur le fait du 28 juillet 1835 ; si ce n'est toute la vérité ce n'est, du moins, que la vérité.

LES SOCIKTES POl'LLAIRKS.

Les adversaires de I^uis-Philippe. — L"état «ies espriu. — Les botuingota. — La barlte. — La AVwiMi». — L'Aurore d'un beau jour. — Les carbonari. — Les quatre partis du carl)onarisiue.

— I^s ralliés. — L'opposition sjstemallque. — Les centres d'action. — La Société des «imits de rhoinine. — L'article 291 du Code pénal. — Cent soixante-trois sections. — I^s présideuts. — Les prétextes 'u. émeutes. — Les pompiers. — Le maréchal Lobau et Gabriel Uelessert. — Saiiit-Merr^'. — Le comilé d'action. — La lui du 10 avril \K\\. — Les émeutes d'avril. — Soulèvement avorté.

— La victoire du gouvernement. — Le procès monstre. — Kva- «ion des détenus politi(|ues. — Prévision d'un attentat.

Le noiiviTiu'iiit'iil (If Loiiis-Philippi' oui l'orl ;\ r;ure pour s'établir cl rf^si.ster aux parlis hosliles (|iii IV'l)ranlaieiil i)iii des atlatiues incessanU'N. \jL's r(''pul)li(aiuN l'I les h''^itimiNU's , — civs tlcriiicrs, selon leur uuaiiee,(''lai('iit al(»rs appelt's carlistes ou henriquintjuislcs - tlitrchaiciil à le jeter bas pour eu saisir l'Iiérilam', lc> uu> parties émeutes daus les grandes villes, les aulres par la Huerro ci\ilc en Vendée; (|ucl(|uer«>is même, ils se réunissaient dan^ une actiiui conininnc, ain^i

qu'on le vit dans l'affaire de la rue des Prouvaires, où la bannière rouge et le drapeau blanc devaient marcher de conserve à l'assaut des Tuileries. Le bonapartisme n'apparut que plus tard, au mois d'octobre 1836, à l'échauffourée de Strasbourg.

La révolution de Juillet, qui avait surexcité tant d'espérances, avait naturellement causé bien des déceptions. L'esprit de la jeunesse était fort actif en ce temps-là et volontiers tourné vers les spéculations de la philosophie, de la littérature, de la politique et des arts. C'était l'heure ardente des prédications Saint-Simoniennes et Fourriéristes; c'était l'heure du romantisme , du moyen âge, des Jeunes-France ; on regardait avec un regret orgueilleux vers les gloires de l'Empire, et l'on se sentait heureux d'être délivré du «joug des prêtres » ; on était fort exalté et un peu niais. Les chapeaux pointus de la Convention, les gilets à la Robespierre avaient reparu ; de longs cheveux et de longues barbes donnaient un air farouche à des jeunes gens, inoffensifs pour la plupart, qui se vantaient du sobriquet de Bouzingols, qu'on leur avait infligé. Tout devenait un indice des opinions que l'on professait, une sorte de signe de ralliement facilement convenu et généralement adopté ; chaque visage était une étiquette par la façon dont la barbe était disposée; les phi-

.12 LES SOriKTKS POIMI.AIRKS.

lippistes, — les jusle-milii'U, — n'avaient (lue los favoris: les léjîitimisles portaient le eollier; les bonapartistes. pres(jue tons anciens militaires, ijardaient la nion>la<he et la nionehe. (pie l'on appelait alors nne impériale: les répnblieains dédaignaient l'nsajre dn rasoir cl |)romenaient par la ville des barbes «le sapenr.

Tons ces enfantilla};es n'olFraienl anenne gravité, «inoicpiils Inssent la prenve d'nne diversité d'opinions pen rassurante; mais, au-dessous et à côté de (H'sjeimes yens (jni affichaient trop ouvertement leurs prétentions pour être danj,'ereux, s'agitaient bien des mécontents furieux d'avoir été oubliés dans la distribution des places, irrités de voir reculer la réalisation de leur chimère politiciue, criant ;\ l'ingratitude, ;\ la trahison, ;\ l'oubli «les promesses solennelles. Ceux-lù, sous prél«'xti' (|u«' les asso«Malions n'étaient point inter- «liles j»ai- la loi , se formèrent en sociétés dites popidaires; leur i<léal clait l'orl simple : substituer la forme lépublicaine i\ la forme monarchi(|ue «'( r«'|)ren«ln' la C.onvenlion îi la veilh' «lu M thermidor.

Ils a\ aient nu por-lc à eux. — un Tvrlée mo- «leine. «pii pou>>«*ail aux cumbals ; c'était Harthélemy ; sa .Vc//i#'s/.s (li sillla la haine et bava

(I) liarlh<>li>ni)', <lan« unr doId d« ta .\Vm<'<i'<, expllqui' nvoc quelque nnivf*»»" !<•« iiioiif» <lr rriic o|t|m<illon h onirnncc, rt cr» inniiN n'oiii

son venin jusqu'an jour où on Ini passa un collier d'argent autour du cou ; le « chantre inspiré de la Révolution » finit mal ; il fit des vers sur tout et pour tous, pour des banquiers, même pour des dentistes, et alla s'échouer à jamais sur une immondice rimée qu'il intitula crûment : la Syphilis. Ce Barthélémy eut des émules qui essayèrent non passiùus a?qnis de marcher sur ses traces. J'ai sous les yeux un poëme en quatre chants où la violence de l'expression remplace l'inspiration et la vérité historique; cette diatribe l'imée, intitulée : l'Awoi'e d'un beau jour, est dédiée Aux nwnes des marlijrs du clollrc Saint-Merrjj et porte pour épigraphe : Passant, va dire à Sparte (ju'ils sont m()7'Js ici pour obéir à ses sai)i/es bus. L'auteur qui reconnaît lui-même

Que la fièvre civique, irritant son délire, A fnit grincer parfois les cordes de sa lyre.

rien du ilésiutéressement ([ue les révolutionnaires irréconciliables affectent de pratiquer exclusivement : « De quoi se plaint-on '? de" mande le ministre. Allez le demander à tant de jeunes écrivains pleins de talent et de patriotisme (jui, après avoir rendu à la liberté les plus grands services, sont réduits aujourd'hui à l'indigence par l'abandon du gouvernement et les désastres de la librairie. Je suis prêt à prouver (jne dos hommes dont les noms seront écrits en première ligne dans l'histoire des trois jours, qui ont été ruinés par cette révolution (ju'ils ont faite, ont demandé, en vain, pour vivre, les plus modiques emplois ; lorsque tant de places ont été données au népotisme, à l'intrigue, ii la faveur, ;i la nullité... Je tiens mes renseignements d'une source haute et pure. » ( Voir AV;;)p,v/.v. t. I, ch. wii, :il jiiilli't 1h:<1. lèponse ii M. d<' Lamartine.)

34 LES SOCIKTES POPULAIRES.

a été emporté \)]n> ]t>\n i\u'\\ ne vuulail sans doute, une fois (juil eut embouché le cornet î\ piston de la muse pcditiciue ; il a l'ait sa grosse \oi.\, il a détonné, ce qui ne la pas empêché «l'avoir été et d'être encore un excellent député, fort assidu et bien peu sanguinaire.

Les chefs ne maïuiuaient pas ;\ ces « intransigeants » ; ils en trouvèrent dans les débris du caib»maiisnu', (jui, brisé, dispersé violemment sous la Hestauralion. n'avait jamais cessé di' suhsisicr dans quelques ventes, dites ventes IVonliéres, situées à proximité de la France, de la Suisse et de l'Italie. tJH'it'"t5 partis nettement distincts, mais agissant dans le bnt commun de renverser la monarchie (h-s l{ourl)ons , avaient «livisé le carbonarisme IVaiw-ais : le iircmiei', «lirigé surtout par Ua/.ard, \oulail la l{cpubli(iue; le second, (•omprenaul un grou|)f im|)orlaiit d'olllciers, désirait l'avcneuu'nt di' .Naixiléon II; le tr(»isiéme, sur lecpiel M. Harlhe eut une sérieuse iiilluence, cherchait à remplacer la branche des Hun rbons par la branche des d'Orléans; le (|uatriéme enJln, dans le«|Ui'l Victor (Cousin exerça la fonclioM de risih'it)' ili-s ifrnii'/s hnns timsnts , réunissait ceiiv (|ui NC nonim. lient t-nx inêmes /es Ornnyisles et (|ui voulaient, aniU'xanl la |{elgi(|ueri la France, mettre sur le Irône un priin-e de la inaisnii d'Orange.

De ces quatre partis, deux, les orléanistes et les orangistes , s'étaient franchement ralliés , moyennant bons emplois, au gouvernement de Louis-Philippe; les impérialistes ayant échoué à Vienne dans une négociation ébauchée secrètement par Talleyrand pour ramener le duc de Reichstadt , se tenaient dans une demi-réserve dont le roi sut les faire sortir à force d'avances : le rétablissement de la statue impériale sur la colonne de la grande armée, le monument élevé à Ajaccio en 1833 à la mémoire de Napoléon, la reprise des travaux de l'Arc de triomphe furent les gages acceptés d'une alliance qui fut sincère. Quant aux carbonari républicains, ils se tinrent à l'écart, et, voyant la masse de la population accepter avec reconnaissance la royauté bourgeoise du duc d'Orléans, se jetèrent dans l'opposition systématique. Ils devinrent professeurs de mystères politiques, ils enseignèrent aux néophytes comment on organise une société secrète, comment on passe la revue des adhérents sans éveiller les soupçons du pouvoir; ils rédigèrent des statuts; expliquèrent comment il faut bander les yeux des récipiendaires, prêter serment sur un poignard, comment il faut tailler la baguette de coudrier qui est le signe de l'initiation : on joua au conspirateur et l'on finit par conspirer.

Les Ainis du peuple, les Condmnnés /jolidqttes, les

30 LES SOCIETES POPl LAIRES.

Réfugiés, les Jiérlmnants dr Juillet, la Société yattloise, l'inion, la Société de propagande, la Société pour l'instruclion populaire, la Société pour la défense de la presse, furent autant de centres où Ion recherchait les moyens de déconsidérer et de renverser le gouvernement de Louis-Philippe, l^i plupart de ces groupes , formes et dressés par d'anciens carlxtnari , se |)laisaienl >url<>ul aux petites manieuvres mvsti{|ues des associations occultes; une seule société était vcritablemeut redoutable par les journaux dont elle disposait, par le nombre dhommes qu'elle faisait mou\(»ir, c'était la Société des Droits de l'inimme et du ritoi/en, qui avait des relations avec les |)riucipales villes de France, et était en rap|)orts conslanls avec les nnilue/lisles de Lyon. La Société des Itroits de riioinmr .semblait agir au grand jour; les délibcralicMis du comité directeur restaient seules secrètes ; elle avait éludé habilement les dispositions de l'article 'JÎH du (Iode |)éual (pii interdisait les associations formées de plus de \ingl personnes. en se subdivisant en sectinnN cpii paraissaient isolées les unes des autres, jxutaient chacuiu' un nom spérial et ne comprenaient jamais plus de vingt individus.

(M 1.1 Suciété possédait, à Paris, ccut soixantetrois sections (pii, à un uniment donné, pouvaient fournir :\,^1M) rumliattants. La |)lupart des jitm-

naux de l'opposition radicale étaient rédigés par des affiliés à la société, qui eut pour présidents des hommes connus et fort importants dans le parti républicain : Yoyer d'Argenson , Audry de Puyraveau , Guinard , Godcfroi Cavaignac , Berryer-Fontainc , Kersausie et d'autres. La Société n'avait été définitivement créée qu'en 1832, mais elle prit un très-rapide développement et fit souvent parler d'elle.

Les hommes sont comme les enfants ; à force de jouer avec le feu, ils allument des incendies. Tout servit de prétexte aux émeutes : une messe imprudemment dite à Saint-Germain-l'Auxerrois ; une nouvelle adjudication de l'enlèvement des boues de Paris; le o mai; le choléra. On harassait la garde nationale , et quand celle-ci bourrait un peu vivement les constructeurs de barricades, on criait à « la tyrannie dun pouvoir arbitraire » , et l'on demandait ce qu'étaient devenues « les promesses de Juillet » et surtout ce fameux « programme de l'hôtel de ville », qui n'a jamais existé que dans l'imagination des mécontents quand même. Parfois les choses prenaient une tournure grotesque assez divertissante.

La société des Amis du peuple ayant appris que la croix de Juillet, — la ])lus inexcusable des décorations, • — porterait en exergue : Donnée par le roi, se trouva insultée et décida qu'une manifes-

38 LES SOCIETES POPILAIRES.

talion était indispensable; le rendez-vous lut lixé place Vendôme. Le rassemblement fut nombreux et très-tumultueux. On eommen(;ait à lancer des pierres contre les fenêtres de la chancellerie, lorsque les pompiers, dont la caserne principale était alors située rue de la Paix, n" l, intervinrent avec opportunité; ils traitèrent l'énu'utc comme un incendie et l'arrosèrent si bien à iaitic d'une demi-douzaine de pompes maniruvrées avec ensemble, que tous les Attiix du peuple se sauvèrent en «'riant : « La mort plutôt qu'une telle humiliation! » — On fil honneur (le l'invention au maréchal Lobau, (|ui était commandant supérieur des {gardes nationales de la Seine, et (lei)uis cette époque les journaux à [gravures, — le Cliarivnri, la fariratufc, — le représenlcrent toujours armé de rinstrumenlclassi((ue (|ui ellVayait M. de Pourccaufiuac. Le maréchal Lfibau ne réclama jamais et accepta la respf)nsal)ilité de cette plaisanterie, dont liiiitiative et rexécnlion sont dues exclusivement à (labriel Delesserl , (|ni était alors son chef d'élal-majttr.

Il uv sufllsait pas toujours «l'un jet de pompe pour réduire les émetiles; on le vit bien, en juin iKiJi, btrs des lunérailles du général Lamar(|ue, à la suite <les»|uellrs je -éuéial La Kayelle faillit être jeté à la Seine par deux patriotes in^'énieux qui cherchaient un bon moyen de !«oulever la

population; on se battit pendant deux jours dans Paris, et les révolutionnaires qui tinrent jusqu'au dernier moment dans le cloître Saint-Merry auraient pu, s'ils s'étaient comptés, trouver parmi eux plusieurs anciens gardes du corps. La défaite (le l'insurrection mena plus d'un pauvre diable en prison, mais ne ralentit en rien l'active propagande faite par les sociétés politiques et notamment par la Société des Droits de l'homme où cependant la division s'était glissée. La partie très-militante, — nous dirions aujourd'hui irréconciliable, — avait formé un groupe distinct qui, sous le titre significatif de comité d'action, obéissait h Kersausie.

Le gouvernement , qui suivait attentivement toutes ces menées assez peu occultes et qui savait de quel danger il était menacé, n'hésita pas. Il visa surtout la Société des Droits de l'homme, dont l'organisation échappait aux répressions légales, et il présenta, le 25 février iS3i, une loi qui, promulguée le 10 avril, interdisait les associations de vingt personnes, même lorsqu'elles se fractionnaient en sections d'un nombre moindre d'individus. Le coup porta juste et frappa fort; il n'y eut qu'un cri dans la presse de l'opposition : C'est une loi iufcrniilc ! On peut croire qu'elle ne fut pas inutile au maintien de Louis-Philippe, car AL Louis Blanc a écrit : « Sans la loi contre les

associations, c'en était fait de la monarchie consliliitionnelle; rien de plus rertain. »

La Socù'té (les Dnn'ls de ilunume n'entendait pas disparaître sans faire un effort suprî^me et tenter son va-tout; la loi votée allait devenir obligatoire, narrer la Société ;\ fermer ses portes et ù chercher le huis clos des conciliahules secrets où la police lient si laeilemenl une oreille («uverte. Un ordre de soulèvement fut expédié ii toutes les villes de France où l'on comptait un groupe sérieux d'affiliés; beaucoup refusèrent de se conformer à l'injonction du comité central , entre autres Lille. IluubaixetSlrasbourg : niais, le9 avril, Lyon ouvre celle sinistre série di> mélails; le 11 et le h2, eel exemi)le esl suivi jiar Sainl-Klienne, Grenoble, (^hàlon-sur-Saùne, Arbois, Marseille; un journal de cette dernière ville, le Ihuiph' souverain, publie ;\ la date du 13 et sous la rubricjue : Dernihes nouvelles de Par/s : « L'exaspéraliuu du peuple est h son comble ; Louis-lMiilip|)e est assiégé dans les Tuileries, d'où sa l'enune et ses fllles soiil paiNciiues à ^'é\ader. » Le même join- Paris était en in^urreilion ; (|uoi(|uc la ptdiee eiU prestement l'ait enlever Kersausie au moment où il allait prendre la direction du miiincnu'iit , celui-ci n'éclata pas moins avec vi«»lence. Il lut réprimé non sans peine et brutalenuMit.

L'affaire de la rue Iransnonnain est restée dans

toutes les mémoires; elle a laissé parmi la population émeutière un ferment de haine qui a résisté à la chute de Louis-l^hilippe. Ces différents soulèvements, combinés pour agir avec simultanéité et prouver que la France entière rejetait les institutions qu'elle avait acclamées en juillet 1830, venaient d'échouer misérablement, comme allait échouer le 16 avril, à Lunéville, le complot militaire dirigé de Paris par la Société ries Droits de l'hoynme, et dont le maréchal des logis Clément Thomas était le chef.

Le gouvernement sortait vainqueur de cette lutte de tous les instants que , depuis quatre années, il était forcé de soutenir contre des adversaires sans merci; la légitimité et la république se voyaient obligés de rentrer dans l'ombre et de ne plus faire aux armes un appel qui leur réussissait si mal. L'équipée vendéenne de la duchesse de Berry s'était terminée peu tragiquement à la citadelle de Blayc par un baptême inattendu ; les revendications républicaines avaicn t été plus graves, mais tout aussi infructueuses ; beaucoup de sang inutilement répandu, de nombreuses condamnations avaient été le résultat le plus clair de ces tentatives coupables auxquelles la population refusait énergiquement de s'associer. Le pouvoir avait été le plus fort, ceci est inconleslablc; mais il s'exagéra singulièrement sa

force, et il commit une f.iute ^rave. Il joignit tous les procès pour faits des émeutes du mois d'avril 1831, et renvoya les accusés devant la Chambre des pairs érigée en cour souveraine. C'était ne tenir aucun compte des passions exaspérées, et fournir bénévolement une tribune publique, retentissante , univiTselle , pour ainsi dire , ;\ tous les exaltés d'un parti plus (|ue militant.

Les débats s'ouvrirent le l> mai 1835; les potils jriurnaux s'égayaient fort, depuis quelque temps, de ce qu'ils appelaient le procès monstre; jamais dénomination ne fut mieux justiliée : hJI accusés et leurs défenseurs, ooS témoins cités par le ministère public, 5t)l témoins ;\ décharge, les défenseurs, les gardifiiN. fortnait-nl lilléralcnicnt une foidc (|ui enconibr.iit la grande salie du palais du i^uxcmbourg. Les scènes les plus tunudiueuses et les plus scandaleuses ne furenl pnint épargnées aux 171 pairs de France (|ui siégeaient; nn se serait cru revenu au 7 prairial «le l'an V. à la haute cour de Vendôme jugeant, au milieu des vociférations, (iracchn^ M;ilio'nf el ses enmplit'es. I.«i cour, sinnu-née par les cils et les imprécations, fut obligée de décider (|u'elle j)rocéderail hors de la jirésenee des .leensés.

Peu <le jours a\ant laltentat de Fieschi, le l'J juillet \HMt, un incident s(> produisit «pii prouvait plus que de la négligence de la part des auto-

rites compétentes ; vingt-sept détenus politiques appartenant au procès s'échappèrent de Sainte- Pélagie. Gisquet, le préfet de police, fit preuve d'esprit et ne se montra pas aussi irrité que ses subordonnés auraient pu le craindre; il se contenta de dire : « Tant mieux, la République déserte. » Parmi les évadés on comptait quelques personnes qui depuis ont eu leur heure de notoriété : Godefroi Cavaignac, Guinard, Armand Marrast. Le coup avait été habilement préparé par un nommé Henri Leconte, qui avait obtenu de sortir sur parole.

Les hommes qui venaient de déjouer la surveillance illusoire dont ils étaient l'objet à Sainte- Pélagie ne quittèrent point Paris; ils s'y cachèrent et plus d'un put assister à la revue du i'8 juillet. Ceux de leurs compagnons qui restèrent sous les verrous étaient bien persuadés que l'heure de la liberté, ou plutôt de la délivrance, allait bientôt sonner pour eux. En effet, plus d'un rapport de police constate que, dans les prisons, les détenus politiques ne cachent guère leurs espérances et (ju'ils semblent répéter comme un mot (rm'drc : « 11 y aura quelque chose à l'anniversaire des glorieuses! » L'événement n'a que trop justifié ces prévisions. Du reste, on pouvait s'attendre ;\ tout, car la fureur des anciens combattants de juin 1K32 et d'avril lS3i, des membres des Sociétés

44 LES S0CIP:TËS POPULAIRES.

politiques actuellonu'iil surveillées avec une extrùme iii,^ueur, dépassait toute mesure; ils étaient soutenus dans leur irritation par la presse hostile qui leur donnait le ton dans des termes dont l'imagination pt'ul (liflieilement se fiijurer la violence.

Illuminations et anniversaires. — Armand Carrai à Sainte-Pélagie. — La Société delà Tête-de-Veau. — L'attentat du 19 novembre 183?.

— Un propos de Godefroi Cavaignac. — La presse incendiaire.

— Le Pilori. — Le Charivari du 27 juillet 1835. — La Poire. — Prédictiou des journaux de Topposition. — Forces du gouvernement. — Popialatiou de Paris. — Personnel de la préfecture de police. — La garde municipale et l'armée. — Emljaucliage des soldats. — « Proclamation d'un homme du peuple. » — La garde nationale. — Coquetterie de Louis-Philippe ii son égard. — Emplacement déplorable choisi pour la revue du 28 juillet 183"). — Responsabilité.

Quelques faits démontreront ù quels excès pouvaient se porter des hommes dont Topinion s'exaltait jusqu'à la démence, dans les conciliabules secrets où ils se complaisaient loin de toute contradiction raisonnable , n'écoutant que leurs paroles, se grisant de leurs propres rêves et regardant comme des traîtres tous ceux qui ne s'associaient pas à la brulalilé de leurs conceptions.

Le il mai 1882, Casimir Perier est enlevé par le choléra; le 17, les détenus politi((ues de la Force illuminent en signe de joie ; pour celle œuvre méchante, légitimistes et radicaux s(»iil

d'accord, ainsi que le prouve l'ordre du jour suivant (jui fut placarde sur les murs de la prison : '< A la nouvelle de la mort du président du conseil, les détenus soussifjnés, carlistes et républicains, ont unanimement résolu qu'une illumination générale aurait lieu ce soir à l'extéricui- de leur humide cabanon. Sii^né : Le baron Schauenbourg, Roger, Toutain , Lemcrie (henriquinquistes); Pelvilain, Considère, Degaune (^républicains et patriotes). »

Le 20 mai 1834, le général La l'ayelte meurt î\ son tour; sa mémoire ne trouve pas grûce devant les hommes incarcérés à la suite de l'émeute du mois d'avril; on outrage « le vétéran du libéralisme, le héros des deux mondes, le chef vénéré de la milice citoyenne », et toutes les fenêtres de /// ditcntion de Sainle-l*élagie sont éclairées par des chandelles h défaut de lampions.

Le 21 janvier is.'i.'), des scènes de violence, qui donnent singulièrement ù rélléchir, enlaidissent la prison politifiue par excellence; pour célébrei" l'anniversaire de la mort du roi Lonis.WI. (|iie les énergumènes ne se gênaient guère poni' a|»peler «' le sernirier (îapt't », on décide une illiuninatioii générale «les grandes ehanjbrées. Armand Carrel était détenu en ce moment et |)urgeait ;\ Sainte- Pélagie une condamnation ù un mois d'emprisonnement pour insulte iï la cour des Pairs. Sa haute

raison, fort dédaigneuse de toute basse popularité , refusa de s'associer à cette manifestation odieusement grotesque. Il y courut risque de la vie ; on voulut briser sa porte qu'il avait prudemment et tenait obstinément fermée; on lui criait : « A la lanterne l'aristocrate ! le faquin ! le gant jaune! » (gant jaune correspondait alors au petit C7'evé d'hier et au gommeux d'aujourd'hui). Pour le protéger, pour le sauver peut-être, il ne fallut rien moins que l'intervention de la force armée. Armand Garrel comprit à quel danger on l'avait soustrait, et, dès qu'il sortit de prison, il alla porter lui-même ses remercîments au préfet de police.

Si les détenus ne savaient point éviter ces actes coupables, « les patriotes », — le mot était redevenu à la mode dans les sociétés secrètes, — qui vivaient en liberté, n'étaient pas plus sages; le 1 3 février 1 835, un banquet avait réuni de nombreux convives qui fêtèrent l'anniversaire de l'assassinat du duc de Berry par Louvel, et « la Société de la Trte-de-Veau n avait donné, cette môme année, plusieurs repas, dans les restaurants des barrières, en l'honneur du 21 janvier. Ceci demande une explication.

Un romancier célèbre, M. Gustave Flaubert, a (lit quelques mots de la Société de la Tète~de- Veau dans YÉducation sentimentale. C'était une société très-réelle qui datait, — qui date peut-être

encore, — do I71M; elle était composée d'un fîroupe d'individus absolument réfraclaires à l'idée monarchique et qui, tous les ans, sous prc- Icxlc de repas de corps, de noces ou de fêtes de famille, se réunissaient pour dîner; le plat principal était une tétc de veau (jui symbolisait la tête du « tyran ». HAtons-nous de dire que cette laide invention n'appartient pas à la France: ceux qui (tut imaginé cette malpropreté n'ont eu que le mince mérite du plagiat ; « la trie de veau » cnI une importation venue d'outrc-Manche; en Angleterre, et pendant longtemps, des « irréconciliables » du puritanisme ont ainsi célébré, dans d'ob>cures tavernes, la commémoration de l'acte du 30 janvier IHt!» (I).

De tels faits dénon(;aient un grand trouble dans les esprits; le gouvernement était iinjuiet «M la police n'était point tran(|uillc. Ou sa\ail (|iio la «léfaite des insurrections de iSili et de I83t avait neutralisé, sinon désarmé, le parti de l'action, et l'on ne ri'duutait plus démentes; mais »tn se souvenait de la tentative d'assassinat di'iil le mi avait été l'ubjcl, le l!> novembre Is.li', sur le j)oiit lloyal , au moment où il se rendait au palais lioiirbon pour oinrir les (Ihnmbres ; on savait

(I) Aa iJlr lie trau doro ciiciiri) . lo '.'l jaiiviiT IH77, rniinivorHoiri' do lit mort dn Lotiiii XVI a rtn c^lébri |>ftr un bauqurl ilnns le Salon lift TtlleuU, nt« Mi^nilmontADt, IM.

que Godefroi Cavaignac , i^résident de la Société des Droits de llunnme , dont Beriyer-Fontaine était secrétaire, passant à Troyes en 1831, avait dit dans les bureaux du Progi^essif, à un sieur Saint-Amand : « Louis-Philippe ne vivra qu'aussi longtemps que nous le voudrons bien ; nous avons, dans la Société des Droits de l'homme, une centaine de séides dont l'aveugle dévouement n'a besoin que d'être contenu ; » on n'ignorait pas que la violence des chefs de sociétés secrètes était de la modération en comparaison de la frénésie impatiente de certains sectaires, et l'on ledoutait vaguement une catastrophe que tant de causes faisaient prévoir et que toute surveillance serait peut-être impuissante à déjouer.

George Sand a fait, dans ses Mémoires, une confidence qu'il est bon de rappeler, car elle prouve à quelles rêveries furibondes les hommes les plus honnêtes et les plus naïfs du parti radical se laissaient entraîner. Un soir, sur les quais, elle se promène avec quelques amis, la conversation roule sur l'avenir de la l'^rance ; la discussion s'anime et l'un des interlocuteurs, qu'elle nomme Evrard, et qui n'est autre (jue Michel de iJourges, s'écrie : « La civilisation I oui! voilà le grand mot des artistes ! La civilisation ! moi, je vous dis que pour rajeunir et renouveler votre société corrompue, il faut que ce beau lleuve (la Seine) soit rouge de sang,

que ce palais maudil (les Tuileiics) soit réduit ou cendres, et ([ue celte vaste cité nù plcuiî^eut vos regards soit uue grève nue où la lauiille du pauvre pronïcnera sa charrue et dressera sa chaumière (l). » 11 faut se souvenir que ceci était dit en lS3o, pendant le procès des accusés d'avril, précisément au moment qui précéda rattoulat dont nous racontons l'histoire.

La presse hostile, que les gens du pouvoiiappelaient volontiers la presse incendiaire, senjblait mériter ce dernier nom, car i-ilc souillait le feu partout et n'attisait guère ((ue les mauvaises passions. Sous piétexte ({u'elle était « le quatrième pouvoir », elle tentait de renverser les trois autres. — royauté, Chambre des députés, rhanildc des pairs, — et voulait simplement s'y suitslituer. Depuis cette épo(|ue , nous a\ons vu tant de choses abominables et poignantes, (|ue nous av(}ns oublié comment certains journaux parlaient alors. Hien n'est moins transparent (juc leurs allu;»ions, car ils dédaignent de s'en servir; ils arrachent les mas(|ues «l crachent au visage.

Voici dans quels tenues un journal de l'oppu- »ilion annonce rélévaliou de M. Persil au poste de Karde <les sceaux : « Persil W. mania(|ue, Persil le brutal, l'ei^il, (|ue des avocat^ nul

(I) Hiêîotr* </«• ma ri<-, l. IV, |i. it\), ud. iu-14.

accusé et ont convaincu d'être un faussaire, est nommé ministre de la justice. » — J'ai sous les yeux un journal satirique, intitulé le Pilori; le titre dépasse toutes les promesses ; cette orduj^e, signée : l'éditeur Vaillant, se débitait au prix de trois sous, rue de la Lune, n° 6 bis; une gravurefrontispice représente un pilori où l'on fait successivement apparaître Soult, Thiers, Persil, Gisquet, Barthc, d'Argout, Dupin, Vicnnet, Sébastiani, Guizot, Le texte est immonde et lève le cœur : « M. Persil n'a jamais été repris de juslice ; ceci soit dit pour ceux qui ne le connaissent pas bien. » C'est là le ton général; une seule citation suffit à le faire apprécier. Les attaques ne ménagent personne, et le roi est vilipendé chaque jour dans les feuilles de l'opposition.

La veille même, de l'attentat Fioschi, le 27 juillet 1835, le Charivari {}) qui, à cette époque,

(1) Le Charivari do cette é[)oqne exei\'ait une très-réelle influence sur l'opinion publique, non point par sa rédaction même qui ne dépassait ^uère la raillerie courante familière à tous les petits journaux, mais par ses estampes qui étaient fort recherchées et restaient facilement dans le souvenir. Le tirage du Charivari était cependant des plus restreints ; des documents authentiques le portent à 1,271 ; mais le journal était sur la table des cafés à la disposition de tous les oisifs, et les cabinets de lecture, bien plus nombreux alors qu'aujourd'hui, avaient soin d'en exposer la gravure ii leur vitrine; chacun s'arrêtait à la regarder et à la commenter. Dès qu'une satire un peu vive du gouvernement avait été crayonnée par le Charivari, on peut dire que toute la po])ulation de Paris en avait connaissance en moins de vingt-quatre iuMires.

malgré ses alliiiTs ultra-libérales, riait à la solde (in parti légitimiste, iiariit imprimé en rouge, et son Premitr Pai-is est iiitiliilé : <( Catacombes monarrbi(pu^s : ])t'lite tabU' mortuaire des sujets (le S. M. ijui mil péri victimes des cnTurs de l'ordre public, dressée d'ajjrés les documents ([ui'tidii'us, à l'occasion de l'anniversaire funèbre d'aujnurd'bui, '27 juillet, en témnignage des bienfaits qui sont résultés de l'iudrc' de (iiosi: fondé ;\ cette époque et devant ser\ir de notes pour l'histitire du systcuu' pacillcalcur smis Icrpiel ncms avouN le bonliciu' (le iimurir. » Suit réiiuméralion des « assassinats » commis par la i^aidc municipale, la troupe de ligiu', la garde nationale cl les sergents de ^ille, (pie ion nonuuail en plaisantant: A's fiisf/itefaircs. l/e>lainpe est sinistre; elle représente la Poire, — eest-;\-dire Louis-Pbilippe, — vue de dos; la tête, les bras, les pieds, sont formés par une iiigéiiieuse disposition d'hommes tués ou eiiebaiuées; comme exergue, on lit : » Vieloire du despotisme. »

L'article du Clmrhmri n'était (prime longue diatribe contre l'ordre de eh<»ses — «le Chme — sub>islant; Inai^ voici (pij ot plus grave; d'autres journauv, appartenant fi des nuances absoliiiiKMil dislinetes. impriuM'-rent. le l's juillel iimmuc. des prédictions (pii. rapjM'Iées après «niiii, |>ainreiit Il .'-x l'-ir ni'.'i".

Le Coi'saire, journal radical, faisant allusion à la place Vendôme où le défilé des troupes de la revue devait avoir lieu, parlait de la conjonction du Napoléon de la guerre et du Napoléon de la paix: « Parions, disait-il, pour Téclipse totale de ce dernier. » La France, journal légitimiste, qui recevait une subvention de la famille déchue, par l'entremise du vicomte de Bauny, ancien officier de la maison civile de Charles X, était plus affirmative encore ; un rendu-compte de la journée du 27 se terminait ainsi : « Voilà l'aspect fidèle de la fête que, par une amère parodie, le programme appelle la fête des morts. Peut-être est-ce la pie des vivants, à qui, par compensation, il est réservé de nous offrir le spectacle d'un enterrement ; nous verrons bien cela demain ou après-demain. » Divers journaux de province n'avaient pas été plus réservés et avaient annoncé de sinistres événements pour le 28 juillet.

En présence des sociétés secrètes toujours debout, des meurtriers qui seni])laiont n'attendre qu'une occasion propice, des journaux qui pièchaient ouvertement l'assassinat en le prédisant à heure fixe, de quels moyens disposait le gouvernement pour découvrir les embûches et s'opposer à une tentative de violence? On estimera sans doute que ces moyens étaient bien insuffisants, surtout si l'on so rappelle que Paris ren-

fermait alors une population normale de 868,438 habitants et que, depuis le (piartier du Marais jusqu'au quartier du Palais-Uoyal, la ville, jiar ses ruelles étroites, par ses maisons à double issue, par ses places resserrées, par ses refuges innombrables, semblait un champ clos spécialement disposé pnui- les coups de main et la guerre civile.

I/admiiiislratiniidc la police, à la(|uelle incombait la plus lourde tAche, n'avait à sa disposition (piune force dérisoire : i8 commissaires de police correspondant aux i8 quartiers, 21 officiers de paix, 18<î sergents de ville, 101 inspecteurs de police, 2 contrôleurs, 88 inspecteurs des garnis, 12 chefs et 10 agents de ronde de nuit (patrouilles grises); à cela il faut ajouter 32 agents du service de la ^ilreté. 'il insjK'cteurs attachés aux commissariats de (juarlier, et l'on aura un contingent médioci'c de i'M agents, (|ui jamais n'auraient rien j)u faire d'utile, s'ils n'avaient été aidés par quelques indicateurs secrets et surtout par le hasard qui reste encrire le meillein- policier t\\\ monde. La garde iiMiiiicipale, iiilaiileric et cavalerie, comptait l,tt.'J soldats, dont .'»(» ofliciers; la garnison était de hi,«iOS hommes aïi\(|uels on pouvait si' (1er, pendant les heures de péril. lor>(|uils étaient bien commandés. (îe n'est pas ((ue les sollicitnlions leur eussent manqtié. souvejit l'on avait

essayé de les pratiquer et de les entraîner vers les sociétés secrètes, et on serait imprudent d'affirmer que tous avaient su résister imperturbablement aux suggestions. On les menait volontiers dans « la salle » des marchands de vins, et là, à portes closes, on les endoctrinait; on leur chantait, avec force gestes dramatiques :

Quoi! vous seriez soldats de l'esclavage, Vous que j'ai vus brûlants d'égalité !

Est-ce la faim qui vous pousse au carnage? Voici le pain de la fraternité!

On cherchait, par tous les moyens, à leur persuader que leur devoir était de fraterniser avec les perturbateurs incorrigibles. Une proclamation, emphatique et bote, trouvée sur un des inculpés, paraît avoir été distribuée à grand nombre el avoir été conservée par plusieurs ultra-révolutionnaires pour une occurrence favorable, car on en saisit un exemplaire, le lo octobre IKiO, au domicile de l'assassin Darmès. Cette pièce, la voici, avec son orthographe inconsciente : « Discours par un homme du peuple. Soldat! nous sommes tous vos frères sans armes et sans défence; nous venons de discuter nos droit, légalité et la répartition du travail. Exploités par nos maîtres depuis de nombreuse années , nous voulons enfin en finire .ivec les exploitcvu' de les pèces humaine

Les droits que nous demandons sont les vôtres, légalité du travail, .\ujordhui nous le savons , vous servaint avec répufiuance la monarchie qui traïe et désonnore notre belle patrie. Oui, je vous le repccte, nous sommes tous vos frères; vos pères, vos mère, vos sœurs sont derier nous, nous presantons nos poitrine devant le baillonnette de la monarchie, pour défendre vos droits et les leurs; dcmaint peut-être vous serait parmi nous. Vive la garde nationale ! Vive la troupe de ligne! »

L'armée restait sourde à de tels « accents » et faisait bien; mais le pouvoir était d'autant plus sûr d'elle (|ue la garde nationale lui donnait un exemple (lu'elle n'avait p(»int marchandé depuis la révolution de \H'M)\ aux seules émeutes de juin \H'.\'2 elle avait compté IS morts et loi blessés. Klle. était, à ce moment, le plus ferme, pour ne pas dire l'unique s(»utien du trône (pTelle devait, treize ans plus tard, jeter si lestement par terre. Louis-Philippe le savait bien, et il la « soignait » d'une faciju toute particulière. Il affectait d'en revêtir le costume aii\ jours de cérémonies solennelles; il parlait aux sim|)les fusiliers, pénétrait dan.H leurs rangs en disant :\ très-haute voix : M Mes chers camarades, je suis hem*eux de nie trouver j>armi vous! »» Les braves gens prenaient cela pour argent comptant el lui rendaient la

monnaie de sa pièce en vivats très-accentués. Je me rappelle avoir assisté à des revues où j'étais placé à une fenêtre de la place Yendûme , de façon à regarder le défilé de très-près. On passait en assez bon ordre et sans trop de lluctuation; après la garde nationale de Paris, venait celle de la banlieue ; quels casques ! quels shakos ! quels plumets ! Derrière chaque compagnie marchait une troupe de femmes, court-vètues à la mode paysanne, tenant le parapluie au port d'armes et criant : Vive le roi! avec des voix de tète aigrelettes comme le chant d'un coq. Parfois un « rural » quittait les rangs et allait donner une poignée de main au roi qui jamais ne refusait cet honneur; alors les exclamations redoublaient, les capitaines agitaient leur sabre avec enthousiasme, et Louis-Philippe pouvait vraiment se croire un « roi populaire » comme les malicieuses chansons du faubourg Saint-Germain disaient dérisoiremont dans un refrain (|ui eut, ;\ cette époque, mi grand succès :

C'est le roi po, \)0, — (-Vst lo rni pu, pu, C'est le roi Poimhiire (1) !

(1) On renchérissait sur Cf>tto niaiserie et on la rendait fort grossière en chantant :

(;'est le roi po, po, C'&it le roi pu, pu, — Le roi pu le pot — C'est le roi l'opiilaire

Il n'était pa> hoiuint' à se troubler pour une ritournelle, et il continuait ;\ faire les yeux doux ti cette bourgeoisie armée (jui l'avait appelé au trône et l'y maintenait. Lorsqu'il y avait des émeutes, que l'un pillait l'archevêché nu (|iu' l'on se ftîsillait h Saint-M(>rry . il allait visiter les bivouacs, buvait une tasse de bouillon ollerte par le tamboui-; disait que ce ne serait rien, qu'il en avait vu bien d'autres jadis, au temps de sa jeunesse, ù Valmy, ;\ Jemmapes et enchantait tout le monde par la familiarité de sa bonne humeur. Le Mii»t d'ordre était donné à la presse conservatrice, et invariablement les jouinaux ministériels diraient, en j)arlaiit dos n-vues de la j^arde nationale : ces belles fêtes de famille. La reine, — (pii fut la femme la plus respectée de son temps, — aidait Louis-Philippe dans cette cocpietlerie intéressée; aux réceptions des Tuileries, elle réservait ses j)Ins aimables sourires pour les ofliciers d(> la '< miliee citoyenne » : elle a'Nsi>lait toujours aux revues, et pendant le délilé elle n»' ménageait pas les saints gracieux h la f^arde nationale.

On avait fait des elforls pour «louucrun vif éclat à la revue du *J8 juillet ili, alln de lépondre impliciteuu'ut aii\ journaux de lopitositiun qui (lisaient à l'eini que la rarde nalinnale était

l\) Vulr. Ji la lin clii viiliiiiiK. Xulfi ri MmrciiitmrHtt. n" 1.

<f désati'cctionnée ». L'ordre du jour purlail ({ue les légions seraient rendues sur le terrain à neui' heures ; c'est à ce moment précis que le roi devait quitter les Tuileries ; une partie des Champs- Elysées, la rue Royale et les boulevards, de la Madeleine à la Bastille, était le lieu désigné pour cette grande exhibition.

Il est impossible , à distance historique , de comprendre les motifs qui ont pu déterminer un choix si particulièrement malencontreux. Les Champs-Elysées, le Champ-de-Mars, le bois de Boulogne, l'esplanade de Vincenncs devaient incontestablement être préférés , car il est élémentaire de soustraire un souverain au voisinage prolongé des constructions habitées. Les boulevards avec les maisons nombreuses dont les ouvertures dominent la chaussée, avec les rues adjacentes qui peuvent favoriser toute fuite, avec les arbres alors très-toulfus qui rendaient illusoire la surveillance des fenêtres, avec les boutiques, les passages, les portes cochères qui sont autant de refuges , les boulevards n'auraient jamais dû être adoptés pour cette solennité si longtemps annoncée à l'uNance. 11 est probable que la volonté du roi fut d'associer la ixipiilation à cette fôte, sur les lieux mêmes qu'elle habite. En tous cas, il lui [)Ius (ju'audacieux, et ses ministres furent insensés.

UO LLIS EXCESSIFS.

LkI responsabilité d'une telle élourderic, qui eût de si terribles conséquences, remonte à Gisquet, préfet de j)olice, à M. Thiers, ministre de l'intérieur, au (liic de Brojilie, cbef du cabinet. Je n'ignore pas que ces deux derniers ont accompatiué le roi, et ont joue leur existence à ses côtés; mais cet acte de courage ne les absout pas d'une imprudence que le résultai a rendue criminelle.

Révélation. — Fausse piste. — Rapport concernant Victor Boireau.

— Note urgente et secrète. — Le complot dévoilé. — Indication précise. — L'Ambigu. — Dénomination officielle. — Cause d'erreur.

— Maladresse de la police. — Propos attribué à Gisquet. — Le roi part pour la revue. — On croit que l'endroit périlleux est franchi. — Le boule\ ard du Temple en 183.'5. — Estaminets. — La maison numéro 50. — Xégligence. — L'ordre du cortège. — v Ceci me regarde. « — Quarante-deux personnes atteintes. — Courage du roi. — Les morts. — Les blessés. — M. Frédéric Legonidec. — La chambre du crime. — L'assassin arrêté. — Épidémie d'arrestations. — " Girard est un faux nom. » — Transport des blessés. — AUard, chef du service de sûreté. — n Cherchez la femme. >>

Le dimanche 20 juillet 1835, un sieur Pieiron, demeurant faubourg du Temple, ii*" 19, fait savoir à la préfecture de police que le roi doit être tué pendant la revue. Il a vu les fusils, il connaît l'endroit et offre de faire des révélations complètes si (in lui donne une somme de 600 francs. M. Thicrs, consulté, accepte le marché; rofUcier de paix Tranchard est désigné pour s'entendre avec le délateur. D'après celui-ci, un appartement situé dans une maison de la rue Sainte-Ai)olline, ayant vue sur le boulevard, a été loué; de l'une

62 LA REVUK.

des fenùlres on doit Uirr sur le ii>i; vingt indivi- «his. placés ;\ pntxiinilé, près de la (•hau>sce. seront chargés dallei- i)(>rter la nouvelle aux sections dispersées sur K' parcours roj'al, si la tentative d'assassinat réussit. Le ÛH juillet, vers six heures du matin, Pierron met l'oflicier de paix eu rap|)nrt avec un imprimeur en taille-douce nommé Hirhaud, ancien cher de section il la Société «les Droits de l'homme, et couimandé pour diriger le groupe des vingt individus désignés. Après quehjues paroles échangées avec Tranchart, llichand s'esquive, disparaît, est perdu de vue par l'ollicier de paix (jui paraît hien novice en son métier, et n'est point retrouvé. On Touille la maison xiNC au n" l de la rue Sainle-Ap<dline, et (jui pieud façade au iT ."> du boulevard Sainl-Dcnis; on en parcourt tous lc> a|)parlcmenls, ou en interroge les \ingl-(l('ii\ litcalaires; vaiiUMunil. ou ne recueille aucun indice. Ksl-ce une mauii'UMu p«»nr se faiie attribuer (ilH) francs? Kst-c»^ une fausse |)i>l«' tracée sous les pas de la police et dcsliiice à l'égarer? N"est-«e iia^ pinlot une révé- I ilion séri«'Use (|uoi(|u»' iiu'oiuplètc. faite par mi homme (|ui savait (|uc le roi dcNait iMre assassiné et (|ui indi(|ualt, de bonne loj, remplacenuMit où •»0H camarades de société secrète a\ aient recMi orflre de se réiniir?

Le H juillet, l«> ( onuni^saire de police Dyonnel

envoie à la préfecture un rapport daté de dix heures et demie du soir, par lequel il prévient qu'un ouvrier lampiste, nommé Victor Boireau, demeurant rue Quincampoix, n" 77, ayant des accointances suivies avec les exaltés de l'opposition radicale, est signalé comme ayant reçu, dans la journée, un nombre anormal de visites; les gens qui l'ont entretenu chez lui et à son atelier ont « une bonne tenue bourgeoise » et sont évidemment de condition supérieure à la sienne. Une heure après, à onze heures et demie, le même commissaire de police Dyonnet envoie un second rapport, — note i(7'f/enle et secrète, — concernant le susdit Boireau. Les indications contenues dans cette lettre sont péremptoires et ne laissent place à aucun doute. Dans le courant de la journée Victor Boireau, causant avec un de ses compagnons d'atelier, nommé Suireau, lui a dit : « N'allez pas demain à la revue, il y aura des malheurs ; on doit tirer sur le roi. » Suireau insista pour avoir des détails, et Boireau ajouta : « C'est un ancien forçat, habile mécanicien, qui a inventé une machine infernale: le coup doit se faire entre l'Ambigu et la Bastille, vers le boulevard {\\\ Temple. Le forçat se nomme Girard. » Suireau avait prévenu son père qui s'était liAlé d'aller donner avis au commissaire de police de service ù l'Opéra.

61 LA RKVUE.

Gisqucl n'attacha évidemment pas grande importance à ce renseif^nement: il a dit. dans ses Mt'muires, que le '28 jtiillet, :\ une luure du matin, il avait signé l'ordre d'airètor Victor Boircau; ses souvenirs l'ont mal servi : voici la pièce émanée de son cabinet. « Ce il i^on a surchargé et écrit 28) juillet, une heure du matin : le préfet me charge d'envoyer à M. J(dy chef de la police municipale [1]) cette lettre de M. Dynnnol ((uil vient de recev(^>ir à l'instant, {xnir qu'il en i)rcnne connaissance et (jue, ce matin, de bonne heure, il fasse rechercher l'ouvrirr dont il csl (piestifui, et que surtout on ne le perde pas de vue. » Kn revanche, il prescrivit iU' faire perquisition dans les maisons avoisinant IWmbigu. Les investigali(»ns commencées à trois heures du matin irritrriiil les locataires di-s maisons \isilées et ne pi-oduisirenl aucun résultat. L'indication était précise cepenclanl; coiiuni'iit se pcul-il (jue l'on n'ait su en tirer parti? I-^i raison est bien singulière et prouve combien il est dangereux, en certains cas, (le s'en ia|)portcr aux dénominations onirii'lles.

L'Ambigu-(!onii(|ur, celui (]ue nous connaissons, celui qui, b;\li pai- .NLM. Sloulfet Lecointc.

(I) C« M. Jiily clait un huiiiiiin ir«>*-r^*olu ri fort iuiclli)r<-iii . • ■ ^i lut ({ul, on IH.'i'.', avait fH' chartto cl'accoiiipitKiior UeuU ii Naulr* |»oiir «Viiiiiarfr "l» i i ■'"• •'■■--■• •'•• IL-rry.

a été ouvert on 1828, était où nous le voyons encore, sur le boulevard Saint-Martin; mais l'ancien Ambigu, celui qu'Audinot avait créé, était situé, avant d'être démoli, boulevard du Temple, n" 76, à la place où depuis furent les Délassements-Comiques ; il était par conséquent trèsvoisin de la maison Fieschi qui portait le n" 50. Or, de même qu'il existe encore beaucoup de personnes qui disent Feydeau pour rOpéra-Comique, Franconi pour le Cirque, les Bouffes pour les Italiens, le langage populaire appelait Ambigu l'emplacement où jadis avait existé le théâtre d'Audinot. Administrativement, il n'y avait que l'Ambigu du boulevard Saint-Martin; dans la langue familière du peuple, il y avait aussi celui du boulevard du Temple; ou, pour être scrupuleusement exact, il y en avait deux : l'ancien, que l'on nommait simplement l'Ambigu ; le nouveau, que l'on appelait l'Ambigu -Comique. La police s'y méprit, et ne sut rien découvrir. Il aurait, du moins, fallu s'emparer de Victor Boireau, contre lequel un mandat d'amener aurait dû être immédiatement lancé avec ordre de procéder d'urgence ; mais on ne se présenta chez lui qu'à huit heures du matin ; il était déjà sorti. On apprit seulement qu'il avait coupé ses moustaches et sa barbe, l'avant-veille, 26 juillet; mais on ne réussit à le découvrir et à mettre la main sur lui que dans la

soirée du 28, lorsque le malheur était devenu irréparable. Comme toujours, après l'événement, on a crié à la fatalité; il n'y eut d'autre fatalité qu'une maladresse insi;,'ne et un défaut absolu de perspiracité.

Malgré l'inutilité des recherrhes entreprises par la police et qui, — puérilement, —avaient eu surtout les caves pour objet, Gisquet n'était pas rassuré. 11 avait fait prier le procureur général, M. Martin du Nord, et un juge d'instruction éminent, M. Zangiacomi, de se rendre, place Vendôme, dans les salons du garde des sceaux. M. Persil, où la reine devait assister au détilé, afin qu'on pût les avoir immédiatement h disposition, en cas de besoin. Il avait été de sa personne aux Tuileries, au moment où le roi se dispo><;iit à partir. Je tiens d'un très-haut personnage (jui. ce jour-là, devait pour la première fois accompagner Louis-Philippe, (jue Gis([uct dit : « Il y aura sans doute un attentat, mais ce sera |)eu de chose. » Malgré la qualité exceptionnelle cl princiére du personnage auquel je fais allusion, je crois qu'il s'est trompé et (|u'il a été mis en défaut par ses souvenirs. Laisser partir le roi, lorsque l'on redoute une tcntalixc d'assassinat et se c(»ntenl('r de dire : " C-e ucsiMa pas grave, » ressemblerait trop :\ un crime de haute trahison ou de haute ineptie.

Suivi d'un énorme cortège, clans lequel le duc de Broglie et M. Thiers avaient pris place, Louis- Philippe quitta le château avec une exactitude toute royale, au moment où neuf heures sonnaient; il montait un cheval « de parade, » bien dressé et d'élégante allure, que l'on nommait le Régent. Il passa devant le front des troupes massées aux Champs-Elysées, prit ensuite la rue Royale et s'avança au pas sur le boulevard, suivant la droite occupée par la garde nationale. Tout alla bien ; les acclamations ne chômèrent pas et la population faisait bon accueil. Dans le cortège, on n'était pas tranquille ; les vieux militaires surveillaient les fenêtres; cependant il y eut du soulagement et l'on respira plus à l'aise lorsque l'on eut dépassé le boulevard Saint-Martin, car tout le monde, abusé par le mot Ambigu, s'était imaginé que le danger n'était que là. Un agent de police courut prévenir Gisquet que l'endroit périlleux avait été franchi sans encombre, La satisfaction ne devait pas être de longue durée.

Le boulevard du Temple, que l'on appelait familièrement le boulevard du Crime, à cause des gros mélodrames que l'on y jouait tous les soirs, était occupé par de nombreux théâtres : le Cirque, les Folies-Dramatiques, la Gaîté, les Funambules, les Délassements-Comiques, lePelil-Lazari,

situés tous dans une sorte d'enfoncement qui ressemblait à une place demi-circulaire. Plus loin, la chaussée reprenait un alignement normal; des maisons d'assez piètre extérieur, presque toutes munies de cafés, s'ouvraient en façade sur la contre-allée et rejoignaient, par derrière, la rue des F()ssés-du-Tcm|)le; le n° 55, ;\ trois étages, avait au rez-de-chaussée un « estaminet rustique •• ; le n" iS, ;\ deux étajjes, contenait le « café des Mille-Ciolnnnes ». Entre ces deux maisons, celle qui portail lo n" oO offrait une singulière apparence : très-étroite, nayani qu'une seule fenêtre de face, elle était assez sordide et mal bj\tie; au rez-de-chaussée et au premii'r. un marchand de vins nommé Tra\aiilt; au second, une insigniliante locataire, la dame Léon ; an troisième, la cntiséi' restait ohslinéinenl ohliléiée par une jal<tnsic abaissée. Il y avait foule dans U's (Mintreallées, des tètes à toutes les baies prenant vue sur le boulevard; nul commissaiie de polifc, nul officier de paix, nul sergent di' ville, nul inspectciu- (Ml survcillauce, uni oriicicr, mil soldat de la garde numieipale n'imagina d'aller r«'gardei derrière cette jalousie laliallne; vc (|ui, (•(pendant, était élémentaire. De l'antre eôlé du boulevard, précisément en faci' de cette néfaste masure, s'étendait la basse rnuiaille (|ui |)rotégeail le Jardin-Turc.

Il était un peu plus de midi lorsque le cortège approcha; voici dans quel ordre il marchait: en avant le maréchal Lobau, le roi un peu en arrière ; à sa droite le prince de Joinville, à sa gauche le duc d'Orléans, puis le duc de Nemours; à la hauteur du prince de Joinville, le colonel de Rieussec immobile devant sa légion; derrière le roi, le maréchal duc deTrévise en tète de l'état-major; derrière le duc de Trévise, le général Lâchasse de Vérigny.

Au moment où le roi passait devant la maison n° 50, il vit sortir un jet de fumée de dessous la jalousie ; il eut le temps de se tourner vers le prince de Joinville et de lui dire : « Ceci me regarde. » L'explosion ressembla ;\ celle d'un feu de file très-rapide et comme saccadé. L'effet produit fut épouvantable. Le cheval du roi s'était cabré sous l'impression d'une blessure reçue au cou ; le cheval du prince de Joinville frappé au grasset, reculait on pliant les jarrets. Les princes s'étaient précipites vers leur père dont le front avait été érallé par une balle. Autour de ce groupe de quatre personnes le vide s'était fait; la chaussée, la contre-allée de droite étaient couvertes de morts et de blessés; quarante-deux personnes venaient de tomber.

L'effarement fut sans pareil, tout le moude crut que le roi était tué; la garde nationale^ obéissant

70 LA REVLE.

à un mouvement instinctif, ondula vers la foule qui fuyait de tous côtés, Louis-Philippe fît faire un brusque soubresaut h son cheval et se jeta audevant de la compai-'uie de vollijjiours du t* bataillon de la huitième légion, en agitant son chapeau et en criant : « Me voih\ ! » Une immense acclamation de : Vive le roi I lui répondit. 11 se l(»urna alors vers ses flls, vers ses aides de camp, vers le duc de Broglie, leur dit : « Allons! marchons! il faut marcher!» Et reprit sa route.

Un compta les morts, ils étaient nombreux : le marét'hal Mortiei-. i\ur de Trévise, le comte Villatte, le liculenant-ctjlonel Hicussi-c. les gardes nalionau.x Léger, Hicard, IMudhomme, Benetter, Juglar; le sieur Ardoin, la demoiselle Uémy, la femme Lagoré ; ceux-ci avaientété tués sur le coup ; d'autres allaient promptemenl succomber aux suites de leius blessuies; ce sinistre nécndoge devait inscrire encore le général Lâchasse de Yérigny, le cobtncl Haffé, M. Labrouste, M. Leclerc, les dames Ali/.<»n, Hriosne et Ledhernez; parmi les blessés on reconnaissait les généraux C«)lbert, Brayer, Pelet, Blein, Heymés. (!o dernier cul le nez emporté par tme balle, et depuis lors, on ne l'appela |)liis que le général .Néanmoins, pitoyable jeu de rimls ipii lit fortune dans ce lemps-là; en outre, une vingtaine de personnes ;i\;iieiil élé pins ou moins grié\einciil iiii iniis

Avant de reprendre sa marche, le rui avait expédié le eolonel Boyer, aide de camp du duc de Nemours, au ministère de la justice, pour porter l'exécrable nouvelle et assurer la reine que lui et ses fils étaient sains et saufs. Le colonel remplit sa mission et raconta d'abord à M. Persil, garde des sceaux, l'événement qui indignait tous les cœurs. M. Persil appela immédiatement MM. Martin du Nord et Zangiacomi, et leur prescrivit de se rendre sans délai au «boulevard du Crime », pour commencer l'instruction et recueillir tous renseignements. Il fallut plus d'une heure à ces magistrats pour parvenir, à travers les troupes et la foule exaspérée, jusqu'à ce champ de carnage, ils avaient déjà été précédés par M. Frédéric Legonidec, juge d'instruction, accouru en volontaire de la justice au premier bruit de l'attentat. Masson, Heymonnet, Guillemin, commissaires de police, Allard, chef du service de la sûreté, étaient à l'œuvre, et ne se ménageaient guère. M. Thiers s'agitait partout, etGisquet, éperdu, répétait: «Mais on m'avait dit l'Ambigu ! »

Ce furent les soldats de la garde municipale qui, les premiers, se précipitèrent dans la chambre du crime dont il fallut enfoncer la porte, car celle-ci était barricadée à l'intérieur. Cette chambre était déshabitée et pleine de fumée ; une machine infernale en forme d'établi supportant un

jeu de vingt-quatre canons de fusil, dont sept étaient crevés, occupait le milieu de la pièce; il y avait du feu dans la cheminée ; un tison cnllammé gisait par terre ; dans un coin un matelas roulé perlait le nom de Girard écrit en grosses lettres sur la toile ; au mur était fixée une lithographie représentant Henri V, avec le vers de Virgile : ^/ fata aspera ruvipas, lu... eris! Des traces sanglantes empreintes sur le papier de tenture prouvaient que l'assassin était blessé et indiquaient la route qu'il avait prise pour s'enfuir. On allait se jeter à sa poursuite, lorsque des cris \ydv['\^ d'une cour voisine, communiciuant avec la rue des Fossés-du-Teniple, annoncèrent (juil venait d'être arrêté.

L'œuvre des juges in>lructeurs ne fut pniut facile; t(»ut le monde parlait i\ la fois, tout le muudo voulait être entendu, tout le monde avait des renseignements il donner. Si les témoins ne manquaient pas, les gens arrêtés ne faisaient pas défaut; la garde nationale, aveuglémeul zélée et rciidnc furieuse, conduisait au poste d'ut iiidivitlu suspi'it : les locataires delà maixui, les oisifs réunis dans les «'afés voisins, finctil incarcérés. Pendant celle journée du HH juillet, plus de diiix cenls personnes furent mises sous le verrou «hs « violons »; «:'était une cpidéniic; on voyait des aHsns^ins partout.

Les magistrats se gardaient bien de tomber dans de tels excès ; ils interrogeaient, écoutaient, et, avec une admirable patience, accueillaient toutes les sornettes qu'on venait leur débiter, dans Tespoir de découvrir un indice qui pût les guider vers une enquête sérieuse. C'est à une heure de l'après-midi, — le premier interrogatoire de Fieschi-Girard est daté d'une heure un quart, — qu'ils commencèrent à tâcher de débrouiller ce chaos. Des empressés, des gens cherchant à se donner de l'importance, faillirent, par la roideur de leurs affirmations, les entraîner hors de la voie où ils devaient trouver la vérité ; l'un jurait qu'il avait nettement aperçu trois hommes, — il dit trois conjurés, — dans la chambre où l'explosion avait eu lieu; un autre ra 'ontait qu'au moment où l'on avait appris que le roi était sauvé, sept ou huit jeunes gens s'étaient enfuis d'un chantier voisin du boulevard du Temple.

Le cabaret, la salle du i)remier étage, la chambre du second, la pièce où la machine se dressait encore, une salle de billard, tout endroit, en un mot, où l'on pouvait placer une table, servait de cabinet d'interrogation aux magistrats qui restèrent 1;\, sans désemparer, jusqu'à cinq heures du malin.

Le « procès-verbal contenant la description de l'appartement », daté de midi et demi, fut fait par

Ti LA RKVUE.

M. Frcdchc Legonidec, jiiyo (l'inslriiclion. II lui fallait un greffier, et le sien n'était pas \h: il avisa un jeune avocat qu'il connaissait et lui lit prêter serment : cet avocat était M. Cornudet, qui récemment est mort conseiller d'État. Le m.igistrat et son porte-plume improvisé avaient déji\ indiqué le matelas sur lequel le nom de Girard était écrit, lors(ju"ils décduvrirent une chausselle marquée aux lettres .1. V. M. Le^'(»ni(lec rej^'ardaM. Cornudel et lui dit : " Girard est un faux nom; c'est une enseigne destinée ;\ nous tromper. »> La suite de l'instruction prouva que sa perspicacité avait, sans hésiter, démasqué la ruse.

Pendant ce temps, on avait transporté les morts et les blessés dans le Jardin-Tuic et dans les maisons voisines; «m amen lil des liacros, des civières, pour les recitnduire ;\ domicile; on courait cheicher des médecins; la foule curieuse était revenue, elle envahissait toutes les issues, elle rompait, par son propre poids, les rangs de la garde nationale ; un avait grand'pcinc !\ l'empôcher de se ruer sur la niaisoii où !»•> juges inslrui- 8aicnl, sur le cafc Turc, nù relaient les uun\rants, sur le posle du (^liAlcau-d'Kau <iù l'assassin sanglant et mutilé avait été déposé.

AUard, le chef de la sûreté, ne perdait pas sou temps; tout en conin\uniquant aux magistrats les renseignements recueillis par lui. il faisait son

profit de tout ce qu'il entendait et prenait bonne note. Il chambra un garçon du cabaret Travault, qui, je l'ai dit, occupait le rez-de-chaussée de la maison, et dès deux heures, il datait un rapport, rapidement écrit sur du papier grisâtre, ressemblant à du papier d'emballage. Dans ce rapport, on lit que Girard a loué l'appartement qu'il occupe depuis trois mois et demi environ; que, lorsqu'il l'a définitivement arrêté, il était accompagné d'un homme de soixante ans, petit, trapu, strapassé, à face sournoise, qu'il appelait son oncle; que le matin même de l'attentat, 28 juillet, il a descendu de chez lui une lourde malle qu'il avait apportée quelques jours auparavant; enfin, qu'il reçoit fréquemment une jeune fille surnommée la Borgnotte, parce qu'elle n'a qu'un œil, et qui paraît très-liée avec lui. Allard s'était souvenu de l'excellent précepte : « Cherchez la femme. » Il était sur la piste.

LRS DENONCIATIONS.

Proclamation dans \os théAtres. — Les deux courants de l'opinion.

— Carlistes et républicains? -■ Perplexité de Gisquet. — Arrestations multipliées. — Le mot d'ordre. — Attitude do la presse radicale. — On accuse les léjritimistps. — Le premier rananl.

— La fleur do lis. — Le Xntional. — Le •• tissu protecteur ». — Enquête sur certains légitimistes. — Le prince de Rohan-Chabot.

— Erreurs offlcielles. — Démarche dipK>mntii|U<>. — La duchesse de Bcrry et Ralll'.e. — Une my.sti(lcation. — Kaspail. — Les niaiseries. — l'n spécimen de dénonciation. — l'ne iiice d'apotliicaire.

— L'n souvenir d'août 1830. — Fatigue des magistrats. — Exigence de l'opinion put)lii|ue. — I/enlerrement des victimes de l'atii-nlat — r.ini<|ui- clans les prisons.

Le l's juilltt, pcmlanl la soirt'^e, on lut ;\ haulo voi.x, dans clLKinc tlirAlif do Paris, nno riimlairo (lu pr^'ft'l <U' police t|iii rolalail Ions les détails alors connus de la catastrophe ; cette conHiumicaliuii lui accueillie par les cri> de : Vive le roi !

L'opinion pnl)li(|ne était exaspérée, mais selon les sympathies anx((nelles elle ohéissail. elle se di\isaendeux fractions, dont lune accusa les carlistes, et l'autre les ré|)ul)licains. (iis(|uet imita l'opinion pul)lii|ue ; dans l'oliscurité où ilsedébat-

LES DENONCIATIONS. 77

tait, il ne savait trop sur qui faire porter définitivement ses efforts d'investigation ; il sortait, il est vrai, des émeutes républicaines de 1832 et de 1834; mais il se rappelait le tonneau de poudre de la rue Saint-Nicaise, et il n'était pas éloigné de regarder du côté des légitimistes ; il savait en outre que lors de l'insurrection lyonnaise, en avril 183i,des partisans de la branche aînée des Bourbons avaient été arrêtés les armes à la main, entre autres l'abbé Noir et le sieur Genest, gérant d'un journal ultracatholico-monarchique ; la bannière verte s'était accolée sur les barricades au drapeau rouge des Mutuellistes de la Société des droits de l'homme. Il n'en lança pas moins, cependant, des mandats d'amener contre tous les républicains signalés, contre les rédacteurs des feuilles radicales ; il fait arrêter les écrivains du Béfiymnaleur, du Coj'saire, du Charivari^ du National. Armand Carrel lui-môme, que son caractère bien connu aurait dû laisser en dehors de toute suspicion, n'échappe pas à cette fureur d'incarcération qui a saisi le préfet de police. En même temps, il accueille les dénonciations qui lui désignent le parti royaliste comme auteur de l'attentat; ces dénonciations ont été nombreuses, et il est intéressant de le constater, car elles prouvent l'effort accompli pour rejeter sur des innocents une responsabilité accablante.

Un mot d'ordre avait été certainement donné.

:s LES DENOXCIATIONS.

auquel obéirent roux qui espéraient utiliser le dénouement de ce drame long^uement préparé. Dans tout le Inuomcnt de Fiosrhi, on ne trouve (ju'une seule estampe : elle représente le eomle de Chambord et est accostée d'une devise qui promet le trône. Le tî9 juillet. l(trs(iue l'on ne sait encore vers quelle lumière se diriger, Victor Boireau, arrêté la veille au soir, est interrogé et répond : ■ J'ai fuleiidu dire (|ue les carlistes voulaient préparer un coup. •' Le lendemain de l'atlenlal. un jojiiiial radical disait : " Vu l'ait est patent : l'assassin a été payé; nu lui a fait un pout d'or. D'où cet or est-il venu? Ap|)aremment di' ceux (|ui eu ont beaucoup et qui ont intérêt ;\ le dépenser de la sorte ; nous avons déjfi indiqué la source. » (l'était clairement dénoncei le paili légitimiste ; enfin, — fait très-grave, — le preniiei- canard crié dans les rues de l'aiis était, sans avoir l'air d'v loiiclier, une déiioiicialiou formelle.

On ap|)elle mnards ces iMijuiinés ornés d'une gravure grossière, (jui doiiuenl le récit «les <*rirne>i importants, des accid«'nts extraordinaires, el ijnc dcH gens vendaient alors dans les ru«s. (»i: .i mis bon ordre h ces piailleries insu|)poilableN. et l'on a bien fait, n)ais h celle épocpie l'industrie des ranardicrs était eu pleine lloiaison. Dès cpTun assassinat avait été couunis, Paris se remplissait d'bonmies elde femmes qui braillaient A lue-léle:

LES DENONCIATIONS. 79

c< Voilà ce qui vient de paraître, assassinat épouvantable, avec les détails du crime ; ça ne se vend qu'un sou. » C'est par centaines de mille que se débitait cette étrange marchandise, qui faisait foi parmi le monde des ouvriers et avait une influence déterminante sur l'opinion populaire. Or, le premier canard qui fut glapi le long des ruisseaux représentait Pieschi, une torche à la main, mettant le feu à la machine ; puis un portrait particulier de l'assassin, — portrait de fantaisie, — vu à micorps et portant une fleur de lis tatouée sur la poitrine [Cabinet des Estampes; hist. de Louis- Philippe, 1835 à 1839 ; q. b. 173). Il était impossible d'être plus explicite et de mieux montrer du doigt les prétendus coupables.

Le National du 7 août disait : « L'attentat est monarchique. On ne voudrait pas avouer peut-être, quand on s'est fait gloire d'avoir corrompu l'entourage de la duchesse de Berry, dans la Vendée, do l'avoir fait tomber dans des pièges, de l'avoir accouchée malgré elle et déshonorée à Blaye ; on ne voudrait pas convenir que ces circonstances sont les seules qui aient pu, dans le siècle ôîi nous vivons, allumer une haine, un besoin de vengeance assez terrible pour ne pas reculer devant l'épouvantable conception. »

C'était là un moyen déloyal d'agir sur ratlention publique el de la diriger ; les journaux de l"(jppo-

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