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silion radicale ne se faisaient pas faute d'y avoir recours, tout en diminuant autant que possible la gravité du danger que le roi avait couru; VAmidc la Charte, jfiurnnl patriote de l'Ouest, insère le 1" août une rnrrospondanre de ]*aris dans laquelle on peut lire : « Une balle aurait touché le roi au bras et aurait été repoussée par un tissu jiraterteur, dont il s'envel()pj)e (le|)uis le IM novembre i83iî. >- (Attentat du Pont-Iloyal. Ainsi cette sotte invention de la cotte de mailles dont nous avons eu les oreilles rebattues pendant la durée du second Empire, exi>tait déjà ;\ celte époque, et Ton n'hésitait pas à en fairr honneur — ow honte — à Louis- Philippe, dont le coiiiaijc sinipU" et naturel était cependant au-dessus de tout siuiprou.
L'action pour ainsi dire oflicielle des journaux se corroborait des délations particulières, qui tombaient dru comme grêle h la préfecture de police, h la chancellerie, au ministère de l'intérieur, et avaient prcscjin' toutes les légilimislcs pour objectif. Une lettre datée «lu 2!» juillet et timbrée de Lyi>u (»ii l'attentat venait d'être c<»nnu, dénonce un des auteurs de la machine infernale : <- (î'est le couïte de Nadaillac, ancien ofllcier de la «niatrième compagnie des gardes du corps ; faites saisir ses papiers et vous aurez la preuve de ce ((ue j'avance. » (îisquet ne perd pas l'occasion de faire uiu» en(|uèle inutile ; celle-ci est rou<lement menée et élablil
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que le comte de Nadaillac, maréchal de camp, commandant la compagnie des gardes du corps de Mouchy, habite depuis deux mois une propriété située dans le département de l'Indre, qu'il a été signalé, il est vrai, en 1830, comme immiscé dans un complot légitimiste qui se tramait à Versailles, mais que c'est un fort galant homme, incapable d'avoir un rapport quelconque avec des assassins. De Dour, en Hainaut, un sieur Vibaille écrit que le prince Frédéric de Mecklembourg, qui a quitté précipitamment Paris le 2S juillet, est certainement un des fauteurs du crime. Un comte Chamelk, Suisse d'origine, est signalé comme un agent carliste redoutable; il est très-lié avec le père Loriquet; il a des conférences fréquentes avec des ennemis de Louis-Philippe qui se réunissent dans les couvents de la rue du Regard, n° 13 et n" 10, c'est lui qui a donné l'argent pour confectionner la machine infernale. Gisquet met ses meilleurs limiers sur cette trace; les recherches sont infructueuses ; le comte Chamelk a quitté Paris le 28 juillet, on ne sait ni par où il a passé, ni ce qu'il est devenu. Toujours guidé par des dénonciations, le procureur général, sur l'avis du préfet de police, fait faire des perquisitions chez la duchesse Mathieu de Mcjutmorency, au château d'Ecliuionl ; il envoie des commissions rogatoires dans le (h'partement de l'Eure, pour interroger MM. de Cordé,
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de Pesruche, de Martel, d'Auteuil, de Bauffre, de (loiiffray. Ce dernier était décédé depuis plusieurs mois. Le 1 1 août, Persil, };arde des sceaux, reçoit un billet ainsi conçu: <"« Philippe TÉgalité voudrait cacher et racheter son usurpation par des prières! Que lui serviront ces démonstrations relitiieuscvs auxquelles vous ne croyez pas et ([ui s(int ordonnées par des révolutionnaires et des bandits? Vos lamentations sont vaines; il pih'irn parle ter ou le poison. La l^rovidencc nous a toujours délivrésdes usurpateurs. Sans léfîitimité, la France n'aura ((ue honte »'l anarchie. M<>rt à PtM>il '. Mort à Philippe ! ..
l'iie acli\ ité pln> \ ive l'ut imprimée aux iMuiuétes secrètes dirigées cuntre les légitimistes ;\ la <>uite des premières révélations de Fieschi, lorsipu' l'on >ut par lui ([ue sou com|)lice, l'épicier Pépin, avait eu des relations assez l'réquentes avec un prince de Uohan-rhabot. relations que la suite <le l'ius- Iruction expli(|ua d'une façon très-naturelle. Sur le premier niouienl, jorsijue l'nn vit ce grand nom historique mêlé à celui d'un ob>ciM' as>as>iM, <m fut saisi d'un étnunemenl (|ui ne dura guère, i ar l'itn acquit promplement la cniiviclion «junne simpb' (juestion «l'agriculture avait établi (juelques rapports transitoires entre ce Hnhan «'t <'e Pépin.
11 n'v avait pas (jue des dénniiciations occulle> qui dé>ignaieul les légilimistes ; les correspon-
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dances officielles ne les ménageaient guère. M. A. Gautier, procureur général à Angers, écrit le 17 août, au garde des sceaux : « Les rapports que je continue à recevoir et notamment ceux de Bcaupréau et de Laval, ne cessent pas de représenter le parti légitimiste comme ayant, sinon participé, du moins eu connaissance préalable du crime qui se préparait et comme se disposant à en proliter. » De telles assertions émanées de graves magistrats, ébranlaient les convictions flottantes, et quoique l'on sût déjà à quoi s'en tenir sur bien des points, on surveillait toujours « les nobles » ; on continuait à les soupçonner et même à les inquiéter; car je trouve dans un rapport le long récit d'une perquisition infructueuse opérée à Saint-Germain-en-Laye, dans l'habitation du marquis Le Pelletier de Saint-Fargeau. Les bruits calomnieux, — les cancans, — sortis de la préfecture de police, entretenus par le journalisme radical, colportés de tous côtés par les oisifs, émurent les puissances étrangères, et plusieurs ambassadeurs firent une démarche collective pour savoir si réellement le parti carliste pouvait, à quelque degré que ce fût, être rendu responsable du méfait, ]ai réponse fut conforme à la vérité : on avait des soupçons éveillés par une série de dénonciations persistantes, mais nulle certitude.
Cette croyance finit par pénétrer une partie de
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la populalion cl y dovinl arlirle do loi. Bien dos gens fort honnùles, d'abord rcfraclaiies à une tcllo opinion, finiront par l'ailniotlro : ils ovo(|nôroiit leurs souvenirs et crurent trouver <los prouves dans leurs illusions. C'est ce (|ui arriva à un sieur llclouin, « ehevalier de la Légion (î'honueur, employé ;\ l'administratiiin générale des postes, tenant hôtel meublé, rue Transnonnain, n° t;^»,qui,à la date (lu '2S unxcmbre IS3.S, — il a été lent à former ï>a conviction, — écrit ;\ M. Pasfjuior, prc>i(lent de la eoiM' des |)airs: " Le dimanche tîauùt IS.l.'i, doux fcmmc>« snnt venues pour hi^er chez unû, lune d'un certain Age. l'autre ,\gée (h* dix à nnzc ans. Kilos arrêtèrent une «hambre pour (|uinze jours, donnèrent deux francs d'arrhes, se liront conduire au faubourg Saint-Antoine, revinrent tout de suite ol partirent. ('omIoux femmes ne jieuvont être (pula duchesse de Herry et sa lillo. Il c>t bon cpie mnu>ieur le piévideiil eu Mtil iiislniil. ■■ Mien de^ |)ersMunos Mul cru ahtrs. bien des i)ersoiuu's croient encftro que les légitimistes avaient été initiés à ce com|)liit et (pi'ils l'avaient en partie dirigé. C/osl une erreur; h étudier les pièces um* ;'i une. il esl imp«>ssible de trouver leur trace, si ce n'est dans des «lénoncialiniis intéressées, (ni cainmnieuses.ou imbéciles.
IxîH glands crim«'s «'t surtout les attentats pcdiliquc» excitent toujours l.i \er\e de ces sinislics
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farceurs qui s'amusent de tout, même des malheurs publics, et dont le seul plaisir semble être de mystifier les agents d'une autorité surmenée, dansées cas-là, jusqu'au martyre. Un marchand de vin, nommé Lévèque, trouve, rue du Yert-Bois, une lettre qui lui semble étrange ; il va la porter immédiatement au commissaire de p(dice Gabuchet, (pii fait un rapport à la suite duquel M. Zangiacomi est délégué pour l'interroger. Or, voici cette lettre, qui est écrite an crayon et adressée au citoyen llaspail : « Paris, le 28 juillet I800, à sept heures du soir. Mon cher, Henri a un peu trop précipité le coup, d'une demi-seconde, et Philippe n'a pas seulement été blessé. 11 n'y a que le maréchal Mortier qui a été blessé. Son aide de camp blessé et plusieurs personnes de tuées. Ainsi on a monté de suite chez lui ; il n'a pas eu le temps de se sauver, on l'a arrêté et il est mort ce soir à six heures. Ainsi voilà notre coup de manqué ; — à une autre année. — Ton fidèle espion. » — N'est-il pas misérable de déranger un conmiissaire de police et un magistrat pour une si niaise billevesée? Du reste, f{as])ail n'était même pas à Paris le jour de l'attentat; il lui aiiêté le 2i) à La Sailleraie par ordre de (jiscjuet ; il était parti le 2S, dans la matinée, par la diligence, pour aller à Nantes présider je ne sais plus quel banquet patriotique, qui devait avoir lieu le ;j(l juillet.
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A colé de ces mauvais plaisants, il y avait les nigauds convaincus : lun d'eux se rappelle avoir entendu i)arler du carbonarisme, et bien vite, — <' pour Olrc utile à la société et ù la patrie, » — il écrit au procureur général : « La mort du roi a été jurée par une société secrète appelée les carbonari: chaque individu a lait le serment, au nom de son |)cic vivant on de son père mort, de tremper le poiuMiard dans le cieur royal. Les misérable» tiendront, ma-t-on assuré, le serment infilme: ils en veulent aux jours du monarque. On fera bien de prendre de grandes précautions. » Elles sont innombrables, ces lettres contenant des délations, des conseils ou des avis, et il faut avouer qu'elles ne sont guèie à l'honneur de resjjrit rrant,'ais.
Une de ces lettres me paraît devoir être citée comme spécimen de naïve sottise ; la créature qui l'adresse au prél'et de pidice, lorscjue déjà l'instruction est prcs(|uo terminée, dévoile, sans y penser, le in(d)ile (|ui l'a fait agir. L'écriture lourde et informe m\'\[ maladroitement les lignes d'un gros papier lé^lé d'avance : « Moiisiciil- le préfet. Meunier, tourneur, «ul-de-sac Herthaud, m'ayen abanilonné ptnir se marié à un autre, je V(»us déclare (|u'il a fait les nionlauts d'inie mécani(iuu tlessi par lc!« ordres de lioileau; on leur a promis deux cent mil franc ù sept s'il réussissait, lî'est un c(»mle et un ^énér.d Paire (|ui est à leur tète; ils se trouve
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tous à un dîner que le comte a payé ; la femme Boilot est de Lagny et complice de Pépin. — votre servante : Louise. »
S'il y avait beaucoup de gens qui, comme on vient de le voir, n'épargnaient pas les dénonciations , il n'en manquait pas qui offraient de reconnaître l'assassin, de le faire parler, de lui arracher la vérité. Un forçat de Brest, dont le style et l'écriture sont d'un aliéné, demande ;\ mettre en œuvre un procédé, dont il est Tinvenleur, pour provoquer la confession du coupable « à l'aide d'apparitions séductrices ». Le sieur Fayard, apothicaire, rue Montholon, n° 18, écrit au ministre de l'intérieur dès le 30 juillet : « Je viens vous proposer, pour arriver à la découverte (lu crime, le magnétisme animal et le sommeil plus ou moins lucide qui en est la conséquence. » Il indique comment il prctcédera, — il opère luimême, — et ajoute benoîtement : « Je ne (enterai pas de vous expliquer ce qui est inexplicable ; » puis il termine par ce trait qui mérite de n'être pas perdu : « Il est à désirer que l'expérience ait lieu pendant la vie du criminel, parce qu'il serait plus difficile d'avoir des renseignements après sa mort. » Le comique de cette pièce est achevé par une note transversale : « 11 n'y a pas lieu, croyonsnous, de donner suite à cette proposition. »
Un sieur Collin, (contrôleur au bnrcaii de la
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garantie des matières d'or et d'argent, demanda à être confronté avec Fiexiii ; il croit l'avoir déjà vu dans des circonstances ([ui touchent ;\ un fait historique. Au mois d'août IS30, lorsque Lf)uis- Philippe, encore duc d'thlcans, vint en quelque sorte chercher son investiture ;\ l'hôtel de ville, il se baissa pour serrer une des nombreuses mains (ju'on lui tendait; dans ce mouvement, il se heurta contre une baïonnette, se fil une légère blessure au-dessous do l'icil, l'I, coinme le sang cotdait, il l'essuya vivement, en (lisant : ()e n'est lien I A ce moment, un hmnme de mauvaise mine s'inclina |)our saisir Louis-Philipj)t' \)ny les jambes et le jeter jjar leii-e. Le sieur Colliu s'était colleté avec cet individu el l'avail emj)(^ché de mettre son projet à exécution ; il se li^Mire (|ue l'anlenide l'attentat du "JS juillet pourrait bien être le malandiin de rijùlel de \ille. — La confrontalion enl lien sans lé^ullal possible, car Fieschi habitait Lyon an nionieul de la l{é\n|iitiiin de Juillet I .
Il fallait écouler tous ces ciuienx , Inus ces dés«i'uvrés (|ui voulaient se faire valoir, tous ces décou>n'urs de \érilé (|ni puisaient dans leur
(\> Il ri'Udirt •!•■« |iinri>< ilu •IniHirr i|Up I<< miMir ('nlliii, n'xxngarant la ftorU-r ilu «••rvlcp i|u'il nvnii romlu, eu IKU), ù l,uiiit-l'hili|ipa, (Inttrait olitmir la rmix il» In l.r^Mon iriii>iiiHMir i|iril croyait avoir in^ritAn : «a Inilrr nVni |ir<i)inl>l<-iiirii( i|iruiM> tnaiuruvro ilnatinéc h rn|.|."l.-. I.- !..! |...... i.-...,.-l ,1 x,,>,1m,i I..r,,r..
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imagination les éléments de leur prétendue conviction, car d"un fait insignifiant en apparence, d'un mot dit au hasard, pouvait jaillir un éclair de vérité. Les juges interrogateurs, les greffiers, les substituts du procureur du roi, parmi lesquels je vois la signature de M. Poinsot, qui devait si tragiquement périr, les commissaires de police succombaient à une tâche dont la fatigue se renouvelait sans cesse. L'opinion publique ne leur en tenait compte ; comme toujours , elle était injuste, acrimonieuse, impatiente ; elle eût voulu tout savoir, immédiatement et sans plus attendre. Comme elle ne pouvait connaître la vérité que l'on ignorait encore, elle inventait des fables, s'en repaissait et n'admettait pas que l'on se permît de démentir ses rêveries qui, cependant, variaient chaque jour et parfois d'heure en heure. En tous cas, elle n'était pas douce pour les assassins et voyait volontiers des coupables dans tous les individus arrêtés précipitamment, sans motifs suffisants et un peu trop par mesure de précaution. Un fait prouvera à quel degré d'exagération la partie ordinairement paisible de la population était parvenue.
L'enterrement des victimes de l'attentat devait avoir lieu le o août. Tous les corps de l'État, la garnison, la garde nationale, étaient convoqués pour cette cérémonie, ((ui fut remarquablement
9U LES DENONCIATIONS.
imposante. Le bruit courut et s'accrédita que les gardes nationaux de la banlieue devaient se porter sur les prisons et passer tous les détenus politiques par les armes. Un jeune journaliste. Napoléon Gallois , avait été incarcéré comme tant d'autres ; son père prend peur de toutes ces lunu'urs sinistres, et, le ^ août, il écrit au président ([»' la cour (U's pairs jjour lui dénoncer le projet de ces énerf,'uménes de l'ordre, qui veulent renouveler les massacres de septembre 1795; il termine sa lettre en disant : « Je veux bien croire (juc le gouvernenu'iil n'est pour rien dans cette horreur ! »
La police savait bien à cpiui s'en tenir sur ces prétendus |)l•ujel^ de justiee Miniinaire ; néanmoins , elle prit de minutieuses |)récautions , moins pour mettre obstacle î\ une tentative im- |)robal)le de représailles odieuses, (pie pour rassurer les esprits inquiets, et pendant la jf)urnée du Ti aoiU, les prisons lurent ^'ardées militairement par de nombreux détachements de la garde nmnicipale.
NINA LASSAYE.
Note secrète du chef de la sûreté. — Perspicacité. — Le trajet de la malle. — Morey. — Le commissionnaire Dubromet. — Bon vouloir et bêtise. — Temps perdu. — Canler. — La rue du Long- Pont. — La Borgnottfi. — " La fille et la malle. » — Nina. — Ses adieux à la vie. — Elle hésite, elle avoue. — Sa déclaration. — Elle ne met point de restriction dans ses aveux. — Elle nomme tous les coupables. — Sa conduite le jour de l'attentat. — Sa conversation avec Morey. — On vérifie immédiatement l'exactitude de sa déposition. — Les dénégations de Morey. — On cherche Pépin. — 11 est arrêté le 28 août.
Une note secrète adressée à Gisqnel par Allard, chef du service de la sûreté, et datée du mardi 2<S juillet 1835, cinq heures et demie du soii, indique, avec une perspicatité remarcjuahle, la roule qu'il faut suivre poui' arriver à la constation possible de la vérité. L'argumentation est à la fois trèssimple et très-ingénieuse :
— L'assassin espérait se sauver, ce (|ui le prouve, c'est qu'il a été arrêté au moment où il cherchait à fuir par des moyens préparés ;\ l'avance. On a appris (jue le matin même du crime,
92 NINA LASSAVK.
il a présidé à renlôvemeiil d'iino malle qu'il avait fait apporter chez lui peu de jours auparavant. Cette malle doit soutenir des objets ayant pour lui quelque importance, puisqu'il l'a mise ;\ l'abri, de façon ;\ pouvoir la relr«niver plus tard. 11 a dû l'expédier cbez une personne sur la discrétion, sur le dévouement de laquelle il pouvait compter; cette personne est pr(d)al)lenu'nt celle que les voisins «lésignent snus lo nom de In Borf/wilfe, qui, selon les uns est la fille, selon les autres est la maîtresse de l'assassin. Si l'on retrouve la fille, on aura la malle; si on retrouve la malle, on aura la fille. Il faut donc les rechercher siinultancnuMit et les découvrir à tout prix.
Le conseil était bon, on ne le néf;li<;ca pas. Les commissaires les plus actifs, les agents les plus avisés, furent mis à la disposition des magistrats instructeurs (|ni. pai- tons moyens, stinmlérenl leur zMe.
Le 29 juillet an malin, on a déjù fait comparaître et interrogé le commissionnaire Meunier vi le cocher <ie cabriidet Vienot; le |)remitM- a porté la malN' «lepuis le domicile de l'assassin jns(|n'A la rue de VeniiAnu'; le second l'a transportée siu- sa voilure place du .Marché-anx-Veaux. D'autres témoins racontent (jue la nialle a été alors enlevée par rindi\idu auquel elle semblait appartenir; il l'a placée sur son épaule et on l'.i \n entrer, ainsi
chargé, rue dePoissy, n° 13, chez un ouvrier marbrier nommé Nollanrl. La journée du 29 et la première partie de celle du 30 ont été employées à cette constatation, car il a fallu faire des recherches et des questions sans nombre près d'une quantité considérable de personnes pour déterminer le trajet positif entre la place du Marché-aux- Veaux et le n" 13 de la rue de Poissy.
Le 30 juillet, à quatre heures de relevée, Nolland est interrogé; il reconnaît avoir reçu une malle en dépôt le 2S, vers dix heures du matin, de la part d'un individu qu'il a jadis connu rue Cronlebarbe ; d'après les instructions données par cet individu, — qu'il ne nomme pas et dont il ignore le nom, — il ne devait remettre la malle que sur un ordre du sieur Morey, si elle n'était pas enlevée dans une heure. On s'est conformé à cette injonction, et ce matin môme, 30 juillet, vers huit heures, la malle a été livrée à un commissionnaire, sur l'ordre du susdit Morey, qui est un maître bourrelier, demeurant rue Saint-Yictor, 23. Le commissaire de police Milliet se transporle immédiatement chez Morey, l'interroge, n'en peut tirer aucun éclaircissement et le fait judicieusement conduire devant M. Gaschon, juge d'instruction qui, ne comijrenaiit pas rinipurtancc (rime telle capture, le met en liberlé; ce ne lui i^is pour longtemps; le surlendemain nu mandai
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«l'iiiTiM était lancé cfjntre lui et rénovait exécutiun.
Il s'agissait de retrouver le cummissionnaire qui était venu prendre la malle chez Noiland ; le 31 juillet et le I" août furent perdus en vaines rerherrhes; enfin, îi sept heures du matin, le 2 août, on le découvrit: c'était un décrottciiinommé Dubmincl. stationnant dhahitiidc riio du l*ont-de-la Toiinicllc. 11 était tellement bète et ^i particulièrement obtus, ({non lut obligé de dépenser des efforts considérables pour lui arracher les renseipu'menls qu'il ne demandait (|u';\ fournil-. Il déclare qu'il a été chercher une malle rue de Poissy, qu'il a été chargé de cette besogne et accompagné par un vieux uiousii-ur doul h' sij;nalement concorde avec celui de Morey ; il sait (pu*, sous la conduite de ce dernier, il a porté la malle d.ius uuf rue voisiue de rilôlel-dc-N'ilic. (pTil l'a montée à un second étage et lemise îi une femuu' de ijHnrnnto ans (|ui n'a rien de remaïquable. Il ne peut iudi<pier exactement ni la rue, ni la maison, mais il les rcetinuaîtrail cei taiiwuieul s'il les re- \oyail. ICsrr)ilé d'agents dirigés par un conunissaire d«' police, il se rend, sans hésiter, rue (îeolrroy-I.,itsnier, 7, monte au st rond élag»* et s'aperçoit (|u'il s'est trompé; on visite avec lui la rue (leoffroy-Lisnier, la rue des Harres, la rue de la Morlellerie, la rue du Ponl-Louis-IMiilippe; par-
tout il croit se reconnaître et nulle part il ne se reconnaît. La journée du 2 août est ainsi inutilement employée ; pour gagner du temps on allait en voiture; un compte de dépenses annexé au rapport, constate l'emploi de deux cabriolets pendant vingt heures.
Le lendemain 3 août, dès le matin, on recommença cette recherche d'autant plus énervante qu'il n'était pas possible de suspecter la bonne volonté de Dubromet; cette fois, Allard s'était joint à l'expédition et s'était fait accompagner par Gauler, le sous-chef de son service. On reprit les promenades infructueuses de la veille et l'on désespérait de réussir lorsque, vers cinq heures du soir, Canler, s'adressant à Dubromet, lui dit brusquement, pour mieux éveiller ses souvenirs: « Voyait-on le portail d'une église au bout de la rue où vous avez porté la malle?» Le commissionnaire, comme frappé d'une image subite, répondit : « Oui, il y avait quelque chose qui pourrait bien être une église. — l'^h bien, reprit (-anlcr, c'est rue du Long-Pont; allons-y! »
La rue du Long-Pont était, en lS3o, une; ruelle sordide, bordée par des garnis mal famés, par des magasins de chiffonniers, par des hangars de marchands de peaux de lapins, creusée au milieu par un ruisseau fangeux, mal pavée, partant du quai de la Grève, traversant la rue de la Mortelle-
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rie el abouliisanl à la petite place où soiivie le portail de l'église Sainl-Genais. Elle s'appelle aujourd'hui la rue Jacques de Brosse (I) et a été profondément modifiée par la construction de la caserne Lobau ; mais (juehines vieilles maisons subsisUml encore du cùlé des numéros pairs permettent de <'nmprendre ce (luelle était alors. Le <iininiis>iMnnaiie n'y eut pas plus tôt pénétré <ju il (lit : "C'est bien lu! » il s'arrêta à la maison portant le numéro il et monta; non pas au second, mais au (|u;itrième étage; il frappa à une porte, celie-ri fut «unerle par une femme (jui avait dixnt'ur.tn>> cl iiiiii |i;i^ (|uarante: elle oUrait ceci de ri'inar(iualile (|u'elle était borgne de l'M'il gauche cl n'avait (juc Imis dnigls à la main droite : c'était A; //iirf/iHiltc. Allard, trinmphanl . lit ininuMliateniciil prévenir un juge d'instruction et le com- • mi^^airc «le police Millicl. «jui avait t|uilté les agents pour alli'i picndif (|Ufl()uc nourriture, car il était à jeun cl Nur |)icd depuis cinq heures du malin. .MIard axait \u juste : .. la illle et la malle» rlaicnl daiiN la même chambre. (Iclte f»'nune décoiiNcrlc. IomI clail dccnUNcrl: ou s'en aperçut piomplcmcnt.
i'*,Ili- se M<iiinn.iil .liivc|i|iini' Virginie i^^issave,
(I,, <' ■'•( l.t lllir ■■••ll'MllIliillK'll \\> K lise , I ai'i liilpcio dr RroMO ■'•!>-
IwUil K«li>iiiiiii i»i iMMi |iAii Jai-i|iii'<i. {('l'iiiptrà ihâ llii<imei\ti d* /■ rriMr /Him' I'iihiu'i' IAIO Arrli. uni., K. K. IU3.)
surnommée Nina, fille d'une ancienne maîtresse de Ficschi et maîtresse, à son tour, de celui-ci depuis quelque temps. C'était une enfant de dixneuf ans (1), faible, chétive, borgne, manchotte, dévorée par les scrofules et que ses infirmités avaient fait admettre, le 15 janvier 1834, à l'hospice de la Salpêtrière, où M. F. Legonidec, juge d'instruction, la cherchait au moment même oii le service de sûreté la découvrait dans un misérable cabinet meublé. Lorsque les agents pénétrèrent dans son taudis, elle ne fit aucune résistance et, très-simplement, elle dit que son intention était de « se détruire » le soir et que toutes ses précautions étaient prises. En effet, on trouva sur elle, dans son corset, une toute petite feuille de papier, — où l'on voit aujourd'hui encore la trace de l'épingle qui la fixait à l'étoffe, — sur laquelle, d'une main assez ferme, elle avait écrit: « Vous êtes prié de ne plus aller voir Aiiia, elle n'existera plus dès ce soir; elle laisse dans sa chambre la chose dont elle est dépositaire; voilà ce que c'est que de l'avoir si vite abandonnée. Adieu, après ma mort arrivera ce qui pourra 1 »
Elle eût bien voulu ne pas dire la vérité et rester fidèle aux promesses que, sans doute, on lui avait imposées, mais elle n'était pas de force à
(1) Elle était née à Cette (Uerault), le 18 mai 1816.
!>S NINA I.ASiSAVK.
lutter contre l'instante sagacité des honinies qui la questionnaient. Dès le premier interrogatoire s\il)i chez, elle à cin(i heures el dirigé par M. Has- «"hon, elle ne peut retenir le secret qui réluufTe. el, par un seul nom (pielle prononce, elle ouvre une issue par où toute la procédure va passer.
Près d'elle, on aperçoit la fameuse malle, (lui ne C(jntenait que des effets dhabillement ;\ son usage cl à celui de Fieschi. Le commissionnaire la reconnaît sans hésiter, quoiqu'il la lr(»u\c moins lourde. On demande i\ Nina (jui est-ce (|ui l'a fait apporter chez elle, — elle btilbutie : « V>\\ monsieur dont je ne sais pas le nom. » — M. Gaschon lui dit alors : " Connaissez-vous le nommé Morey'* — Non, monsieur. » Elle hésite, se trouble el reprend loul de suite, après la première exh«utalion de ne pas dissimuler la vérité: « Kli bien, oui. monsieur, je vais vous le dire, c'e>»l Morey (\u\ a fait p<»rlcr la malle ici ! »
Immédialcmcnl après kom premier inlerrof-atoir»' (|ui >e termina à minuit, elle fut incarcérée h Saint-l«»zare. et mise au secret, comme inculpée de complicité <lan> l'atlenlat du :2« juillcl.
Ix; i août, (die fut interrogée par M*" Pas(|uier ; elle se «léfrnd maladroitement, cherch»* h retenir une partie de la \rritc ri fait cependant di's révélations gra\rs. On ne la tonrmrntait pas trop, car on sentait (ju'ellc était à boni d effort ri l'on ne
doutail pas qu'elle ne finît bientôt par se répandre tout entière. On n'ignorait pas qu'elle en savait long, car un rapport de police, en date du 3 août, constate que , la veille du crime , elle a dit à son amie Annette Boulay : « N'allez pas à la revue demain, car il arrivera malheur. » On n'attendit pas longtemps ; le o août, elle fait appeler le commissaire de police Milliet et lui dicte une déclaration qu'elle complète le 7 devant le baron Pasquier.
Elle est la maîtresse de Fieschi; dos le mois d'avril, elle a vu dans le domicile du boulevard du Temple des pièces de bois que, plus tard, elle a reconnues disposées en forme de métier; elle a cru, d'après le dire de son amant, que c'était une machine à filer le coton. Plusieurs fois Fieschi lui a dit : « Si je venais à te manquer, adresse-toi à l*epiu ou à Morey, ce sont de bons amis, ils auront soin de toi. » Les jours qui ont précédé l'attentat, elle a été frappée de l'altération des traits de Fieschi ; la veille, le lundi, elle l'a vu qui buvait de la bière avec Morey, sous le tendelet d'un café du boulevard; il vint lui parler et lui dit: « Attendsmoi demain à la Salpètrière, j'irai t'y chercher vers midi. » Elle ne comptait pus qu'il tiendrait sa promesse ; aussi, ce jour-là, elle sortit de l'hospice à onze heures et demie avec une de ses compagnes et, pour voii' la revue, elle se dirigea vers le boulevard du Tcm|»l('. ('onipie elle en a|)pr(icliail.
marchant lentement à cause de la foule, elle entendit un «rrand bruit, vit « une bousculade », et apprenant que l'on venait de tirer « huit coups de fusil » sur le roi, elle fut prise de saisissement, se rappela lair farouche de Fieschi et se dit: « C'est lui qui a fait le coup. -> Elle courut jusque devant la maison, reconnut la fcni^tre que tout le monde montrait du doigt et se sauva, se sentant devenir folle. Elle se réfugia chez Annette Rocquin, une de ses amies, où elle tomba, plus morte que vive. Elle revint à elle et se dirigea droit sur la bouti(iue d'épicerie de Pépin, boutique ouverte ;\ l'angle du faubourg Saint-.Vntoiue et de la place de la Raslille: elle ne vit que la femme Pépin. îui jjarla de Fies<'lii. (le (lir.iid; j'cpicièi-e la recul luit in:il cl lui dit (in'elle ne connaissait pas ces gens-lù! Elle leutia à la S;ilp(^tricre, (juitla la chemise de l'hos- |)ice, prit (picbpics clb-ls. brûla les lettres de Fieschi et retourna chez .\unelle Roccpiin.
I.e lendemain tî!». elle alla chez .Morey (jui jeta au IVu (levant clic nn portcl'cnille appartenant h Fieschi et lui dit d'aller laltcndic chez un traiteur de la barrière du Tronc. Il ne tarda pas à la rejoindre. Ils dincrent ensemble. Leur couversalioii un-l riiMtiiiiie à nn et mniili'c les larves (|ui le rongent. .Nina déplore le malhem-: « On dit (|U(> c»' pauvre maréchal Mortier était si bon! " — '• Ralh! répond .Morey, c'était une canaille comme
les autres ! » — Nina reprend : — « C'est horrible ! Si j'avais voulu assassiner le roi, j'aurais pris deux pistolets ; avec l'un j'aurais tiré sur lui, avec l'autre je me serais tuée. » — « Soyez tranquille, réplique le vieux misérable, il ne perdra rien pour attendre et il descendra bientôt la garde 1 » — Morey lui raconte qu'il a passé une partie de la nuit, du 27 au 28, dans l'appartement de Fieschi: c'est lui-même qui a chargé les canons de fusil; Fieschi l'a trompé et ne lui a pas tenu parole, car il, lui avait bien promis de se brûler la cervelle plutôt que de se laisser arrêter; « c'est un bavard, un imbécile; il ne sait pas son métier; s'il a manqué Philippe , c'est qu'il a mis le feu trop tard, » — ce qui était vrai, comme nous aurons à l'expliquer. Il ajoute : «C'est malheureux que l'affaire n'ait pas réussi; si elle avait réussi, vous seriez devenue bien riche ; vous auriez au moins 20,000 francs maintenant. On aurait fait une souscription pour Fieschi, c'était chose convenue. » En revenant vers Paris, Morey alla jeter et cacher dans un coin du boulevard Montreuil un sac plein de balles. Il promit à Nina de lui renvoyer la malle que Fieschi avait déposée chez Nolland ; il loua pour elle le cabinet de la rue du Long-l^ont, l'y installa et lui lit espért'i' (iu"il lui apporterait promptement soixante francs ;\ l'aide desquels elle pourrait gagner ï^yon, d'où il la feiait reve-
nir dans un ou tirux' ans, lorsque l'affaire serait oubliée,
Nina Lassave, dans ses longues et minutieuses dépositions que j'ai résumées, a été absolument véridique; elle a tout dit, au hasard de ses souvenirs, attachant une importance égale à des faits graves et :\ des faits insigniliants. On l'inlerrogf sur les relations de Boireau avec Fieschi ; elle ne |)eut rien raconter ûo particulier à cet égard, elle ^ail seulement qu'ils si' connaissent et elle le dit.
Pour elle, tout gravite entre Pcpin, Morey et Fieschi. Quelle est l'Ame du ct^mplot, quel en est le bras? elle l'ignore. Elle est très-troublée, trés-in- (juiète: " Que vais-je devenir? Je n'avais que Fieschi pour Minlicii! ■ Kllc m'iuIiIc. sinon l'aimer, du moins le regretter, et cependant un rai)port secret expliqiJc, avec beaucoup de dclaiU. qu'il ne s'est rendu maître d'elle <pie pai' la surpiisc cl la violence.
On contrùla sans délai l'exactitude de ses alllrmations; on lit faire «les recherches j\ l'endroit indi(|ué par elle eoinnie cebii où Mctrey avait déposé s<»n sae de balles, reste de celles (pii avaient servi h l'harger les fusils de la uïachiue infernale. et on le retrouva immédiatement.
Mf)rey, comme les vieux routiers de cours d'assises ou «le conspirations, niait tout avec un parti prin df)nl rien ne put le faire démordn*. Lors-
qu'on lui répète les paroles de Nina, il ne sait pas ce que l'on veut dire; lorsqu'on lui présente le sac de balles, il le voit pour la première fois. Il n'a ni énergie, ni dignité dans la défense; il ne peut sortir du fatras de mensonges familiers aux criminels : « Fieschi et Nina s'entendent pour le perdre... il tombe des nues quand on lui dit ces choses-là ! . . . Gela le révolte d'entendre de pareilles faussetés... est-il possible, grand Dieu! d'inventer des choses semblables!... » Il n'est pas avare de serments, il jure, il affirme, il donne sa parole d'honneur, il invoque le ciel. Toutes ses réponses sont pitoyables.
Morey, Fieschi, Boireau étaient sous la main de la justice qui n'allait plus les lâcher, mais Pépin, l'épicier radical et révolutionnaire, n'avait pas encore été arrêté. On avait beau établir d'ingénieuses surveillances autour de son domicile, visiter les maisons où il aurait pu trouver, un refuge, il était insaisissable. On désirait d'autant plus s'en emparer que l'on supposait, à certains indices, qu'il avait servi d'intermédiaire, non pas entre Fieschi, mais entre la machine infernale et le parti de l'action. Les dépositions de Nina ne laissaient point de doute sur sa culpabilité; on connaissait, en outre, un détail écœurant : la veille de l'attentat, il avait été trouver M. Jacquemin, le commissaire de police de son quartier,
loi NINA LASSA VF..
pour lui dire que, le Icudemain, il s'éloignerait de la revue, afiu qu'on ne pût même le soupçonner, si, par malheur, « il arrivait quelque chose ».
Il avait une certaine aisance, il était en relation avec presque tous les chefs de section de la Société des Droits de l'homme, il ne lui était pas dil'ticile de se cacher, et les asiles ne lui manquèrent pas. Mais les criminels sont comme les san^diers, ils reviennnent toujours ;\ la bauge. On avait trouvé facilement uinycn dinstallei' un agent secret dans la maison même de Pépin : celui-ci y vint furtivement dans la nuit du '2!< août ; la police en reçut immédiatement avis, grAce ;\ un signal convenu, et, avant le point du jour, il était écroué h la Conciergerie.
YIIl
I/attitude de Pépin. — Perquisition à son domicile. - - L'article ,39 du Code d'instruction criminelle. — La fosse d'aisance. — Somnolence. — Évasion. — Lettre de Pépin. — La presse républicaine essaye d'égarer les recherches. — Surveillance mal ordonnée. — Le meunier Collet. — Consultation demandée au National. — Un intermédiaire peu scrupuleux. — Le prix de la délation. — L'expédition nocturne. — La ferme de Belesme. — Recherche vaine. — Le nid est chaud. — Capture. — Fortune du délateur. — Interrogatoires de Pépin. — Il s'y montre lâche et misérable. — Franchise de Fieschi.
L'arrostalion de Pépin semblait devoir dissipei" toutes les incertitudes au milieu desquelles Finstruction lli)ltait encore, et l'on ressentit à la préfecture de police une joie qui ne dura pas longtemps. Le véritable instigateur du crime, celui ([ui avait fourni les moyens de le commettre, celui ({ui avait prévenu les hommes d'action prêts à en tirer parti, ne devait être déiinitivement placé sous la main de la justice qu'après des péripéties (|ue nous devons faire connaître.
Pépin, ari'èté le 2S août, subit le même jnnr un
106 THKODORE PKPIN.
interrogatoire. Il s'y montra misérable et pleurard. Lorsque M. Pasquier lui ilemande s'il connaît Fieschi, il répond : « De quoi m'accuse-t-on? Est-ce qu'on m'accuserait de complicité? » Ses réponses n'apprirent rien, mais on put en conclure (jue l'un se trouvait en présence d'un homme (|ui. selon If peu (rénerjiie de sa uature, emploierait tout ellnrl pour mentir i\ la vérité.
(Ml crut utile de l'airi' perciuisitiuu à son domicile et d'y visiter les fusses d'aisance pour retrouver et saisii- les objets propres à éclairer la justice. Le commissaire de police Milliet fut chargé dir(q)ération; or celle-ci, en vertu de larlicle .59 du code d'instruction criminelle. lu- pouvait avoir lieu (ju'eu présence <le l'inculpé lui-même, .\ccompagné des iuspccteius Daré et l'iiyo. Milliel lit extraire Pe|)iu île la (]oncii'rf,'erie, à neul' heuics du soir, et >e rendit avec lui rue du l'auhoiwj;- Sainl-;\utoiiie , ii" 1. Les apparlemeiits furent fouillés avec soin et ne livrèrent aucun «locumeul sérieux; on commença alors la vidange de la fosse, située dans une cave à la(|u«'lle ou parvenait par un escalier de ^ei/.e degrés. Pépin était placé entre les inspecteurs, sur la marche palière : di'vaut lui, et snr\eillaul les ouvriers, se tenait le commissaire de police. La nuit s'avan^'ail, le jour n'allait pas larder à paraître, tout le moiule se «icnlait fatiuMié cl les l(*'tes de\eu;iienl pesantes
SOUS rinflueiice des émanations puliidos donl on était enveloppé. Les agents Puyo et Daré fermaient involontairement les yeux; ils s'appuyèrent contre la muraille et tombèrent dans cette demisomnolence qui permet la perception des choses extérieures tout en la dénaturant.
Pépin "était libre de ses mouvements : ni poucettes, ni menottes; on n'avait même pas eu la précaution de le tenir par cette courte corde munie à chaque extrémité d'un manche de vrille, que les agents de police nomment cabriolet, el à l'aide de laquelle on tient par le poignet tout individu dont on veut s'assurer. Tl vit que le commissaire Milliet lui tournait le dos, il reconnut que les deux inspecteurs n'avaient plus qu'une conscience confuse de ce qui se passait; il se retourna rapidement ; en trois bonds, il escalada les seize degrés, poussa une porte, se trouva dans la rue et se sauva avec une telle prestesse qu'il fut impossible de savoir par où il avait passé.
Gisquet ne fui point content et révoqua immédiatement le commissaire de police : compensalion illusoire qui ne lui rendait pas le coupable évadé. On était déjà revenu de la stupeur causée par l'attentat; on n'est jamais fâché, à Paris surtout, de prendre l'autorité en défaut, et les rieurs ne furent ])as du côté de la préfecture de police. I*eu de jours après cette évasicju, M< Pas((uier rc-
cevail une lettre de Pépin, lettre prétentieuse et sotte, par laquelle il s'engageait à se constituer prisonnier, dès Touverture des débats, « pour se disculper dune accusation aussi banale que déplorable (|ue Ton Vdudrait cn('(»re l'aire peser sur lui "> ; il prévient qu'il adresse copie de sa lettre à un journal - jiour l'aire cesser les attroupeuienlN devant sa niaixtn ". Los journaux de l'ttppositioii allaient, en ellet, se mettre au service de cette mauvaise cause et essayer d'égarer les recherches.
Pépin, quoiqu'il eût été agent de la police secrète à la lin de la Iteslauration, sous l'administration de Mangin. laisail partie de la S(»ciété des /htiils (h' l'IiniiDiii' : il «'lait lié a\('c le dnclcui llecurt, chel" de la section des tîueux, recrutée presque tout entière dans le faubourg Saint-.\ntf)inc; il avait (juclques relations avec des hommes d'ime situation sujjérieure à la sienne; il connaissait (îuinard, riodclroi Cavaignac, Armand («irrel, |{lan(|ui, Itaspail. Il s'était mnnli'é che/. le général \jii Fayette; il a\ait iccu à dint-r le député Lcxaiilant. président du tribunal d'.Viu-cnis ; par sa boutique d'épicii-r. ditubléc d'un débit de li(|Ui'urs, il voyait beaucoup de monde; dans la Inmlx» des conspirateurs, e'étail pres(|ui' un « monsieur >■ ; quoiqu'il ignorât la valeur des nuits, il aimait à parler et se plaisait ù écrire de longues lettres,
quoiqu'il ne sût pas l'orthographe (1); il avait même fait paraître une fort médiocre brochure relative aux événements du mois de juin 1832 (2). Les journaux du radicalisme semblèrent obéir à une consigne; chaque jour on annonçait que Pépin avait quitté la France; le National du 16 août indiquait les différents endroits où des perquisitions inutiles avaient été opérées dans le but de le découvrir; c'était, en quelque sorte, lui • désigner un itinéraire facile à suivre. Il était en rapport direct avec ces journaux. La preuve existe parmi les pièces du procès : le National du 15 septembre 1835 pu])lia un entrelilct annonçant que Pépin était arrivé à Rotterdam ; la minute retrouvée est de sa main.
La police ne se laissait pas prendre à ces grossières finasseries ; surexcitée par la justice qui voyait dans Pépin « la clef de voûte du procès », elle ne se reposait guère ; mais tous ses efforts n'aboutissaient pas, elle tournait dans le vide. Un indice avait fait croire qu'il était réfugié dans les environs de Lagny. La surveillance ordonnée fut
(1) Voir à la fin du volume : Notas et crlniiri.ixf'mcnls, n° 2.
(2) Relation exacte d'une série do faits touchant les l'unestes événements des .") et 0 juin 1832 et présentant le résultat de plusieurs erreurs commises dans le rapport do M. le général Schranim et de M. le maréchal de camp Tourton, sur les mêmes événements, par P.-T.-K. Pépin, capitaine démissionnaire de la 1" compagnie, 1"'' bataillon de la 8" légion de la garde nationale; do Paris ; in-8° de 52 pages. S. L. N. D. Avffvdy, iin^iriiiii-iir, puasiii/i- tlu V(iir(\
si mal conduite qu'elle échoua misérablement, à cent pas de l'endroit où, en effet, il était caché. Bien des personnes étaient persuadées qu'il était pa^^•enu à franchir la frontière et que la cour des Pairs n'aurait qu'un contumace ;\ juger. La police ne se décourageait pas, et elle continuaitces lentes, ces prudentes investigations qui, presque toujours, la mènent au but qu'elle a mission d'atteindre. Gisquet, qui avait déj;\ sur la conscience la responsabilité de l'attentat, se sentait perdu s'il ne parvenait à réintégrer Pépin sous les verrous. La capture de relui-ci paraissait d'autant plus indispensable à l'instruction complète du procès, (|ue Fieschi avait rejeté toute rélicence et venait, à la date du 1 1 septembre, de faire des révélations écrasantes pour Pcpiu.
Le hasard intervint. Le diable siffla dans l'oreille d'un besoigneux, et la j)olice se vit tout| à coup mise en pr)ssession de celui qu'elle cherchait »'n vain depuis si longtemps. Pépin, qui s'é- Uiit mèlt- d'agricullure et de procédés pour la déforticaliou «les légumes, avait entielenu «les rapports d'affaires et ensiiilc ir.iiuilié ;ivec un meunier nommé Collet, «l«'m«'uranl A T«irigny, dans U' «lépartement «h- Seiu«'-et-.MariUî; c'est j\ «•«'t homm«' «|u'il s'était a«lressé pour lr«»uver un asile, a\aiil «l après s(»n évasion, (juoique son refuge fût liiiii ebojsi. il lu' s'y croyait pas en su-
reté, il se sentait traqué, il rêvait de fuir jusqu'en Angleterre ; mais, pour pouvoir voyager en France et s'embarquer, il lui fallait un passe-port qu'il n'avait pas. Il chargea Collet d'aller au National, le priant de parler de lui à Armand Garrel ou à Garnier-Pagès, de leur demander conseil en son nom et surtout de lui procurer les faux papiers d'identité dont il avait besoin pour passer la frontière sans risquer d'être arrêté au premier relai.
Collet vint à Paris, se rendit aux bureaux du National, n'y rencontra ni Garnier-Pagès, ni Armand Carrel, et n'hésita pas à faire confidence du motif qui l'amenait à deux individus qu'il ne connaissait pas et qui lui parurent appartenir à la rédaction ou à l'administration du journal. Un de ces individus le mit en rapport avec une personne, — que je crois ne devoir pas nommer et que je désignerai par la lettre Z, — qui lui promit le passe-port désiré et lui donna rendez-vous à Lagny pour être mis en rapport avec Pépin. On ne parvenait près de ce dernier, dans la cachette où il vivait, qu'à l'aide d'un mot de passe que le naïf meunier livra ;\ Z. Celui-ci conçut-il d'emblée l'idée de la trahison? on en peut douter; elle germa lentement en lui ; il la combattit et ne fut pas le plus fort. 11 pensa probablement que les temps étaient durs, qu'il élait pauvre, ([u'il était
intelligent et (ju'il no lui nian(iuait pour réussir, pour faire fortune , que cette première mise de fonds si difficile ;\ se procurer, et que le gouvernement ne se ferait faute de lui offrir ou échange d'un secret de telle irapf»rlance.
Z... avait eu plusieurs entrevues avec Pépin, et celui-ci, leurré de promesses, passait ses journées à écrire les itinéraires qui devaient assurer sa délivrance. Z... apprit (|ue quel(|ues inspecteurs de police, maladroilcmonl déguisés en <'hasseurs, avaient été reconnus rôdant dans les environs de Lagny : il cul prur (pio l'on m- s'cmpar.lt du fugitif sans son concours; il n'hésita plus et se présenta chez Giscjuel, aucpiel il proposa délivrer Pcpin moyennant 100,000 francs. La somme était lourde; le préfet de pcdice en référa au ministre de l'intérieur. M. Thiors, au(iuel la capture de la duchesse de Hoiry n'avait coûté (pic 2.')0,000 fr. (1), trouva (piil était excessif de dépenser 100,000 francs pour un épicier du faubourg Saint-Antoine; il autorisa le jiréfet du police ;\ «léhaltrc le prix et ;\ ne pas dépasser i.),000 francs. Z... regimba un peu et Unit par accepter. Lo 20 septembre, il s'introduisit pro> do Pcpiii et eut une longue entre-
(I) (>D a dit «t imprimi'' que I>«uu avait rev** M)fl,U(M) rraort |Miur ■on inqualiflalil* (rahiaon, < 'rat une rrmir ; nn «'«u (ira W mrillpiir marchtV; iiia'laiiip la iluclic<t<o du llrrry uf fut vpiuIuk i|U>< ?:i4I,iiini franc».
vue avec lui. Pendant ce temps, Gisquet, qui prenait lui-même le commandement de l'expédition, prétextait une partie de chasse , disposait son monde, faisait prévenir secrètement le lieutenant commandant la gendarmerie de Meaux et arrivait , de sa personne , dans cette ville , à neuf heures du soir,
Gisquet a raconté cet épisode dans ses Mémoires; mais, obéissant aux nécessités du devoir professionnel, il n'a pas dit toute la vérité ; il a prétendu qu'il ne savait pas exactement dans quelle ferme se cachait Pépin et qu'il en avait désigné plusieurs qui devaient être fouillées par les officiers de paix et les inspecteurs dont il était accompagné. C'est « une frime », comme aurait dit un de ses agents, destinée à couvrir le dénonciateur et à dérouter les soupçons. Z... vit Gisquet vers dix heures du soir; il venait de quitter Pépin, il était donc bien certain que celui-ci était toujours dans le môme asile, c'est-à-dire, h la ferme de Belesme appartenant à un cultivateur nommé Rousseau. Malgré la sûreté des indications, malgré l'activité du préfet de police marchant à pied à la tête de son escouade, malgré la présence d'un guide, l'expédition paraît avoir été assez médiocrenienl dirigée, car on s'égara, on battit les chemins de traverse pendant quatre heures, et l'on n'arriva au lieu désigné que peu de moments avant le
lever du jour. La ferme isolée, close de murs, fut imnu'diatomont entourée i)ar la gendarmerie c»»mposée des brigades de Meaux, de Claye et de Crécy; on heurta à la porte, et, comme on ne la voyait pas s'ouvrir, on escalada les murailles. Le propriétaire ne savait naturellement pas ce qu'on lui voulait, ni p(iur((Uni on envahissait sa demeuri', ni pourquoi il y avait des gendarmes; il aflirmait, par tous les saints, qu'il ne donnait l'hospitalité ù personne. On parcourut la maison, furetant dans chaque coin, l't l'on ne découvrait rien. Gisquet faisait déjà longue mine; avait-il donc été joué ?
On venait d'examiner, pom la troisième on la quatiicme fois, une vaste i)iéct> peu meublée, lorscpi'uu brigadier du service de sûreté, nommé Fraudjn, aper(;nl une sorte de soulèvement régulier el longitudinal sur la nmraille: il l'iiispecla de prés : c'était une porte sous tenture. Il l'ou-
nid est chaud, l'oiseau n'est pas loin! » On frappa sur les nnirs ; utu* partie sonnait <'reu\ et cachait un placard oîi l'nii \it l'epiii. dcboiii. jiieds nus, en chemise, p;\le et tremblant. Son premier mot fut : <i Ne me faites pas de mal! >• Sous boum* escorte on le conduisit à Paris , et quelques
heures après il était écroué dans la prison qu'il ne devait plus quitter que pour aller place Saint- Jacques.
Z... reçut le prix du misérable qu'il avait vendu. C'était un homme intelligent et peu scrupuleux, — on vient de le voir; — avec les 25,000 francs si étrangement gagnés, il fonda une très-importante entreprise qui a prospéré et lui a permis de faire réellement fortune , contrairement au proverbe : Bien mal acquis ne profite pas. Pépin n'a jamais su qu'il avait été livré contre argent stipulé, et il fit honneur de sa seconde arrestation à la seule sagacité de la police.
Par la prise de Théodore Pépin, la justice se trouvait être en possession de tous les criminels effectifs, c'est-à-dire de ceux qui avaient pris une part directe à l'attentat, qui l'avaient imaginé, préparé , soldé , surveillé , accompli. Boireau , Morey, Pépin, Fieschi, représentaient le crime à toutes ses phases ; on leur avait adjoint, un peu légèrement, un ouvrier nommé Bescher , qui était seulement coupable d'avoir, momentanément, prêté son livret ;\ Fies(^hi ; c'était là un acte de complaisance inconscient qui valut au pauvre diable une longue détention terminée par un acquittement mérité.
On avait espéré que l'arrestation de Pépin permettrait de pénétrer jusque dans les profondeurs
116 THEODORE PEPIX.
(le cc[[c diabolique machination; on avait cru que sa nature vaniteuse, molle et indécise, ne résisterait pas à l'emprisonnement, au secret, à l'habileté des interrojjatoires; on s'était Irnnipé ; jusqu'ii la derniéie heure, il s'imagina qu'il abuserait la justice, (pi'il la convaincrait de son innocence, cl (ju'il linirail par reliriM" sa tête sauve de la terrible partie "ù il l'avait engagée. Dans ses interrogatoires, dans ses lettres, dans ses confrontations avec ses complices, il t'ait pitié; son unie est basse, sans ressort et sans ressource ; il ne sait môme pas lutter; il invoque la Prcnidence, il dit (ju'on lui en vi'ut; quaiul Fieschi, impudent cl bravache , lui jette son crinie au visage , il répond :
« Je n'ai pas assez, de sang-froid j)our répondre à des manieuvres |)arcillcs; j'espère (ju'il y aura un être suprême (|ui me donneia assez (le force pour repousser de semblables infamies, » Ce n'est nu^ine pas de la déclamation ; c'est rex|)ression d'une ])i'ur (|iii ne parxienl pas h se (lissimidcr. (Jii.md ces btngs mois de mensonges trop gros>icrs poiu" s'imposer n'ont abouti qu'il le faire condamner ;\ la peine capitale, il s'ouvre alors; il imblic le >ermcnl prêté au sein (les sociétés secrètes, il dit ce (ju'il sait, mais ce (pi'il sait n'est pas assez, important et surtout n est pas assez coniplel pour lui mé-
riter une grâce au-devant de laquelle vont ses révélations.
Lorsque Pépin et Morey se décidèrent à donner un corps à leurs rêveries régicides, il est certain que l'acteur principal, Fieschi, fut sacrifié par eux ; il devait mourir, être foudroyé par l'explosion et emporter tout secret avec lui. Par un juste retour, Fieschi, miraculeusement sauvé, les sacrifia sans réserve ; on n'aurait réussi à rien obtenir de Morey, il était et resta obstinément fermé; à travers les réticences de Pépin et les négations maladroites de Yictor Boireau, on aurait pu, à grand'peine , apercevoir un lambeau de vérité; avec Fieschi on la saisit tout entière, du moins celle qu'il connaissait, et il s'en faut de beaucoup qu'il ait été initié à tous les projets que l'on eût tenté de mettre à exécution si, comme le maréchal Mortier et comme tant d'autres, le roi eût été frappé à mort. Fieschi fut long à se décider; il se passa des semaines avant qu'il enti'àt dans ce que le langage du Palais-de-Justice appelle « la voie des aveux ». Pendant bien des jours, mù par cette vanité maladive et farouche ([ui était le trait distinctif de son caractère, il essaya de ménager ses complices, — il en est un qu'il protégea juscju'ci la fin, — et d'éloigner d'eux le poids des responsabilités (pii entraînent les peines sans merci; mais, sous l'aclion i\v ccrlaincs inlliiences
It8 THEODORE PEPIN.
particulières, que nousallons indiquer, il se résolut :\ ne plus rien cacher île ce qu'il savait ; il vomit tout son crime. On peut tout lui reprocher, excepté d'avoir manciué dr franchise, car il en eut souvent jusqu'au cyni>ine.
" Pour la gloire ». — Le premier interrogatoire de Fieschi. — Les blessures. — Procès-verbal des médecins. — Confrontation de Fieschi et deBoireau. — « Une idée folâtre ». — La mère de Nina. — M. Lavocat. — Entrevue de M. Lavocat et de Fieschi. — Les aveux. — Caractère de Fieschi. — Influence de Nina. — Importance et vanité. — Les autographes. — Sentiments de vengeance. Victor Boireau. — Viterbi. — Projets d'avenir. — Empressement k découvrir la vérité. — On arrive à reconstituer toute l'existence de Fieschi.
Fieschi arrêté, quelques minutes après l'explo- .sion , au moment où il cherchait à prendre la i'uitc, fut conduit au poste du Château-d'Eau. Deux soldats de la garde municipale, Thierry et Tirelague, le fouillèrent. On trouva dans ses poches un iléau plombe à trois branches, un couteau et de la poudre de chasse enveloppée dans du papier. Interrogé sur l'usage qu'il voulait faire de cette poudre, il répondit : « Pour la gloire ! » L'homme se révélait d'un mot; c'était un vaniteux, et il était i\ craindre qu'il ne se refusât obstinément à parler. On put le croire, dès l'abord, car ses
courtes réponses prouvaient la rés(>lutii>n tixe de cacher la vérité.
D'après lonire de Gisqucl, on lavait reconduit ou plutôt reporté dans son htgement. Lu, en présence de la machine brisée et noire de poudre, M. Duret d'Archiac. jufie d'instruction, avait procédé au premier interrogatoire, qu'il est intéressant de reproduire : — Comment vous appelezvous? — Girard. — Combien étiez-vous? — 11 lève un doigt. — (Jui vous a donné cette idée? — Morî — Oui vous a commandé cet attentat? — Moi-môme. — Vous vouliez tuerie roi? — Oui! — Il fallut s'interrompre ; le prétendu fiirard I)araissait sur le point de trépasser.
Les blessures (|n'il avait reçues étaient horribles: les mains étaient inenilries; les phalangettes de l'annulaire et de l'auriculaire gauches éliiicnt cassées; la lèvre inférieure, coupée en deux, laissait voir les mâchoires; la peau du front retombait sur les yeu.x connue une iocpu' sanglante; un projectile, ou un fragment de culasse éclatée, pénétrant au-dessus du sourcil gauche, avait traversé la boite osseuse et trouvé issue au pariétal (|ui était brisé; le crAue était fracturé; par cette plaie béanti on pouN^iil sui\re les inouvements d'élé^alion vl d'abaissement «lu cerveau.
\a' premier pnnès-xerbal des médecins, date du âK juillet, cinq heures et demie, vst signé do
Marjolin , Lisfranc , Blandin, Eymeiy, Barras, Guichard et Bonnot, médecin de la Conciergerie : il est tout entier de la main de Lisfranc et contient cette phrase .qui laissait peu d'espoir de sauver l'assassin : « Le blessé jouit encore de toute sa connaissance. » Il ne devait pas la perdre une minute ; il supporta tous les pansements sans articuler une plainte et, le soir même, il se leva pour marcher dans la chambre assez spacieuse qui lui servait de prison à la Conciergerie. Deux agents le veillaient jour et nuit ; quatre autres étaient constamment de garde dans une pièce voisine. Dans la nuit, le 29, à deux heures du matin, il fut confronté avec Victor Boircau. Les deux complices se regardèrent, puis déclarèrent ne pas se connaître et ne s'être jamais vus.
Malgré la j)crsistance avec laquelle l'accusé affirmait qu'il s'appelait Jacques Girard et qu'il était né à Lodève, on devinait que ce n'était là qu'un pseudonyme destiné à tromi)cr la justice et à cacher un véritable nom. (Juel([ucs indices recueillis dans les dépositions des innonibi'al)les témoins que l'on interrogeait ne laissaient guère de doute à cet égard. Dès le 29 , une réponse embarrassée de Boireau permet de soupçonner que Girard etFieschi pourraient bien n'être qu'un seul et môme individu.
Celui-ci luttait contre l'évidence . et , pour
12iî LES REVELATIONS.
gagner du temps, semblait promettre de faire des révélations plus tard. Dans son quatri^mc interrogatoire, qu'il siibit le 30 juillet devant M. Pasquier, il dit: « Je ne parlerai pas pour obtenir ma grâce; mais j'y viendrai pour être utile. » Puis à la questi(»n : « Qui vous a poussé ;\ ce crime? » il répond cette énormilé : « C'est une idée folâtre. » A toutes les instances pour obtenir son vrai nom, il répli(|ue qu'il s'appelle Girard.
Le 1" août, on entrevit la vérité : le connnissaire de police Milliet retrouve Laurence Petit, précédemment veuve Lassave , mère de Nina , autrefois détenue fi la maison centrali' d'Kmbrun, et (pii a clé, pendant loiifilciups , la inailicsse d'un nomme Fiesclii. dont le sitinaicmenl se rapporte, avec une singulière e.xaclitudc, à celui du l'au.\ Girard. D'auties renseignements viennent corroborer celui-];\, et, dans la soirée du l'"' août, on apprciiil qui' i c Fieschi a été, il y a troijt ans, au service de .M. Lavocat, député, lieutenant-colonel de la M" légion de la garde nationale, directeui de 1,1 manufacture des Gidielins.
Le 2 août, celui-ci est mandé au Palais-de-Jusli«-e che/. M. Lcgcniidec qui l'inNite à le suivre ;"i la Conciergerie pour voir rauleur de l'altenlat. M. Lavocat s'en smlciait médiocrement, ne soupçonnant pas i|iril tenait en main la clef du inyslère. l/cnlrevue eut lieu âpre-' (|in' l'on eut fait
retirer les gardiens; elle eut pour témoins M. Legonidec, juge d'instruction, M. Lacroix, son greffier, et M. Lebel, directeur de la maison de justice , homme intelligent et d'une rare étendue d'esprit. L'assassin était couché, pâle, affaibli par une diète prolongée et par cinq saignées successives , la tête enveloppée de langes , la figure presque complètement disparue sous les circonvolutions du pansement qui lui cachaient le front et toute la partie inférieure du visage. La porte s'ouvrait derrière son lit, dans lequel il était étendu , le visage faisant face à la muraille. M. Lebel se tint sur le seuil de la porte; M. Lavocat resta près de lui ; M. Lcgonidec, seul survivant de cette scène dont il a bien voulu me raconter les détails, s'approcha de l'accusé et lui demanda : « Gomment vous portez-vous aujourd'hui? » — L'assassin répondit: « Pas mal. » — Le juge d'instruction reprit : « Je vous amène un de vos amis qui a désiré vous voir. » — M. Lavocat s'avança alors et se plaça devant le blessé.
Si pâle qu'était Fieschi, on le vit pâlir; il baissa les yeux et resta immobile. M. Lavocat lui dit : <' Eh bien! Fieschi, c'est donc vous? » — Le misérable, dont tout l'échafaudage de mensonges s'écroulait, fit bonne contenance et tenta un dernier efforl. D'une voix que ses plaies ;\ la mâchoire rciidaicnl à peine distincte, il lépdiidil : • .le ne
vous connais pas, cst-co que vous i^tes do Lodève? »> — « Non, répliqua M. Lavorat, je ne suis pas (le Lodève, pas plus que vous ne vous api)elez Girard ; vous savez (pii je suis et que j'ai toujours été bon pour vous! » — Fieschi répondit encore : «Non, je ne vous connais pas, vous!» — M.Lavocat lui prit alors le bras et lui dit avec tristesse : — « C'est un jxrand chagrin pour moi d'être renié par vous. •) — Au mot renié, Fieschi regarda M. Lavocat et balbutia : «O mon bienfaiteur 1 « puis, se retournant dun geste bruscjue, il eurunea sa tùte dans Toreilleret éclata en sanglots avec des mouvements convulsifs qui lui st-couaient les épaules. M. Lavocat eut les larmes aux yeux, et, d'une voix Irés-émue, il dit : — « Je vnus adjui-e de ne pas cacher la vérité. » — Fieschi continuait à pleurer ; il pit'SNa contre sa poitrine ses deux mains grosses de cliarjjie, coninu' pnur cuiupriiuer sou c(eur et inni iMiu'a: — «Oh ! que je m m lire! » — On le laissa un instant se débattre contre sa piiq)rt> énn'liuii; puis M. Legonidcc lui demanda s'il voulait déclarer son véritable num. D'un signe de la léte, Fieschi montra M. i,a\i)( il en disant : .. 11 le sait bien, lui! »
De ce moment, la justic«' avait saisi une réalité et elle allait |iiiu\nir mareher à eonp sOir.
I.iii honte d'("^tre \u en priMiii, vaineu, blessé, hoUî» le pjiids d'iiiii' aceiisaliiiii de régicide, par le
seul homme à l'estime duquel il paraissait tenir, causa une insurmontable émotion à Fieschi ; en outre, dans la visite que lui fit M. Lavocat, il vit un témoignage d'intérêt et en fut touché profondément; il se souvint des bontés que M. Lavucat avait eues pour lui, des services qu'il lui avait rendus, dans des temps plus heureux ; il sentit se réveiller en lui une reconnaissance qui n'était pas éteinte ; le dévouement dont il avait jadis donné des preuves à son ancien maître se raviva avec une sorte de violence qui ressemblait à de la passion, et il se donna littéralement à lui. Les lions d'Androclès ne sont pas très-rares dans le monde des criminels.
C'est là, du reste, un des côtés saillants de cette nature complexe dont M, Pasquier a pu écrire avec raison : « Ce grand coupable, dont le caractère étrange est un monstrueux assemblage de qualités élevées et de penchants criminels ; » il était dévoué, reconnaissant, accessible aux sentiments affectifs; il aimait ses amis et éprouvait pour Nina Lassave une singulière tendresse que l'on dirait un mélange d'amour charnel et de paternité. Cette fille eut sur ses aveux une influence considérable. Bien souvent, les réponses de Nina et celles de Fieschi ne concordaient pas sur certains points que les juges instructeurs choi-chaicnl à élucider. Toutes les fois que l'on fait r(.'niar(|uer
12t> LES RÉVÉLATIONS.
ces contradictions au principal accusé, il répond : « C'est que je me trompe, « la petite » ne ment pas; la petite n'a jamais menti, c'est elle qui a raison, » — et il revient, de très-bonne foi, sur ses erreurs ou ses mensonges.
Ce sonliment de dévouement et d'affection fut pour beaucoup dans sa franchise, mais n'aurait point suffi h le déteriniiuT, si un sentiment moins bon, celui d'une inexprimable vanité, ne lui était venu en aide. Le 3 août, le lendemain du jour où Fieschi avait eu sa première entrevue avec M. Lavocat, il subit, en présence de ce dernier, une sorte d'interrofratoirc présidé par le baron Pascpiier et auciui'i as>islai('iil M. Thicrs, ministre de l'intérieur. M. Mailiii fin .Noid, piiicurciir j^énéral, et le duc Ueca/es, grand référendaire. En se voyant entouré par de si hauts personnages, Fieschi comprit son imj)ortance et s'en enorgueillit; son amour-pro|)rr tu lut llatté; de ce moujcnt il le prend de très-haut avec ses eoniplices et lAehe sur eux cette phrase (|ui est d'une saisissante veillé : " Lr^ h'iiiiiiirs (|ii(' j'ai ciinnus sdnl les ennemis du gouvernenu>nl, ne se plaisant sous aucune couronne; viendrait Charles .\, viendrait la llépnl)li(|ue, ce sj-rait la même chose; ce siuïl des hommes corrompus. » On s'apergut promplenieiit de cette vanité <(ui était sa passion doniiniinle; \ingl témoins «léposèrent (jue bien scjuvenl
on lui avait entendu dire : « Je ferai parler de moi; — quelque chose me dit que je passerai à la postérité. » Comme Horace, il se serait volontiers écrié : Non omnis moi'iar! hypertrophie d'orgueil qui se rencontre souvent en ces natures abruptes, basses et violentes; on sut en profiter. Des hommes aussi fins, aussi rompus aux mystères de l'âme humaine que M. Pasquier, que les juges d'instruction, ne laissèrent point échapper cette occasion d'entrer jusqu'au fond de cet esprit à la fois retors et naïf; on lui fit comprendre que l'univers entier était, en quelque sorte, suspendu à ses lèvres, que les journaux ne s'occupaient que de lui, et que son nom était déjà « célèbre ». Il se laissa prendre à cette glu grossière, il s'enivra de cet encens malpropre ; il se crut réellement devenu une sorte d'être légendaire, et de son cabanon il se fît un tréteau où il prit des poses théâtrales odieusement ridicules. Il trace son nom sur des morceaux de papier et les donne, comme autographes, â ses gardiens, qui en font commerce. Il devient phraseur; son style prend tout à coup une emphase qui ferait rire si elle ne dégoùlail pas; écrivant à un débiteur pour l'éclamer (juclque argent, il ajoute en post-scriplum : « Le i)ardo est pour le coupajjle, peut estre les anges veglie lojurs en favur de malhereus. » — A M. Zangiac'omi , il écrit :
« Que «les ambitieux prolillenl de nmn avegle amour-propre et de mon eourage (pour) me faire engager ma i)araule (jue j'ai tenu ;\ ma perte. » 11 y a des lettres de lui (|ui sont signées : ■■ Le rézisside Fieschi. » Il regrette, il est humilié davoir eu pour compilées des gens de mince étoffe; on croirait qu'il se trouve déclassé en si piètre compagnie: il dit, dans un de ses interrogatoires: " Ah! si les carlistes usaient! (resl malheureux pour moi de n'avoir pas de grands noms à livrer. » Puis, se frap|)ant la |)oitrine. il s'écrie : «Je nioiiriai en intrépide, moi ! .. >
L'ne cause contribua puissamment encore ;\ lui faire avouer tout ce (juil savait et excita en lui une haine farouche lontri' Pépin et Morey. On ne lui laissa pas ignorn- iiiie la inarhine infernale avait été disposée de telle sorti' (|u'elle devait le tuer infailliblement; ses blessures atroces en étaient la pren\e. Il n'était pas Corse pour lien, et le sentiment de la vengean<-e le poussa A <harger, sans merci, les deux bandits (|ui l'avaij'nl surexcité au crime. Le seul «le ses «'oaccuséstinil ménagea constamment. (|u'il semble nn'^nu' défendre, excuser avec insistan««'. et «ju'il réussit. «»n somme, ù sauver «I'uih' comlamnation capitale, fut Vi«lor |{oin*an i|iii était une sorte «le bellAtre, «rap|)aren«'e c<imnuine. fort ;iilmiré «li's lllles «le barrières; les iulri I iiLMtoires n'ont pas tont'hé h
certains points secrets, le procès public n'a pas tout dit. Les motifs de l'espèce de protection affectueuse dont Fieschi le couvrit sont explicitement relatés dans un rapport de police; ces détails relèvent du « service des mœurs » et n'ont point à trouver place ici.
M. Lavocat, par suite de l'influence qu'il exerçait sur Fieschi, devint une sorte d'intermédiaire entre celui-ci et l'instruction ; il recueille les aveux de l'assassin, les rédige sous forme de déclarations que Fieschi, de plus en plus infatué de son rôle, approuve en ces termes : « Je déclare autorisé monsieur l'avocat à communiquer à la justice de la France les révélations et confidences que je lui e faites dans l'enteret de la verrité. » Il ne s'ouvrit que lentement, comme à regret, avec des réticences, commençant sa confession, s'interrompant, promettant de la reprendre plus tard; on eût dit qu'il voulait prolonger la prévention ou ménager ses effets, comme un dramaturge qui prépare son dénoûment de longue main. Lorsque M, Lavocat devient pressant, fait effort pour lui arracher son dernier mot, il se fâche, il boude : « Ne me tourmentez pas, je parlerai quand je voudrai; j'ai regret de ce que j'ai l'ail; mais je suis intrépide, et. si l'on me taciuine, je ferai comme Viterbi. » Celle menace de << faire comme N'ilerbi » revieni suummiI cl clic siittit à
refroidir le zMe do M. Lavocal , (iiii s'arrête et n'insiste plus. Ce Viterbi ^Antonio), était un Corse qui fut condamné à mort, en 18'21, à Bastia, pour avoir assassiné Dunato Frediani on ISli; afni d'évitor do monter sur l'échafaud, il oui lo courage do se laisser mourir de faim ; son agonie dura di.x-huit jours.
Il fallut plus d'un mois pour amener Fieschi ;\ livrer les principaux faits dont l'instruction se doutait bien, mais dont elle n'avait pas encore la certitude; le il septembre il parle, non pas sans restriction, mais avec une sincérité dont il n'avait pas encore fait preuve. 11 était ooniplétomont rétabli; ses blessures de la léto , dont on avait extrait quinze esquilles provenant de la fracture du crâne, étaient fermées; il se montrait insouciant, assez gai, et s'oubliait (pielquefois, en présence de ses gardions, jusqu'à faire des projets d'avonir. qM<ii(nril |iail;\t volonlioi's «lu Courage (pi'il montrerait jusque sous lo fer de la guillotine.
Se méprit-il sur l'intérêt (iu'om lui témoignait? imagina-t-il (|u'eii écbange «le ses révélations «>n lui ferait grA«'o? j«' !«• «•r«)irais, car l'osjiérance est le d«'rnier ><«'ntini«'Mt «|ui meurt au «(our «l«' l'hoinmo. l'.ii imr lettre destinée à être >i«'erè|em«'nt reniis«' entre l«'s main>^ «lo Nina I.assav«', on pont Noir jnsiprnn Mtnt se> illusions ; il «lit : •. J(> «M'ois
bien que l'on me fera partir, et que Ton m'enverra dans une colonie avec une somme d'argent. »
Toutes les révélations qu'il fit successivement et qui, réunies, formaient un ensemble accablant auquel les preuves ne manquaient pas , furent contrôlées par la justice et trouvées exactes. L'instruction avait été conduite avec une habileté remarquable ; la quantité de témoins entendus, de commissions rogatoircs envoyées dans les départements , de renseignements recueillis fut extraordinaire ; le zèle déployé par la magistrature, par la police, par la gendarmerie, avait été au-dessus de tout éloge. Chacun semblait poussé par sa propre conscience à chercher jusqu'au fond de ce 'crime pour y découvrir la vérité. Cet attentat lirutal et diffus, qui s'était égaré sur tant de* victimes, avait causé une insurmontable horreur; on attendait de la justice une grande réparation, et on eût dit que chacun y eût voulu aider dans la mesure de ses forces. Malgré les affirmations contraires des journaux radicaux, on sentait vaguement que ce n'était pas là un acte isolé; on eût voulu en connaître tous les cornulices, tous les instigateurs, et les voir punir.
Lentement, avec des peines infinies dont témoigne la masse Vraiment imposante de documents qui composent les pièces manuscrites du
132 L1-:S KKVELATIONS.
procès, on arriva à une reconstitution eomplètc, (lu moins en ce qui concernait Fieschi. On put le prendre à sa naissance, le suivre dans les étapes de sa jeunesse, dans son séjour à Paris, dans ses relations mauvaises; on peut le voir concevant l'idée, — non pas du crime, — mais de la machine ; comprendre comment il lut amené au régicide et l'accompagner jusqu'au poste où il lut conduit, sanglant et mutilé, après avoir exécuté son terrible projet. Ces faits, (pii étaient connus de l'insliiicliuii, au moment où, six mois après l'attentat, le procès s'ouvrit, le 31» janvier is;{(i, devant la cour de Paris, nous allons les racontL'r.
L'acte da Ijaptème de Fieschi. — Sa l'ainille. — Berger. — Engagement militaire. — Campagne de Russie. — Expédition de Murât. — ^.Retour en Corse. — Voleur et faussaire. — Condamnation. — La prison d'Embrun. — Contre-maître. — Laurence Petit. — Tisseur de drap. — Arrivée à Paris. — Faux certificats. — Les vétérans. — Faveurs accordées à Fieschi. — Sa maîtresse. — Le moulin de Croulebarbe. — Pension de 550 francs. — Agent secret. — Pourquoi il quitte la police. — Le choléra de 1832. — Dévouement de Fieschi. — Chef d'équipe. — Malversation. — Fieschi congédié. — Rajé des cadres. — Pension supprimée." — La misère. — Amour pour Nina. — Laurence Petit chasse Fieschi. — Entrée de Xina à la Salpétrière. — Mandat d'amener. — Fieschi se cache et prend de faux noms. — Sans domicile. — Il se réfugie chez Morey.
Fieschi était ne en Corse, à Renno, canton de Vico, comme il appert de son acte de naissance, que l'on doit citer pour prouver avec quelle vague négligence et quel dédain des noms patronymiques les registres curiaux étaient tenus dans ce lenii)s-là :
. « L'an mil sept cent (juatrc-vingt-di.x, le trois décembre, jour de vcndicdi :
Je, soussigné, ai bai)tisc dans la paroisse ^de Murato) un enfant né de légitime marîage du nommé Louis et de Lucie, son épouse, du delà des monts, auquel il a été donné le nom de Joseph- Marie. Les parrains, M. Achille Muiali el M"" Marie Murali, huiuelle a déclaré uv savoir écrire, el le parain a signé.
Signé : Achille Murati el Paul-Marie Lucciardi, a rchi prêtre.
Pour IraductidU lillérale conforme iï Texlrail original écrit en ilalieji :
Mahinkïti. >'
Le père de Fieschi s'ap|)('lail Louis Giicili. dit Petuseccf»; on ne sail pour(iuoi il |irit le |)scii(lonyme de Fieschi, auquel devait s'attacher une si redoutable célébrité; il eut plusieurs enfants, dont nu, denii-frcre de l'assassin, fui sourd-muet. (Mêlait une raniillc xiolcnlt'cl ^aiis iiioialité; le pcrc de Fieschi cl un de ses cnnsins fuii'ut condamnés, le .10 Iherniidoi' an Xll, h six ans de réclusi(in pour vol noiliirnc et à main armée. Ils subirent leur peine ;\ la maison centrale d'Knibrun, oîi Fieschi devait, plus lardi faire un lon^ séjour. Joseph Fieschi fut bercer pendant son enfance ; on était alors aux beaux lenips de IKnipire : toute forlmie semblait |)romise aux audacieux.
Il s'cuf>'af:ea. le I,". .iui"il jSOS, dau> uu réu-iuieul
LES ANTECEDENTS. 13a
qui , dirigé sur Naples , fut versé dans la légion corse; il avait alors dix-huit ans. Il fît la campagne de Russie en qualité de sergent et se distingua par l'énergie de sa conduite ; il était à la fois redouté et aimé dans son régiment; on le chargeait volontiers des actions difficiles qui exigeaient de l'astuce et de la bravoure, mais il était querelleur, duelliste et d'humeur farouche. Licencié en 1<S14, rappelé au service, à la suite du 20 mars 1815, licencié de nouveau après les Cent Jours, il revint en Corse, se joignit à Murât qui cherchait des partisans pour reconquérir le royaume des Deux-Siciles, l'accompagna le 28 septembre et, avec la petite troupe dont il faisait partie, fut pris à Pizzo. Condamné à mort, remis, en qualité de Français, à la disposition du roi de France, il fut momentanément détenu au lorl Lamalgue, à Toulon, et bientôt rendu à la liberté dont il ne devait pas jouir longtemps.
Dès son retour en Corse, il force la justice à s'occuper de lui. Aux environs de Bastia, il vole un bœuf dans un enclos et le vend à l'aide d'un faux certificat sur lequel il imite la signature du maire et le cachet de la mairie d'Olonetta. Le 28 août 1816 il est condamné à dix ans de réclusion et à l'exposition publicpie. Le 2 septembre il est attaché au carcan, pendant une heure, sur la place (le Maslia. Il lui I lanslV'ré à la niaisim ccn-
!36 I.KS ANTÉrÉDKNTS.
tralo (l'Embrun; le re|,'islre d'écrou lîxo la date de son entrée au tO novembre ISltî.
11 était doué dune force de volonté peu commune; il comprit qu'une conduite exemplaire pourrait seule lui vabjir les adoucissements que comporte le régime des prisons; il fit preuve d'intelligence, de soumission; il fut actif au travail et très-déférent pour ses chefs ; les entrepreneurs le prirent en confiance et le n(»mmèrent contremaître à l'atelier des draperies, ce qui lui donnait uiu' indépendance lelative ^t lui permettait de vaguer librement dans la maison; il prdfita de ces facilités exceptionnelles pour se lier ave»' une détenue, entrée h Embrun en \H-2'6, condamnée ii cinq ans de réclusinu. dont il fit sa maîtresse; c'était Laurence Petit, l'emme Aboi, veuve Lassavc; l'habileté des précautions ijiiscs par Fieschi pour cachci' ces relations interdites lut telle, (pi'il pai\int à déjnuer l(»ule surveillance et ù échapper h une constatation ({iii lui aniail lait perdre son poste de contre-nuiitre.
\a' i septembre iS'il», sa peine étant purgée, il fut mis en liberté. Il tra\ailla dans dillérenls endroits comme lisseunle «Ir.ip. à Vienne. A LodcM'. à Sainte-C.nlumbe, à Lynn; c'est dans cett»' dernière ville (|iic Laurence l'etit le rejoignit en \Xi\K h l'expiration de sa peine; il la faisait passer ptuu' sa ("enunc et dis.iil (|iiellc élail \e\ive du sieiu-
Petit; en réalité, le vrai mari, Abot, était vivant et forçat au bagne de Toulon ; jamais le proverbe : Qui se ressemble s'assemble, ne fut plus vrai que pour ces gens de mauvais aloi.
La révolution de Juillet trouva Fieschi à Lyon, subsistant vaille que vaille et pourvoyant aux besoins de sa maîtresse, de la petite Nina, fille de celle-ci, et ayant grand'pcine, comme l'on dit, à joindre les deux bouts. En septembre 1830, il vint s'établir à Paris avec la pensée de prendre sa part des pensions, des « récompenses nationales » que l'on distribuait, un peu à l'aveuglette, aux « victimes du régime déchu «.
Il avait fabriqué une série de pièces fausses, desquelles il résultait que, compromis en 181(i, dans la conspiration de Didier, il avait été persécuté par le gouvernement des Bourbons et que ses opinions politiques bien connues lui avaient valu dix années de détention. Il paraît qu'à ce moment on ne vérifiait pas avec une attention bien scrupuleuse les documents justificatifs annexés aux requêtes, car il est impossible de voir des certificats plus manifestement faux, par le style aussi bien que par l'orthographe; le dernier des clercs d'huissier aurait reconnu la fraude ; toute « la commission des condamnés pour délits politiques » prit cependant le change et recoinnianda Fieschi à la bienveillance (hi niinislic de
la guerre. Sur les instances du général Pelel, Fieschi avait déjà été admis ;\ la subsistance dans une compagnie de vétérans ; ;\ la suite de l'apostille de la commission, le ministre «le la guerre prit, le 18 janvier iS3l. une décision par huiuelle « quatre anciens militaires, ayant subi des condamnations politiques, seront admis en qualité de sergents dans l'armée. » Joseph-Marie Fieschi l'ut un des favorisés.
(îela ne siiffit guère i\ son aiuhitinu. il veut être nonuné sous-lieutenaul. Le ti.'i janvii'r il adresse une j)élition, (|u"il rt'uniivfjjt' le 'JS. au ministre de la guerre. 11 y tait preuve d'imagination : — (ils d'un capitaine (|ui a péri a l.cipsik avec ses deux frères , ancien M-rgcnt dans l'armée du « valfiiK'UX itii .|ii;i(liini ". cniidaMMié en iSld par la cour prévùlale île IJraguignan ;"! dix ans de réclusion et A .*>(>0 francs d'amende poui- délits politi(|ues, il a été cnniluit au fnil LamalLMic cl chargé <le chaînes ; les mauvais traitenu'uls (pi'il a éprouvés pendant sa captivité, les souffraïK^es (|ue lui laissent, pour la vie. les fers qu'il a portés, ne lui |>crmcllrul pas iU' se li\ici- à un service aussi actif et aussi pénible que cidui de sim|>lc sergent. - Il (N'uiandc donc h être nommé ofllcier; il a d'autant [dus droit à celte l'axcur. <|u'en vertu de l'ordonnance de se|)tembre IH.'JO, il touche la sidde de sons-lieutenant. I.a reipiéte est ap-
puyée par le général Tiburce Sébastiani. Elle fut sans effet; Fieschi fut maintenu au grade de sergent dans une compagnie sédentaire. Sa présence à la caserne ne paraît pas avoir été de rigueur, car il était alors portier rue du Jardin du Roi; c'est là que sa maîtresse, Laurence Petit, vint le retrouver pour vivre maritalement avec lui.
C'était un vrai type de fille à soldats : méridionale, née àBalaruc, elle était grande et osseuse; cheveux noirs plaqués sur les tempes, œil impudent et très-ouvert, lèvres minces, nez droit, menton carré , pommettes saillantes , sourcils épais; elle ne devait pas avoir beaucoup de mansuétude dans le caractère; elle fut très-dure pour Fieschi dans l'instruction et le chargea outrageusement; comme ce Corse vaniteux, elle avait aussi une haute opinion d'elle-même, et, parlant de l'assassin qui fut son amant , qu'elle avait connu sous les verrous d'Embrun, elle dit cette I)rétentieuse naiserie : « Je me suis abaissée jus- (ju'à lui pour l'élever jusqu'à moi, » phrase « romantique » ramassée sans doute dans quekiue mélodrame du boulevard.
ils n'étaient point malheureux, ([uoi(in'il y eût souvent bien des brutalités dans ce faux ménage; les possibilités matérielles de la vie ne leur manquaient pas. La ville de Paris, comprenant, dès cette époque, la nécessité d'assainir la rivière de
LFS ANTKCEDKNTS.
Bièvre, avait acheté quatre moulins situés en deçà du mur d'enceinte et nù il fut indispensable de nommer des gardiens. Fieschi obtint la garde du mouIiA de Croulebarbe, où il alla s'établir, au mois de novembre IS31, avec sa concubine ; aux émoluments que lui valait celle place, il ajunlail une |)ension de 550 francs obtenue C(»mme ancien détenu politicjue et les gratilicalions qu'il recevait directement de M. Baude (pii était alors préfet de police; en effet, il était agent secret, agent d'autant plus précieux, que, comme porteur du journal In /{i-rti/ulion, uîi il ^MLMiait. là encore, trente du quarante sous ])ar jour, il était ciilré en l'clalion ave<- certains ])ersonna,!,'cs j)(ilili{|ucs iuïporlaiils. M. Bande en faisait le plus grand cas : « J'ai vu, dit-il, peu d'hommes j)lus adroits, plus astucieux, plus déterminés; je n'en connais aucun (l'une intiépidité pareille h la sienne; il a une grande force de combinaison et de réscdulion. » — Il mangeait d<tn<- à toute sorte de râteliers; cela semble |)ruuver <|ue Laurj'uce Petit avait raison, lnis(|u'ellr diNait. <lans nn de ses inlerrctgatoires ; «. Fieschi n'a pa^ (r«ij)iiiions. c'est un homme «l'argent, et voilà tout. •• Il eiU pu être fort utile à la police vl y rendre des services (|iii lui auraient fait <d)lenir une position tolérable; mais HU vanité insensée le |)erdit. M. Iluiih- fut remplacé par M. Vi\ien; celui-ci ne commuIiI
pas — et n eut tort — à « travailler » directement avec un agent inférieur. Fieschi fut très-mortifié; il alla voir M. Bande et lui dit : <( Je ne suis pas fait pour être un instrument ordinaire de la police, je n'y retournerai pas. » 11 tint parole, mais il garda bonne rancune ; une rancune doublée de haine et de résolution.
L'ingénieur dans les attributions duquel se trouvaient les travaux de la Bièvre et qui avait connu Fieschi au moulin de Croulebarbe, M. Cannes, fut atteint du choléra ; Fieschi l'installa chez lui, dans son propre logement, le soigna avec un dévouement de toutes les minutes et réussit à le sauver; M. Cannes l'a dit : « Je lui dois la vie. » Le frère de M. Lavocat, directeur des Gobelins, fut atteint de la môme maladie; Fieschi s'offrit spontanément fi lui servir de garde-malade; c'est à cette occasion que M. Lavocat eut pour lui des bontés qu'il n'oublia jamais et qui l'amenèrent, comme nous l'avons dit, à une confession complète.
M. Cannes , autant pour payer une dette de reconnaissance que pour utiliser les aptitudes intelligentes de Fieschi, le nomma chef d'équipe des ouvriers chargés du dégrévcllement de l'aqueduc d'Arcueil; dans ses nouvelles fonctions, il déploya une activité extraordinaire, une rigidité de discipline (pii (ibtciiail iiii ré^ullal de travail
il2
LKS ANTKCKDKNTS.
auiiiu'l on irrlail \uis attniilunu'. Malheureusement Fieschi eut tU-s foiuls à manier; l'argent destiné au salaire des l;\eherons passait par ses mains et y resta: la tentation fut trop lorte pour lui, il ne sut y résister; il alla à la maison de jeu n" lifl du Palais- lluyal , joua à la roulette et jierdit '200 lianes. M. Cannes s'apeniut de linlidélilé de son a^'ciil et le eon^HMlia le 9 octobre I^^.U. Tout se rcuilu unissait pour lui; il avait marché pai' les mauvais chemins cl il arrivait ;\ l'ahimc. Un l'avait rayé des cadres des >ous-olllciers sédentaires, parce (|uil n'y faisait aucun service; les pensions, les secours (ju'on lui avait si légèrement accordés, ù la simple vue des pièces fausses qu'il avait produites, lurent aniudés ; il fallut cpiittcr le Mi'iulin dont le poste de trardieu venait d'être suppiimé par arrêté du ])réi'et de la Seine, l.a ujisére venait, trés-diu-c, au moment d'un chômage |)res<(uc général entretenu par «les émeutes toujours renaissantes , misère qui alteignail au vif l'amour-propre d'un homnu' «Imit M. Mande disait : " Il est profundémenl ulcéré contre l'étal de la société. » — Dans <• le ménage •> h's choses n'allaient pas nueux; ou s'y injuriait, ou s'y hatlail; Fieschi lirait des eoups de pistidet à travers la chamiirc |)oin- faire taire l.iiM'ence Petit (|ui. mieux encore que les servantes de Molière, parait a\oir été très -. fuite eu ;:ueide •>.
Depuis la lin de 1831 la petile Nina Lassavc était venue rejoindre sa mère; sa présence apportait un surcroît de trouble : Fieschi l'aimait beaucoup et prenait parti pour elle contre la femme Petit. Celle-ci , forcée de quitter le moulin de Croulebarbe, avait été s'installer rue du Battoir, où elle tenait table d'hôte pour les étudiants et les petits employés ; Fieschi la suivit dans ce nouveau domicile oii la paix n'enti'a pas avec lui. Son affection pour Nina changeait de nature ; quoique cette fille fût laide, estropiée, borgne, il en était devenu amoureux. Elle lui résistait, car il lui faisait un peu peur et elle tremblait devant sa mère. Un soir, à la suite d'une de ces disputes violentes et brutales qui devenaient de plus en plus fréquentes entre Fieschi et I^aurence, celle-ci s'en alla pendant vingt-quatre heures chez quelque autre amant sans doute , car elle ne se gênait guère dans ses allures. Nina, qui dormait dans une chambre située au rez-de-chaussée et qui redoutait Fieschi, se sentant seule avec lui dans la maison , prit grand soin de fermer sa porte à double tour, (le lui peine [x-rdue. Au milieu de la nuit, elle entendit briser les carreaux de sa fenêtre et comprit bientùt qu'elle n'était pas de force à lutter contre un homme emporté par une passion bestiale.
Laurence Petit prou\;i de la résolution : elle
mit Ficschi à la porte sans lui loiulre le iiutbilier qui lui appartenait et lit entrer sa lille à la Salpètrière. Fieschi, fou d'aniour pour « la petite », ne la pouvait plus voir (jue le dimanche et aux rares jfturs de sortie ([uelle obtenait dans la semaine. 11 va},'uait sur \v pavé de Paris comme un chien lierdu, ruminant dans sa cervelle troj» lécoiuk' mille ])iiijel> iniitraticables : regrettant le temps daulrelois et m- sachant trop ce ([ue l'avenii' allait Taire de lui. H eut alors de très-mauvaises heures ; il y eut des jours où il ne mangea pas. 11 n'en avait jias lini avec U-s co'nsé(|uences de sa vie passée, et les tantes (piil avait si misérablement acfunndces nallaicnt pas taidcr à ri'louibei- sur lui d iiM piiids liit-M Imufl.
l'n de ses compatriotes, employé sul)alterm' de la prélecture de police, le rencontia et le prévint qu'un mandat d'amener avait été lancé contic lui en date du iM tietnbre IS.U. P(»urquoi? — Pour Taux. Tniiles li's pièees à l'aide des(|m'lles il a\ail e>cro(|ué une peusiou et ipielques secours a\aient été examinées h nou\eau cl rccuiiinies liaiidnleuses; |)laintc avait été portée «'outre lui; le paiqnel avait retenu l'allaire et la prélecture de police, avisée, le Taisait recluMcher par ses agi'uls. 1 (^c Tut alors, en novembre ts:ii, (|u'il changea de noni, poiH' dépister les poursuites, cl prit allcrnali\cuunt < ('lui d .Mcxis et cidui de (iirard. Il ne
sortait plus que muni d'un poignard et d'un fléau à trois lanières garnies de balles de plomb, arme redoutable et avec laquelle un homme résolu peut faire face à plus d'un adversaire. Il gagnait quelque argent , bien peu , en travaillant chez un nommé Lesage, fabricant de papiers peints, avenue des Ormes, près de la barrière du Trône; il avait emprunté le livret d'un de ses compagnons d'atelier, de Bescher, afin d'avoir un papier d'identité qui pût donner le change, dans le cas où il eût été arrêté.
Malgré son insouciance naturelle, il <' se dévorait » ; il accusait Laurence Petit de tous ses malheurs, il regrettait le gîte et la table ; il eût voulu retourner près d'elle ; il lui écrivit plusieurs fois ; mais elle en était lasse, elle avait promptement formé d'autres liaisons, et ne lui répondit pas. On lui entendit dire, en ces moments, et plus d'une fois : " Je ferai un malheur; je ferai quelque chose ((ui fera parler de moil » Propos de ^ antard et de mécontent auquel il ne faut point attribuer trop d'importance ; l'idée de son crime ne pouvait môme lui apparaître, car ce ne fut pas lui qui le conçut.
11 coucha parfois à la belle étoile, mais le plus souvent il allait demander l'hospitalité ù. des gens (pi'il connaissait, surtout à Victor IJoireau, poiu' l('(|uel il avait (le rall'ccliuu cl (|u'il a\ail rencontré
à « la gargotle » de Laurence Petit. A tmit le monde il cachait avec soin qu'il était poursuivi comme faussaire et se prétendait compromis dans « une affaire p<ililique » ; pour beaucDup de j;ens, c'était une recommandatitm. Craignant diMre arri^té dans ce va-et-vient perpétuel ;\ travers des domiciles dilfcrents et cherchant peut-être :\ se rapprocher de son ancienne maîtresse, il alla demander asile à un homme avec lequel il était en relations depuis plusieurs années ; cet ami . sectaire ardent , accueillait avec empressement tout individu (pii se disait ennemi de l.<uiis-Philippe. Il était bourrelier et demeurait rue Saint- Viclfir, dans une maison qui existe enc<ire. qui porte le numéro 23 de la rue Linné, et cpii est actuellement utilisée par l'administration des eaux d<' Pari*^. ('e Ixiurrcdier ré\(dutinnnaire . c'était Mnrey.
Pierre Morey. — Décoré de juillet. — Son idéal politique. — Membre de la Société des droits de rhomme. — Le baron de Richement. — Le feu partout. — Le tireur de prix. — Première idée de la machine infernale. — L'idée du régicide. — Le projet du père Morey.
— L'épicier Pépin. — Son caractère et son portrait. — Ancien agent secret. — Morey met Fieschi en rapport avec Pépin. — Le modèle réduit de la machine. — L'attentat est résolu. — Fieschi familier de Pépin. — Les idées de Pépin. — Le dinar. — Le docteur Recurt. — Extrait d'un livre d'écrou. — Le Brutus moderne.
— Choix du log-ement. — Morey approuve, Pépin paye.
En se réfugiant auprès de Morey, Fieschi entra chez celui qui devait le perdre à toujours; l'instrument du meurtre venait se mettre de lui-même et par hasard dans la main qui saurait l'employer. On était dans les premiers jours de décembre 183i, mois rigoureux, dont les longues soirées appellent les confidences et favoi'isent les i-èverics. L'homme auquel Fieschi demandait un abri contre le dénûment et un galetas pour coucher, était un vieil énergumène concentré, gros, court, épais, âgé de soi.xantc-dcux ans, « commun et de
conversation insifinifiante », dit une déposition du docteur Recurt. Il était né à Chassaigne, dans la Côte-d'Or; il avait servi dix années consécutives Comme ouvrier (laii> les é(|uii)ages du train de l'artillerie. En islti. il avait été arrêté pour complicité dans un roniplot C(»ntre la famille royale et avait été relAché « faute de preuves suffisantes». Il éUiil venu s'établir à Paris en 1817 et avait fait son métier de bourrelier; ses affaires avaient été plus que médiocres, car un juixcment du tribunal de Commerce, en date du 1 1 avril Isiiti, le déelara en faillite. Sa vie intérieure n'était point exemplaire. 11 vivait en concubinage avec une certaine Anne Hucbard, veuve Muuchel, (piil faisait passer pour sa femme légitime, quoicpie celle-ci fût la qiaîlresse d'un jeune ouvrier sellier de vingt-neuf ans, appelé Anùart et surnonuné le (lAtinais,
Il fut un des C(»mbaltanls de Juillet, et, comme tel, ret;ut la décoration créée pour récompenser ceux qui >'intitulaient V(d<»ntiers .. les béros des trois jours », Le renversenu'ul vi(denl de la branche aînée des Bourbons ne lui suffisait pas ; il voulait la liépubli(iue, une bonne républi(|ue :\ la liabicuf, nivelant tout, confhtiuant les biens des riches pour les réunir aux biens nationaux et infligeant ù tout le monde une misère égale (|ui eût satisfait la haine (|ii'il |iorlail ù toute supériorité sociale.
LE COMPLOT. liO
Il prit certainement part aux émeutes qui, de 1831 à 1834, ébranlèrent brutalement le trône du nouveau roi ; on peut l'affirmer, quoique l'on n'en ait pas la preuve authentique ; en tout cas, il était membre de la Société des Droits de l'Homme, affilié à la section de Romme et commissaire délégué du groupe du douzième arrondissement pour son quartier. 11 était pauvre, rêvasseur, mauvais ouvrier, sans énergie et toujours perdu dans des conceptions malsaines; il était fait d'envie et de colère extravasées ; le spectacle de la richesse d'autrui lui était odieux; il était prêt pour tout désordre et nul bouleversement ne l'eût effrayé ; il fut même, pendant un instant, en relation avec un faux Louis XVII, le baron de Richemont, intrigant désordonné qui essayait de se faire un parti avec des « hommes d'action », c'est-à-dire avec des bandits. amoureux de révolte.
Ce baron de Richemont, dont le vrai nom était Henri Hébert, fut arrêté le 29 août 1833 et condamné à douze ans de détention par arrêt de la cour d'assises, en date du 3 novembre de la même année; le 19 août 1835, il s'évada de Sainte-Pélagie en compagnie du sieur Couder, détenu pour la conspiration de la rue des Prouvaires, et d'un sieur Rossignol, ancien combattant de l'émeute du mois de juin 183"2.
Les passions qui grouillaient dans l'àme de Mo-
rey se montrent parfois à découvert ; un jour, il dit à Fieschi, lorsque déjà l'attentat était résolu : " Si le coup réussit, nous f... le feu partout, aux barrières et dans les fermes de la banlieue. » 11 est dipne d'être placé au rang des aïeux; c'est un ancêtre. Il espérait qu'une bonne occasion se présenterait pour réaliser ses rêves de destruction; en attendant, il se faisait la main, comme disent les chasseurs; il fréquentait assidûment les foires des environs de Paris et y lirait ;\ la cible. « C'est un tireur de prix, » disait-on ; il aimait à parler de son adresse, la faisait valoir et s'en montrait fier.
Ce vieillard refrogné et de démanbe lourde était Inul l'opjjosé de Fieschi, dniil la pétulance, l'activité semblaient une fièvre perpétuelle. D'une imagination tiès-vive, d'une facilité de conception extraordinaire, l'ancien chevrier corse, resté à l'état demi-sauvage, faisait toute sorte de projets aussi bien dans l'espoir «le s'eniicbir, d»* rej)rendre •' la petite •■ ave< lui, ((ue pour donner aliment à son esprit incpiict et tromper l'ennui (|ui l'écrasait. Un joiw. se rappelant sa vie de soldat et les batailles du temps de sa jeunesse, il relié rhità ce que pfuirrait faire, pour se défendre, inie ganiison assiégée (|ui aurait i-ncore des armes, mai> <lont le continK»'nt ^«'rail insufllsant. 11 imagina alur> une machine coniposée de quatre-vingt-
dix fusils placés sur deux rangs et portant au centre une pièce de canon ; un seul homme la mettant en œuvre obtiendrait ainsi, à lui seul, l'effet d'un feu de peloton. Il fit un dessin grossier figurant, tant bien que mal, cet engin redoutable et le montra à son hôte, en lui disant : «Eh! père Morey, c'est cela qu'il vous aurait fallu pour vos barricades! » Le vieux régicide eut un éclair : « Ce serait encore meilleur pour cette canaille de Philippe! » Puis, il reprit: «Ah! si j'étais riche, je ferais exécuter une mécanique pareille et toute la famille royale la danserait. » — « C'est vrai, répondit Fieschi , ça vaudrait mieux que votre projet. »
Le « projet » de Morey était une rêverie effroyable qui tourmentait fort ce vieux fou furieux. Il regrettait de ne pas posséder une somme de 100,000 francs, afin de l'employer au bien général. — Quoi donc? bienfaisance ou création hospitalière? — Non pas; si Morey eût été riche, il eût acheté la mais(ui la plus voisine du Corps législatif, eût fait creuser un souterrain jusque sous la salle des séances, l'eût rempli de poudre et aurait tout fait sauter un jour d'ouverture de session, — il disait seclton par la force de l'habitude, — lorsque le roi, la famille royale, les ministres, les pairs de France, les députés, les aml)assa(l('urs auraient été réunis. C'était rolte in-
venlioli qu'on appelait « le projet » du père Morey ; Fieschi s'en moquait beaucoup, non pas qu'il le trouvât trop excessif, mais simplement parce que « ce n'était pas pratique ».
La machine de Fieschi était plus « pratique » , et Morey le reconnut sans peine. « Puisque tu as inventé cela, dit le vieux bourrelier, pour(|uoi ne l'i'u servirais-tu pas pour faire proclamer la Républiciue? — Tout de mùme, répondit Fieschi. — Mais je n'ai pas assez, «l'argent pour payer une si belle mécanique, reprit Morey. — Ni moi non plus, dit Fieschi. — Laisse-moi ton dessin, répli- (jua encore Morey; je connais un homme riche (jui est un bon patriote, s'il croit que le coup jjeul réussir, il fera les frais. »
L'homme riche et bon i)atii(»te, c'était Pépin, membre, comme Morey. de la Société des Droits riioiiime et chef (Tune sectittn du faubourg Saint-Jac(jues; de son métier, épicier, marchand de couleurs, débitant de boissons, propriétaire d'un moulin ;\ La^ny, ancien capitaine de la ^arde nationale. Logeant au cenire même du (piarlier révolutionnaire par excellence, au coin du faiibourg Saiiil-.\nloine et de la place de la Haslille, il a\ait été sou|)(;oimé de si^lre mêle aux émeutes du uioi^ de juin \X'.\'2 et même poursuivi pour avoir tiré sur la troupe. C'était nu sale petit bourgeois, envieux, vaniteux, liinide conone nu
lièvre, mourant do peur de se compromettre et ne pouvant résister au désir de jouer un rôle de conspirateur, avare tout en faisant ostentation de son argent, aspirant aux fonctions municipales, désespéré de son peu d'importance, faible d'esprit, se faufilant volontiers près de gens dont la position sociale était supérieure à la sienne, assez rusé pour essayer de détourner les soupçons, trop niais pour ne pas tomber dans un piège. Sa haute taille, sa peau brune, ses favoris taillés en côtelettes , son toupet arrondi avec soin lui donnaient l'apparence d'un grand mouton mérinos. Sa signature est un poëme de bouffissure et d'emphase ; jamais professeur de calligraphie épris de son art n'a enchevêtré plus de traits, de boucles, de paraphes, de fions et d'ornements autour de son nom. Il haïssait Louis-Philippe, on ne sait pourquoi, car sa qualité d'ancien agent secret de la police de M. Mangin prouvait qu'il n'était pas trop scrupuleux. On a dit de lui qu'il était carliste, c'est grand honneur qu'on lui a fait; il n'était ni carliste, ni républicain ; il était bète et méchant, ce qui suldsait à le rendre singulièrement dangereux. 11 disait : « Quoi! il y a tant d'individus cpii en luciil d'autres pour un billet de mille francs, et nous ne trouverons personne qui nous débarrassera de Louis-Philippe ! »
Morey savait bien ce qu'il faisait en allant trou-
15i LE COMPLOT.
ver ce personnage; il lui montra le dessin de Fieschi et lui expliqua le parti que Ion pourrait tirer d'une telle machine. Pépin reirarda atlentivi'menl le dessin, le i't't<»urua dans tous les sens t'I n'y comprit rii-n. 11 di manda cependant à voir '< rh(»mme ». Moiev lui amena Fieschi; Pépin Ciappa sur l'épaule de celui-ci , l'appela « mon brave », lui offrit un « petit verre », l'encouragea dans son projet de délivrer la France des « tylans .., lui dit ((u'il ferait quchjue chose pour lui, (piil ne refusait pas de s'associei' i\ cette action glorieuse, mais (piil ne pouvait prendre aucun engagement avant de savoir à quoi s'en tenir; en conséquence, il le pria de lui construire un modèle en bois de sa machine, car le dessin ne lui avait pas paru suffisamment explicite.
Fit'schi, très-encouragé par Pepin^ suneillé par Morey, (jui ne lui laissait pas de rei)os, se rendit. vcrslalln<lejanvier is.'i'i.chez un menuisier nommé HaïUu', qui demeurait |)etite rue de Heuilly ; il lui emprunta du bois (>t des outils pour faire la ma(|uette d'un prétendu chAssis h llltrer, et sous les yeux marnes du menuisier, h l'établi voisin, il confecti(»nnn le inodMe (jue Pépin lui avait <lfmaudé. Seulement il le mndilia; ce n'était plus une placi' forte (|u'il s'agissait de iléfendrc; quatre-vingt-dix canons de fusils devenaient un embarras; il eu réduisit I. noinbre à vingt-cinq
LE COMPLOT. loo
et supprima la pièce de canon centrale. Le modèle terminé, et qui exigea deux heures de travail, avait huit pouces de large sur cinq de haut. Fieschi le porta chez Pépin, qui l'examina, le comprit, cette fois, fut enchanté, le garda et eut grand soin, dès qu'il fut seul, de le jeter au feu, afin d'anéantir dès lors toute pièce de conviction.
Une réunion eut lieu entre les trois acolytes pour prendre une résolution définitive et savoir si décidément on donnerait suite au projet. Morey insistait vivement. Pépin faisait des phrases, Fieschi attendait le résultat de la conférence. On lui demanda combien coûterait la construction de sa machine ; il se recueillit quelques instants, fit un calcul mental et répondit : « Environ 500 francs. — C'est bien, dit Pépin, vous pouvez compter sur moi, je me charge de la dépense. »
En résumé, Fieschi a inventé la machine, sans but déterminé; Morey a conçu l'idée du crime, Pépin a fourni les moyens de l'exécuter. Ces deux derniers ont eu beau se débattre pendant le procès; les faits sont indéniables en présence des pièces judiciaires.
A ce moment, Fieschi devint, en quelque sorte, un familier de la maison Pépin; il s'y arrêtait lorsque, sorti des ateliers de Lesage, il rega- • gnait le logis de Morey ; c'était son chemin ; il entrait dire bonsoir et prenait parfois (luelques
objets à rrédit que Itm inscrivait sous le nom d'Alexis, du peintre, du harbouilleur. Souvent môme, quand il sélail attardé, il couchait dans une soupente chez son nouvel ami. Lorsqu'ils étaient seuls, ils causaient; Pépin, toujours emphaticjue et dominant de toute la hauteur de sa position d'épicier-liquoriste le pauvre diable ù bout de Voit.' (ju'il jetait i\ la perdition, lui expliquait ses idées polili(jues, il lui disait : «< Tous ceux qui appartiennent aux monarchies doivent périr; il faut que toutes ces tôtes-l;\ roulent dans la rue, comme des pavés." n Puis il versait ;\ Fieschi le vin frelaté de ses ^'rosses tlalteries : «< Vous aurez un renom immortel; on fera une souscription pour vous enrichir; nous serons tous là ([iiand riiciire scia venue. >»
11 n'en fallait pas davantage pour griser Justin an ticliic iiii rire follement vaniteux, auquel toute p(diti(ji'e était indiirérente. M. Bande, cpii l'avait bien connu et très-habilemenl ap|)récié, disait: «Je suis <>on vaincu (|u°il n'a aucune opinion ; qu'il a, au < ontraire, un profond dédain pour tous les partis, et (ju'avec ses dispositions avi'iilureuses, ce mépris «le la vie qu'il porte au <leruicr degré, ce qu'il aurait cheithé par-dessus loii(, c'aurait été un grand bouleverst-menl , assuré qu'il cUùl de se tirt'r personnellenient d'.ill'aii'c, d'une manière quelc«»n(|ue. »
LE COMPLOT. lo7
Pépin voulut conquérir tout à fait Ficschi et lui jDrouver avec quels importants personnages il était en relation ; tout est relatif, et ce monde-là était d'une catégorie tellement médiocre, qu'où y était facilement dupe de la fable des bâtons flottants. Pépin donna un dîner auquel Fiesclii assista; les convives l'ont nié, mais contre toute vérité et toute vraisem])Iance. En première ligne figurait un député, M. Levaillant, président du tribunal d'Ancenis; puis venaient M. Fauveau, un épicier du voisinage; M. Lorélut, avocat; Morcy, portant à la boutonnière le ruban de la décoration de Juillet, et enfin le docteur Recurt, condamné politique qui était, par tolérance, interné dans une maison de santé d'où , comme on le voit, il ne se faisait faute de sortir. Recurt a nié la date, qui était f(jrt compromettante, et la reportée avant le mois de décembre 1831. Tout mauvais cas est niable, dit-on; soit; mais non pas contre l'évidence de témoignages unanimes et de documents irrécusables. 11 n'est pas difficile de se procurer le relevé de l'écrou du docteur Hectni, et le voici :
« Recui't, A(h'ien-Alhauas(', médecin, âgé de 36 ans, né à -T^a Salle, Hautes-Pyrénées, demeurant à Paris, rue du l'^anix^urg-Sainl-Aiiloiiie , n" "215, écroué à Sainte-J'élagie le (i juin IS.". 1, sur l'ordre de M. Pasvjuier, présidciil i\v la cnur des
Pairs; extrait le 7 juillet siii\ant par M. Sajou, huissier près la susdite coin-, pnur être conduit à la maison de santé de M""" Marcel Sainle-Colombe, rue de Picpus, n° (> ; réinléi,'ré à Sainte-Pélagie le 9 décembre lS3i; transféré de nouveau à la mai.son de santé susdésignée, le l*"' mars 1835, puis réintégré derechef à Sainte- Pélagie le 9 mai IS3:i. »
— Au mois (le décembre, Pépin ne connaissait pax Fieschi ; or celui-ci assistait au dîner idlert à llccurt, — qui fort probablement savait déj;\ à quoi s'en tenir sur l'attentat projeté. — Le diner eut donc lieu à la date lixée par les témoins, dans le mois de mars.
Pépin iil évidemmenl cirnrl pour parler poliliciue et entraîner ses c(»nvives ;\ exprimer des opinions vi<denles ; qu'arriverait-il si le roi était tué, — si ses lils étaient tués en même temps que lui? — M. LevaillanL le député, au<iuel (»n s'adressait do préférence, ne répondit guère (pie des banalités ; iMnrey chercha A dunut-r le niéme tour i\ la conversation en se vantant de son adresse comme lirciur; <»n lit la sourde oreille; h's gens que Pépin avait réimis à sa table (>l qui n'avaient jamais eu aucun point de contact entre eux, ne se connaissaient |)as et ignoraient même leurs noms, car « le mailre de la maison » n'était pas ten>i de savoir qu'il aurait dil les présentt-r les uns aux
autres avant de les faire dîner ensemble ; ils furent donc très-réservés et ne burent pas « à l'extinction de la tyrannie ».
On croyait, cette année-là, qu'il y aurait une revue de la garde nationale le l'^'mai; c'était la saint Philippe, jour de fête choisi par le roi qui n'avait pas voulu adopter la saint Louis si souvent célébrée sous l'ancienne monarchie. Les revues ayant imprudemment lieu sur les boulevards, on s'ingéra d'y découvrir un logement, dominant la chaussée que le roi devait parcourir, et propre à recevoir la machine à laquelle Fieschi ajoutait mentalement quelques « perfections ». Ce fut celui auquel Pépin disait : « Vous serez le Brutus moderne 1 » qui fut chargé de trouver l'appartement; il fallait que celui-ci ne fût pas trop éloigné des faubourgs Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple et Saint-Antoine, afin que ces quartiers populeux, immédiatement avertis, pussent se soulever simultanément.
Après quelques recherches, Fieschi avisa sur le boulevard du Temple, au n° 50, une maison borgne qui lui sembla réunir toutes les conditions désirables. Cette masure accostée par des cafés, ayant débit de vins au rez-de-chaussée et au premier étage, ouverte d'une « allée » aboutissant à une petite cour intérieure, était placée de telle soi'te que l'on ponvait r;M'ilcinenl, en y
entrant, cl en en sortant, se perdre au milieu des consommateurs, des habitués des estaminets voisins, et des spectateurs qui, le soir, encombraient les abords des nombreux théâtres situés ;\ proximité; en face nulle maison, mais le Jardin- Turc, de sorte que l'on n'avait rien ;\ redouter de la curiosité des vis-;\-vis. Par un tel choix, Fieschi avait dttuin'' preuve d'une jrrande sapracité. Il amena Morey cl lui nmntra la tntuvaille; il lit pa>scr le ^ieux huurreliei' pour sou nncle ; celui-ci, (|ue sa haine servait bien, examina li»ul avec soin, il fut content et ne (Hjula pas, si Fieschi « faisait son devoir» (|ue ■ IMiilippe ne descendit la f^arde ».
On ne vunlul eepeiidanl lien teiininer sans avoir l'avis de Pépin, (jui, cnmnie bailleur de fonds, avait druil à (^In* consulté. Il \inl dune voir ce lopcnienl iiii (le\ail être cnnuiiiN un des phi^ h<>i'riblcN crinu's de riiistuire; il jtarla^ca r(»pinion «II- Morey et daif,'na se ujonlrer satisfait. On arrêta «léllnitivement l'appartement au prix de .100 francs par an et sniis le iiniii de (îirard; Morey donna eiiMj francs d'arrhes et le lendemain Fieschi paya un detni-ti'rrne davance, soit ,{7 franes .'»() centimes que 1*1 piii lui remit. Celte loeation date du H mars I8:i5.
L'appartement. — Fuite possible. —Le Renard suljtiL — Les meubles. — Achat du bois. — L'œuvre de la macbine. — Le métier à filer. — Insistance de Morey. — Visite de Pépin à Sainte-Pélagie. Il demande vingt-cinq fusils à Godefroi Cavaignac. — Henri Leconte. — Évasion de Sainte-Pélagie. — Le quincaillier Bury. — La répétition. — La traînée de poudre. — Le dernier conciliabule. — Achat des canons de fusil. — La malle. — La membrure. —. 'Victor Boireau entre en scène. — Boireau et Pépin. — Le foret. Le pistolet. — Boireau à cheval. - Morey se rend chez Fieschi.
L'appartement avait été choisi avec un rare discernement, non-seulement pour commettre le crime, mais aussi pour favoriser la fuite de l'assassin. Il se comj)osait, en effet, d'une pièce prenant vue sur le boulevard par une fenêtre munie d'une jalousie, d'une seconde chambre, d'une salle à manger et d'une cuisine; toutes ces pièces étaient en enfilade, et la dernière s'ouvrait sur une cour ; dans celle-ci un étroit bâtiment coiffé d'un toit en tuiles s'appuyait contre la niuraille, laisail corps avec elle et venait finira trois mètres en contre-bas
LA MACHi:^E INFERNALE.
de la l'cnùtre de la cuisine. 11 était donc possible de descendre sur ce toit, de là on atteignait facilement la croisée d'un loj^ement appartenant à la maison voisine, n" 52, dont la cour postérieure communi(juait avec celle d'une maison sise rue des Fossés-du-Templc. n" i I ; avec un peu d'adresse eth^'aucoup de chance, l'assassin pouvait donc, une f(jis le crime accompli, gagner une rue voisine, se perdre dans la foule accourue au bruit et parvenir peut-être à dépister la poursuite. Fieschi dont Antoine Buloz, l'auteur des Momniros du maréchal IS'ey, qui l'avait connu et reconunandé, en iS30, au général Pelet, disait : « Sou caractère, ses manières, ses narrations me rap|)elaient le personnage mis en scène par (^top^r sous le nom de Renard subtil », Fieschi rcniar<[ua judicieusement toutes les dispositions favorables du logis, et se promit bien d'en tirer parti, si les circonstances le lui permettaient.
il fallait <■ meubler » cet appartement, ne fùl-co (jue pour détourner les soupçons et n'èlie ])as expuUé rdiiune locataire insolvable par le sieur Pierre, portier «le <-ettc sinistre luasure, (|ui appartenait h .M. Uille(uc(|. Pépin fournit aux frais d'installation, (jui ne furent point considérables ; on en possède le compte écrit de la main de Fiesthi: « Traversiti, Ji fr.; nialrla, 2K; rup^rtur, 20; drap, M); rhesc, .*» ; ta/i/e, 7 ; r/inndrlii, 1 ; por de /mus a
LA xMACHINE INFERNALE. 163
charbon, 6 ; glasse, 5 ; total : 83 fr. » C'était, comme l'on voit, le strict indispensable ; Pépin faisait du régicide au rabais.
On croyait toujours que la revue serait commandée pour le 1" mai. Déjà l'on était arrivé au mois d'avril et la machine n'avait même pas reçu un cornmenceraent d'exécution ; il était temps d'aviser. Pépin conduisit Fieschi, quai de la Râpée, chez un marchand de bois œuvres ; ils choisirent ensemble les pièces qui leur parurent convenables, et Fieschi paya avec l'argent que Pépin lui avait remis d'avance. C'était un homme d'ordre que ce Fieschi ; il écrivit sur son carnet : « Bua 13 fr. 25 ». Il y écrivait parfois autre chose que ses dépenses ; plus tard, vers le moment, sans doute, où le crime allait être commis, il y écrivait : « Le mois de juillet effraiera la France. » Ce carnet, qui fut retrouvé dans la fosse d'aisance de la maison du vieux Morey, est actuellement déposé dans l'armoire de fer des Archives nationales, à côté des documents les plus fameux de notre histoire.
Le bois acheté, il s'agissait d'en opérer la translation boulevard du Temple, mais il fallait dérouter les soupçons; un commissionnaire fut donc chargé de le porter, avenue des Ormes, chez Lesage, à la fabrique de papiers peints oii travaillait Fieschi ; celui-ci transféra toutes les pièces, une à une, le soir sur son épaule et les amena ainsi jusqu'à son
J64 LA MACHINE INFFRNALE.
domicile. En revenant de la barrière du Trùue au boulevard du Temple, il s'arrôtait à la boutique de Pépin et y trouvait des encouragements dont il n'avait du reste pas besoin, car il était résolu ; il avait donné sa |)arol(' cl. perverti par son esprit orgueilleuscnu'nt sauvage, il se croyait engagé. Il disait à Pejjin : << Le bois ne suffit pas, il nous faut vingt-cinq fusils !... » L'épicier répondait : « J'en demanderai ù quelqu'un, à un bon patriote, qui me doit oOO fiancs et qui est chargé du dépôt d'armes de la Société des Droits de l'Homme, il me les donnera. ••
Fiescbi se mit en mesure l't lit l'aire l'M'uvre de la machine chez un meiiuisjj'r nommé Josserand, qui dcmeuiait rue de Mnnticiiil ; il indiciua minutieusement la forme et les dimensions. I/ouvriei" qui fut chargé de ce travail s'ajjpelail .\drien Hobert. il avait été condamné en is.M pour participation iiux émeutes, en ls;{-j poMi- les affaires de Jtiin, deux fois comme crienr du journal le lion Snis el une fois pour vol : nous le retrouverons pliiN lard. L<>rs(|ne le chi\s>i> lui leiniiné, Kieschi vint Ini-ménn' h* cluMcher et le l'cmpoila pièce ;\ |)ièce dans son appartement, où il le remonta. Nina Lassave l'apenMit et dit : - (Jn'est-ce (|ue c'est que «;a? » Fiesdij répundil : • In niélieri\ Hier du coton. »
(Cependant on ,i\iiit appris ipic la re\ne projetée
pour le 1" mai n'aurait pas lieu ; on s'ajourna au mois de juillet et l'on attendit. Le 22 mai |Fieschi cessa d'aller travailler chez Lesage, afin de se consacrer tout entier à « son affaire ». Morey ne la lui laissait pas oublier; le vieux fanatique, toujours sombre, lui donnait des rendez-vous à la brune et, marchant de son pas pesant, à ses côtés, il l'encourageait à tenir bon dans sa résolution; il avait assez de finesse pour remarquer les côtés ultravaniteux de son complice, et il ne se faisait pas faute d'exalter son courage, de lui expliquer combien il est glorieux de tuer un roi, et de lui promettre l'immortalité en échange de sa grande action. Cette logomachie idiote grisait Fieschi ; il écoutait Morey comme un oracle ; pour celui-ci l'histoire, qu'il ne connaissait pas, s'était arrêtée à l'ancien régime, ses expressions le prouvent : les sergents de ville sont des exempts ; les souverains — indistinctement — ne sont que des tyrans, et la noblesse foule aux pieds le pauvre peuple.
Pépin, voulant se procurer des fusils sans bourse délier, fit une démarche qui jette un triste jour sur cette histoire. Il se rendit à Sainte-Pélagie, avec une permission de visite libellée sous un faux nom; les prévenus du jjrocès d'avrily étaient alors détenus et ne souffraient pas d'une caplivilé tKip rigoureuse, car on leur perniellail de sortir sur parole et quelques-uns en profilaient pour aller le
ibG
soir à l'Opéra. Pépin connaissait plusieurs des accusés, entre autres Godefroi Cavaignac, auquel il avait rendu des services d'argcnl, et Henri Leconte, avec lequel il enlretenail des relations d'amitié qui semblent s'être étendues sur tout son ménage. C'était ce dernier qu'il avait été voir ; rien n'a transpiré de la conversation qu'ils curent ensemble ; mais Pépin avisa Godefroi Cavaignac dans la cour de la prisim, il l'abtirda, et résolument il lui dit : « Un homme, (jue je connais, doit lireisur le roi, à sa première sortie ; pour réussir dans son projet, il a besoin de vingt-cinq fusils. Pouvezvous me les faire remettre? » — Godefroi Cavaignac répondit simplement : « Si je peux me les pidi iirci', je vous le Icrai dire. "
C'est i)r(d)ablement après «-etle visili' cl cette conversation ;\ Sainte-Pélagie (pie Pépin dit ;\ Ficschi : • Les patriotes sont a\ec nous; nous serons plus de 3,000 prêts i\ vous soutenir et ;\ proclamer la rép»il)li(|ue. ■ Cependant, les fusils (jue (ifMlcfroi Cavaignar avait laissé espérer ne venaient pas. et le temps s'écoulait ; Pépin lui écrivit, aux premiers jours de juillet, une lettre dont les teruu's ambigus ne pouvaient être compris (pie |)ar une personne initiée au complot ; il réclamait les vingt ou vingl-cin(| francs dont il lui a\ait |)arlé ; •< L'Iiomuu- les attend pour partir. > (iodelVoi (^avaignae ne répondit pas ut Nauva ainsi
un nom que son frère, le général, devait porter si haut dans l'histoire. Mais Henri Leconte, l'ami de Pépin et son confident, celui qui devait épouser sa veuve, le créateur d'une nouvelle société secrète appelée : le bataillon révolutionnaire, dont le docteur Recurt était un des chefs influents, Henri Leconte profita d'une autorisation de sortie qu'il avait obtenue, pour préparer, fort adroitement, l'évasion de ses codétenus. Vingt-huit d'entre eux, comme nous l'avons dit, s'enfuirent dans la soirée du 12 juillet.
Cependant Fieschi, ne recevant pas les fusils qu'on lui avait promis, s'adressa, pour en acheter, à un armurier nommé Meunier. A défaut de fusils qui étaient d'une manœuvre et d'un agencement plus difflcilcs, il préféra de simples canons. Meunier n'en avait i)as; il l'adressa à un quincaiilici' marchand de ferrailles, appelé Bury,et demeurant l'ue de l'Arbrc-Sec, n" 58. (U't homme, peu scrupuleux, achetait les canons de fusils réformés par les arsenaux de l'Etat, les redressait tant bien que mal et les vendait. Fieschi en trouva chez lui, les examina, les marchanda et dit qu'il reviendrait. Gomme l'a dit Bury dans son interrogatoire : « L'affaire se traitait négligemment. )> Elle ne pouvait se traiter d'une autre manière; Fieschi n'avait pas d'argent et Morey non i)lus ; I>epin, voyant approcher le moment fixé pour rexéculion.
et craignant toujours de se compromettre, avait dit h Fieschi : ■< 11 ne faut pas que l'on nous aperçoive ensemble, ne venez plus chez moi ; cela pourrait exciter des soupçons; Morey nous servira d'intermédiaire. -
Morey, de son coté, harcelait Pei)in. La revue .sur les boulevards était annoncée pour le iJ8 juillet ; il fallait profiter d'une si propice occasion qui, peut-ôlre, ne se représenterait pas de longtemps. Fieschi avait cxpli(jué longuement ;\ Morey cominciil il cninplait sy picndrc ; ils élaienl d'accord sur (mit. t'xci'pté Mir nu point : Fic^^chi voulait mettre le feu à sa machine en allumant la traînée de j)nudre i)ar le milieu ; Mni-ey. sap|)uyant sur son expérience de cliassi'ur et «le lu m tireur, soutenait ((Mil lallait eiillaninier l'extrémité; Pépin, mis au courant <le la di>eu.s>inii, partageait l'avis de Mnrey ; il fut décidé (|ue l'un ferait - une répétition ". Le !.'> nii le |ti juillet, l'ieselii et Mnrey passèrent devant la bnulicpu' de Pépin, eonuiie il avait été convenu, et se icndirent au cimetière du Père-l>iiehaise ; ils en sortirent, gagnèrent les hauteurs de (iharonne el s'engagèrent dans les vignes (pii couvraient alors cette p()rli<»n delà banlieue de Paris, (l'est là ipie le prudent l'epin les rejoignit. Fiesebi avait apporte iiti mètre; il mesura, dans un scntit-r, une limie de trente-trois pouees de Ioiilt sor' laquelle Morey versa de la
poudre contenue dans une « corne » qu'il avait dans sa poche.
Pépin prit alors une allumette et, reculant le corps, avançant un bras, détournant la tète, il essaya d'enflammer la traînée. Fieschi lâcha un juron énergique et, arrachant l'allumette des mains trop timides de Pépin, il se plaça aussi près que possible de la poudre; il mit le feu au milieu même de la traînée qui flamba instantanément d'un bout à l'autre. Racontant plus tard cette scène à M. Lavocat, il disait : « Cette expérience me prouva que j'avais affaire à des hommes qui voulaient faire une révolution, renverser le Gouvernement, et qui n'osaient même pas mettre le feu à une traînée de poudre. Ces réflexions ne me firent pas rire. » — Après ce bel exploit, on s'en alla déjeuner à la barrière Monlreuil,chezle marchand de vins Bertrand ; on parla de ce qui venait de se passer, et Pépin fut tellement satisfait du résultat de l'expérience, qu'il donna douze francs à Fieschi.
Un dernier rendez-vous, nécessaire pour arrêter les dispositions définitives, fut fixé au "li juillet ; ce jour-là, les trois assassins, venus isolément, se réunirent à quatre heures et demie du soir, sur les bords de la Seine, près d'une arche du pont d'Austerlitz ; on décida que les canons démontés seraient achetés chez Bury ; que Pépin passerait, le 27 juillet, vers six heures du soir, à cheval, sur
170 LA MAflllNE INFERNALE,
le boulevard du Temple, alin que Ficschi pût pointer sa machine ;\ hauteur d'une poitrine de cavalier; eniin que, le même jour, Morey irait s'assurer que l'instrument de meurtre était en bon état, et (|uil aiderait Fiesehi ;\ charger les canons ; il fut convenu en outre que le lendemain malin Morey irait chez Pépin chercher l'argent nécessaire ;\ l'acquisition des fusils.
Le lendemain "25, eu effet, Fiesehi, accompagné de Morey, qui s'accrochait à lui, tant il redoutait de le voir osciller dans sa résolution, alla au marché du Temple acheter une grande malle; puis, ayant fait charger celle-ci sur un llacre, il se rendit rni- de l'Arbre-Sec, «hcz Hury, qu'il avait vu l'aNant-veilU', cl aïKpicI il avait laissé c\u([ Iranc^ d'arrhes pour conclure le marché. Les vingt-cinq canons furent déposés en biais dans la malle, (|ui éUiit un |)eu trop courte; on fil observera Fiesehi que trois d'entre eux n'avaient point de lumière : il répondit que cela était insignifiant et qu'il saurait bien Us forer lui-ménu'; il prit,. « par-dessus b' marché ",un pist(delàcanon de cui\re, lit faire une facture au nom d'.Mexiscl paya comi)laMt. Les canons étaient vendus au prix de cinc) francs pièce, mais Fiesehi, — tant il était cerUiin de réussir, — IcsHlcoler sur la (juiltance ù sept francs cinquante centimes, pour récupérer quelques « menus frais dont Pépin nu lui lenail pas compte ».
La malle fut chargée sur la voiture que Fieschi fit prudemment arrêter au coin de la rue Chariot et de la rue de Vendôme. Il existait alors, à cet endroit, une station de cabriolets de place ; Fieschi en avisa le desservant et le pria de lui « donner un coup de main » pour porter cette caisse de l'autre côté du boulevard du Temple ; le desservant y consentit et trouva que la malle était « bien lourde ». En passant devant le portier de sa maison, Fieschi lui dit : « C'est ma femme qui m'envoie du linge ; ce n'est que le commencement, car elle va bientôt venir me rejoindre. » Il fit déposer la malle sur le palier de son logis, donna huit sous au commissionnaire et le congédia.
Le même jour, Fieschi, voulant compléter sa machine, alla rue de Crussol, chez le menuisier Dubranle , et lui fit faire une membrure qui , creusée de vingt-cinq entailles, devait être placée à la partie supérieure du châssis et contenir les culasses des vingt-cinq canons ; cette pièce lui fut livrée le lendemain dimanche , 26. Il crut devoir afiermir et solidifier le point de j()ncti(jn du montant et des traverses latérales ; aussi, dans la matinée du 26, il commanda deux équerres en fer à Pierre, serrurier, faubourg Saint-Antoine. Cette fois il n'était pas seul, et Victor Boireau l'accompagnait. C'est ;\ cet inslanl ((ue ce coni-
plice t'nti(> directement en scène et paiticipe au projet d'attentat. Fieschi a eu beau le défendre, l'excuser, le traiter, pour le protéger mieux, d'une fa«,'on trés-dédaifineuse. dire en parlant de lui : « Homme de \'\u, homme de rien, » aftirnuM- (|u'il ignorait le complot et qu'il savait stulciiicnt qu'il y aurait •< (luelciue chose», il est indubilahlc que Boireau avait reçu des confidences complètes, et qu'il aida de son mieux au crime, en jouant le rùle secondaire qui lui avait été réservé. Ce fui Boireau qui, chez le serrurier, explicjua et montra, à l'aide d'une carte de visite pliée, la forme que devait avoir la pièce de fer que l'on commandail. et (pie Fieschi vint chercher lui-ménu'li' l'T juillet.
Boireau \il Pfpin dans la soirée du 'itî . cl celui-ci, (|ui aimait vohtniiers î'i compromettre les autres ;\ sa place, l'invita à \cuir, le lendemain, vers six heuro du soir, prendre un cheval h son écurie et à faire, su:- le boulevard, la promenade, qu'au rendez-vous du j)onl d'Austerlit/, il s'était engagé ù exécuter l\ii-nu^me. Pépin n'oublia pas les rcroinmandalious cl dit :\ Boireau : << Vous aurez soin de vou> arrêter peiulaiil (pielques instants devant le .lardin-Turc. «
Fieschi, avant de (piitler Victor Boireau, lui avait dit <pie i|iialre des canons n'avaient pas de lumière, ou, tout au uioius, (pi'il aurait besoin d'un foret nnini de sou archet et d'une runsrÙHtr,
le lendemain , lundi , dans la matinée. Est-ce Victor Boireau qui a foré ces canons sur le dernier desquels l'outil s'est brisé ? S'est-il contenté de prêter à Fieschi, le lundi matin, le foret que celui-ci avait réclamé? Le fait est obscur. Il est probable que, jetme, curieux, traité toujours trèsaffectueusement par Fieschi, Boireau aura voulu voir « la mécanique », et qu'il sera entré dans la chambre prenant jour sur le boulevard du Temple. En tout cas, il savait parfaitement à quoi s'en tenir; ses indiscrétions, ses bavardages recueillis par Suireau en sont la preuve. Fieschi prit môme la précaution de l'armer ; il était tellement persuadé qu'une bataille dans les rues de Paris suivrait infailliblement son attentat, qu'il remit à Boireau le pistolet de cuivre que le quincaillier Bury lui avait donné. Boireau, de son côté, se préparait à se jeter dans l'insurrection espérée, car il avait pi'ié son camarade Suireau de lui acheter un quarteron de poudre.
Le 27 juillet, dans l'après-midi, toutes les différentes pièces qui devaient composer cette mitrailleuse formidable étaient préparées ; les canons, sauf un seul, étaient forés; la membrure était placée ; le ch;\ssis, l)i('n calé, étail sdjidc sur ses quati'e gros pieds et faisait face à la fenêtre dissimulée derrière une jalousie baissée , mais dont les lames, légèremenl soulevées, perinet-
174 LA MACHINr: INFKUXALE.
talent de voir ce qui se passait sur le boulevard.
Le soir, avant six heures, Victor Buireau qui attendait le lendemain avec anxiété, car Pépin lui avait dit : << Les zélés seri>nt \h ! » se dirijïea vers le canal Saint-Martin. Lu, Pépin vint le retrouver, ainsi qu'ils en étaient convenus la veille, le conduisit rue de Bercy, h son écurie. Il pleuvait ; Huiieau était fort mauvais cavalier; il ne se sentait pas rassuré : il hésitait. Pépin insista : « Je suis trnp cnniui dans !»• (piartier ; Fieschi vous attend; arrêtez-vous un instant devant sa maison. " Boireau se mit en selle et partit. 11 a prétendu s'être arrêté au boulevard Saint-Antoine (Beaumarchais^, on peut n'en rien croire, et être persuadé (ju'il a été se poser en point de mire i^ l'i'ndroit niènic (|u'on lui avait dési^iu".
lorsque la niiil lut venue, Morey ayant enlevé le ruban de sa décoralioii de Juillet et cachant s(»n visa^'c sous un mouchoii-, se glissa dans le logement où Fieschi l'attendait.
Morey charge les canons de fusil. — Quelques-uns sont chargés de façon à éclater. — Deux cent quarante projectiles. — Dernières précautions. — Recommandation suprême. — Fieschi cherche Nina. — Au café des Mille Colonnes. — Entrevue avec Boireau. — Mauvaise nuit. — Fieschi se lève au point du jour. — Tiraillements de conscience. — Le Corse Sorba. — Dispositions pour la fuite. — Sur les bords du canal. — Rencontre de Morey. — Rencontre de Boireau.] — On entend battre au champ. — Hésitation. — Feu ! — L'assassin est blessé. — Il se sauve. — Est arrêté. — Est conduit au poste du Château-d'Eau. — Fanfaronnade. — Fable inventée par Fieschi. — Pourquoi le roi n'a pas été tué.
Dès que Morey fut entré, on ferma la porte avec soin et Ton se mit à l'œuvre. Le vieux bourrelier avait apporté sa poire à poudre et un sac rempli de projectiles : lingots, chevrotines, balles et balles coupées. Les canons de fusil étaient rangés contre la muraille, Fieschi les prenait un à un et les passait à son complice qui les chargeait à l'aide d'une baguette en fer et d'une courte planche très-épaisse faisant fonction de maillet ; lorsque l'opération était terminée, Fieschi rece-
vait les canons des mains de Morey, les ajustait sur la machine, cnfont^ant bien les culasses dans les entailles de la membrure et remplissant, avec du papier fmilc, rintervalle qui les séparait les unes des autres. Lorsque les vingt-quatre canons eurent reçu leur charge, Fieschi les assujettit par une longue bande de fer coudée à chaque extrémité , qui s'appuyait horizontalement sur les culasses et se vissait aux montants postérieurs avec un écrou.
Morey, absolument fanatique, avait piis une précaution féroce dont Fieschi ne s'était ptunl aperçu ; il avait, connue l'on dit, voulu l'aire d'une pierre deux coups, tuer le roi et tuer l'assassin, de façon ((ue le crime restât une sorte de mystère impénétrable. Pour parvenir i\ ce résultat ([ui prouve une certaine subtilité de conception, il avait chargé quelques-uns des canons avec un soin tout spécial ; il avait très-fortement bourré la jioudrc . et entre celle-ci et les projectiles, forcés h coup de maillet, il avait laissé un intervalle appréciable; il était trop bon chasseur pour ne pas savoir ce qu'il faisait, et il n'ignorait pas qu'un fusil ainsi chargé, surtout un fusil «le rebut, éclate infailliblenjenl. L(»rs(ju'aprés l'attentai le lieulenant-co|on«'l dartillerie Ponlcharral fut commis, par le prnciirenr général, pour examiner les canons, il n'Iiésila pas f» dire (|Me ceux-ci
avaient été chargés dans l'intention évidente de les « faire crever». Morey n'avait point ménagé les projectiles, tant il redoutait que cette arme diabolique ne fût point assez meurtrière ; il en avait employé deux cent quarante : dix , en moyenne, par fusil.
Une fois cette besogne terminée, on procéda à quelques mesures de détail. Sur la muraille, à une place très-évidente, on fixa, avec des épingles, le portrait du duc de Bordeaux que, trois ou quatre jours auparavant, on avait acheté chez Troude , marchand d'estampes , rue du Petit- Reposoir, n" 9 ; ensuite on brûla tous les papiers contenant une indication quelconque ; Fieschi voulait en conserver quelques-uns; Morey, dont la prudence était impitoyable, n'y consentit pas et jeta tout au feu. La malle dans laquelle on avait apporté les canons de fusil était vide, on la remplit de linge et de bardes appartenant à Nina Lassave et ;\ Fieschi ; celui-ci put y glisser son carnet, le carnet où il inscrivait ses dépenses et qu'il était parvenu à soustraire aux regards do Morey. Il fut convenu que la malle serait expédiée le lendemain matin chez Nolland, comme je l'ai raconté plus haut, où elle resterait à la disposition de Morey , si Fieschi ne pouvait venir la reprendre lui-même. Tout était prêt; les précautions avaient été bien prises; la machine, braquée
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vers le boulevard, nallendait plus que la traînée de poudre; le succès paraissait assuré; Morey, content de lui et plein d'espérance, s'apprêtait à partir, mais, avant de quitter Fieschi, il lui lit une dernière recommandation : « Charge bien ton pistolet, tiens-le dans ta poche et n'oublie pas de te brûler la cervelle, plutôt que de te laisser arrêter par les exempts. » Fieschi le promit et n'avoua point ([u'il avait donné son pistolet j\ Victor Boireau. Morey descendit et redressa le collet de sa redingote pour n'ctrc j)as reconnu par le portier en pa>sant devant sa loge; Fieschi l'accompagnait et lit monter le vieil énergumène dans un cabriolet (|tii ramena celui-ci ;\ son domicile.
Fieschi savait bien (lue sa vie était en jeu, et (|ue, le lendemain, il pouvait périr dans l'accomplissement de la t.\<he horrible (|u'il n'avait point répudiée. Par un sentiment (|ui n'e>l point l'u contradiction avec ses instincts j)i'rvers, il pensa \ « la |)etite ", ;\ "la llorgnotte ", ù celte Nina I.«assnve (|n'il aimait tendrement ; il \nnlul la revoir, lui dire un adieu (|ui jtouvait être éternel, «'t. — (|ui sait? — peut-être se débarrasser, près d'elle, par une confidence, du secret terrible (|ui l'oppressait. 11 se rendit < hez une lille, Annelte lioc(|uin, (|ue Nina rré(juentail ; celle-ci n'y éUiil pas ; il en Tut contrarié ; on Ini oUVit ;"! manger, il n'aceepta pas. i|un|i|n'il {l'u à jenn : il était
LATTEXÏAT. 179
ti'ès-troublé, on s'en aperçut; Annelte Bocquin a dit: (' Il était très-pàle et agité. >»
Fieschi , malgré sa vigueur d'àme peu commune, hésitait à rentrer chez lui ; il l'a avoué à M. Lavocat : « Je ne me sentais pas de force à coucher seul chez moi, en vue de la circonstance qui devait se présenter le lendemain, » Il quitta Annette cependant, revint sur le boulevard du Temple et, ne pouvant se décider à monter dans son logement, il pénétra dans le café des Mille- Colonnes, où il resta machinalement à regarder jouer au billard. Pendant qu'il était là, bien plus occupé sans doute de ses propres pensées que des carambolages, il fut accosté par Boireau qui le cherchait. Que se passa-t-il entre eux ? il est difficile de le savoir, nul témoin ne les a entendus, et ils ont menti tous les deux. Fieschi a prétendu que là, sur le boulevard, à onze heures du soir, il avait appris, pour la première lois, que Boireau savait tout, que celui-ci avait reçu confidence de Pépin et s'était montre à cheval en face du Jardin- Turc ; Boireau, de son côté, a confirmé cette déclaration , qui paraît invraisemblable. Des témoins ont raconté que Fieschi et Boireau avaient passé quelciues instants ensemble dans le logement où la machine inlcrnale était préparée; les deux complices l'ont énergiijuement nié l'un et l'autre. Le fait est néanmoins probable, car
Boireau devait encore revonir le lendemain matin donner nne dernière poignée de main, un dernier encouragement à Fieschi.
Celui-ci erra longtemps seul sur les boulevards et finit par rentrer chez lui. Sa nuit lut mauvaise; il ne dormit t,'uère, il la dit simplement, tout lanfanin (juil était. Du reste , depuis cpiehiue temps, il changeait à « vue d'œil ». — « 11 était devenu si farouche, a dit Nina Lassave, que j'osais à peine lui parler. >
Fieschi se leva au peint du jnur; un peu après cinq heures il descendit, et, mù par l'inquiétude, par l'angoisse, il alla rue Meslay. n" 2^, frapper ;\ la fenêtre d'un de ses c(imi)atri(ttes, nommé Jean- Baptiste Sorba, qui dcmeuiait au re/.-de-chaussée. 11 voulait évideunueiit Ittut lui raconter, « se mettre sous sa jjiotection », et trouver en lui un homme (|ui le détournât de son abominable projet. Sorba obéit h l'appel et vint trouver Fieschi daii> la rue. (iclui-ci voulut «essayer sa trempe», et, brus(|uenu>nt, lui dit : •• J'ai un duel, viens me .servir «le témoin. » Sorba pariU hé>iter; Fieschi lui dit : " Tu n'es «pi'iui biche ■•, et s'éloigna rapi- «lement. Si Sorba i-rtt accepté d'emblée et sans réflexion, il est |)robable, sinon certain, ipic Fieschi n'eût retenu aucune confession cl (|ne le grand malheur vCï\ été évité.
H rcNintau boulexard du Temple, n" .'iO ; il lit
ses derniers préparatifs ; il arrangea une longue corde qu'il avait achetée en prévision de son évasion possible ; c'était un septain de trente mètres, corde à la fois très-solide et mince, capable de supporter un poids de plusieurs centaines de kilogrammes ; il la plia en double ; la fixa à l'appui (le la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure de sa maison, et la disposa en cercles de façon à n'avoir qu'à la lancer pour s'y suspendre et gagner le petit toit qui faisait saillie au-dessous . de sa croisée. Ceci fait, il mit dans ses poches son poignard (un stylet corse à manche d'ébènei, et le fléiui qui pouvait lui servir d'assommoir ; il enleva le châssis de la fenêtre donnant sur le boulevard, afin que le jeu de sa machine ne fût gêné en rien, il alluma un grand feu dans la cheminée pour être ceitain de trouver de quoi enllammer la traînée de poudre qu'il répandit sur la lumière des canons ; i)uis il sortit, traînant sa malle qu'il transporta chez Nolland, avec les précautions que nous avons dites, et qui, loin d'aider à le sauver, ne firent que le perdre avec plus de certitude.
Après s'être débarrassé de celte malle compromettante, il vagua, n'osant rentrer chez lui. LA, le bandit déliant se révèle ; il cul peur d'ètro arrêté s'il l'eparaissait à son (Idiuii'ilc ; il rdiuprc nail qu'il était une grosse pruie cl (pie la [jolicc
la payerait cher si (ni la lui livrait ; il eraii;nit d'avoir été vendu par ses complices. Et puis, il ne se souciait guère de rester seul, en présence de sa machine, car, malgré qu'il en eût, il pensait à toutes les victimes qu'il allait faire. Il se dirigea vers les bords du ("anal Saint-Martin et s'y promena pour <' donner audience ;\ ses réilexions ». comme il la dit prétentieuscmciil. Vers miili moins un (piart enviriui. il revenait chez lui, lorsque, passant par la rue «les Fossés-du-Temple, il rencontra Morey (|ni, sournoisement, rôdait dans les environs, comme un vieux loup en quête. Us s'accostèrent : " Comment, dit Morey, tu n'es pas encore à ton poste? — Oh ! j'ai le temps, répundil l'icM'hi . on ne liai pas ciicdrc aux flianips. .. Ils cchanfièrcnt (iucl(|U('s paiolcs et se donnèrent ri'udc/.-vous barrière Moiilrcuil, chez, le marchand de vin où l'on avait déjeuné après avoir expéiimenté, dans les vignes de Charonne, le meilleur moyen d'allumer la traînée de ptmdre. Morey ajouta, avant de le ([uittcr : ■' Kn tous cas, j'ai le pas-^e-port de JU'schcr |iour loi. »
Kieschi marcha lentement vers sa maison ; au moment <h' l'atteindre, il se trouva Face ;^ face avec Roireau ((ui était accompagné dim nonimé .Martinaidt, chef de section ù la Société des Droits rie l'homme. Ils se serrèrent la main : « Vas à ton alfaire, lui dit lioireau, nous sommes à la nôtre ;
tout le monde est prêt, et l'on compte sur toi, » A ce moment, on entendit battre aux champs dans le lointain ; Fieschi entra rapidement au café, but un verre d'eau-de-vie, escalada ses trois étages, ferma sa porte à double tour et y arcbouta une échelle qui lui servait ordinairement h grimper dans son grenier. Il attendit ; par l'angle de sa fenêtre, derrière la jalousie soulevée, il apercevait à sa droite le cortège qui s'avançait au milieu des acclamations ; le roi passait devant Franconi. L'assassin hésita, il se sentait étouffé et tremblait devant l'acte qu'il allait commettre. L'étrange point d'honneur du bandit fut le plus fort. Il fut de bonne foi, lorsqu'il raconta le fait : « Je me suis dit : Fieschi, est-ce que tu ne serais qu'un lâche ? Et le courage l'a emporté ! » Il ne voulut point manquer de parole au bourrelier Morey, à l'épicier Pépin, au lampiste Boireau; il redouta leurs reproches, leur mépris ; il eut peur d'avoir à rougir devant eux et fut prêt à tout.
Lorsque le roi, à cheval, marchant au pas sur le boulevard, devant la droite de la garde nationale, fut en face du milieu de la machine, Fieschi se baissa rapidement vers la cheminée, y piil un long tison et mit le feu sur le treizième canon, ;\ la traînée de poudre. L'effet fut formidable pour lui; Morey avait bien calculé son coup ; cinq canons éclatés au tonnerre, deux éclatés au-dessus
18 k L'ATTENTAT.
de la culasse, avaient fait à l'assassin d'épouvantables blessures. La commoti<»n dut cMre atroce ; il fut renversé, le san^' l'aveuglait; il se releva cependant et obéit, d'une façon inconsciente, au projet de fuite qu'il avait préparé ; par une sorte de mouvement réflexe de conservation, il franchit sa chambre à coucher, la salle ;\ manger, la cuisine ; se baissa, ramassa la corde, la \imqi\ par la fent^tre, s'y suspendit et se laissa glisser sur le petit toit. .\rrivé Ifi, il lit un bond et saisit la barre d'appui «l'une croisée (juverte dans l'apparteuient d'un sieur Chimaine, fabricant de i iibans ; mais dansée brusque élan, il renversa un pot de fleurs; un agent du service de sûreté, nonuné Villers, qui, au fracas de la détonation, s'était élancé dans la maison, et ([ui, ser\i pai' un juste instinct, s'était précijjilé dans la cour, au lieu de gravir res«'alit'r comme tant d'autres, leva la tête au bruit et aperçut Fieschi passant derrière les vitres d'une fenêtre; il nia: « Voil;\ l'assassin qui se sauve 1 " On accourut et, au moment où Fieschi, ayant descemlu l'eM-alier, pénétrait dans la cotu' de la maison du boulevard du l'eiiiple n" .')i>, (|ui coiiMnuni(|uait avec celle de la maison n" il de la rue «les Fossés-«lu-remple , il fut arrêté par Auguste lioguet, entrepreneur-«barpenlier, capitaine en premier ft la I"' compagnie du V bataillon de I.i H" légion.
Fieschi était horrible à voir ; tout son visage n'était qu'une plaie sanglante. De toutes parts on accourait, chacun voulait le saisir ; au milieu de bourrades, de coups et d'invectives, il fut conduit ou, pour mieux dire, traîné au poste du Châteaud'Eau, occupé par un détachement de la garde municipale. 11 était plus mort que vif et râlant, m'a dit un témoin oculaire ; on croyait , en cet instant, à considérer les blessures béantes qui lui ouvraient le crâne , qu'il n'avait que quelques minutes à vivre ; sa nature indomptable n'était cependant point affaissée, et son esprit de fanfaronnade subsistait encore. Un garde national, beaucoup trop zélé, lui ayant donné un coup de crosse dans les reins, il se tourna vers l'adjudant sous-officier Yentz de la Cretelle, chef de poste, et lui dit: « C'est une injustice; comment! f... ! vous laissez assassiner un homme qui est entre vos mains ! Si j'étais bien portant, ça ne se passerait pas comme cela ! »
Fieschi, une fois amolli par l'influence singulière que M. Lavocat exerçait sur lui, a fini par être très-sincère et très-explicite dans ses révélations, un point excepté, sur lequel il a brodé un roman assez ingénieux. Comment se fait-il ([ue cette machine, qui a tué aveuglément, ait précisément épargné le roi qu'elle devait atteindre avant tout autre? Fieschi a prétendu que, pendant
18li L'ATTENTAT.
les quelques minutes qu'il a passées dans son logement, au moment où le cortège royal s'approchait, à l'instant mOme où il allait commettre le crime, il a prétendu qu'il avait aperçu M. Lavocat faisant exécuter une évolution i\ la douzième légion «lonl il était le lieutenant-colonel. Emu à la vue de son ancien bienfaiteur, comprenant l'énormité de son forfait, il aurait, d'un hrus([ue mouvement, modilié la direction de sa machine, de façon fi épargner un homme auquel il avait voue une leconnaissance inaltérable; ce serait ;\ cette (Mrconstance seule que le roi et les princes auraient dû la vie. Fieschi a menti. La fable était adroite ; elle prou\c (|ii(' l'assassin ne manquait pas d'astuce, mais elle prouve aussi (ju'il n'avait pas fait le sarriliccilc son existence aussi ladicalcmcnt qu'il aimait î^i le diic. il était persuadé (pic M. Lavocat lui poil.iit un vif intérêt, (|ui irait pcut-étr»' jusqu'il intercéder en sa faveur; s'il arrivait ù convaincre lesjtiges instructeurs et les pairs de France, que M. Lavr)cat éUiit, par le fait, le sauveur du roi. < cliii-ci n'aurait rien à rcliist-r ù celui-l.'l, rien. i)as Micnif la grAcc du criminel, f'c fut, sans doute possible, le raisonnemtiit (|iii tit nailrc chez Fieschi rixplicationi|n'il donnadu salut deLouis-IMiilip|)e, salut qui |)assa pour miraculeux, salut tort simple en lui-môme, et (|ui est uni(|uement dû ù une maladresse du meurtrier.
Fieschi, — fort heureusement, — mit le fou trop tard ; il attendit que le roi fut bien en vue, au milieu de sa machine, pour allumer la traînée de poudre ; le temps de l'inflammation, celui que met le projectile à franchir sa trajectoire sont fort appréciables ; les chasseurs le savent bien et visent toujours en avant lorsque le gibier se présente par le travers ; Fieschi ignorait cela ; des chevrotines perdues, chassées par une charge de poudre trop forte, ont pu atteindre le roi, mais il avait déjà dépassé le point spécialement périlleux lorsque l'explosion produisit tout son effet ; ce fut ' le cortège, marchant à cinq ou six pas derrière Louis-Philippe, qui reçut ce que l'on nomme « la rose du coup », c'est-à-dire la masse compacte des projectiles.
Si Morey, qui était fort expérimenté en pareille matière, avait mis le feu à cette mitrailleuse maudite, ni Louis-Philippe, ni ses fils n'échappaient à la mort, car il eût certainement tiré au moment où le l'oi aurait apparu en face du premier ( anou de droite. La fable de Fieschi ne trouva, du reste, créance que parmi les personnes qui ignorent le maniement des armes à feu et qui aiment à donner au hasard une part trop prépondérante dans les événements de notre triste bas monde.
EN DKIIORS I)i: L INSTRICTION.
I.ps lois (If st'pipnihre. — Fiiroiir de la jirpssc de ro|i|>()sition. — La tnachine infernale do Sauzet. — J'nrix rèvoUitiinmairf. — Son intliu'ncp sur la pn-sse. — Intérêt suscité en faveur de l'epin et de Morev. — - L'hérouiue vieillard. - — Anorexie. — On prétend ijue Morey veut se laisser mourir de faiui. — l'ne citation du .Yational. — TransiK>rt de Morev il Hicétre. — A la Pitié. — Surveillance. — Complot. — Kfforts vers Nina Lassave. — Elle est successivement transférée dons deux maisons de santé. — Menaces adressées h M. I.avocat. — I.a chimie oflicielle. — L'ne lettre de Bourg. — Mise en liberté de cent soixante-huit inculpés. — Transfert dus cini) accuses au Palais du Luxembourg.
l't'iidaiil (|iu' riiislriKlioii criiuiiu'lliî KMinissait k' faisci'au de preuvrs dunl nuus viMioiis do d('>- ^ager les faits principau.v, li' ^'«tiivcriitiiu'iil . en M'ilu «lu droit di' It'^itiiiu' délViisc, proposait aux fhamhivs k'j^'islativi's oortaiiu's iiu'suri's dosliiiét's àairaildir, sinon à nculralisorcoinpIôtonuMil, l'ac- Ijoii des juiiinaux de roppcoilimi. Le lninist^l'l> «'■tail aloi-> (iiinpoM'; <|c M. le dur de liro.ulic, aux aHaiii'Nt''tiaii;.;i'i(N:duujait''(lial Maison, àla ^ui'iir; de .M. Tliifr»-, à l'inlôiu'ur; df M. (ini/.u|. à lins- Iruclioii : de M. Iliiniaiiii, aux liiiaticcs ; de l'anii-
rai de Rigny, à la marine; de M. Persil, à la justice; de M. Duchâtel, au commerce. Peut-être avant de profiter de l'émotion publique pour « museler la presse », aurait-il été bon de se rappeler un mot caractéristique des interrogatoires de Fieschi : — « Les journaux républicains ont-ils eu de l'influence sur votre détermination? — Pas beaucoup. » Maison ne se souciait guère de cela; l'occasion parut opportune pour se débarrasser des excès du <( quatrième pouvoir » et on la saisit avec empressement. Le i août 1835, le ministère déposa quatre projets de loi qui, votés six semaines plus tard, devinrent les célèbres lois de septembre ; on s'aperçut , au mois de février 18i8, qu'elles ne suffisaient pas à protéger un trône.
L'opposition radicale fut exaspérée, et quoiqu'elle eût d'avance la certitude d'être vaincue, elle entama la lutte avec une brutalité qui ne devait point ramener vers elle des esprits justement inquiets; le PoiJidnire, journal des inlérôls puliliques, matériels et moraux du peuple, publie le 23 août, en premier-Paris, un article intitulé : la Terreur est mise à lordre du jour; M. Guizot y est fort malmené : « C'est dans les discussions passionnées des chambres, au milieu des cris et des trépignements de la majorité, que l'ancien rédacteur du Moniteur de Gand se livre ;\ sa sombre
manie: c'est alors que ce sombre rhéteur se laisse entraîner ù dévoiler la pensée dont il est le principal instrument. La Terreur de 93 fut révolutionnaire et provisoire; la Terreur de 1835 est légale et permanente. » Ln Cnrirature, journal ultraviolent, au(juel des estampes satiriques trés-hien faites, presque toujours fort si)iritut'lles, avaient valu une vogue énorme, lit paraître, le '20 août.
— huit jours avant de cesser lnut(> publication,
— ime lithographie intitulée : Machine inferiinlo de Snuzel : M. Sauzet était alors président de la C.hambrc des députés. Au fond Ton aperçoit le palais du Cnrps législatif: dans le fron^ ton est encastré une machine imitée de celle «le Fieschi; vingt cannus de fusils lancent une volée de lois, d'arrêtés, d'(trd(>nnances <iui tuent les patriotes, les journalistes, en brisant la statue de la liberté de la presse et celle de la liberté individuelle. — Le crayon de l'artiste s'est trompé: ce n'est pas de la Chambre des déptités que partit l'explosion (|ui blessa la libei lé de la presse, c'est du boulevard du Temple, de la petite fen(Mre du logement habité |)ar Fiescbi.
Malgré les lois répressives «|ue b> gouveriuMnenl soutenait avec autant «h* passion (|u'on les alta- (|uait, et (|ue les chambres allaient voler, l'action «les sociétés secrètes sur les journaux radicaux ne ci'ssail de s'exercer. Certains papiers
renfermés dans un portefeuille saisi chez le rédacteur en chef d'un journal d'une opposition à outrance, et déposé aujourd'hui aux archives nationales parmi les pièces du procès Fieschi, ne laissent aucun doute à cet égard. Dans ce portefeuille où, à côté d'une ode excessivement violente, signée : Paul Dieudonné, âgé de dix-neuf ans et demi, membre de la Société des Droits de l'homme et du citoyen, se rencontre une pétition d'un acteur nommé Milon, qui prie le duc d'Orléans d'assister à une représentation à bénéfice au théâtre du Petit-Luxembourg, on trouve un document d'où il résulte qu'il existait alors un groupe d'opposition nommé Paris l'évolutiunnaire, et dont le comité correspondait régulièrement avec les journaux opposants. Ce groupe, indifféremment appelé Pa7ns révolutionnaire ou Bataillon révolutionnaire^ s'était séparé de la Société des Droits de l'homme, comme avait fait en 183i le Comité d'action dirigé par Kcrsausie. Ce fut lui qui prit en main l'affaire des accusés du 28 juillet et qui, voyant que la fable d'une action légitimiste, émise dès les premiers jours, était repoussée par le bon sens public, chercha â émouvoir l'intérêt en faveur des deux sectionuaires les plus compromis, Morey et Pépin.
Nous avons déjà vu avec quel soin on [)ul)liait (le fausses nouvelles concei'uant celui-ci, de fa-
çon à ralentir les recherches de la préfecture de police. Lorsqu'il. fut arrOtc pour la seconde fois, on essaya de le faire passer jjour une victime des « sbires de la rue de Jérusalem » ; on le représentait comme un bon bourgeois, bien doux, tout à fait inoffensif, uniquement occupé de son commerce et de l'éducation de ses enfants; Fieschi, ce sicaire, ce Corse altéré de sang, seul était coupable ; ses prétendus complices étaient innocents et la justice , abusée par les aveux mensongers d'un vulgaire malfaiteur, allait se laisser entraîner à des erreurs irréparables et relever l'échafaud politicuic.
Le mot d'ordre fut doiiné cl obéi : l'atlental du tis juillet était un crime is(»lé; un fanatique pervers et profondément dissimulé avait seul pu le concevoir et le commettre; nul ne l'avait aidé, nul n'avait reçu ses conlidences; c'était une vengcaiH'c personnelle cl |ni> aulrc cIiom'. (IluMchcr des complices î\ ce nieurlriei', \ouloir le rattacher, par un lien si éloigné (jue ce fût, au parti radical, c'était faire fausse roule et surtout faire injure à l'opposition tout entière; un journal ne l'avait-il ))as dit, au lendemain m(^me de l'altenlat : 0 Croire les républicains capables de diriger le bra>« d'un l'ieschi, nous U- répétons, c'est Ich méconnaître enliéremcnl. (Ic^ lionnno se battent, mais n'assassiiieiil pas. J.idiN iU ont dressé des
échafauds politiques, mais quand leur a-t-on vu dresser des embûches? » Plus tard, ce langage sera singulièrement modifié, et nous aurons à le faire remarquer.
Le but poursuivi était bien simple et bien naïf; faire prendre le change à l'opinion, et rendre Fiescbi responsable de tout, afin de dégager ses complices qui, étant membres de la société révolutionnaire par excellence, avaient droitd'ètre soutenus, secourus et au besoin sauvés par leurs confrères en conspiration.
L'objet de la prédilection très-accusée de toutes les feuilles révolutionnaires, c'était Morey, que déjà l'on ne se gênait pas pour appeler « l'héroïque vieillard ». Or, l'héroïque vieillard, trèsaffaissé, très-abattu, répondant par des jérémiades à toutes les questions du juge-instructeur, se sentant perdu, malgré ses dénégations, était tom])é dans un état comateux dont il fut difficile de le tirer. En LSiM), il avait été assez fortement empoisonné par des aliments préparés dans un vase de cuivre mal étamé ; il en était résulté pour lui une gastralgie intense, dont il n'avait jamai> pu se débarrasser complètement. Sous Tinfluencc de l'incarcération et des angoisses (jui le poignaient, son mal s'exaspéra, devint une névrose de rest(nnac et produisit cet état pailimlicr (|ue la science nomme aïKji'cxie ; c'est fout simple-
19i EN DEHORS DE L INSTRUCTION.
ment une absence radicale d'appétit qui se traduit par l'impossibilité de manger. Orfila, Esquirol,Scipion,Pinel, Andral, Récamier lils, Blandin, Chomel, — la science médicale dans ce qu'elle avait alors de plus élevé, — lui donnaient des soins et n'arrivaient pas à vaincre l'insurmontable dépoùt que le malade éprouvait pour les aliments t'I (jue sa ualurc mélancdlicjue augmentait encore. Morey s'aflligcail lui-môme et s'inquiélait; il eût voulu manger, et n'y ptmvait parvenir; ou satisfaisait toutes ses fantaisies, et l'on tolérait même (ju'il bût de l'eau-de-vie, qu'il aimait beauc()ii|i, (|iii)i(|ue les médecins lui eu eussent interdit l'usage. Parfois il réussissait ;\ avaler quelques grains de raisin, mais des vomissements pres(iiit' iniuit'diats lui rrudaii-ul tnulc sa faiblesse, à sou grand déscNpoir.
Cet état maladif était connu du public, dont l'insatiable curiosité, surexcitée au suprénu' degré, per(;aitles murs di' la prison. GrAce aux journaux mus |)ar le comité du /*rt//s rri'oltitt'nnnnnr, l.i légende prit ((turs et s'iuslalla dans le monde <l(' ro|)position : << Pour se soustraire aux sévice;* dont il était l'fdijet de la part des instiuineiilH du |)ouvoir ", pour éviter de comparaîtri* divant la cour des Pairs côte h côte aver ini assassin ipiil méprisait, Morey, le vertiu-ux Morey, était réscdu à •%«; lai><M'r ruoin-ir de faim. I)e^ jouruaux sérieux
acceptèrent étourdiment cette fable, et la répandirent dans le public; le Constitutionnel, le Moniteur du commerce, se firent innocemment l'écho de cette méchante farce.
Le National a\\^ plus loin; le 15 octobre, il annonça la mort de Morey dans des termes accusateurs qu'il faut retenir : « Dans l'ignorance absolue des charges qui pourraient exister contre Morey, l'opinion n'apprendra pas cette mort avec indifférence. C'est quelque chose de très-grave, qu'au bout de deux mois et demi de privations, un homme meure de faim dans son cachot, sans avoir communiqué avec qui que ce soit, et qu'il emporte avec lui son secret, s'il en a un, laissant la société dans l'impossibilité de se dire si cette mort affreuse est le désespoir d'un innocent ou le supplice volontaire d'un coupable. » Or, il faut remarquer que les journaux qui parlaient ainsi étaient ceux-là mêmes qui, le 30 juillet, au surlendemain de l'attentat, lorsque tant de familles étaient en deuil, et que Paris semblait courbé sous l'épouvante, publiaient l'enlrelilet que voici: « Toutes les classes semblent céder ;\ l'attrait d'une belle soirée, partagées entre une parfaite indifférence pour l'accident de la veille et la curiosité, »
Du reste, le National n'avait pas eu la plume heureuse, car, le jour même où il annonçait la
mort de Morey, celui-ci avait pu recommencer ;\ manger après onze jours d'abstinence. Comme sa santé était toujours fort compromise, on lenleva au régime sévère de la Conciergerie, et on le transporta i\ Bicôtre, où l'air vif de la colline et l'espace des larges préaux activeraient sa convalescence; le transfert eut lieu le 1'"' novembre et ne produisit pas les résultats que l'on avait espérés ; on le conduisit alors ;\ rhc)pital de Notre-Dame de la Pitié, où il entra le 1 1 du même mois. On put comprendre alors (luclie importance les sectaires, dispersés dans Paris, attachaient au silence du vieu.x bourrelier. Sous toutes sortes de prétextes des gens s'introduisaient dans l'hôpital, — l'accès des hopitaiix était alors plus facile (ju aujourd'hui, — chenhaicut ù voir le malade et essayaient de communiciuer ave<" lui. Un rapport dit : << Ou semble venir pour l'encourager à se taire, ou pour voir s'il ne va pas bientôt mourir. » Sa mort, en effet, eût allégé plus d'une poitrine. Les préijuitions sévèrenu'ut jjrises iléjouaient touto CCS Icutalivcs. .Morey, gardé par des inspecteurs du scr\icc de la sôrelé, était enfj'rmé dans un appartcMiient séparé faisant suili- i^i la salle Saint-itaphaM cl (inoccupé anjourd'lnii le ventousciir «le l'hôpital ; des barrières en bois, des nnuailles en planclu's, du solides portes supplénuMilaires isolaient l'accusé dans une chambre
d'où il pouvait apercevoir le toit de la galerie zoologique du muséum d'histoire naturelle.
Un rapport de police, en date du 19 novembre 1833, appelle l'attention du préfet sur un complot formé pour enlever Morey; les employés subalternes du Jardin des Plantes, — « presque tous acquis aux doctrines subversives,» — cherchent le moyen de pénétrer dans la Pitié, d'en emporter Morey et de le tenir caché au Muséum. Une fois là, on ne le trouvera plus, car on a trop d'intérêt à sa mort pour qu'il reparaisse jamais. Le rapport laisse supposer que certains employés du Jardin du roi connaissaient le projet de l'attentat, et ajoute : « On traite Fieschi de lâche et de scélérat, parce qu'il fait des révélations. » Il ne faut pas oublier que la maison de Morey, "23, rue Saint- Victor, n'était pas éloignée du Jardin des Plantes, et qu'elle était voisine de celle de Blanqui jeune, qui demeurait rue des Fossés-Saint- Jacques, n° 13. De tels rapports motivèrent un redoublement de surveillance, et la consigne qui maintenait Morey au secret fui plus rigoureuse que jamais.
Il n'était pas le seul sur lequel on faisait effort; comme Fieschi était inconnu des chefs de société secrète, comme l'on ignorait quel genre de confidencestil avait pu recevoir, on le supposait bien plus complètement initié qu'il ne l'était en réalité;
on s'imaîrinait qu'il .ivail pu parler de ses projets avec trop d'abandon à « la borgnotte » et l'on essaya de pratiquer Nina Lassave, soit pour l'engager .\ se taire, soit pour apprendre jusqu'à quel point elle était instruite. Cette fille, dont la faiblesse et la naïveté s'étaient livrées sans restriction dès le premier jour, avait obtenu do quitter Saint-Lazare le \'2 août et d'être internée à la niais<»n de santé Faullrier, rue de Lourcine, n" 8tî. Elle n'y vécut pas en paix, et les obsessions dont elle se sentit entourée devinrent assez insupportables pour qu'elle demandât. à changer de domicile; on l'envoya, le 9 octobre, rue Pigalle, dans la maison de santé tenue par la dame Barier, où elle fut, pour ainsi dire, gardée ;\ vue.
Kieschi sut certainement (juel((ue chose de cela, car je retrouve dans une de ses lettres à Nina lii octobre) une recommandation qui semble y faire allusion : « Ses messieurs ils sont très-content de toi et de mois anssis, parce que wms avon •lict que laveirilé. et moi anssj je te fais compliment de la conduite (|ue tu tiens, soit toujours discrète, ne te lie (jne fi nos juges. j)arce que les autres pourroul le liahif... De la prudence avec le persrmne (|u'il t'environne! dabor lu et mon eléve. » — Dans cette même lettre, il lui (îil qu'il lui garde deux petits oiseaux pour les lui donner lorsqu'il la verra, el il ajoute, — sans y croire,
sans doute : — « Je nais pas grand cause à rédoutté. »
M. Lavocat, dont l'intervention fut si précieuse et qui parvint seul à ouvrir Fieschi tout entier devant la justice, fut mal récompensé d'avoir si simplement obéi à sa conscience; on le traitait d'espion, de mouchard; on lui écrivait pour lui demander combien la police lui payait les révélations mensongères qu'il « arrangeait » avec Fieschi ; les lettres anonymes pleuvaient chez lui ; on ne lui promettait rien moins que la potence, la guillotine, ou le poignard ; on dessinait, à la craie, des couteaux entrecroisés sur la porte de la manufecture des Gobelins et l'on y inscrivait : « Mort au traître ! » Rien ne le détourna de ce qu'il considérait, avec raison, comme l'accomplissement d'un devoir, mais il lut très-affecté de la haine que sa loyale conduite avait excitée contre lui, parmi les gens des partis excessifs; il ne put s'en taire, lorsqu'il comparut en qualité de témoin devant la cour des Pairs, et sa déposition s'en ressentit, car l'on put soupçonner qu'il n'avait pas dit tout ce qu'il savait.
Ces rumeurs extérieures ti'oublaicntle gouvei'uement et surtout Gisquet, qui comprenait qu'il avait une revanche h prendre. On écoutait, on regardait partout, mais l'on n'entendait que des bruits confus et l'on ne voyait que des objets indistincts.
Les agents de police étaient harassés de fatigue; jour et nuit on les tenait sur pied, et on les épuisait dans des recherches vaines et souvent puériles. Nul indice, si faible (piil fût, n'était négligé; tout document était examiné ;\ la loupe; un imbécile quelconque adressa i\ Fieschi une pièce de veis :
Monstre infâme sorti des gouffres de l'Enfer, Oui, tu fus en naissant rei u |iar Lucifer;
loul e>l de cet acabit; c'ol idiol diiu bout à l'autre. t)n se garde bien de jeter celle niaiserie au panier, et l'on commet stdennellenu'ut un chimiste, membre de l'Institut, auquel on fait prêter serment, potu- vérifier si les interlignes no contiennent pas des mots écrits ;\ l'encre sympathitjui'; la trace des réactifs se voit encore sur le papier, l'u inau\ais |tl;iisiml, de Hoiiri,'-en-Bresse, ^oulalll.^'anmst•r à latpiincr lU) peu ■■ l'autorité ». l'inoya à Kiexlii la Icllre suivanlc : « Mou cher ami, tu lie ini- ciiiuiais pt'iit-(''tre plus, car il y a longtemps (pie lu ne ni'as aper(,'u; je suis né en (lorse, à Hastia. je viens ayant a|)pris ton crime. (JiM'l tlouimage (pie ee bougre de houis-PJiili|)pe ne soil pas tué; mais sois trau(piille, dans huit jours il n'existera plus; je suis à Hoiug, je |»ars i\ Irrds heures du malin pour aller ;'i Paris; dans trois jours tu seias libre, le roi tné el tes gardes
assassinés; ne montre nialettre à personne; j'irai te délivrer, et si on la découvre ne dis pas d'où elle vient, car je ne veux pas être pris. J'en ai assez dit, à jeudi, nous nous embrasserons sur la place ; Louis-Philippe sera tué et le Luxembourg brûlera. Adieu. Je ne signe pas, de peur qu'on ne me découvre. » Cette sornette motiva une commission rogatoire expédiée à Bourg, une surveillance attentive près des diligences arrivant à Paris du département de l'Ain et un redoublement de précautions autour du roi pendant quelques jours.
Je ne citerais pas ces détails fastidieux et ridicules, s'ils n'étaient la preuve de l'émotion profonde dans laquelle vivaient toutes les personnes attachées à l'instruction de cette affaire dont on sentait bien que l'on n'avait pas, — que l'on n'aurait pas, — le dernier mot.
L'enquôte minutieuse, multiple, infatigable, menée par des hommes d'une intelligence exceptionnelle et qui ont porté dans la magistrature des noms vénérés, l'enquête avait duré six mois. La masse énorme de gens arrêtés était restée plus ou moins longtemps à la disposition de la justice; cent soixante-huil inculpés avaient été réservés (lès l'abord, et les nujins favorisés ne recouvrèrent la liberté que le 10 novembre, après plus de trois mois de détention préventive qui oui dû leur
sembler longs. Cinq accusés restaient seuls pour les débats publics : Fieschi, Morey, Pépin, Boireau et Bescher; une ordonnance de non-lieu aurait dû éparfrncr ;\ ce dernier une prolon^jation de captivité inutile. De la Pitié où Morey était encore, de la maison de justice où les autres assassins étaient détenus, ils furent transportés au palais du Luxembourg,' : <>u Icui- installa facilement une |)risnn au milieu des constructions provisoires (|ui avaient été élevées pour loger les accusés des émeutes daviil. et le procès s'ouvrit le ;^t) janvier
Trois avocats. — Vanité de Fieschi. — Une âme multiple. — Impassibilité de Morey. — Inquiétude de Boireau. — Lâcheté de Pépin. — Abjection des accusés. — Fieschi paternel. — Aveux de Boireau. — Aveux de Pépin. — Maladresse de M. Pasquier. — Le réquisitoire. — Cinq jours 'de plaidoiries. — Le jugement. — La statue de Bayard. — Une lettre de Fieschi. — « Se mettre en règle avec l'histoire. » — A quoi pense Pépin.
Fieschi n'avait pas moin.s de trois avocats; c'était bien peu, ou {-'était beaucoup pour défendre une si mauvaise cause; le talent de MM. Parquiu et Chaix-d'Est-Ange, le verbiage de M'' Patorni auraient facilement pu trouver une meilleure occasion de s'exercer. Le véritable directeur des débats ne fut pas M. Pasquier, ce fut Fieschi. Sou insupportable vanité saisit avec empressement liiie telle occurrence pour s'étaler sans vergogne. 11 fut monstrueux de fanfaionnade, de vantarderie; il avait Uni par se croire, très-sincèrement, un personnage considérable et d'une intelligence supérieure; il gourmaiidail K> lénniins, inter-
201 LE l'KUCES.
pellait le président, raillait ses coaccusés et quêtait partout une approbation qu'on eut linipudeur de ne pnint lui refuser. On eut pour lui beaucoup d'indulgence, beauc<»up plus que ne le comportait la dignité de la Chambre des pairs, érigée en cour souveraine de justice.
Ce petit homme, que sa pétulance naturelle mettait toujours en mouvement , déiiguré par des cicatrices affreuses, tournant de tous côtés son visage os>.eux et charnu, gesticulant, prenant des poses, parlant avec emphase d'une voix nasillarde et d'un accent méridional très-prononcé, se nmntrant avec complaisance, se faisant admirer aux femmes curieuses qui se pressaient dans lenceinle réservée au public, cet assassin, dont le repentir consistait dans la glorification de soi-même, ce sinistre Scaramouche fut odieux; mais on supportait toutes ses jianlalonuades grossiî'res dans l'espoir d'obtenir des révélations nouvelles et de jeter au |)ro(cs quehjue c»tmplice encore inconnu.
Singeant les avocats et « les gens du roi •. il avait un i)ortefeuille, des papiers; il griffonnait des notes de sa grosse et incorrecte écritiu'e ; il parlait ;\ ses défenseurs, saisissait parfois l'interrogatoire et le menait lui-même, faisait des saillies et promenait ses \iJ.iiiiN petits yeux sur ses juges, lorsqu'il en avait obtenu un sourire approbateur. Il dit : •■ Je parle à l'univers entier; — je
veux sauver ma patrie, — j'en jure par le tombeau de mon père; — mes complices ne sont pas dignes d'avoir un complice comme moi ; — je ne suis pas un vil sicaire, je n'ai rien fait pour de l'argent; mais je suis un grand criminel, je suis le grand coupable ! » Cet Érostrate de carrefour s'enorgueillit à l'idée que la postérité connaîtra son nom. Un incident fort insignifiant par lui-même est à signaler, car il constate, une fois de plus, la diversité des sentiments qui remuaient dans cette âiiic multiple. Par suite d'une circonstance qui n'importe pas à ce récit, il avait recueilli chez lui Annette Bocquin , maîtresse d'un sieur Janot, un de ses amis. Cette fille, dont la vertu ne paraît pas avoir été bien farouche, demeura un mois dans le logement de Fieschi, côte à côte avec celui-ci; elle était jeune et de mine avenante. « Je la respectai, dit Fieschi; je pus dire à mon ami: Tu m'as confié un dépôt sacré, ma raison fut plus forte que ma passion. » Fieschi ne mentait pas, et personne ne douta de sa parole. M. Bande, l'ancien préfet de police, avait peutêtre raison lorsqu'il disait: « La tête de cet homme est mal ordonnée; s'il s'était trouve dans des circonstances heureuses, s'il avait été environné de gens qui eussent sa confiance et qui l'eussent bien dirigé, il aurait fait de grandes choses; mais il est également propre au mal. »
Les coaccusés de Fieschi avaient des atlitiuies bien dilTérentes de la sienne. Morey, enveloppe d'une ample redingote qui l'engonçait , la tiHe couverte d'un bonnet de soie noire, gardait une apparence impassible, continuait à niertout, môme l'évidence, jouait volontiers le rôle d'un moribond et exagérait la faiblesse naturelle de sa voix, à ce point (|u'un grellier placé près de lui était obligé de répéter ses paroles. Victor Boireau affectait une indifférence qu'il n'éprouvait giu'MC et que déuu'utaieut les regaids éperdus (ju'il jetait sur Fieschi, lorsque celui-ci déclamait ses dépositions. Bescher assistait aux débats, c'est tout ce que l'on en peut dire; dés le début, on lui avait fait coniprendre —et il avait compris — que l'accusation raband(Uinait. (^liiiiut à IN'pin, il faisait pitié ;\ voir; sou tuiipcl hii'u frisé, ses favoris réguliérenu'ut taillés, sa (•ravale blanche et son habit noir ne rendaient (liif plus li\i(l(' iMicnic la pilleur (pii décomposait s(jn visage; pendant tout le leinps (jue durércul les ilébats, il se montra tel que l'avait dépeint un rapport de polire : <■ envieux et intrigant, sans oprit ; " on eùl pu ajouter sans eoiwage, car jamais naluic plus \ile, plus meuleuse, plus inconsistante, ne se montra avec une telle bonhomie de lûchelé. Se« eonlrailiiiions mmiI permanenles, >a peur l'affole, il culasse slnpidenu-nl mensonges sur uu'nsonge^; il nie toujours sans avoir la force
de nier, et donne le spectacle écœurant d'un criminel imbécile qui voudrait passer pour vertueux : (( Je serais indigne de voir la lumière, si j'avais pu participer de près ou de loin à la mort d'un de mes concitoyens. » C'est par des phrases aussi parfaitement plates, c'est par ces lieux communs fastidieux qu'il espère démontrer son innocence. Il est terrifié parFieschi, cela est visible ; dès qu'il entend la voix de ce complice impitoyable, il tressaille, il s'effraye, il essuie son visage ruisselant de sueur et, s'il faut répondre, il balbutie.
Fieschi s'est promptement aperçu de l'effet qu'il produit sur ce malheureux dont les faibles nerfs ne peuvent supporter la précision des détails dont on l'accable; il s'en amuse avec une cruauté de Peau-Rouge; il le gouaille, il le torture, il le désagrège jusqu'à en faire une sorte de loque humaine qui n'a plus conscience que d'une épouvante sans nom ; puis il l'écrase encore et se vante : « C'est un lâche ; moi, je dis la vérité, je la dois à ma patrie, au roi, h Dieu et aussi aux nobles pairs qui m'écoutent. » L'un dans sa couardise, l'autre dans sa forfanterie, sont tout simplement abjects. Victor Boireau, non plus, n'était pas rassuré, et, jusqu'à la (in, il redouta de la part de Fieschi un aveu que celui-ci ne laissa jamais échapper.
Boireau et Pépin opposaient des dénégations
constantes aux af(irniations do Fieschi; Pépin, diino politesse tremblante, disait : <« M. Fieschi commet une erreur:» Boireau était de moins bonne eompaiinie et ié|)(tndail vertement : «Vous mentez;» Fieschi ne se lâchait pas et, paternellement, se tournant vers l'auditoire, il disait avec un sourire d'indulgence : « 11 faut lui pardonner, c'est si jeune que ça ne sait pas encore parler comme il faut. »
Depuis six jours, le procès suivait sa lente marche, sans incidents remarcpiables, ;\ traveis les dépositions des innombrables témoins, lorscjue le .') février, B(»ireau attendri i)ar sa mère qui l'avait, le nwitin même, dans sa cellule, conjuré en sanglotant de dire la vérité, avoua que Pépin lui avait annoncé, le 26 juillet, l'attentat projeté pour le smlendemain, (|u'il avait été prié par l'épicier de faire une pr(»nu'iiade à cheval sur le boulevard (lu 'i'fiiiplc dans la soirée (hi -2' , cl (piil avait reçu un pist<jlel de Fieschi ; il avoue en outre la conlidence <|uil a faite à Suireau et «lont (lis(|uet navail pas su tirer parti. Ces aveux (|ui tuaient Pépin a\aienl été faits hors de la présence des accusés (jue l'on avait emmenés par ordre de M. Pasquier. Lors(|u'ils rentrèrent dans la salle d'audience, on leur donna leehuede la <léposilion de Uoireau; Pépin la déclara tneiisougère et Fies-
ijli l'ii I iiiiliiiii;! Il siiiréiilé.
Le 10, le procureur général, Martin du Nord, prit la parole; son réquisitoire fut médiocre et chercha à frapper, au-delà des accusés, les partis qui rêvaient le renversement de la dynastie de Juillet. Pépin , dont le trouble augmentait à mesure que le dénouement se montrait plus prochain, fit appeler M. Pasquier dans la matinée du 1 1 février et lui dit qu'en effet il avait vu Boireau dans la soirée du 26 juillet, que celui-ci était revenu le lendemain lui emprunter un cheval, pour faire une promenade dont on lui avait laissé ignorer le but et le motif. Dès l'ouverture de l'audience, cette déclaration fut communiquée à Boireau qui, fort irrité contre Pépin , raconta tous les faits relatifs à la promenade à cheval et aux confidences qu'il avait reçues. Pépin s'agite et bégaye; les demi-aveux qu'il a faits retombent sur lui : — il jure que" Boireau et Fieschi sont venus chez lui pour le perdre et il ajoute que c'est Boireau qui l'a mis au courant des projets régicides de Fieschi ; quant à lui, il est innocent; il n'a vu Fieschi qu'une seule fois, avant Taltcnlat, par hasard. — Fieschi alors intervient, il est immonde : c 11 ne faut pas se décourager ; une femme accouche ;\ sept ou à neuf mois ; Pépin commence à accoucher; il dira la vérité comme les autres. » Pépin s'écrie : « Je suis victime des subterfuges ! »
La vérité, — cette vérité tout entière dont paris.
2Ï0 LE PROCKS.
lait Ficschi, était sur les lèvres de Boireau — qui en savait long; — furieux d'être chargé par Pépin qui l'accusait pour essayer de sauver sa tête, il allait probablement tout dire et raconter les dispositions prises le :2S juillet, par les sociétés secrètes, lorsqu'une maladresse incompréhensible (le M. Pasquier vint lui fermer la bouche et arrêter des aveux que sa colère ne lui aurait pas permis de retenir. Au lieu de rester dans la cause qui était déjà bien assez grave par elle-même, le président voulut profiter de l'émotion de Boireau pour lui arracher une déclaration relative ;\ un complot dont la police s'occupait alors, tiu'on appela le nmi/i/iif ilo .\fm7/i/, au(|uel l'acciisé avait été initié et (|ui avait poui" but l'assassinat du roi. (À'tte inteiveisjon subite, ce brusque transport d'une question ;\ une auti'c. rappela Boireau ;\ lui-même ; il battit assez habilement la campagne, lit des demi-conlidences illusoires, et, en réalité, rcdcxcnti iiiaitrc (le lui, sut ne rien réptuidre de sérieux.
Les plaidoiries, inici ifnupnes par cfl incidciil . repiirenl leur «ours; M" Palorni, qui. le |»remier, porta la parole en faveur de Kieschi, fut inepte ; il rendait la société responsable envers l'assassin, dont elle avait méconuu la capacité; M. Pas(juier fit niiiaïqucr à l'avocat f|ni' sa thèse était dangorensi- ; à celte ribscivation du président. Fies<hi
ne se contint pas, et, s'adressant à M® Patorni, il lui cria: « Qu'est-ce qu'il dit donc, celui-là? Je vous retire la parole ! Mais vous perdez la tête, mon brave homme ! »
Il n'y avait rien à dire en faveur de ces misérables, ce qui n'empêcha pas les avocats et les représentants du ministère public de parler pendant cinq jours; le 15 février, à huit heures du soir, la dix-septième, la dernière audience s'ouvrit devant les pairs fatigués de ces longs débats ; après avoir fait l'appel nominal et après avoir recueilli individuellement l'avis de tous les Juges, le président prononça la sentence qui acquittait Bescher, condamnait Victor Boireau à vingt ans de réclusion, Pépin et Morey à la peine de mort, Fieschi à la peine des parricides. La cour étant souveraine et sans appel, il ne fut pas question d'un pourvoi en cassation.
Le greffier de la cour des pairs se rendit près de chacun des condamnés pour leur lire, individuellement, le texte de l'arrêt qui les frappait. Victor Boireau s'évanouit presque et ne revint fi lui qu'en comprenant qu'il échappait :\ la peine de mort; Morey fut très-calme et resta somnolent: « Un peu plus tôt, un plus tard, dit-il, il faut toujours en finir par là ; » Pépin eut un accès de fureur terrible, auquel succéda une torpeur qui se dissipa bientôt ; Fieschi s'écria qu'il saurait
mourir et donner ;\ tous l'exemple du courage. . Pendant toute la durée du procès, malgré le nombre des audiences énervantes et des interrorogatoires multiples, Fieschi ne se démentit pas un seul instant ; il lut toujours en scène et continua dans sa cellule le rôle qu'il jouait , avec tant de complaisance, devant la cour des pairs. Les surveillants. (|ui ne le (luillaient pas, adressaient chaque jour, sur son élal moral, un rapport confidentiel au préfet de police; celui du l février semble résumer tous les autres: << Le prévenu conserve sa gaieté; il lit les journaux et voit avec plaisir que l'on reproduit exactement son interrogotaire. » Un soir, rentrant de l'audience, il dit avec orgueil: « Comme on parle de moi! Pourtant je ne suis j)as sans rei)ro( hc, mais je suis sans peur, comme ce chevalier «lonl la statue est h GnMioble. » — Avoir été Hayard cl servir à de telles comparaisons !
La vanité (]ui le tourmentait ne lui laissait pas un instant d(^ repos; lorscju'il ne parlait pas, il écrivait; coûte (jue coûte, il voulait «[ue l'on s'occupM de lui. Oettc étude ne serait pas complète si je n'y dctunais un spécimen de sa litléialure. Parmi ses lettres, j'en ai cboisi une (|ui ma paru un type achevé de son caractère , de sa bassesse lors(|u'il n'était pas \io|enl. de ses llagorneries intéressées |o|s(|iril n'était pas injuri«Mix; elle est
adressée à un des juges instructeurs qui curent à l'interroger par délégation du président de la cour des pairs, et j'en rétablis l'orthographe pour la rendre moins inintelligible au lecteur. Elle est écrite un mois avant l'ouverture des débats publics : « Monsieur, jusqu'aujourd'hui, pas un magistrat, pas un homme a su me connaître; tous n'ont vu que mon attentat, mais point de qualité chez moi, rien que le crime; ma loyauté dans mon instruction, elle a été regardée par la justice comme un devoir que j'avais à remplir. — Oui — il écrit houvi — monsieur, pour moi c'était un devoir à remplir ; mais un juge peut-il le regarder ainsi?Non, car peut-être d'autres auraient gardé le silence. Mais moi, je n'ai pas fait de même, et mon cœur est satisfait aujourd'hui d'avoir fait des aveux sincères. Monsieur, je m'adresse à vcus, parce que vous seul êtes à môme de me juger, vous seul, monsieur, êtes à même de connaître ma faiblesse ; vous seul êtes à môme de justifier que mes aveux, ce n'est pas, par des promesses d'argent, ni pour obtenir ma grâce ; non. Ma raison, ma conscience et l'amitié et la reconnaissance et l'amour pour ma pati-ie, j'ai voulu la prévenir pour l'avenir, et je peux engager ma parole que je ne coûte pas un centime au gouvernement poui' mon compte personnel. Bref, et pourtant la cour refuse de me donner quelque petite satisfaction pour
214 m: PRfMKS.
mon faible cœur: jo fais confession do celte faiblesse. Voici: J'ai écrit à ma petite Nina: point (le réponse : j'ai demandé la permission d'écrire à Jiinol ((ne j'anrai peiil-èlre besoin île le l'aire appeler comme témoin : pcdnl de réponse; j'ai demandé que l'on m'accordAt , s'il était possible, ;\ M. Lavocat de voir Nina: elle le connaît. M. l^avocat de même : point de réponse. Eh bien! je demanderai ma fjràce, i)eut-<^tre serais-je i)lns henriMix. Par conséfpu'nt je m'adresse à vous, en Vous disant (|ne rien ne m'empochera de faire mon dev(»ir ;\ la Chambre; et après (pie j'aïuai parlé, mes juges sauront l'homme que l'on doit condamner h la peine capitale. Agréez, monsieur, ma plus haute considération que méritent votre bonté d'Ame, votre caract(''re, votre noble talent, Vfdre loglipu-; il lanl (|n'nn homme soit un réproM\é. nn téméraire, on Iroj» injurie s'il ne c('Mle |)as à votre langage. Vous laites etmnailre (jne vous (''tes le lils d'nn grand législateui", et je m'aper(^ois (jne muis suivez sa trace. Je désire aussi que les années puissent se suivre par d'heureux succès fi toute votre honorable famille. Votre tr(''s-hmnble serviteur et dévoué ù jamais : Fiesrhi. Fait à la Conciergerie le :2S ; jour mémorable |)oiu- nn»i et polir la Fiance. I.e 2S décembre iHii.'i. >
('.ello graphomaiiie ne l'abandonna pa^. lors-
qu'il fut condamné à mort; l'idée d'une grâce possible persistait certainement en lui; il rêvait d'aller vivre en Amérique avec « sa petite Nina » ; mais néanmoins, comme il l'a sottement dit, il voulut (( se mettre en règle avec l'histoire » ; et il employa toute la journée du 16 lévrier à écrire une sorte de mémoire qu'il intitula : « Déclaration faite par Fieschi au gouvernement pour insérer au procès-verbal». Il a soin de recommander que l'on respecte son orthographe, afin que l'on puisse avok" une juste idée de « son cetile » . C'est tout au long une déclamation emphatique et absurde, parsemée de prétendues réflexions morales qui ne sont que des lieux communs de bas étage ; c'est le comble de la vanité d'un criminel infatué et ivre de sa sinistre importance. 11 lègue ce fatras à la France. Il est impossible de regarder cette paperasse immonde sans sourire. Fieschi s'est strictement conformé aux usages qu'il avait vu appliquer pendant ses interrogatoires; lorsqu'il l'ait une rature, il met en marge: approuvé tant de mots nuls; il parafe toutes les pages; tout est de son écriture, mais il signe : pour copie conforme, ne baritur [varietur). On n'a pas tenu compte de ses instantes recommandations, et cette scorie est restée secrète. Ce n'est pas ([ue l'on ne fût empressé de complaire à ses désirs ; on poussa la mansuétude jusqu'à le laisser communiquer sans témoin avec
Nina Lassavc. ^- probablement pour « donner quelque petite satisfaction à son faible cœur ».
11 parlait volontiers de ses complices à ses gardiens : « On a bien fait de ne pas être sévère pour Boireau, c'est un enfant; ç.i parle sans savoir ce que ça dir, par forfanterie; le père Morey est une vieille bûche, ça n'est bon ([u'h jeter au feu. on n'en pourra jamais licn lirer; il est trop bùtc pour comprendre son devuir. ce n'est pas comme moi. Pépin doit avoir le nez long, il a eu beau trembler pour sa peau, il ne l'a i)as sauvée; c'est lui qui a tout fait, s'il n'avait pas donné l'argent, je n'aurais jamais pu acheter les fusils. C'est égal, je vitudrai> bien savuir à quoi il pense 1 » — Pépin ■ pcn>ail • à éviter la mort et ;\ mériter sa grâce par de tardives révélations.
Etat de Pépin. — Dernière tentative. — Les aveux suprêmes. — On exige de Pépin plus qu'il ne sait. — M. Zan^'iacomi délégué.
— Morey. — Le recours en grâce. — Annotation de Louis-Philijipe.
— Les condamnés sont prévenus. — Jactance de Fieschi. — Départ.
— Le soldat de Gaëte. — Le duc de Brunswick. — Dernier effort sur Pépin. — Le véritable rôle de celui-ci. — « L'héroïque vieillard 11. — Légende et réalité. — « C'est une vieille canaille. » — La mort de Fieschi. — Le mot de la lin. — Phrénologie. — Le tils de Fieschi. — Protestation.
L'état tràmc de Pepiu était lamentable ; lui qui fut ti'cs-courageu.x eu présence de la mort, lorsque toute espérance fut perdue, il ne pouvait supporter l'idée de sa (in prochaine, ctse débattaitcontrc les fantômes de la dernière heure qui l'assaillaient à outrance. Immobilisé dans sa camisole de force, assis sur le dur escabeau de la i)iis(iii, la lète retombée sur la poitrine, le malheureu.K j)ensait à sa femme, à ses cinq enfants, et cherchait une issue à la roule horrible au bout de laquelle i'éfhafaud lui apparaissait, (lomme les niiiiibond>
qui se (i|,Miienl (juc la présence du méderin leur lendra la santé, il s'imaginait que la présence de ses juges prolongerait sa vie.
Il demandait pour (jnelques instants la liberté (le ses bras et écrivait — non point des « déclaralions ». comme Fieschi, — mais des lettres suppliantes au duc Decazes, au procureur général, à M. I'as(|uier. ('clui-ci. escorté de .M. de la Chauvinicre, greffier en chef de la Cour, se présentait près du condamné, prêt à recueillir les aveux arrachés par l'angoisse. Ces interrogatoires se multiplient : j'en compte un le l'i février, deux le 17 et enfin un dernier le 10, à une heure moins un (juart du matin, eflorf suprême (|ui précéda de peu d'instants les redoulahles apprêts de In toilette et le départ p<»ur la place Saint-Jac(|ues.
Le is février, à onze heures du soir, M. Pas(|uier, qui habitait le Petit-Luxembourg, reçut une lettre par laquelle Pépin s'engageait .^ faire des révélations graves et iï donner des indications précises de nature à éclairer le gouvcrnemenl sur les dangers qui menaçaient eelni-ci. Trois foi» déjà M. Pasfjuiei- a\ait \u Pépin et n'en avait (diliiiu que de vagues renseignements ; évidenuuent il ne HO .souciait plus d'aller encore entendre diiuitiles récriminations et nouIuI se s(»ustraire A un sp«clacle trés-pénible ; il III priei- M. Zangiacomi de se rendre pr«'s de l*epin pour lécouter ; vu même
temps il avisa M. Thiers et M. Persil, qui ne tardèrent pas à arriver. Une seconde lettre de Pépin fut apportée vers minuit et demi, très-pressante et réclamant la présence immédiate de M. Pasquicr. L'exécution était commandée pour huit heures du matin ; le ministre de la justice et celui de l'intér rieur restèrent au Petit-Luxembourg, près de madame la duchesse Decazes, attendant le retour de M. Pasquier, afin de décider si l'on devait surseoir au supplice ou lui laisser libre cours. M. Pasquier se résigna à aller lui-même interroger encore une fois le condamné.
Pépin était fort abattu ; il savait que les premières minutes de son jour suprême avaient sonné, et que la mort, — « Celle qui ne se repose jamais, » comme dit le romancero espagnol, — l'attendait dans quelques heures. Pépin dans sa lettre avait promis de dire toute la vérité, et cependant sa première réponse à M. Pasquier cache une réticence : « Je suis déterminé à dire tout ce que je sais. » Il avoua bien des choses, cependant, et fort sérieuses. 11 avait demandé des fusils à Godefroi Cavaignac dans un but (ju'il ne lui avait point dissimulé ; il avait donné avis de rallcnlat au ddctciir Recurt, avant que celui-ci fût réintégré à Sainte- Pélagie, par conséquent, entre le l" mars et le 9 mai 1835, et Recurt ne l'avait point ■■ détdurné de sou projet » ; il avail [)r(''\cini l'^oriol, niarchaiid
de vins du faubourg Saint-Jacques et chef de section à la société des Droits de l'homme ; il avait tout (lit. Il' matin mùme du 'iîS juillet, ;\ Auguste hlanqui ; il fournil doï détails sur lorganisation d'une nouvelle Société secrète à laquelle il avait été afiilié par Hocurl cl ([ui fut la Société des fnmillt's;'\\ parla du Bataillun réatlutùninaire organisé par Henri Leconte, et enfin révéla l'existence d'une fabrique clandestine de poudre établie rue de Lourcine.
M. de la Chauviniére écrivait ces déclaratit)n> bégayées avec peine et (pie l'i-piu ne s'arrachait (ju';\ la suite dun combat intérieur dont les traces apparaissaient sur son visage bouleveisé. Tout ce (|uil venait de dire confirmait des soupesons, prouvait (jue l'épouvantable machination avait été soutenue par une complicité latente dont on scdouUiit «lepuis longtemps, ujais ne produisait aucun complice elfectif. ujatériel, et ne désigniiit à la justice aucun coupable ayant directement |>arlicipé à l'attentat; or, c'est ce que l'on rechcirhait emure avec ardeur. IN'pin avait li\ré beaucuup. mais on jugea que ce n'était pas assez.
.. Jus(|u'ici, lui dit M. I*as(|uier, vous n'avez, parlé (pie des individus rpie vous aviez avertis; il faudrait maintenant parler de ( eux cpii vniis auraient excité au crime, (pii vous auraient lnuriii les m<»ycli'> dr Ir ( ciinincllrr. •■ Pépin répondit ;
« Si je n'ai pas révélé les projets de Fieschi, c'est que j'ai cédé à l'influence de son poignard ; aucune autre influence n'a été exercée contre moi. » La première partie de cette réponse estun mensonge, la seconde est sincère.
M. Pasquier se retira; les ministres, instruits par lui des révélations de Pépin, décidèrent qu'il n'y avait pas lieu à suspendre l'exécution ; mais pensant qu'à la minute suprême, en présence de la guillotine, le condamné pourrait livrer le dernier mot de son secret, ils déléguèrent M. Zangiacomi pour recevoir, au besoin, les déclarations in extremis Qi lui donnèrent plein pouvoir d'ajourner l'exécution, si les circonstances l'exigeaient.
Pendant que Fieschi écrivait ses phrases ridicules ou qu'il causait avec Nina Lassave, pendant que Pépin faisait effort pour dégorger tout son égout, le vieux Morey, souffreteux, presque toujours couché, se plaignant de la nourriture et ne récriminant contre personne, persistait dans son rôle. Le 18 février, M. Pasquier fit spontanément un effort pour l'amener à quelque confession ; ce fut peine perdue ; le condamné se contenta de répondre hypocritement d'une voix dolente : « Je ne suis pas capable de faire du mal fi mon pays, et si je savais quelque chf)se qui pût être utile, je le dirais. »
TjC recours en grâce, — cpii est obligatoire pour
222 LEXECrTlON.
tous les condamnés i^i mort depuis la circulaire ministérielle du -21 septembre 1S30, — avait été soumis à Louis-Philippe. En présence de tant de victimes, il était impos>ible de « préférer miséricorde i\ la rif,'ueur des lois ". Le garde des sceaux écrivit au procureur général : ■■ Le roi a décidé qu'il serait fait remise .\ Fieschi de la peine accessoire du parricide seulement et (}ue l'arrêt serait exécuté en li>utes ses parties conformément ;\ la lui. .. Le rapport présenté au roi. selon l'usage, parle miiii>trc de la justici', porto une annotation écrite de la main de Louis-Philippe et (jui ne dnii pas être oubliée : « Ce n'est que le sentiment d un grand devoir ([ui nu- dclcrniinc fi donner une approbation (|ui est un tics actes les plus pénil)les de ma vie; scuienient j'entends ([n'en considéialiuM de la rraiidiise des aveux (\i' Fii'sclii et di' sa conduite pendant le jirocès, il lui soit fait riMuisi' de la partie acci'ssoire de la peine, l't je regrette profondément (jue plus ne me miII pas permis par ma conscience. >» La suppression de •■ la |»eiue accessoire » constituait pour Ficschi un adoucisscmeul ap])ic(iablc, (|Uoi(|ue la loi de IKIO en \(M'lu de laqui-lli' <>ii ruupail If poiiig droit aux parricides, a\anl de leur Iranclicr la lêle, eiM élé abrogée par la loi du l's avril is;i'.'.
\m I!» février, vers six heures du malin, un entra da!is la cellule des condamnés et on les prévint
qu'il ne leur restait plus qu'à se préparer à mourir ; Morey fut impassible et Pépin résigné; Fieschi éprouva une émotion violente dont il se remit aussitôt ; il dit à voix basse : « Et ce que l'on m'avait promis (1 ) ? » L'abbé Grivel lui recommanda de penser à son âme. Pcpin était fort calme ; autant il avait lutté, avec maladresse et sotte astuce, pour sauver sa vie, autant il prouva de résolution, lorsqu'il fut face à face avec la mort. Il demanda une aile de poulet, la mangea avec appétit, but un verre de vin et alluma paisiblement sa pipe.
Les trois condamnés furent réunis dans l'avantgreffe pour subir l'inutile et cruelle cérémonie de la toilette ; chacun s'y montra selon son caractère ; Morey toujours absorbé ; Pépin questionnant les aides du bourreau sur les détails de l'exécution ; Fieschi, verbeux, plein de jactance et cherchant peut-être à s'étourdir à force de bruit. 11 y avait là un certain nombre de personnes, les trois aumôniers, l'exécuteur et ses aides, le directeur de la
(1) On a (lit que Ton n'avait obtenu les révélations de Fieschi qu'en lui promettant sa grâce ; c'est \k une affirmation erronée ; on a fait comprendre à Fieschi que l'on aurait de l'indulgence pour lui s'il disait la vérité; Fieschi ignorait certainement les dispositions de l'article 13 du Code pénal; indulgence et grâce lui panirent avoir la même signification; il a pu se tromper, mais on ne Tapas trompé. On fut indulgent, car on substitua la peine de mort k la peine des parricides ; il n'eut donc pas à marcher pieds nus jusqu'à la place de l'exécution, il n'eut pas la tète couverte d'un voile noir et il ne fut pas exposé sur l'échafand pour entendre la lecture de l'arrêt de condamnation.
221 LEXPicrTioX.
pris«ni, les jrardicns, les soldais ; c'était une sorte lie public, et Ficsihi ne perdit pas cette («ccasioii de dire encore quelques niaiseries redondantes : « Je laisse ma tOteà M. Lavocat, mou ;\me à Dieu, mon c(eur à la terre. iM\ donc est M. Lavocat? pourquoi ne vient-il pas? il faut (ju'il me voie mourir; je serai intrépide; il n'aura pas à rougir de Fieschil >> 11 haisait le crucilix, embrassait l'aumônier, embrassait les gardiens et répétait : « Vous verrez comme je >aurai mourir ! » Puis il dit cette éuormilé : » Ma pauvre petite Nina ! que va-t-elledevenir? je la recommande à la duchesse de Trévise. »
On pourrait croire que le gouvernement redoiitait quehjue émoli(»n populaire, cai' ti.tîOO honuno avaient été massés, avant le levi-r du jour, autour du lieu réservé pour lexécution. Trois voitures Ntationnaient dans la cour tic l'Orangerie du Luxembourg (|ue gardait un cordon de troupes; elia< une de ces voilures, enlonrée de gendarmes, le sabre au poing, re<;ul un des condamnés et r.iunu')nier (jui l'i'xhorlail. Au nutmenloii Fieschi. gêné |)ar la //V/oZ/r attachée h ses chevilles, s'avan- (:ail lentement pour prendre place, le colonel de Po/.ac, gouverneur militaire du palais, lui cria : <• Fieschi! pense à Dieu et s<»iniens-loi du siddal de GaPle ! >> Ce s<ddal de GaPle était un Corse dont la <-onduile héroïque était restée légend.iire dans
L'EXECUTIOX. 223
l'armée. Pendant un rapide moment Fieschi devint pensif, sembla s'attrister et dit : « Ce que c'est que la destinée! dans les Calabres, au temps du roi Joachim, une sorcière m"a prédit que je mourrais décapité. » Puis il ajouta après un instant de silence : « Pourquoi ne suis-je pas mort à la Moskowa ? »
Il faisait froid ; le ciel triste et gris roulait de gros nuages obscurs qui passaient au-dessus des arbres dépouillés ; le lugubre cortège, marchant au pas, traversa la grande allée du Luxembourg, l'avenue de l'Observatoire, et, à huit heures un quart, après avoir accompli son trajet entre deux haies de soldats, parvint à la place Saint-Jacques, où la troupe avait grand' peine i\ maintenir la foule immense qui s'étouffait aux environs de l'échafaud. Au-delà de la barrière, à la fenêtre du premier étage d'une maison occupée par le marchand de vin Etienne, on pouvait voir le duc de Brunswick. — celui dont tout Paris a connu les diamants et les perruques en soie noire, — qui regardait cette scène h l'aide d'une lorgnette revêtue d'ivoire sculpté.
Ils descendirent de voiture ; Fieschi avec l'abbé Grivel ; Pei)in, toujours fumant, avec l'abbé (îallaid ; quant à Morcy, qu'accomi)agnail Tabhé Montés, il fallut l'aider et même le porter. ■ Lliéroïque vieillard » avouait lui-nu''me ■■ (pTil n"a\ait
■2-2(i L'EXECITION.
plus ào jambes, quoique le cœur fùl encore bon. » Au moment où los trois condamnas, les aumôniers et les aides forma ienl un groupe sinistre au pied de l'échafaud, M. Zangiacomi, suivi de M. de La ChauYini6re, de iM. C.auchy, greffier de la Gourdes Pairs, et accosté de M. Vassal, commissaire de police, se tenait dans la baraque du contrôleur d'une station d'onniibus ; il élail là pnui- reuïplir la mission (pie la juslicc lui avait conli(''e, et il lit faire une dernière tentative près de Pépin, (pul'on eût voulu avoir une raison suffisante de gracier.
Par ordre du juge d'instruction, armé de pleins j)ouvoirs et prO'l à arrêter la main du bourreau, M. Vassal s'apiirm'lia de l'rpiu. le lira à pari cl lui dit : — "A cette miiuili' cpii va être la dcrniiMe de votre vie, vous M'axe/ plus d'intérêts à ménager; il y a des étrc^ (jui vous sont chers ri qui seront heureux de vous voir conservei' l'existence; ditesnous la vérité, mais la vérité sans réserve, et il sera sursis ;\ votre exécution. • Pépin leva les é|)aules avec un geste «le déeoniagenienl et lépoudit : •' J'ai dit lont re (|ne je ^a\ais ; ■■ i\ voix ba»<se, M. Vassjil insista: ■ Si réeliafaud est «lémonté, on ne le remontera pas poui \oiis. » Pe|)in réplicpia : " Je n'ai rien ù dire. Iléllécbisse/. bien; esl-rt« votre dernier ujol ? — Oui. » — Kl l'epiti alla, de lui-même, se placer prés de ses crtuiplices.
Pépin n'a point menti ; un s'obstina à ne voir en lui qu'un instrument mû par des mains occultes, on eut tort. Morey suffisait à surexciter au crime cette âme haineuse ; il ne fut point poussé par des chefs de parti, il ne fut point soudoyé. Sa vanité misérable rêva un grand rôle; il se crut un libérateur et fut persuadé, tant sa pensée était obscure et pervertie, qu'il deviendrait un haut personnage •si l'attentat réussissait ; il n'en voulut partager la gloire avec quiconque ; il se contenta de prévenir les intéressés afin qu'ils se tinssent prêts ; mais le fait en lui-même reste étroitement circonscrit entre lui, Fieschi, Morey et Boireau; les hommes des sociétés secrètes, avertis et préparés, attendaient l'événement avec impatience; mais ils n'aidèrent ni à la conception, ni à l'exécution. Exiger de Pépin qu'il nommât les instigateurs du forfait, c'était lui demander de savoir ce qui n'existait point. C'étaient les doctrines tout entières librement professées et prêchécs par l'es gens de l'opposition ultra-radicale qui étaient coujjables ; mais, au sens précis de la jurisprudence criminelle, ces mômes gens ne l'étaient pas.
Pépin, les yeux levés vers le ciel comme s'il récitait une prière mentale, gravit sans faiblesse les degrés de l'échafaud ; arrivé sur la plate-forme, il cria : « Je suis innocent, je suis victime ! " e( UKiunil. On piirla Morey, (|ui élait incapable de
21% LEXECITIUN.
marcher; il était lourd, l'escalier nétail pas large, les aides de l'exécuteur qui le tenaieut dans leurs bras frôlaient inv(»lontairenient ses vOtenients. On a prétendu — tant une légende malsaine a essayé de glorifier ce misérable — qu'il se serait tourné vers ses porteurs et leur aurait dit d'une voix douce : << Pourquoi gâter ce gilet? il peut encore servir à un pauvre. •> 11 lïil bien i»lii> humain et ne tomba point dans ce pathos sentimental r comme l'exécuteur, ne pouvant détacher la corde qui retenait sa redingote sur ses épaules, allait «léchirer la bout(tnniére où elle était nouée, il dit : « N... deU...l n'abîmez donc pas mes effets ! », ce ([ui est naturel ;\ un homme grossier dont tous c»'nx (|ui loiil cniiim disaient \olnnlicrs : <> C'est une vieille canaille, ■ jugement pi-n comtois, mais (|ue l'histoire impartiale, ne se souciant guère des fantaisies de l'esprit de parti, est forcée d'accueillir, malgré la brutalité de l'expression, car il est conforme à la vérité.
Fiesehi, I»' |)lus cuu|)able, devait mourir !<• dernier; il asail dit ipiil sérail inirépide, — c'était sou uiot de prédileelion, — il le fui. il monta tréslapidemenl l'eNealicr. et prenant une pose théAtrale, autant (|ne le lui permettaient ses liens, il s'écria, d'une voix que nulle émotion n'altérait : •• Je \ais paraitrc devant Dieu. J'ai dit la vérité. Je meurs content. J'ai rendu serNice i\ ma patrie en
signalant mes complices. J'ai dit la vérité, point de mensonge, j'en prends le ciel à témoin; je suis heureux et satisfait. Je demande pardon à Dieu et aux hommes, mais surtout à Dieu. Je regrette plus mes victimes que ma vie ! » Il se pencha vers l'abbé Grivel qui l'avait conduit jusqu'aux bords de la bascule, il l'embrassa et lui dit en souriant : « J'aimerais assez à venir vous donner de mes nouvelles dans cinq minutes. » Il avait probablement longtemps cherché d'avance et composé ce « mot delà fin », restant, jusque sous la hache de l'échafaud, ce qu'il s'était montré depuis le commencement du procès : un épouvantable histrion.
On moula sa tête, et Brascassat, le peintre d'animaux, en fit une étude extraordinairement vigoureuse, que l'on n'eût point attendue de cet arlislc étroit et sec. On a beaucoup disserté, à l'époque, sur les protubérances et les traits ])rincipaux de ce masque épais et dur. Un comte de L. D. publia même un Porlrail phrénolofjique et physingnomanique de Fiesc/n', dans lequel on peut lire : <( L'ensemble de cette physionomie dénote une énergie et une fermeté portées jusqu'à la férocité; un sourire d'hyène, une raillerie salani(|ue, errent sur ses traits anguleux. » Tout ceci est singulièrement exagéré; j'ai vu Yliludç de Brascassat et j'ai tenu le moulage entre mes mains; c'est uiu' U)\\ xiiaiuc tête, épaisse, dont le cràiie n'a auruuc saillie exces-
nIvo : les pariétaux sont assez aplatis, liiicade sourcilièrc est proémincnlc; les joues sont avachies et les oreilles très-la ri^'cs : le nientou carré, brutal, semble seul indiquer une grande énergie; je crois que M. Bande a été bien prés de la vérité scientifique lorsqu'il a dit : « La tôte de cet homme est mal ordonnée. » Ficschi eut un frère qui était sourd-muet, il ne le faut point oublier: en (»ulre, il eut un (ils naturel. Pierre Fiesibi, né en IS3^2 ; cet enfant e>l mort, au mois de février lSo3, à l'hospice des aliénés dAix, en Provence; il était complètement fou depuis l'âge de dix-sept ans.
Les coupables avaient subi la peine prononcée «•outre eux; ce que l'on nonune « la vindicte publique » était satisfaite; mais le gouvernement était fort inquiet cl la police aux écoules, car l'on était l'onvaincn (|ue Pépin avait fait la part du feu, dans ses dépositions, pour obtenir ;;r.\ce de la vie, mais ((uil n avait pninl dit Imit ce (|u"il savait. On xcnlélail à clienher derrière l'altenlal une sorte de haute organisation mystérieuse, (jui aurait préparé le crime aiin d'en tirer parti. ••( l'on ne s'apercevait pas (juc c'était précisément le contraire (|ui aurait eu lien; (|ue c'était l'attentat ipii aurait mis cette organisation mystérieuse en mouvement et l'eût jetée au combat, si le mi eilt succombé, «•onime tout le faisait préstuner. Kii désespoir de cause et polir édilier, à ce sujet. l'ojiiniiMi du
pays, on rendit publiques, — en partie du moins, — les dernières révélations de Pépin. Les journaux de l'opposition poussèrent les hauts cris ; parmi les personnes que Pépin avait dénoncées, Floriot, le docteur Recurt et Blanqui protestèrent, — dont acte.
LA (.OMl'LIf.rTi: I.VTKNTF.
Ini|uii-tu(le du gouvernement. — Pronos d'un pair de France. — Incendies du 88 Juillet. — Erreur de M. Oiiizot. — Le registre du Mont-.Vnvert. — Le registre de la grotte de Haluie. -- Prédictions eu province et à l'étranger. — Effervescence dans quelijues villes. Tentatives de barricades. — Le hussard Guth. — Nina Lassave. — Uanie de comptoir dans un café. .— tja protestation au Constitiiliûiiiifl, — Conférence secrète entre Louis-Philippe, Pasquier et Martin du Nord. — La raison d'Ktat. — La poudrière de la rue de lA>urcine. — I^urence l'etit. — Encore Boireau. — Une lettre de lui. — Les renmrds d'vm coupalile.
Lcpiuvi'i'iiciiK-iit t'iait (l'aiilaiit plii^ iiii[iiict (|iic les (lnrimi('iil> i-t'iiiiis par riiisIriK'lion et par la iJi^'IVcluif (le police, depuis I alleiilat. pr»tu\aienl (|ne eului-ei avail élé pié\ii, presque aininmé ;\ l'avanee, lutn-seiiicini'iil à Paris, mais en pr«i\iMce et mt^ine h IV'lraiifîer. Heauediip de versions tml ctiurn h j'époinu', (luil l'aiil examiner avec soin pouren éliminer toute exagération inutile; la part (jue fîardf la \érilé est déjà liien assez, eonsidéraïi\v. Nous lerons d'aliord justie(> d'une rumeur (|ui Fol rml ré|i.iiidni' aluis tl ipic les espiils trouldés
acceptèrent, sans contrôle, avec beaucoup trop de facilité.
Un pair de France, M. Gilbert des Voisins, prétendit que le 28 juillet 18'3o, dans les instants (|ui précédèrent et suivirent immédiatement l'attentat, sept incendies avaient été allumés dans Paris par les conspirateurs, dans l'espoir d'augmenter le désordre et d'accroître ainsi leurs chances de succès. La précision même des détails donna crédita ce « racontar » qui fut colporté dans tous les salons et reproduit par bien des feuilles publiques. Ce bruit était faux; rien n"était plus facile que de le contrôler, et c'est ce que j'ai fait. Dans la journée du 28 juillet, il y eut à Paris un feu de cheminée chez un restaurateur, rue de Cléry, n° 102, et un commencement d'incendie chez le pharmacien Houdouin, rue Neuve-Saint-Méry, n° 9; dans la nuit un incendie sans importance se manifesta rue du Plâtre Saint-Jacques, n° 7, chez un sieur Deville, et un autre, tout aussi insignifiant, place Dauphine, n" 2, dans le domicile d'un sieur Labay.
De graves historiens ont dit, et M. Guizot a répété dans ses Mémoires [[), que, « le 28, des jeunes gens voyageant en Suisse, après avoir inscrit sur un registre d'auberge les noms de Louis-Philippe et de ses fils, les font suivre de ces mots : m Qu'ils
(1) ToiiK' III, p. ?.{\:>.
23 i LA COMPLICITK LATENTE.
reposent en paix ! » Ici il y a erreur et confusion : les pièces m'ont passé par les mains. La vérité, pour n'ôtre pas dans la version de M. Ouizot, n'en est pas moins singulière. Sur le registre du Mont- .\nvert,on trouve, ù la date du 58 juillet. linscriplion suivanli' : <■ fiérard Kieschi est un i;raud coupable... ;\ cause di' sa maladresse. » Le 'Js, le nom de Fies<hi était ignoré; ;\ telle dislance, dans un temps où la télégraphie électrique n'existait pas, on ne pouvait connaître les détails de l'attentat ; cette note, antidatée, a été certainement écrite après coup, |)ar(iuel(iue commis voyageur radical ou en goguette. Mais le '29 juillet, fi tlix heures du matin. !nis(|ue déjà les bruits contradictoires de révéïicment avaient franchi nos frontières, trois jeunes gens s'airèlèrent, en Savoie, à la grotte de lialnu'; sur le livre des étrangers, ils écrivirent: « Cy gy le hou, excellent monar(iue. le roi citoyen Lf»uis-Philippc I", roi des Français, Syrahuse, Poidot, .\dcl.iiilf. M. .Miialin : » au-«lessous et d'uiu' autre c( lilurc, on lit : .. (Juc la tiMic leur soit légère! •< Kt encore dune autre main : " //»•tfin'rsrfiiit i/i jKirr ! - ]a's autcius de cette uiais(>rie hiiil.ile Noyageaienl en rliaise de pns|e. c'est lunt ce (jue l'on |)Ul ap|)rendre, malgré une en(|nète minutieusenu'ut conduite |)ar la |)olice française et les autorités judiciaires de la Sa\oie.
Des journaux de |iio\in(e avaient été Irès-expli-
cites, et, lorsqu'on lit entre les lignes, on peut croire qu'ils étaient au courant de bien des choses. La Gazette de Metz dit, le 27 juillet : « Pour la cinquième et probablement la dernière fois, les ex-glorieuses et mémorables vont être célébrées à Paris ; » le 28 juillet, Y Industriel de la Meuse insère un article que lui expédie le bureau d'une correspondance politique établie à Paris : « On continue à dire que Louis-Philippe sera assassiné, ou plutôt qu'on tentera de l'assassiner à la revue du 28 juillet. » Ces lignes sont suivies d'un correctif qui atténue quelque peu la prophétie : « Ce bruit a sans doute pour but de déterminer sa bonne garde nationale à venir, nombreuse, le protéger de ses baïonnettes. » Cette dernière phrase ressemble singulièrement à une insinuation ; du reste, dans ce temps-là, comme dans tous les temps, le parti révolutionnaire accusait invariablement la police de simuler les émeutes et les tentatives de soulèvement, toutes les fois qu'une insurrection échouait devant la l'i'rmc attitude de l'armée cl de la population.
A Gûblentz, à Francf»jrt-sur-le-Mein, à Munich, la mort du roi fut publiquement annoncée pour le 28 ; à Rome, un ordre du jour de la Jeune Italie recommandait de se tenir prêt à profiter de la mort de Louis-Philippe, qui serait infailliblement tué pendant les jouinées de Juillet; lacorrespon-
23f. LÀ rO.MPI.iriTK LATENTE.
(lance des membres du curijs iliplomaliciue el des agents consulaires fourmille de iévélalitiu> deeellc nature. Une dame Leeomle se présente spontanément devant un juge d'instruction, le 7 août, et lui communique une lettre datée de Gènes, le H juillet, dans laquelle on lit : « On dit que Ton a fait sauter votre loi à l'aide d'une machine infernale. "
On avait appris, en outre, ((ue, dans plusieurs villes de France, des hommes connus par leurs opinions exallées avaient semblé prendre quelques mesures en vue d'un événement prochain. Une sorte d'animation inusitée avait régné à Lyon, ;\ Marseille, ;\ Strasbourg, ;\ Saint-Ktienne, pamii des peisonnes s(tupi;onnées d'appartenir i\ des sociétés secrètes.
.V Paris, aussitôt i\\nôs l'attentat, deux tentatives de baiiieade s'étaient i)rodnites; l'une au bas de la rue Meslay. l'autre dans la rue Sainte-Apolline; dans ces deux endroits on avait essayé de dételer des fiacres et de les renverser; la seule intervention des passants av.iit, du reste, sufli i\ mettre lin à ce commeiieenieni de désordre. .\ la niéme heure, un Mtldal du 'i' hussards, nomme (înlli, ordonnance i\n lientcnant-i'olonel C.onibo, monté sur un cheval cl en IcnanI un second à la botte, revenait de l'abreuvoir h la caserne des Célestins; trois rdtips i\v fen hirenl tirés sur lui jx-ndanl
qu'il passait sur le quai. Plusieurs témoins déposèrent qu'ils furent injuriés, frappés, « bousculés », le 28 juillet, sur les boulevards, pour avoir, publiquement et à haute voix, exprimé l'horreur que leur inspirait l'attentat.
Tous ces faits et ])ien d'autres de même nature étaient connus de la justice, qui les recueillait, et du ministère auquel ils étaient communiqués ; rapprochés des révélations que Pépin fit à la dernière heure, pouvaient-ils fournir les éléments sérieux et certains d'une action judiciaire? Les coupables ajant été frappés et n'étant plus, devaiton réunir de nouveau la Cour des pairs et l'appeler à apprécier des faits qui ne constituaient qu'une sorte de complicité diffuse, assez difficile à définir? on ne le pensa pas.
Après l'exécution des trois assassins, on interrogea Nina Lassave, on l'entoura de quelques soins, on la « cajola », avec l'espoir que, dans ses dernières confidences, Fieschi lui avait peut-être livré quelque secret important : ce que « la Borgiiotle » eut à raconter était tout à fait intime et n'avait rapport ni avec la politu^ue, ni avec les conspirations. Nina fut abandonnée et rejetée au pavé, malgré « le bel avenir » que Fieschi, resté assez naïf malgré ses abominables instincts, lui avait fait enti'evitir.
Elle se loua à un industriel sans vei'gognc, f[ui
238 LA foMPLICni-: LATKNTK.
rétablit dame de comptoir dans un café situé près de la place do la Hoiiisi"; olK' y Irônail avec son œil véron, sa main cslntpiée, ses cheveux luisants de pommade et ses j,'r;\ces de lille de bas étatre. « T(»ut Paris « se pressa p(»ur la voir; elle fut parfois mauvaise mairhande de sa honte, cl i)lus dun trofînon de <hou reçu en plein visafie lui apprit (|uil ne faut pas trop heurter le sentiment de la pudeur publique. Elle dispaïul, un beau soir, Iui>fjue la curiosité fui satisfaite, lorsijne l'on se fut assez délecté fi retrarder la lille «lune leprise de justice et la maîtresse d'un ré<;icide. On la ciul morte, partie à l'étraniicr. tombée dans la misère: en isii, le Conslitifliimncl raconta qu'elle était réduite à chanter dans les rues pour vivre. Elle vint elle-même, aecompa^'uée de « madame sa mère ", dans les bureaux du jouinal, piotesler eunlre les - méchants bruits que l'on faisait eouiii' sur son compte >' ; elle dit et prouva quClle était dans une bonne situation, mariée et mère de famille. C-e qui prouve que le proverbe a raison et que <■ la vertu est toujours récompensée ».
On m'a dit, (*t je n'ai aucun motif de douter, — (jue le jour niènn" de l'exéeulion, le 1!» février ls;Ui, Louis-Philippe réunit, d.ins luu' eoiderenee secrète. M. P.is(juier et M. Marini An S<>n\. Uoin du préfet de police. <pii n'ins|iiiait pins »|n'une C(»nliance lrès-r«'slreinle ; loin des ministres, siu'
lesquels le roi redoutait l'influence de ce qu'il appelait « l'esprit brouillon de M. Thiers », le président de la Cour des pairs et le procureur-général, seuls en présence du souverain, examinèrent avec lui s'il y avait lieu d'ordonner de nouvelles poursuites et de se servir des éléments livrés par Pépin pour attaquer de front tout le parti révolutionnaire. Je n'ai naturellement rien su de ce qui se passa dans cette conférence, mais il n'est pas difficile de le deviner.
On sortait à peine du procès d'avril qui n'avait été qu'une longue série de scandales dont l'opinion publique avait été très-émue ; on venait de prononcer trois condamnations capitales ; l'attentat, par l'indignation môme qu'il avait excitée, avait ramené vers le gouvernement du roi bien des sympathies ; les cours étrangères , malgré l'opposition systématique qu'elles firent toujours à Louis-Philippe, avaient ([uclque tendance à se rapprocher de lui, en reconnaissant contre quels adversaires sans merci il avait à lutter ; tous les souverains, — à l'exception du duc de M(xlène et de l'empereur de Russie, — avaient écrit au roi pour le féliciter. Un nouveau procès ne serait-il pas un aveu de faiblesse et ne laisserait-il pas supposer que les institutions, issues de la révolution de Juillet, élaicnl lézardées, jjraulantes, près de crouler? l,a raison |)olili((U(' l'cnipoi'hi éNidcni-
ùiO âîl COMPLICITÉ LATENTE.
ment sur la question de sécurité, et l'on résolut de taire ce que Ton savait, tout en redoublant de précaution pour l'avenir.
Un avait pu se convaincre cependant que les renseignements donnés par Pépin étaient de quel- <(uc importance. Il avait révélé l'existence dune fabrique clandestine de poudre, il avait spécifié l'endroit et indiqué des noms. Un établit une surveillance occulte autour des lieux indiqués, et le S mars ISStt on pénétra dans une maison isolée, située rue de Lourcine. n- li;^; c'était la pou- «Irière ; des hommes y travaillaient activement : parmi eux deux étudiants en médecine, un étu- «lianf en droit et h' menuisier .\(lrien Uobert (jui avait fait le chAssisdela machine infernale de Fieschi.Des per(|uisitions habilement conduites livrèrent le secret de la Son'élr Hcs familles que Pe|»in avait dévoilé et amenèrent l'arrestation de iJJan- (jui el de Harbès.
Tout «-oncttnr lit à prouver cpie I*epin avait été sin<"ère , et pciil-èlre r«';;retlail-on île ne pas l'avoir gracié au dernier nmmenl. On en ani'ait ^u bien davanta^'e. et Ion eût été initié f» plus d'un mystère si Moireau avait «onsenli ù pailer; mais il était retombé dans un nnitiMue dont rien ne put le faire sortii-. .Malj^'ré l'axiome respecté de la justice crinuntdle : .\un his in itlnn. il ne se sou- «iait |)aN dr servir de témoin dans un procès poli-
tique ratUu'hé à l'affaire Fieschi; il se tenait pour satisfait de ses vingt années de réclusion et redoutait fort de les échanger contre une peine plus sévère. On l'avait conservé à la Conciergerie, à la disposition des juges qui instruisaient l'affaire du complot de XeuiHij, dans laquelle il était impliqué. La femme Laurence Petit, cette ancienne maîtresse de Fieschi, cette mère de Nina Lassave, allait le voir très-fréquemment dans sa prison; cela parut suspect; on pensa qu'elle pouvait servir d'intermédiaire entre Victor Boireau et quelque complice de l'extérieur ; on la surveilla de près et, un jour qu'elle entrait à la Conciergerie, on la fouilla avec soin; elle fut trouvée nantie d'une lime qu'elle apportait au condamné. Une perquisition immédiatement opérée à son domicile amena la saisie de plusieurs lettres de Boireau, dont une appartient essentiellement à l'histoire de l'attentat Fieschi. Elle est adresssée à un certain Isidore Janot, étudiant en droit, âgé de 22 ans, que Fieschi connaissait et aimait beaucoup, qui avait été pensionnaire ;\ la gargote de Laurence Petit et qui , pendant quelques jours , fut inculpé dans le procès. Ce Janot avait subi son premier interrogatoire le 2i août 1835, devant M. Zangiacomi ; à la question : — N'avez-vous pas connu Victor Boireau ? — il avait nettement répondu : Non, monsieur.
2i2 LA COMPLICITE LATENTE.
Cellt' lellrp, la voiii dans ses parties essentielles: « Mon cher Janot, tu peux te figurer le plaisir que j'ai ressenti en apprenant ton retour dans la capitale. Toi, mon vieil ami, tu ne me condamneras pas. au moins , sans m'entendre. Je suis très-malheureux ; les remords que j'éprouve devraient me suffire, sans que qyclques hommes vaniteux me caluninient. Oui. UKin ami. s'il faut mon >ang pour racheter ([uelques moments d'erreur, je suis prêt à en faire le sacrifice. D'ailleurs ai-je besoin de te faire des proli'stations? Ne me connais-tu j)as? Tel j'étais le -2H juillet, tel je suis au moment où j'écris, et mes sentiments seront toujours les mêmes... J'atte<ids avec impatience le>< débats de l'affaire de Neuilly où je suis iuculjjé. pour prouver à la Krance entière (jue Koiirau nesl et lie sera toujours qu'un loyal ré|)ublicaiii . Iik apahle de nuire à ses amis. 11 est inutile de le <lé- ( rir<' les t(utures (jue j'ai endiuées pendant six mois et deuïi. Tu dois les reronnaitre capables de tout jns(|u'à la <-nrni|)linn. IK avaient loiit Icnlé près de moi. et ils M'a\ai«'ul pu réus.sir. Il n'y a «loue (juiMi être sur la Icrre ([uc je n'am'ais pas dû voir, c'j'st ma malht'ureusc mère... J'ai «lit quclqucs parcdes insignifiantes pour ne pas compromettre mon coari'usé Pépin i|ui , plus tard, n'a pas craint lui-même de me charger et par cela mémr notis notis sunimi-s pt-nlus l'un l'antre. Si
LA rO^IPLICITE LATENTE. H'A
Pépin l'avait voulu, il ne serait pas mort; c'était d'avouer "des faits qui étaient établis et qu'il ne pouvait nier, de les faire retomber (sur Fieschi) ; je lui aurais aidé pour cela, je le conseillais h cela.; mais il ne voulait pas écouter un conseil comme le mien ; j'étais trop peu auprès de lui... Je te dirai que j'ai été interrogé par le président des assises ; j'ai dit ce que le misérable Fieschi avait déclaré , propos que je lui avais tenus dans mes deux premiers interrogatoires, où je déclare absolument ne rien connaître du tout. 11 m'a fait observer que je n'étais pas d'accord avec ce que j'avais déclaré à la cour des pairs. Je lui ai répondu que je n'avais fait que répéter ce que le juge d'instruction m'avait dit peut-être dix fois, et que tout cela était mensonger, et que personne ne m'avait jamais rien dit... Sois tranquille, je les travaillerai dur. Là , je ne craindrai plus Fieschi, car j'avais toujours peur qu'il me chargeât davantage. J'ai été bien près du soleil. La camisole avait été aussi apprêtée pour moi. M'en voilà encore échappé d'une cruelle. Maintenant , à l'avenir, pour me venger de cette canaille de Suireau, qui a tout fait pour envoyer ma tête à l'échafaud, mais il est très-malheureux pour lui de ne pas avoir réussi. On a cru que je lui avais confié beaucoup de choses ; on s'est cruellement trompé ; car, si cela avait été ainsi, l'affaire n'au-
2U LA COMPLICITE LATEXTK.
rait pas réussi... Ils ont cru qiril s'agissait d'un souterrain aver quelques tonneaux i\o poudre, c'en était un drùlc de souterrain... 11 y a des hommes que je erovais bien solides et qui ont trompé mon attente : ecux-hX me déchirent. Peut -être plus tard je te dirai leurs uduis et tu les verras. En délinitive. ils doivent savoir si je suis un homme d'honneur et si je les ai fait inquiéter de la moindre chose. Non, Boireau ne nuira jamais ù ses frères... Que S... se taise, lui cl tant d'autres ; qu'ils ne parlent plus des faits passés, alors même ((u'ils se cachent ([uand il faut exécutei'. »
Si (inel(|ues juges naïfs s'étaicnl imaginé ([ne le repentir visiterait l'Ame de Unireau, ils se sont trompés. La vanité, (pii est le fond même de toutes ces natures médiocres, les garde dans le mal auquel on v(tudrait les arracher. 11 ne regrette rien (|ue les aveux (ju'il a laissé échapper et il s'ajuunic à l'asenir pour '< se venger de cette canaille de Snircau ■>. Les pairs de France (pii uni usé envers lui d'une indulgen<<' (|ue cette leltrc rend excessive, snnl do gens <|iii ■• ur cttiniaissenl pas de lui ; la \ic d Un hniiiiiif ne leur coûte rien ». — Sa phrase : ■ M'en vnilù échappe dune cruelle ", prnnvc (pi'il s'allcndail h être condamné à la peine de nmil, car il n'ignorait |)as qui! lavait nidilcr. Si l'allenlal, an lien de s'éga-
LA COMPLICITE LATENTE. 2io
rer sur tant de victimes, eût frappé le roi, le duc d'Orléans, le duc de Nemours, le prince de Joinville et eût anéanti, d'un coup, presque toute une dynastie, Boircau se fût rué dans le combat projeté ; il était à son poste, avec ceux qu'il nomme emphatiquement « ses frères ». avec ceux qu'il « croyait bien solides et qui ont trompé son attente ». 11 savait quel effort criminel on devait tenter, de quelles forces on disposait et quel but on essayait d'atteindre. Il n'était pas le seul qui se disposât à profiter d'une si profonde convulsion ; bien d'autres que lui se tenaient prêts, et nous devons faire connaître ceux, — mais ceux-là seuls, — que nous pouvons nommer avec certitude.
LKS (FILLETS ROIGRS.
Voynp*» (\f Pépin en province. — Le dîner du 14 juillet. — Godefroi <.'avai(fnac et Morey. — Les réunions secrètes du 27 juillet. — Dans \in chantier. — Dans \in cabaret. — Barbes et Blanqui. — Dernière entrevue de Blanqui et île Pépin. — La proclamation au peuple écrite par Barbés. — La nourrice et Tenfant. — Horrible précaution. — Tnut le monde ii son poste. — Kniplacenieut des sections. — Les nnnes. — Visite ii Sainte-Pélagie. — La fuite «les - œillets rouf:es ••. — Les passe-ports <le .M. Dugabé. - Kinbartpienicnl de (iodefrt)i Cavai^'nac en Haii'-ile-.Soniiue.
Dans le rourant du mois de juin 1835, Pépin lil un voyapjc en Kiamc, sous prétexte d'allaires ;'i iY*<,'UM'en i)ni\iii('c ; il est avéré aujourd'luii (pièce voy.'ige a\ail un itui puliliipie: mi ciuil «pu- la Soririf t/i-s lùinnlh's, duul la eréatiou est due à Hlainpii et à lacpielle lépieier avait été allillé par Hefiiit, d('•^ le nmis d;i\iil, l'avait chargé d'aller prévenir <• les patriotes .. d'avoir h se tenir prêts à af,'ir aussitôt «pie, vers la lin de juillet, ils recevraient la nonvtdie de la mort de Louis-IMiilippi» et d'une insurrection -i l'.iii>. I.inipurl.ince tpie i'cpin rhcii'h.iil à .iccpiéiir. dans la l'adion à
laquelle il appartenait, lui fît saisir avec empressement cette occasion de prouver son zèle et de donner une sorte de point d'appui à l'ambition secrète qui le dévorait : le rêve de ce vaniteux imbécile était d'être secrétaire général de la mairie de Paris, /{ue l'on ne manquerait pas de rétablir au lendemain d'une révolution.
Le 12 juillet', nous l'avons dit, vingt-huit détenus politiques impliqués dans le procès d'avril s'évadèrent de Sainte-Pélagie ; aucun d'eux ne quitta Paris ; tous y trouvèrent un refuge assuré et restèrent en communications faciles les uns avec les autres; sans être directement mêlés à l'attentat dont la plupart ignoraient les détails, ils l'attendaient et se disposaient à attaquer le gouvernement; mais quelques-uns surent exactement à quoi s'en tenir.
Le 14 juillet est une date restée chère à la France moderne, et les républicains ne se firent faute, en 1835, de célébrer l'anniversaire de la prise de la Bastille. Les chefs et les principaux sectionnaires de l'ancienne Société des Dniils de l'homme se réunirent à un repas commémoratif; Morey ne manqua pas de s'y trouver. Plusieurs des évadés de Sainte-Pélagie y assistèrent, entre autres Godefroi Cavaignac, qui, après le dîner, resta longtemps en tôtc-à-tête et causant à voix basse avec Morey. Marc Dufraisse désirait parler
2i8 LES ŒILLETS ROrOES.
ù Godcfn»! Cavaifrnac ; trois fois il s'approcha de lui et tniis lois il fut ôldifiné avec une impatience (liu- Itm ne iherdia même pas à dépuiser.
Le -11 juillet . Morey et Pépin assistèrent ù un service dit par l'abbé (-liAtel, dans l'éiilise française, rue du Faubnurp-Saint-Martin , t'U l'honneur des maityrs <■ des trnis journées »,. Pépin et Morey n'y j)arurenl ([ne pendant quelques instants : le temps d'échaufier un mot doidre cl di' l'aire une collecte pour les -< réclamants de Juillet ". La collecte pioduisit environ trois francs, que Morey porta au y<ilinnnl. Le soir de ce même jour, lorsque la uuil fui venue, il y eut trois réunions polilicjues secrètes.
La première était composée des hommes que l'on appelait « la tète du parti », de ceux qui se fussent emparés du pouvoii- si l'attentat n'eu! pas échoué et s'il avait pu avoir les suites (juc Ion espérait. La plupart des évadés de Sainte-Pélauic en faisaient partie; elle cul lieu dans un chantier des boulevards extérieurs, sous les longs couloiis (jui séparent les piles de bois pour en activer la •lessiccation. 11 fut décidé ((u'aucun «les nuMubres de ce ).Monp»' privilégié ne se (Munpromeltrail de sa |)ersoune, (|ue l'on atteiulrait. ù domicile, le l'ésultal de révénemenl prévu, et (pie si cidui-ci était l'avorablc, on se |)iii tcr.iil ^iii I liritel-de-\'ille allii d'y piiHJ.iincr nu pouvcrncinful provisoire;
LES ŒILLETS ROT'GES. 2i9
mais, en même temps, l'on décida que les débris des sections de la Société des Droits de l'homme seraient à leur poste de combat, que le prétexte de la convocation serait une de ces revues des forces révolutionnaires que l'on passait de temps en temps afin de tenir « le personnel » en haleine, et que le signe de ralliement pour être reconnu au milieu de la foule qui encombrerait les boulevards et les rues serait un œillet rouge placé à la boutonnière.
Cette décision fut communiquée immédiatement par un émissaire à la seconde réunion qui tenait séance dans la salle d"un cabaret mal famé de la rue Groix-des-Petits-Champs. Victor Boireau s'y trouvait, et, sans raconter positivement l'horrible mystère auquel il était initié, il laissait volontiers soupçonner qu'il en savait plus qu'il ne disait; il restait assis, se prétendant fatigué d'une promenade à cheval qu'il avait été obligé de faire « dans l'intérêt de la cause ». L'envoyé de la première réunion, laquelle correspondait à ce qu'avait été autrefois la Vente suprême du carbonarisme, fit connaître les ordres? du comité directeur. Ces ordres furent reçus passivement par les vingt ou vingt-cintj individus présents; ceux-ci se séparèrent, en se disant : A demain ! ])our allei' porter de ci et de là les inslruclioiis qu'ils étaient chai'gés de li'ausincUi'c aux scclidiiiiaires.
iî5u LES (KILLKTS RorOKS.
Ces deux léunions. celle des chefs et celle des subordonnés, représentaient l'action révolutionnaire exclusivement politique qui voulait simplement la substitution de la republique ;\ la royauté constitutionnelle. Parmi i-cnx qui se disposaient à s'emparer du pouvoir et à diriger les destinées du pays, il y avait fort peu de jacobins; c'étaient, pour la plupai't, de simples ambitieux, abusés sur leur propre valeur, rhéteurs et écrivassi^rs penchant vers le girondinisme, sans grande portée dans l'i'sprit, sans in>tiu(tinn sniid(>. IJrntus du doublc-six et du carauïbolage, (|ue la paresse et la vanité jetaient «lans des perturbations où ils espéraient C(jnquérir une sitnaliim (jue leur incapacité leur interdisait d'obtenii' dune façon normale.
Un troisième grouj)e, agissant en dehors des deux premiers et t[[ù |»(iursni\ail la rcali>alion de rêves bien autrement iiérillcnx, m' rassemblait, ce même suir. dans un |)etil apparleinent de la rue (le la N'i-rrerie. (lel apparlenienl élaiJ un domicile secret dans b'(|nel un jeune ("récde de \ ingt-('in({ ans, eneore inrunnu et nommé .\rmand Harbès, eachail une amourette. La réunion, fort peu nombreuse, était composée d»' Harbés. de iilanqui et de tioi> autres personnes (pie je crois ne pas devoir nommer. (;eu.\-l;\ étaient des héberli>tes. ainsi (|uils aimaient à sr désigner; p(»ur eux. la révolution politi(|ue ii'e|;iit pas un Iml.
LES ŒILLETS RUL'GES. 2ol
elle n'était que le moyen d'arriver à la révolution sociale, à la substitution du peuple à la bourgeoisie, comme classe dirigeante; au nivellement des fortunes, à la confiscation, à la suppression de l'armée, delamagistrature et du clergé; ils voulaient, en un mot, une interversion complète delà société. Ceux-là faisaient un peu bande à part; ils dirigeaient la Société des Familles, et se préparaient à profiter cTè l'attentat du lendemain. Blanqui savait la vérité ; il avait été initié au complot par Pépin et peut-être même par Morey, qu'il connaissait et avec lequel il entretenait quelques relations de voisinage; il prévint les quatre sectaires avec lesquels il était réuni dans l'appartement de Barbes. Trois d'entre eux furent chargés de recommander aux membres des Fami/les d'être prêts au combat pour le lendemain; Barbes et Blanqui devaient passer ensemble la journée du 28, préparer les proclamations au peuple et attendre.
Le lendemain , vers sept heures du matin , Blanqui eut une dernière entrevue avec Pépin, sur la voie publique, rue de l'Estrapade, où ils s'étaient donné rendez-vous chez un libraire. Blan([ui, assuré que rien n'était venu modifier les intentions des régicides, que la police semblait être dans une sécurité rassurante, se rendit au logement secret de Barbes, et là, de concert, ils rédigèrent Une proclamation qui fut saisie, dans
co m^mc domicile, le W mars 1836. trois jours après la découverte de la poudrière de la rue de Lourcine et vingt jours après lexérutinn des régicides: cette élucubration. dont la violence et la niaiserie n'ont point (légales , a lorl probablement été dictée par Hlanqui. mais elle a été tout entière écrite par Barbes. 11 faut la citer, sans restriction ni suppression, parce qu'il est bon de connaître jus([u't>ù va la démence de ces fous furieux de la politi(iue sftcialisle :
« Citoyens! le tyran n'est plus! La foudre populaire l'a frajjpé. Kxleriuinons maintenant la tyrannie! (atoyens, le grand jour est venu, le jour de la vengeance, le jour ûc l'emaiuMiiatiou du peuple! Pour la réaliser, nous n'av(uis (ju'à vouloir. Le C(uuage nous manciuerait-il? Aux armes! aux armes! (Juc tout enfant de la patrie sache (|u'aujourd'hui il faut payer sa dette à son pays! Aux armes! républicains, aux armes! la grande voix du i)euple se fait entendre : elle demaiule vengeance. Frappons, au imni de Icgalité! Ils sont là, nos tyrans, |)réts ù «"ouronncr par un dernier forfait leurs crimes innombrables. (Juc nos braves les fassent rentrer dans le néant! Héros du vice cl de i'arislocralie . b' courage n'anima jamais leurs c(eurs. hes \oyez-vous, tremblants et p;\les? Voyez-vous leurs mains débiles, prêtes à laisst-r lonibei- leurs inutiles
armes? — Peuple, redresse-toi I à toi seul appartieut le souverain pouvoir. Pour le ressaisir, tu n'as qu'à le vouloir. Le cœur te manquerait-il, quand tu n'as qu'à lever la main pour écraser tes faibles ennemis? Te rappelles-tu comme ils t'ont outragé? le coup sanglant dont ils t'ont meurtri le visage? les bagnes où ils t'ont plonge? les droits de l'homme dont ils t'ont dépouillé? Ils t'ont flétri du nom de prolétaire! Lève-toi, frappe! Vois-tu les cadavres de juin et d'avril, les victimes de Saint-Merry et de la rue Transnonain, qui te montrentleurs plaies sanglantes?Elles demandent du sang aussi. Frappe! frappe encore! Vois les enfants écrasés sous la pierre, les femmes enceintes présentant leurs flancs ouverts, les cheveux blancs de ces vieillards traînés sans pitié dans la boue! Tu n'as pas encore frappé! qu'attcnds-tu? Viens! que ta colère purifie cette terre souillée par le crime, comme la foudre puriflc l'atmosphère. Immole tous les ennemis de l'égalité et de la liberté. Frapper les oppresseurs de riinmanilé, n'est que justice; tu te reposeras ensuite dans ta Ibrce et dans ta grandeur. Aldi's tu donneras des lois justes et saintes; alors. Lu travailleras au bonheur de tous les honiuu^s en prenant pour instrument l'égalité. Mais niaiutenanl, point de pitié. Mets nus tes bras, (pTils s'enfoncent loul entiers dans les entrailles de tes bourreaux! »
■2Zi LES ŒILLETS ROUGES.
Celte rhétorique furibonde coule de source, cela se voit sans peine ; ceux qui l'ont commise se sont peut-être imaijiné ({u'ils avaient émis des idées; c'est tout simplement l'appareil littéraire de l'attentat: la machine infernale et cette proclamation ont été conçues par des cerveaux pour lesquels Gharenton semble avoir été spécialement inventé.
Un des hommes que j'ai nommés dans celle étude, et que je ne me sens pas le courage de désijmer autrement, \n'ïl dans la matinée du ^2S juillet une horrible précaution pciur établir une sorte dalibi moral qui put, au besoin, témoigner de sa non-participation au crime. H avait eu un flls qui lui était né le \9 novembre i83(, et cel enfant était allaité au domicile paternel par une excellente femme nommée .Vimée Poire (|ui était née ;\ Troyes, dans le dépaiteniciit de l'Aube, où elle est morte vers iSti", après être restée plus de vingt ans au service d'un employé si'condaire du Muséum d'histoire naturelle. Le conspirateur pnulent jus((u';'i l'infamie dont je parle, — dans sou parti, on disait et l'on dit encore : « C'est un boinuic très-fort! » — engagea la ufuu'rice j\ aller voir la revue et à y poitcr le pclil cur.int. La nourrit')' ronuaiNsail mal Paris et demandait vers (|uel |)oint «'lie dcNait m- diriger pour << bien Noir n. Son niaiire l'i-ngagea à se l'emlre sur le
LES ŒILLETS ROUGES. 2oo
boulevard du Temple , devant le Jardin-Turc ; c'est, lui dit-il, la meilleure place. La nourrice s'y installa, portant le nourrisson dans ses bras; miraculeusement, ils ne furent tués ni l'un ni l'autre. Si ce misérable eût été arrêté comme complice et impliqué dans le procès, il pouvait répondre : La preuve que j'ignorais tout, c'est que j'ai envoyé mon enfant, mon fils unique, à l'endroit même où l'explosion a causé le plus de ravages. Il n'est pas un juge, il n'est pas un juré, — au grand honneur de l'humanité, — pas un, qui n'eût admis une telle preuve et n'eût immédiatement cru à l'innocence de cette bête fauve. A onze heures du matin, tout le monde était à son poste; les Harmodius de tabagie, les Aristogiton de cabaret voyaient se presser derrière eux les groupes dont ils devaient diriger l'action. Les œillets rouges foisonnaient le long des boulevards et surtout à l'entrée des faubourgs. On connaît exactement l'emplacement qu'occupaient certaines sections; l'une d'elles qui, a-t-on dit, avait reçu le mot d'ordre de llccurt, toujours détenu h Sainte-Pélagie où il attendait le résultat de l'événement, était, à la place de la Bastille, précisément près de la boutique de Pépin; deux sections étaient dispersées dans le faubourg Saint-Jacques, dont l'une sous le commandement du marchand de vins Floriot et prête à s'emparer du Panthéon
(|iii. t'ii tas (rônicuU', reprt'sonlo une (,'ilailollo rnrniulable ; iinr aiiltc était aux environs de la rue S linle-Apolline (le lac^on ù pénétrer rapitlcnunl sur le boulevard Saint-Denis par la cour intérieure des maisons à double issue; des sectionnaires étaient aussi répandus boulevard Saint- Martin de fa(;on ;\ pnifiter des profondes maisons qui s'uuvient sur la rue Meslay; c'est au coin de cette rue et de la rue du Trinple (pie se tenait Victor Boireau, avec son ami Martinault et deux ou trois autres « patriotes », QueUiues sectionnaires stali(jnnaicnt sur les quais et sur le Pont- Neuf aux environs de la rue Dauphine, où existait un dép(jt clandestin de munitions dans les maisons portant les numéros -l'a et 'Ji.
Les hommes de la Surirti' des /ùimi/lcs, disposés sel(»n le plan de Hhuniui, étaient jetés \y,\v petits groupes dans les rues voisines de rikMel-de-Villc, dont, aux jours de batailles populaires, chacun cherche à s'emparer le j)remier. Si <> le coup « eût réussi, on se serait jeté, en hi\te, sur les Ixtuli(iues d'arniuiifr; le ;.'raiid maicasiu do Lepage était ainrs situé rue Hourf^-l'.Xbbé; on se fût porté chez les capitaines de la f^arde natinnale, (|ui détenaient à domicile les fusils rései\és aux gardes non pour\us d'uniformes et ({u'on a\ail surnommés les bizets; on eût euNahi etdésaiiné les casernes de vétérans; on eût rcc.u les fusils
dont la Société des Bvnils de l'homme avait encore trois dépôts dans Paris; on se fût rué sur la garde nationale et, dans la poussée, on eût essayé de lui arracher ses armes ; enfin, on était persuadé que, dans les rangs de la «milice citoyenne », on eût rencontré plus d'un complice prêt à faire le coup de feu pour la bonne cause. — Le même jour à midi, A.-B., l'un des plus grands artistes que possède la France, alla voir, à Sainte-Pélagie, son frère utérin, Xavier Sauriac, qui était détenu pour participation aux émeutes du mois d'avril. Pendant qu'ils se promenaient ensemble dans le préau , l'horloge sonna midi et demi ; Xavier Sauriac dit : « La jjranche d'Orléans a cessé de régner. — Pourquoi? lui demanda son frère. — Tu le sauras ce soir, et ce soir j'irai te demander à dîner. »
Dans les prisons et sur bien des points de Paris, on attendait; «la foudre populaire » éclata, comme dit la proclamation de Barbes; le roi ne fut pas tué ; le bruit s'en répandit dans toute la ville avec une surprenante rapidité, et les œillets rouges disparurent comme par enchantement. Le mot resta longtemps dans le vocabulaire des conspirateurs ; d'un <( patriote » sur lequel on pouvait compter, l'on disait : « C'est un bon, il a porté l'œillet; » l'expression se concréta encore et Ton disait simplement : « C'est un œillet. »
258 LKS ŒILLETS UorOKS.
Les hommes, qui avaient eu uue eonnaissanee j)lus (tu moins vaju'ue du pnijcl dallenlat, vécurent dans une iniiuiétude poignante. In romancier qui fut représentant du peuple après la révolution de ISiS et ministre pendant quelque temps, écrivait le 5 août 1835: « Si Fieschi parle, nous sommes tous perdus! » On croyait alors, dans << le parti », (fue l'assassin avait été initié aux intentions futures beaucoup jjIus quil ne l'avait été; on craignait qu'il ne connût certains noms et (ju'il ne les divulguât; mais il se tut, et pour cause. Morey ne lui avait rien dit, et Pépin navait rien affirmé avec précision. L'effarement n'en fut pas moins considéiable ; les arrestations opérées beaucoup trop à l'aveuglette par la police ne lirent (|ue l'augmenter; ce fut ;\ qui essayerait tle (|uittei- Paris pour franchir les frontières et gagner un refuge :\ l'étranger. On était fort sévère ;\ cette époque pour les passe-ports; tout gendarme, tout garde champêtre, tout douanier avait droit de les réclamer au.x voyageurs.
Une lettre du ministre de l'intérieur, datée du î> août IK3.') et adressée au président de la CJiauïbre des députés, pritint; (pie <lepui> liuiî jours trois indisidns sont sorlJN de France munis de passeports au nom de M. Dugabé ; or celui-ci était un député di- la Haute-Garonne, il appartenait i\ ropp(i>ili(iM, et, sous bon préle.xle, il s'était fait
délivrer plusieurs passe-ports à la questure de la Chambre. 11 fut interrogé et les explications qu'il fournit ne furent point sérieuses.
Godefroi Cavaignac qui, depuis son évasion de Sainte-Pélagie, restait caché à Paris, prit peur et jugea prudent de quitter la France. A l'aide de faux papiers d'identité, il put gagner Abbevillc où il avait des amis dévoués ; l'un d'eux, historien très -connu, travailleur infatigable, auquel on doit la publication d'excellents Mémoires du temps passé, parvint à le sauver d'une façon ingénieuse, tout en compromettant les autorités responsables. 11 le conduisit, dans la patache même de la douane, jusqu'à un lougre anglais, ancré en baie de Somme, (pii le porta en Angleterre.