‹ L'Atticisme de LucienChapitre 6 sur 20 · CE QUE NOUS SAVONS DES PRINCIPES DE LUCIEN EN PHONÉTIQUE · texte numérisé non relu

CE QUE NOUS SAVONS DES PRINCIPES DE LUCIEN EN PHONÉTIQUE

LS

Si éloignée de nous que soit l’époque attique et si difficile qu'il soit de se faire une idée de l’exacte prononciation des lettres dans une langue morte !, nous ue sommes pourtant pas, tant s’en faut, dépourvus de renseignements. Le Cratyle de Platon, certaines plaisanteries des auteurs latins ou des comiques grecs, des imitations de cris d'animaux, des transcriptions de mots latins en langue grecque ou vice versa, et surtout, pour les consonnes, la dixn puynévruy de Lucien, jettent quelque lumière sur une question plus que jamais controversée.

Mais tout d’abord, nous connaissons exaclement l'alphabet ionien substitué dans Athènes en 402 avant Jésus-Christ à l’alphabet vieil-attique. Cette réforme, contemporaine de l’archontat d’Euclide, semble avoir élé inspirée par une double pensée : simplifier par la création de nouvelles consonnes, & et 4, l'expression des arliculations composées, puis éviter, par la création de voyelles ou de diphtongues nouvelles, toute ambi-

1 En ce sens que la prononciation du grec moderne est certainement différente de celle du grec ancien; sur ce point-là, on est à peu près d'accord.

guité dans la prononciation des sons ; enfin, d’une façon générale, conformer l'orthographe à la prononciation modifiée par le temps. On peut donc répartir les attiques, au point de vue de l'orthographe, en deux groupes distincts : 1° les tragiques et Thucydide ; 2° les philosophes et les orateurs. La première orthographe correspondait aussi à une prononciation primitive plus rude ; et c’est peut-être ce que Lucien a voulu indiquer par le mot éxtpaynkion (M. Rh. 10), quand il prédit au petoaxioy inconnu ‘ (M. Rh. 1) tout ce qu'il y aura de pénible pour son cerveau et pour sa gorge dans l’enseignement du Maître de Rhétorique.

Vers 400 avant Jésus-Christ, c’est le dorien et l’éolien, à la suite des longs rapports attico-doriens dans la guerre du Péloponèse, qui dominent un peu dans le dialecte d'Athènes : le dorien par les crases, telles que xatæ, mpouAaSoy ; l’éolien, par les redoublements de consonnes à la place d’un} disparu, au lieu d’une formation de diphtongue ou du maintien de la consonne perdue :

Oœpp, appnv, yeppovnaos, puppivn, GTeppôv, dTTA, TT,

en particulier par le redoublement de la forte + préféré au redoublement de la sifflante « ou à l’emploi d’une siflante double :

GahaTtæ, ROATTO, MTTWY, LOLÔTTO, CPATTE ;

le mot ärrixôs, quelle qu’en soit l’étymologie : actixds, &xtuxés, ‘Agix où ‘Aÿävar”, représente, dans son orthographe définitive, la même tendance. Les traces d’ionien

1 Cf. p. 53, note 1.

? Pour le P. Cesare di Casa, auteur de Gli Hethei-Pelasgi (T. Î, Rome, 1894), ‘Attixés viendrait de (Kh)ali, nom asiatique des Hetéens, comme d’ailleurs ‘194xr, Kôkixoc, [Ilsh-asyol (?) et ’Asia (Kh-atia).

pur, conservées dans l'écriture plutôt que par la pro- -nonciation, telles que nous les trouvons dans Thucydide, et qui se perdirent avec l'ancienne orthographe en 402, ont à peu près disparu :

és, ver (pour An), Ebv, Evvés;

mais au temps de Xénophon et de Démosthène, cette faible prépondérance prit fin, soit que les rapports avec l'Ionie fussent devenus plus étroits, soit par un phénomène simple et naturel de réaction légère. De là, chez les atticistes, quelque incertitude : assurément l'orthographe ancienné n'avait pas toujours été respectée dans les manuscrits ; mais les inscriptions demeuraient, comme des monuments inaltérables de l'écriture au temps de Périclès. On se demandait — question bien puérile — à quel modèle on devait se conformer. Oubliant que la prononciation n’avait guère pu varier des guerres médiques à Démosthène, les üreoutrixoi, pour être plus purs, aflectaient d'écrire comme les contemporains de Cimon ; peut-être même essayaient-ils de parler aussi de cette façon ; on avait ainsi de l’atticisme facile, des pastiches tout simples, comme chez nous les Contes drôlatiques de Balzac ou même les deux sonnets de La Bruyère. En écrivant partout Edy pour cu, és pour sis, il est bien facile de rivaliser avec Thucydide.

Le badinage intitulé Jugement des voyelles résume pour nous les altérations de consonnes dues à des influences irrégulières, étrangères à l'application de la règle simili simile gaudet. Voici, en peu de mots, le sujet de ce plaidoyer : le 3 des anciens Attiques et surtout de la xouwû dudhsutes assigne à comparaître devant le tribunal des voyelles le T des moyens Attiques et des

Atlicistes : « Jusqu'ici, dit-il, je n’avais subi de la part du + que de faibles usurpations », toutes dues au voisinage du dialecte dorien, qui très souvent remplace au début des mots ç par + :

tv, tupicow ‘, etc.

Le's rappelle sa complaisance modeste à l’égard des voyelles * ; quant à sa déférence pour les autres syllabes, comme il dit, c’est une allusion sans doute aux adoucissements subis par l’ancien attique, Gaoc&, dopny, pour Gaoca, dpany, etc. : « Je suis menacé, ajoute-t-il, de disparaître du nombre des lettres pour être reduit à l'état de son inarticulé ». [I invoque ses juges, sans lesquels l’écriture deviendrait impossible $ ; si l’on

LU

avait plus tôt réagi, on ne verrait pas le A lutter contre les empiètements du P ‘, le K et le À contre ceux du Tr ‘,le A encore contre ceux du N°. Suit une invoca-

1 Il semble bien qu'entre le s et le +, lettres voisines dans l'alphabet, l'intermédiaire fût le 6. À coup sùr, le +, comme ailleurs le o, est l’équivalent d’un esprit rude dans le génitif +95 de l’article.

? Lucien se rendait-il compte de l'existence du © caduc :

tot%on POUT TotY0ES-2, Tot#pETt PDOUT Tot%0c3-0t Ÿ

Rien ne nous autorise à le croire; la grammaire comparée est une science toute moderne, si l'on en juge surtout par les rapprochements anciens du grec et du latin, tels que le traité de Macrobe sur les différences du verbe grec et du verbe lalin; et c'est à la grammaire comparée que l’on doit ces découvertes.

3 La création de voyelles écrites avait été la première altération imposée en Grèce à l’ancien alphabet phénicien : ce furent d’abord les vovelles À, E, I, O ; l'Y était semi-voyelle.

* Keoahzoy{a pour xeoxhal'ylz.

* l'yaoetov pour xvagetov, pôyis pour pôkts, toutes formes employées quelquefois par Lucien. Cf. inf.

6 "Hyv60ov pour 7À8ov. Tous ces exemples semblent démontrer que la langue des Grecs, vraiment méridionale, était paresseuse, et évitait avec un soin pareil les concours de consonnes et les consonnes trop dures.

lion à Cadmos, à Palamède, à Simonide, qui, suivant la légende, importèrent ou augmentèrent l'alphabet grec ‘ ; le > gémit de se voir lésé par une simple muelle, d’un rang naturellement inférieur au sien ; il a élé chassé par le T dans les quatre parties du discours”. Après ce long exorde, vient la narration; flanqué du P et du T(P, x, T), le >, parti d’une colonie athénienne, s’en allait en lonie. Un poète béolien, inintelligent par conséquent, mais à prétentions atticistes, accueille le trio ; il ne tarde pas d’ailleurs, en bon dorien qu’il est, à substituer partout le T au x, à tort et à travers ; les plaisanteries deviennent plus précises contre les Atlicistes pédantsquicroient parleraltique, etparlent comme à Thèbes : on finira, en pleine agora d’Athènes, par dire +ÿxx comme au pied de la Cadmée *. En ce qui concerne le groupe >>, l’infortunée semi-voyelle invoque l'appui d’Aristarque, qui, si ce passage doit être pris au sérieux, aurail blâmé les tendances doriennes de l’attique à partir de 400. Mais le > initial, qui représentait en nouvel attique l’affaiblissement du &, était à son tour adouci en Z devant une autre consonne 5. Le 3 pardonne au P ses modestes usurpations; quant à celles du T, elles alteignent déjà le 6, le A,

' Les 24 lettres de cet alphabet étaient classées, au temps de Platon (Gratyle, ch. xxv), en 7 voyelles, 8 semi-voyelles dont le Z, et 9 consonnes ou muettes. La classification remonterait à Cadmos et aux autres.

2 Nom, verbe, préposition, conjonction.

3 Lucien s’oublie-t-il, quand, dans cette même phrase, il emploie la forme épubptäoxv ?

« Le vieil attique en effet, et en cela la xotvr) Gi4hextos reprenait encore les traditions ioniennes, disait non seulement -\wsca, Bahzsoa, mais encore “Ypmesons, Avx26:5305, peut-être même ’Asotxôs.

* Lucien cite Zupva, Suäo2y60$; une inscription datant de 63 ap. J.-C. donne ro:C0:570ù (CIA, t. IIE, n° 616); une autre ZuSpva (CIG. n° 1003).

le Z; la langue est menacée d'un « ravxiquis », comme elle le sera plus tard du ivrxtouss '. Et de quel droit celte invasion ? cette lettre abominable est le symbole de la croix *, le plus ignoble des instruments de supplice: un mot encore, et les chrétiens seront rendus responsables de l’intrusion du T.

C'est ainsi qu'une réaction inintelligente et ignorante pouvait altérer jusque dans ses sources la pure langue qu'on prétendait restaurer. Entre ces extravagances et l'orthographe machinale de la xotvn diéheutos, quelle position prit Lucien, et comment écrivit-il ?

Ici doit se poser la question des manuscrits ; il s'agit de nuances bien délicates, bien ténues, qui ont pu, et même dû souvent échapper aux copistes ; bien plus, les correcteurs maladroits ont pu intervenir, et fausser mal à propos l'orthographe voulue de l'auteur : ne voit-on pas dans les manuscrits de César la forme de datif manui qu’il réprouvait, nous le savons, et à laquelle il préférait manu ? D'autre part, quelque chronologie qu'on adopte, il est établi que Lucien a vécu fort longtemps el a composé des livres jusqu’à l’âge le plus avancé, de 150 à 190 environ après Jésus-Christ, et il est probable que ses idées ne sont pas toujours restées les mêmes. Enfin, il faut faire le départ des ouvrages authentiqueset des autres : authenticité, chronologie, intégrité, tel est le triple problème qu'il faudrait résoudre avant d'étudier les idées de Lucien en phonétique ; et, comme les éléments d’information ne sont pas nombreux, il serait bien difficile d'aboutir à des conclusions sûres, si Lucien lui-même n'avait

1 Les débuts des mots sont surtout menacés ; Lucien se plaint de voir son titre de Z5pos changé en rüpos (fromage).

? Par sa forine d'abord (T), ct parce qu'en phénicien TAF, écrit +, sigoilie croix.

à plusieurs reprises parlé de ses propres tendances.

La question d’authenticité, solidaire jusqu’à un certain point de l'autorité des manuscrits, doit cependant la précéder. Elle est, de l’aveu de tous les éditeurs, extrêmement ardue : Fritzsche! la jugerait presque insoluble, si d’une part le nom- bre considérable d’opuscules indiscutés qui nous sont parvenus, d'autre part, dans ces opuscules, la constance des idées de l’auteur en ce qui concerne le style et l’atticisme, n'étaient dans la plupart des cas un secours très précieux. C'est là en apparence .une pétition de principes : pourquoi restreindre en eflet le droit du critique à 15, 20 ou 22 traités sur 82, et se servir des 60 premiers pour rejeter les 20 autres ? Pourquoi les uns sontils intangibles, et les autres soumis à un si rude examen? C'est qu'évidemment la tradition ininterrompue et le consentement universel des philologues de toutes les époques, l’autorité légitime des ouvrages les plus célèbres qui constituent non seulement l'œuvre, mais la physionomie, le caractère, l’individualité de l’auteur au jugement des plus anciens lettrés, tout cela doit imposer au scepticisme des commentateurs une borne déterminée, sous peine pour eux de remonter de contestations en contestations jusqu’à l’authenticité de l'existence et de la vie même de l'auteur. Or, le plus radical des critiques, Bekker, dans son travail un peu précipité *, représente pour nous en pareille matière le maximum du scepticisme : il exclut, souvent sur la

1 T. III, 2 partie, p. Lxx11. 1880.

2 {854 et 1853. Cf. Fritzsche, op. cil., p. LxIv sqq.

foi de son flair en critique, les 28 opuscules suivants, et dans l’ordre que voici :

le Déshérité, Nigrinos, | la déesse Syrienne, l'Astrologie, Démonazx, Halcyon,

Charidème, les Portraits, le Deuil,

les Amours, Pour les Portraits, les Sacrifices,

l'Éloge de la Patrie, l'Éloge de Démosthène, Danger de la Calomnie, la Danse, Néron, la Goutte,

le Parasite, Philopatris, Ocypus,

le Cynique, la Longévite, les Epigrammes,

plus Leæiphane, Toæaris, l’Ane et le Soléciste. Il reste donc 54 traités ou dialogues dont l'authenticité serait absolument hors de doute ; Bekker les a trouvés dignes de Lucien; les autres, pour divers motifs, lui ont paru indignes, et, le plus souvent, il n’a pas expliqué ses raisons : « clauso labello, comme dit Fritzsche, cogitabat »; il à procédé, « non verbis, sed verberibus ». Celui-ci, de son côté, dans ce qu'il a pu nous donner du grand travail qu'il avait entrepris, trouve Bekker trop rigoureux, et son procédé peu scientifique : « il convient, quand on déclare un ouvrage apocryphe, de dire au moins pourquoi » ; le grand critérium pour lui, ce sont les rhythmes. Il est bien malheureux qu’il ne nous ait pas laissé de spécimen de sa méthode : il a seulement démontré, et par d’autres procédés, l’authenticité du Nigrinos — dont l’analogie avec les Salariés est vraiment frappante'— et du Démonax, qui est tout à fait dans le ton ordinaire de Lucien. Ces deux traités n'avaient élé contestés que par Bekker, qui ne donne pas de motifs; et les critiques de Bernays contre le second ont été facilement réfutées. Il faut bien admettre avec

1 Fritzsche, ibid. p. Lxx1x : même haine de Rome, même mépris des Graeculi, même apologie de la pauvreté, même style, et mêmes idées platonicienves.

Fritzsche, que Lucien, entre 25 el 65 ans, a dû faire des progrès et que l’infériorité relative d'un opuscule ne peut être contre son authenticité une preuve décisive. Ainsi, puisque l'authenticité des Phalàris nous est affirmée par Photios, il n’y a pas de raison sérieuse pour suspecter le Déshérité, que le ms. Vindobonensis B, le plus ancien et l’un des meilleurs, nous présente inséré entre le Tyrannicide et le 1° Phalaris ; et le fait que Libanios aurait traité des sujets pareils, dans un style d’ailleurs différent, ne saurait être un argument probant. La plupart des traités rejetés par Bekker sont pareillement des exercices d'école, ou des développements qui n'ont rien de satirique : ce caractère seul ne suffit pas à les faire suspecter avec raison : la moitié de l’œuvre de Lucien serait ainsi supprimée d'un trait de plume. Si d'un commun accord on a déclaré apocryphes les Exemples de Longévité', sorte d'index sans aucune valeur littéraire ; l’Astrologie*, exposition sèche et sans trace de satire ; les Amours, opuscule très licencieux et bien mal écrit *; les Sacrifices, dont l'ironie est remarquablement lourde; la Déesse Syrienne, œuvre terne et monotone, sans autre intérêt qu’un ionien peu correct et une vague parodie (?) d'Hérodote; le Philopatris, de date évidemment postérieure ‘, avec des plaisanteries de mauvais goût ; le Cynique, malgré l'autorité de saint Jean Chrysostome qui en a cité une

Ranke en a spécialement fait la critique et l’a rejeté pour toutes sortes de motifs.

* En ionien. La Danse ne vaut guère mieux : Lucien, s'il en est l’auteur, était encore bien inexpérimenté.

3 Coset déclare le style indigne de Lucien : Far. lect. p. 117 et 257.

# Ehemann, Stuttgart. 1839; Niebuhr, Bonn, 1843; Wessig, Coblentz, 1868 ; R. Crampe, Literarisches Centralblatt, 11 mai 1895, le croit de l'époque d'Héraclius ; on ne le croit pas antérieur à l'époque de Julien, ni postérieur au x° siècle (cf. ch. 9 et 29).

partie ‘, mais dont les formes et les constructions ne sont guère celles d'un Atticiste *; Halcyon, Néron, Charidème, dont le ton ne ressemble en aucune facon à celui de Lucien, et qui constituent de bien médiocres imitations; l’Eloge de Démosthène *, dont la composition et le contenu surtout sont suspects ; Lucius ou l’Ane !, malgré des analogies superficielles avec l'Histoire vraie, à cause de son vocabulaire impur et de son style peu correct; le Solécisle, si prétentieux et si mal composé, pastiche grossier du Lexiphane et du Démona» ‘; la Goutte et Ocypus, qui mériteraient peut-être plus d’indulgence pour leur comique douloureux, leurs mots burlesques et leurs cris lamentables: enfin des Epigrammes souvent médiocres, éparses dans l’Anthologie, absentes de tous les manuscrits, admises comme authentiques sur la foi du nom de Lucien inscrit en têle de la première, — on ne voit pas de motif sérieux pour rejeter les autres traités condamnés par Bekker. L’Eloge de la Patrie, la Danse, le Toæaris, le Danger de la Calomnie ou de la Délation sont assurément des déclamations sur des lieux communs, el encore l’Eloge de la Patrie a-t-il pu être prononcé à Samosate, et le Danger de la Délation était-il ur excellent sujet de développement sous ces empereurs Antonins, qui affectaient de poursuivre les délateurs; le Deuil est une Àxitx médiocrement spirituelle; mais rien de tout cela n’est indigne de Lucien, ni dans les idées, ni dans le style. Peut-être n’y aperçoit-on pas très bien les fameux rhythmes de Thrasymaque et d'’Isocrate : Frilzsche seul eût été

1 Dans une de ses homélies sur l’évangile de S. Jean. — 2 Par exemple, malaxôv, Éiv, Ôesxvds, ‘ivx au lieu de &s<, etc. — * Grauert, Phil. Anal. p. 289, sqq., n° 80.— * Kuaut, Leipzig, 1868 : de Luciano libelli qui inscribitur Lucius sive Asinus auctore. — 5 Cf. inf. p. 16à.

capable d'expliquer à ce sujet ses propres découvertes. Que dire des Portraits et de leur Défense, cette peinture exquise, conforme d’ailleurs aux traditions de Ja rhétorique ‘, d’une femme que Lucien eut précisément l’occasion de rencontrer à Antioche en retournant à Samosate ? Que dire du Parasite, dont l’admirable persiflage a presque la valeur d’une signature, et du Lexiphane, qui est l'expression parfaite des idées de Lucien sur l’atticisme, telles qu’elles apparaissent dans son œuvre entière? Néanmoins, et bien que cette œuvre même en soit comme complétée, nous éviterons le plus possible d'appuyer sur les opuscules contestés nos recherches et nos conclusions.

La question de chronologie, fort difficile en soi, puisque c’est exceptionnellement et par hasard que les ouvrages eux-mêmes nous renseignent, est cependant la moins importante. Il est impossible, en effet, de dater par l'orthographe n’importe quel traité : les Dialogues des Morts, qui semblent bien avoir été composés tous à la fois, présentent à eux seuls toutes les variantes orthographiques des œuvres complètes. Essayons toutefois — il n’est pas indiflérent, tant s’en faut, de savoir à quelle époque de sa vie notre auteur a manifesté telle ou telle idée littéraire — de reconstituer l’ordre dans lequel ont paru les principaux de ces opuscules.

Celui de l’editio princeps*, conservé par la plupart des éditeurs, y compris Jacobitz, a le grave défaut de ne concorder ni avec celui de la publication première, ni avec celui d'aucun des manuscrits que nous possédons. Il est évident, par exemple, que le Songe, qui

1 Fritzsche, t. II, 2e partie, p. xv. |

2: Florence. 1496; vinrent ensuite les éditions de Venise, Alde, 1503, et Alde, 14522. Le ms. qui avait servi à établir l'édition princeps avait été rapporté de Constantinople en 1425 par le Sicilien Aurispa.

occupe ici la première place, fut écrit par Lucien vers 160 ‘, et que les premiers éditeurs l’ont placé là en raison des renseignements qu'il nous donne sur la biographie de l’auteur. C'est K.-F. Hermann ? qui le ‘premier a tenté d’une manière scientifique une disposition chronologique ; d’autres, après lui, ont esquissé un classement fondé sur les caractères divers de tous ces opuscules : ainsi Bekker * rejetait à la fin les traités apocryphes, et groupait les autres suivant qu’ils appartenaient à la Rhétorique ou à la Satire :

Apocryphes : 29, 36, 78,38, 63, 33, 48, 73, 3, 37, 39, &0, 73, 79, 77, 62, 72, 6, 50, 13, 59, 80, 81, 82, de l'ordre vulgaire ;

Rhétorique, AxAtxi ou pehëtar: #4, 64, 21, 23, 24, 54, 55, 56, 61, 53, 57, 30, 31, 28, 4, 22, 51;

Satiriques : 1° dialogues : 7, 9, 8, 74, 43, &&; — 20, 46, 14, 15, 35, 59, 71,69, 2, 47,65 ; — 5, 10, 11, 12, 45, 16, 66, 70, 77,49 ; — % récits : 25, 26, 27, 17, 18, 19, 32, 68, 58, 60.

Fritzsche, dans les commentaires qui accompagnent sa magistrale édition critique (1860-1882), s'est vivement élevé contre ces hardiesses excessives, et contre l'impropriété de certaines désignations : la Hanière d'écrire l'histoire serait un récit, le Maître de Rhetorique figure dans la même catégorie que le Tyrannicide et le Zeuxis, l’Excuse est rangée parmi les satires ! Mais Fritzsche, déjà vieux en 1860, n’a pu terminer son édition; nous savons seulement qu'il se proposait de rejeter à la fin, comme Bekker, les œuvres apocryphes, puis de tenir compte à la fois de la chronologie et du. genre des sujets traités. En fait, il a dû * adopter provi-

1 Cf. Songe, fin. — 3 Hambourg, 1832, À {lgem. Schulzeitung, 2 p,, 100, 104, 102. — 3 Monatsbericht Berl. Akad., 1851, p. 359, sqq.

4T. I, partie 4, p. xvi : « Me vero (par opposition à Bekker) ut a vulgari ordine recederem necessitas ipsa impulit, quom neque ad proximos initio libros sat bonas collationes dudum promissas accepissem, neque ipsam editionem ultra liceret differre. »

74% L'ATTICISME DE LUCIEN soirement l'ordre dans lequel les circonstances lui avaient permis d'établir exactement et définitivement le texte de chaque ouvrage ; or, les collations de plus de 50 manuscrits pour plus de 60 opuscules authentiques étaient lentes à lui parvenir, surtout avectoutes les garanties qu’il exigeait d'elles : aussi, dans les 29 qu'il a eu le loisir de faire paraître, en 1860, 1862, 1865, 1869, 1874, 1882, est-il bien loin, à cet égard, d’avoir pu réaliser son projet. Tant s’en faut, qu’au contraire l’Apologie, qui est l’un des derniers ouvrages de Lucien, est placée au 8° rang; Hermotime, qui est de 165 environ, après Pérégrinos qui, de l’aveu de Fritzsche lui-même, est de 169; les traités les plus divers sont confondus et entremêlés dans un véritable désordre : aussi bier le savant éditeur Sommerbrodt ‘, dans sa récente édition, a-t-il tout simplement suivi la disposilion traditionnelle. Quant aux manuscrits, il suffit de considérer un instant la table dressée par P. Vogt *, pour se rendre compte de l'absolue discordance * des diverses familles entre elles, et del’arbitraire avec lequel les œuvres de Lucien, complètes ou non, semblent avoir été disposées. Assurément la question est fort délicate : Lucien était d’un tempérament assez souple et d'une aclivité assez considérable pour composer à la fois les ouvrages les plus différents; 1la fort bien pu traiter jusqu'à la fin de sa vie des sujets de rhétorique, même après ce que la Rhétorique, dans son réquisitoire, appelle son apostasie. Cependant il est naturel de penser qu’il n’a pas composé d'écrits philosophiques avant cette conver-

1 Berlin, 1886.

2 De Luciani libellorum pristino ordine quaesliones, Part. I. Marbourg. 1889.

3 Cf. plus bas. Nous ne parlons ici que de l’ordre des œuvres.

sion, c est-à-dire avant l’année 165 environ. C’est alors qu'il subit l'influence de Ménippe, et qu’à son scepticisme de rhéteur succéda un cynisme d'apparence assez violente : aussi est-on généralement d'accord! pour rapporter aux années 165, 166, 167 et 168 environ, tous les opuscules dans lesquels Ménippe joue le premier rôle : les Dialogues des Morts, Ménippe, Toæaris, Icaroménippe, les Dialogues des dieux, Zeus confondu, Zeus tragique, les Dialogues marins, Charon, le Pécheur, le Navire, les Fugitifs, etc., produits de cette fusion si heureuse du Dialogue et de la Comédie * dont il parle à plusieurs reprises. C'est l’époque de la plus grande fécondité de notre auteur, au début du règne de Marc- Aurèle, quand, sans s’interdire quelques voyages,Lucien vit principalement dans Athènes. Ce groupe considérable une fois mis à part, nous pouvons apporter quel: ques indications plus précises pour le reste de ses œuvres :

150 (environ) : Nigrinos : Lucien est alors le fidèle amant de la Rhétorique, et il a fait le voyage de Rome.

162. Portraits et Défense des Portraits : Lucien est de passage à An- . tioche, quand Lucius Vérus y rencontre la belle Panthée (Portr. 10 : tiv Barihet auvouszv, P. Portr., 12 et passim : les Portraits viennent d’être composés).

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