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Le Traité de l'Occident. Perrin, Paris

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tème de Mithouard comme à la philosophie de Bergson — où se confirme le génie de notre race. Qu'il s'agisse, en effet, d'une cathédrale ou de l'imprimerie, de notre organisation corporative ou du sentiment de notre paysage poussinesque, des sévérités de notre morale ou de la signification de nos clochers », chaque fois nous devons constater à quel point est innée en nous cette notion du Temps. Les anciens avaient le sentiment du fini et rythmaient leurs temples selon les lois de l'harmonie. Les Occidentaux, régis par la religion chrétienne, croient à l'Infini et trouvent leur équilibre dans la beauté expressive. L'harmonie des Grecs est faite avec de l'espace, des nombres, des racines ; elle est immobile. L'expression, au . contraire, joue le rôle d'un moteur ; « elle est la sève, la verdeur et l'activité » de nos œuvres d'art. Celles-ci s'orientent dans le Temps, comme la succession de nos états de conscience. Une œuvre antique manifeste le bonheur de ses proportions, une œuvre occidentale montre une solidité. Nous lisons l'écriture du temps sur nos cathédrales. La ligne serpentine chère à Hogarth, selon laquelle s'enroulent les mouvements de notre âme, et la spirale décorative animent les piliers de nos églises. Nos cloches sonnent la fuite des heures et satisfont notre sens du continu. Notre poésie doit ses harmonies

à Fagréable distribution des accents. Notre langue n'est point façonnée comme celle de l'antique ; on ne peut appliquer à nos vers une mensuration sèche et abstraite. Un poème groupe des syllabes appuyées ou glissées. « Ce n'est pas la quantité qui crée le rythme, mais les coups que nous frappons. Il y a dans nos poésies une cloche de fer qui sonne éternellement... La rime manifeste de nouveau et par delà les séries accentuées dont elle clôt et parachève les cycles, ce besoin d'un retentissement périodique que mit en nous le vieux culte du Temps ». Que dire de notre musique, sinon qu'elle n'est autre chose que « du temps que notre passion stigmatise et diversifie. »

La lecture du Cours de Composition musicale qu'a publié Vincent d'indy éclaire singulièrement cette vue. J'ajoute que toute la philosophie de Bergson, elle-même basée sur l'idée de temps, corrobore la théorie de l'auteur de ['Etranger. Lorsque nous voulons mesurer la hauteur de plusieurs sons, nous dit Bergson, nous échelonnons ceux-ci suivant une ligno verticale. C'est qu'en entendant des notes successives, nous nous les représentons comme des points de l'espace qu'on atteindrait l'on après l'autre par des sauts brus- (jiH's. Do plus, les notes aiguës nous paraissent produire des effets de résonances dans la tète, les

notes graves dans la cagethoracique. Nous dirons alors que la note est plus haute, parce que le corps fait effort comme pour atteindre un objet plus élevé dans l'espace. Or, c'est là une illusion produite par l'intrusion inconsciente d'un effort musculaire. Loin de différer par la quantité, les diverses hauteurs des sons ne se différencient que par la qualité intensive. C'est donc bien du temps qui se succède ; la ligne des sons doit être figurée horizontalement, comme une continuité d'états de conscience 4. De même d'Indy : « Les phénomènes musicaux doivent toujours être envisagés graphiquement, dans le sens horizontal (système de la mélodie simultanée) et non dans le sens vertical, comme le fait la science harmonique telle qu'elle est enseignée de nos jours. » Pour mieux donner l'impression du continu et développer nos émotions dans leur pure durée, nous dédaignons d'interrompre une mélodie par des accords. Notre musique moderne, comme celle du moyen âge, hait la symétrie, a peur de s'abstraire dans une formule conceptuelle, se plaît aux dissonances, recherche les perpétuelles modulations, les cadences rompues, les accords de septième diminuée ; autant de facilités à nous mouvoir dans le flux de la vie.

1. H. Bergson. Essai sur les données immédiates de la conscience, pp. 33 et suiv.

Enfin, cette idée de temps fonde notre tradition tout entière. « Quelle autre civilisation a toujours si bien communié avec son passé? Quels hommes ont autant regardé derrière eux ? » L'Occident ressemble aune immense personne. Nos corporations se transmettent de père en fils le trésor de leur expérience et veulent que chaque objet soit ouvré « non par le travail d'un seul maître, mais par la collaboration de dix générations d'ouvriers se survivant à eux-mêmes. » Nous voici donc jaloux de notre continuité. Un Chinois, un Arabe, un Hindou acceptent mieux de s'en aller dans le tourbillon. Nous autres, non pas. « C'est notre point d'honneur de persister, tenaces, et tandis que nous doutons sans cesse si nous sommes bien aujourd'hui le même qui posa tel acte autrefois, c'est avec une ivresse infinie que nous retrouvons tout à coup dans l'autrefois ce quelqu'un qui est indubitablement nous-mêmes. »

Le Traité de l'Occident de Mithouard offrait aux artistes contemporains une méthode et une raison de vivre.

Latins contre Germains, classiques contre romantiques, humanistes contre régioualistes, et le reste ;

j'étais mal satisfait de ces antithèses. A considérer une plus vaste esthétique et une plus longue histoire, ce me paraissait là des heurts superficiels, et il me sembla vain de m'éterniser à battre ces briquets. Toutes ces réactions momentanées n'étaient que des mouvements d'une évolution plus large. 11 était quelque chose de plus grand : l'unité de la tradition occidentale.

J'ai vu dans l'Occident unétatde notre sensibilité et une tournure de notre intelligence, certifiés par des œuvres, et j'ai tenté de le définir.

Malgré les nombreux exemples empruntés à note histoire littéraire et les applications dans le domaine des arts, le Traité de l'Occident, comme son nom Findique, demeure un ensemble de thèses, de principes, certes commentés avec vie, de propositions, sinon didactiques, du moins encore spéculatives.

Restait d'illustrer ces thèses, d'appliquer ces principes, de descendre dans la pratique, de faire la preuve de l'expérience par l'expérience même. C'est à quoi sont employés les deux derniers ouvrages de Mithouard : les Pas sur la Terre et les Marches de l'Occident,

Les Pas sur la Terre nous promènent à travers notre architecture, nos paysages, nos coutumes, nos objets sacrés. Ce livre indique quelle unité

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préside à notre vie française, quel parfum autonome et subtiJ flotte dans notre atmosphère, pénètre chacune de nos productions, nous révèle dans tout Puiv^rs.

« Il est bien heureux qu'il y ait sous nos pieds quelque chose de quoi nous ne pouvons douter. » Ce quelque chose, c'est la terre maternelle que foulent nos pas éternellement. En vain voudrionsnous descendre dans l'antre des mines, habiter au centre des contrées souterraines, comme le proposait Tarde, ou fixer notre séjour dans les airs et parmi les nuages, nous ne rapporterions de ces excursions aventureuses que des impressions de malaise et d'effroi. « C'est sur le sol que tout s'organise et que tout veut être considéré. » Il n'est pas de plus doux plaisir que celui d'arpenter la terre et que de sentir ses pieds solidement fixés sur le sol. La terre est notre plus ferme certitude. Pleine d'un glorieux passé, receleuse de nos morts et de nos traditions continuées, elle nous fait vivre et nous charme. Tout repose sur le sol : notre corps, ainsi que les contreforts de nos cathédrales.

Ce premier chapitre qui donne son titre à l'ouvrage de M. Mithouard l et que je résume sans

1. Adrien Mithouard. Les Pas sur la Terre, 1 vol. in-16. Stock, 1908.

adresse est un profond symbole. Une grave et saine philosophie morale et sociale s'en dégage à la lumière d'une vivante esthétique.

Sous la pression d'un naturalisme sans art et d'un positivisme sans espérance, nous pensâmes étouffer, il y a quelque cinquante ans. La méthode expérimentale et une esthétique purement visuelle ne pouvaient pas ne pas être honorées après les errements de l'imagination romantique. Mais scientistes et parnassiers ne tardèrent pas à faire preuve d'exigences insupportables. Nous étions donc entourés de cornues et de coupes ciselées.

Il vous souvient du Rheingold où les deux géants entassent l'or et les boucliers en cuivre repoussé sur la jeune Freïa, jusqu'à ce que la déesse du printemps soit engloutie sous ce funeste amoncellement.

Pareil malheur nous guetta. Les chiffres et de pauvres chansons avaient pris la place de la riante nature. Pour nous dégager de la mentalité positiviste, il ne fallut rien moins qu'une révolution intellectuelle extrêmement violente. La renaissance idéaliste de la fin du xixa siècle est un fait accompli, enregistré par l'histoire des idées. Cette réaction, fort complexe dans ses origines,

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ne saurait prêter ici matière à développements, car dans la composition de cet idéalisme interviennent des éléments allemands, Scandinaves, slaves, anglo-saxons dont le dosage d'influence reste à déterminer.

Toujours est-il que ce qui devait arriver arriva. D'une réaction nous sautâmes dans une autre. Après avoir souffert d'un excès de naturalisme, nous manquâmes mourir d'un excès d'idéalisme. Voici que le pendule de notre esprit a sauté violemment de l'un à l'autre de ses pôles extrêmes.

Mais notre génie français ne saurait vivre parmi ces oscillations folles. Tôt ou tard il reprend Je cours de son rythme sûr et traditionnel qui fit sa gloire comme sa sagesse. C'est donc la meilleure préoccupation de quelques-uns de nos contemporains de vouloir discipliner cet idéalisme moderne selon les lois de notre esprit national. Cet idéalisme a sa nuance propre qui le distingue du romantisme et du parnasse. On lui a trouvé un nom assez baroque peut-être, mais nous n'y pouvons rien. On Fa nommé symbolisme. On entend bien que cela ne signifie pas une petite école de poètes, mais une mentalité générale, une attitude intellectuelle que nous retrouvons aussi aisément en science, en philosophie, en apologétique qu'en esthétique.

Ce volume, Les Pas sur la Terre ,na d'autre fin

que de nous remettre en mémoire, au moyen d'exemples délicieux, nos origines intellectuelles. Notre type d'occidental, Mithouard l'illumine de sa prose chatoyante, soit qu'il nous raconte l'histoire de Saint- Sébastien « capitaine des archers de Senlis », soit qu'il plaide le procès de Guilbicot, dit le Museur, lequel chemineau s'étant arrêté un soir d'automne dans le parc de Versailles, eut la curiosité d'ouvrir tous les bassins et de danser, entouré des jets de cristal, aux sons de la cornemuse, trouvant ainsi, sans le savoir, dans le miracle des eaux, la conciliation de la pierre et des arbres.

Nous sommes loin de cette raison desséchante et abstraite où voudraient nous enfermer de faux classiques; car qu'est-ce qu'une raison qu'on ne sent pas ? Vénérons au contraire cette flamme intérieure qui nous éclaire à toute heure et qui nous conduit sans défaillance, l'instinct. « Gela, qui me renseigne, mais qui m'échappe, c'est la raison de toute ma race, c'est la réflexion de tous ceux qui m'ont transmis le fruit de leurs labours dans l'hérédité, de tous ceux qui par l'éducation m'ont informé des résultats acquis, et c'est aussi le peu que j'y pus ajouter moi-même pendant des années de patience et de préparation. Mon instinct, c'est le souvenir sensible d'une foule de déductions anciennes, une provision de bon sens

que les âges ont préparée pour moi, enfin delà raison profondément assimilée. »

Il n'est pas de plus douce discipline que celle qui permet à chacun de vivre dans le libre épanouissement de son exaltation lyrique et de demeurer quand même dans les bornes d'une tradition rafraîchissante. Cette discipline est à la fois amour et liberté ; elle se résume dans ces mots : « Croyez donc à l'Occident et faites vos œuvres. »

C'est alors qu'en possession de sa méthode et de ses preuves, « maître de sa pensée et de sa joie », Mithouard éprouve l'une et l'autre à Venise, marche byzantine, et dans l'arabe Andalousie. Les Marches de l'Occident l sont la contreépreuve du Traité et des Pas sur la Terre, une sorte de supplément d'enquête et la conclusion positive de cette féconde trilogie.

11 est salutaire parfois de quitter son pays afin d'en prendre une plus sûre conscience, pour sentir à quel point on y est attaché. Parles heurts, les différences perçues en pays étranger, on saisit mieux sa propre réalité et à quelle âme commune on appartient vraiment.

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