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N'a-t-on pas défini la foi : c un état lyrique

2. On ne saurait trop recommander la lecture des ouvrages théoriques de Sully-Prudhomme. Si l'on doit faire des réserves sur la façon dont le poète du Vase brisé a étudié les questions de métrique, on ne peut qu'admirer la plupart de ses fines analyses touchant l'invention poétique.

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la description. Cet état est d'ordre affectif ; il est caractérisé par l'apparition dans la conscience d'émotions très fortes et très intimes, capables de déterminer chez celui qui les éprouve à la fois une jouissance intense, une sorte de ferveur religieuse et un élan vers l'action. Ces émotions, d'une nature toute spéciale, ne se confondent nullement avec les plaisirs et les souffrances des sens non plus qu'avec les joies et les peines suscitées positivement chez une personne sensible par des objets réels et bien connus. Elles ont un objet indéterminé, lointain, pressenti, dont le sujet n'aurait pas même une idée, s'il ne se trouvait dans cet état de rêve ou d'exaltation extatique. D'un mot, elles constituent Vèlan vers l'idéal et correspondent assez bien à ce qu'on appelle d'ordinaire Vamour platonique S

Déterminer les conditions et les caractères de Y aspiration c'est, du même coup, énoncer les éléments constitutifs de la poésie lyrique.

Considérée au point de vue psychologique, Vas* piration poétique est tout d'abord un état émotionnel plus ou moins intense. Il porte l'artiste au désir d'extérioriser, d'objectiver sous forme d'harmonies, ces élans indéterminés de l'âme, et de les communiquer à ses semblables par le moyen de rythmes appropriés. Ce besoin de vi-

1. Camille Héraon. La Philosophie de Sully-Prudhomme. Alcan, p. 204.

der le trop-plein de son cœur, de laisser couler au dehors de soi, en phrases cadencées, cette force dont, à certaines heures, nous surabondons, est irrésistible et aussi impérieux que les exigences physiques de la vie animale. Empêcher un poète de transcrire l'émotion qui l'agite serait aussi cruel que de condamner à l'immobilité absolue un être plein de fougue et d'ardeur.

C'est avouer que Y aspiration est essentiellement active. Elle suscite chez l'homme qu'elle anime un essor et un effort. « Le ravissement esthétique, écrit Sully-Prudhomme à Camille Hémon, n'est pas purement passif ; c'est un enthousiasme qui fait aspirer, tendre vers un idéal ; c'est donc un essor l. » Par là ce ravissement esthétique diffère du mysticisme qui est un état contemplatif.

Cette aspiration a encore pour caractère d'être spontanée. Elle participe en quelque sorte de la genèse de l'instinct et de la connaissance intuitive, partant elle s'affirme d'ordre affectif. La réflexion viendra plus tard pour organiser, discipliner, « harmoniser les aspirations * *, de façon qu'il y ait œuvre d'art solide, mais à l'origine, avant

1. Sully-Prudhomme Lettre k Camille Hémon, citée par M. Hémon dans son livre : La Philosophie de M. Sully-Prudhomme. Alcan, p. 52.

2. Cf. Albert Mockel. Le Bréviaire du Pauvre et surtout Poésie et Idéalité {Vers et Prose, t. VII, et t. I).

d'avoir passé par les canons de la Beauté, l'aspiration n'est qu'un pur élan intérieur vers une fin inconnue, un état sentimental que le mot allemand sehnsucht traduit en partie. De là vient que tout poème s'adresse d'abord aux sens et, par les sens au cœur, puis à l'intelligence.

Enfin, le propre de 1! 'aspiration est d'être vague, indéfinissable et indéterminée. Le poète, sous la poussée de cet élan lyrique primitif ne cherche pas de fin objective ; son état psychologique, caractérisé par cette sorte de ravissement intérieur, est à lui-même sa propre fin '. L'artiste n'est alors qu'une pure tendance délicieuse, un simple rêve vivant. Alors que le mystique aspire à quelque chose de défini, qui, dans l'espèce, est de posséder Dieu, l'idéal du poète demeure non personnifié. L'artiste changera même souvent d'idéal, il désirera telle femme après telle autre, il chantera soit l'Amour, soit la Vie. L'objet importe peu en soi ; au contraire, l'intérêt réside dans l'état psychologique et les transformations intérieures de l'âme. Le poète jouit de sa jouissance et aspire pour se donner la joie de se sentir dans l'exaltation.

Dès lors se comprend l'importance que nos

1. Kant définissait le Beau une finalité sans fin, ce qui signifie qne la Beauté n'a d'autre fin qu'elle-même.

poètes contemporains ont donnée aux rythmes musicaux et polyphoniques. La musique est Fart qui nous plonge le mieux dans l'extase, qui nous fait le plus sentir cette aspiration indéfinissable dont notre cœur est avide, qui laisse surgir du fond de l'inconscient des paysages irréels, des lacs d'infinitude. A vrai dire, ni ces images de paysages et de lacs ne conviennent. A ces minutes de songe et de joie indéterminés l'être ne voit rien : il palpite comme à l'approche d'un trouble inconnu, il frissonne, il n'est plus qu'un ensemble de vibrations morales, une totale effusion d'âme. Mockel écrit :

Le propre des aspirations est d'ignorer leur objet physique, ou de ne l'entrevoir qu'à l'état d'image vague et fondante parce qu'il a les caractères de ce futur incertain où il est situé. Les aspirations sont illimitées, étant peu définies. Avec elles, sans le savoir nous vivons dans l'avenir. Et le souvenir luimême, lorsqu'il y a poésie, n'est que l'image inverse d'une aspiration vers la beauté encore inconnue qu'on espère.

Il suffît d'ailleurs, pour connaître l'idéal lyrique d'une époque, de rechercher quelle idée une génération d'artistes s'est faite de l'invention poétique.

Les romantiques ont assign é pour fin au poète

l'exaltation de l'imagination. La fantaisie, le choix d'images prestigieuses, étincelantes, sont du domaine lyrique. La préface des Orientales résume assez bien les exigences poétiques de 1830. Plus soucieux de la « vérité dans l'art » les parnassiens ont voulu que la poésie, de visionnaire qu'elle était, devînt visuelle. L'idéal du poète évoque un idéal de peintre dont la formule serait : ut pictura poesis. La conséquence est l'apparition d'un art plastique, minutieusement descriptif, porté par une forme sonore et des rimes riches. Pour le symbolisme la vérité dans l'art ne réside ni dans l'exaltation de l'imagination, ni dans la description objective, mais dans l'expression ou l'essor de la personnalité entière. Le poète n'est plus seulement un halluciné ou un objectif, mais une âme. Et dans cette âme s'agitent des sentiments profonds, mystérieux, des désirs confus, des aspirations intimes qui, appréhendés dans des concepts ou enserrés dans des phrases trop générales, s'évanouissent ou demeurent saisis dans une immobilité de mort. L'âme complexe et vivante, réceptacle de toutes nos sensations, de toutes nos émotions, de toutes nos pensées, de tout nous, ne saurait ni être définie adéquatement, ni être décrite de façon matérielle. On ne décrit pas des intuitions multiples ; on les chante :

De la musique encore et toujours, Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.

et c'est Y Art poétique de Verlaine avec les doctrines psychologiques contemporaines sur la musique et l'Inconscient l.

Les anciens employaient un même mot pour signifier Pâme et le souffle ; ils disaient spiritus. Précieuse constatation. Dans l'idée que les poètes se font aujourd'hui du lyrisme les termes d'dme et à! aspiration s'équivalent. Cette aspiration ou effusion psychique — première condition, non suffisante, mais nécessaire, exigée du poète — ne doit pas être confondue avec le désir ou Ja volonté qui supposent un but déterminé. Il est très difficile de la définir d'un mot, car elle n'est pas un état, mais une action, non une attitude, mais un mouvement, non l'image d'une vague, mais l'image impossible à figurer de son élan. Toute image la matérialise, de même que dans le phénomène de la pesanteur on se représente plus facilement l'objet attiré que la force attractive.

Disons donc qu'aspirer c'est sentir sa conscience

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