‹ L'attitude du lyrisme contemporainChapitre 30 sur 40 · A. Mockel. Dialogue tragique ( Vers et Prose, t. IV · texte numérisé non relu

A. Mockel. Dialogue tragique ( Vers et Prose, t. IV

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Cette aspiration est un fait subjectif, un phénomène psychologique qui se déroule dans le temps, c'est-à-dire dans la conscience. Or qu'est-ce que la conscience ? Une continuité d 'écoulement ', dira Bergson, une succession d'états dont chacun annonce ce qui suit et contient ce qui précède... et si solidement organisés, si profondément animés d'une vie commune, qu'on ne saurait dire où Fun quelconque d'entre eux finit, où l'autre commence. En réalité, aucun d'eux ne commence ni ne finit, mais tous se prolongent les uns dans les autres1. Le moi est donc une sorte de continu perpétuel, une polyphonie d'états d'âme, un courant intérieur peu commode à imaginer, car « ce qui est durée pure exclut toute idée de juxtaposition, d'extériorité réciproque et d'étendue ». Ainsi l'âme est mobilité, devenir, variétés de qualités, et le phénomène intuitif de l'aspiration une de ses plus subtiles manifestations.

Ces principes que je résume un peu vite, en attendant de les développer un jour, comptent parmi les plus importants de l'esthétique symboliste. Les poètes de la génération de Mockel ont obscurément pressenti le parti à tirer, au point de vue de l'art, de ces fines analyses de la cons-

1 Bergson. Introduction k la métaphysique [Revue de mé • Uphysique et de morale, janvier 1903).

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cience considérée comme une« continuité d'écoulement ». Avec Mockel ils ont dit : « L'âme est en devenir vers elle-même... nous ne sommes p.-.s les mêmes, au plus profond de nous, dans l'adolescence et dans la vieillesse ; ce n'est pas la conscience qui s'obscurcit ou s'éclaire, c'est notre âme qui s'est renouvelée1. » Avec Bergson ils ont pensé qu'en réalité « il n'y a ni sensations identiques ni goûts multiples ; car sensations et goûts m'apparaissent comme des choses dès que je les isole et que je les nomme, et il n'y a guère dans l'âme humaine que des progrès 2. On comprend toute la richesse féconde d'un tel lyrisme, les ressources d'une semblable esthétique basée sur Je rythme subjectif et la vie de conscience. Ce qu'ils ont voulu chanter c'est moins une chose que des phénomènes psychologiques, moins une fin st clique qu'un processus dynamique, moins les objets extérieurs, qu'à travers leur mirage mouvant, un ensemble de tendances vitales, moins un contentement qu'une succession ^aspirations en perpétuel recommencement. D'où les titres assez significatifs des livres de vers contemporains :Le Cœur innombrable, la Multiple Splendeur, les Palais nomades, Entrevisions, etc. D'où ce désir de « tout

1. A. Mockel. Propos de littérature, p. 20. . Bergson. Essai sur les Données immédiates de la conscience, p. 89.

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sentir », cette joie de vie, ce besoin d'émotions multiples, ce perpétuel éveil des sens, cette faculté de s'exalter qui caractérise la poésie moderne.

Que de beautés sommeillent sur la terre; que de joies ! écrit iMockel. Prends garde qu'une seule d'entre elles, si tu te hâtes de la saisir, ne te fasse oublier toutes les autres. Tu ne serais ainsi que l'homme d'une seule chose, et quoi de plus misérable que cela l ?

De son côté André Beaunier s'exprime ainsi à propos de Gustave Kahn 8 :

Si la poésie a certainement pour objet d'exprimer le monde, le rôle du poète consiste à éprouver, avec une ardeur, une intensité et une finesse particulière, toutes les sensations que la matière peut donner, à en prendre conscience et à les exalter dans son œuvre. Il n'y a pas d'analogie entre la complexité tumultueuse et magnifique des sensations qui constituent le Cosmos dans sa totalité et les quelques pauvres et ténues perceptions qu'on en trouve dans les poèmes des Romantiques ou des Parnassiens... Il faut donc que le poète ait d'abord « la franchise de ses sensations » ; il faut qu'il accueille tout ce qui

I.A. Mockol. Le Bréviaire du Pauvre (Vers et Prose, t. VII). 2. A. Beaunier. La Partie nouvelle [Mercure de France, p. 109).

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viendra à lui, comme précieuses images émanées du Cosmos.

Une telle conception ne saurait manquer d'influer sur Festhétique. Le poète représenté ainsi comme une série d'émotions qui se prolongent, ne redoute rien tant que de figer ces émotions, que d'en arrêter Félan dans des formes trop rudes. La conséquence de ceci, sur quoi il est inutile d'insister, mais qu'on entrevoit avec clarté, est la doctrine impressionniste en peinture, avec tout ce que cette doctrine contient « de continu » par son emploi de lignes courbes, enveloppantes, expressives ; la sculpture de Rodin si délibérément vivante et volontairement « inachevée », afin que l'esprit soit plus longtemps suggestionné ; la musique contemporaine avec ses modes diatoniques et sa théorie de la « mélodie continue », ses accords fluides et dissonants qui évitent avec soin les « résolutions » ou les « cadences parfaites > ; la poésie symboliste enfin et ses procédés de suggestion, ses rythmes qui élargissent l'émotion fondamentale et la font retentir profondément dans Fàme du lecteur, sa musique évocatrice, ses aspirations infinies et qui s'appellent entre elles.

L'ensemble de ces aspirations où s'agite le cœur d'un poète se nomme idéal. Gardons-nous de prendre ce mot idéal pour un lieu métaphysique. En-

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tendu au sens lyrique l'idéal est une forme d'intuition, une représentation pure et subjective, un attribut de l'homme. Manifester cette idéalité ' dans des rythmes qui sont comme l'équivalent conscient de notre exaltation, la notation musicale des pulsations de notre âme — c'est être poète. Et Mockel a donné la formule de cet état d'âme lyrique initial, indispensable à qui veut chanter en vers lorsqu'il a dit : « De tout ton être, aspire à tout ton être. »

Cette théorie de Y aspiration, que Mockel est peut-être le seul, avec Sully-Prudhomme, à avoir analysé en détail, est le pivot de ses idées. Toute sa pensée tourne autour de ce point central. Sa philosophie lui est fournie par l'analyse objective du phénomène de l'aspiration. Celle-ci étant un perpétuel élan, une tendance constante, illi-

1. Voilà pourquoi, sans doute, il est impossible de donnor une définition adéquate du beau, car le beau implique un élément indéterminé, l'idéal, qui est l'irréalisable auquel l'Ame ne peut que rôver et aspirer «c Pour que le beau pût être infini, ajoute Sully-Prudhomme, il faudrait que l'Ame connût par la possession ce qu'elle ne connaît que par les vagues inductions de son rêve, d'après le peu qu'elle possède actuellement. »

mitée et indéfinie, Mockel conçoit l'âme comme une suite d'instants, un courant qui passe et se transforme, et c'est toute une doctrine phénoméniste que nous pressentons. La qualité de cette aspiration transportée sur le plan lyrique lui fournit son esthétique qui est en substance l'esthétique symboliste. Enfin la manifestation de cette aspiration dans un tempérament de poète, l'expression subjective de l'exaltation lyrique — c'est de quoi est faite sa poésie.

Albert Mockel a publié deux livres de vers. A l'heure où j'écris ces lignes, un troisième volume s'achève avec ce titre : La flamme immortelle, où l'exaltation intérieure est conçue comme le facteur de toute force, de tout progrès, de toute beauté, de toute harmonie. L'aspiration n'y sera plus chantée pour elle-même et de façon individualiste, mais en fonction de l'amour qu'elle suscite et de l'harmonie que son action accroît dans l'univers. Aspirer c'est aimer, et d'aspirations en aspirations le poète, à travers l'union fraternelle des cœurs, s'approche de l'idéal suprême, de ce Dieu synthèse de nos transports. Plusieurs des poèmes importants de La Flamme immortelle ont déjà paru en revues. Tous nous parlent.

do l'éternel et grave effort

d'une Flamme jamais étouffée, qui veut être,

et nous disent la secrète splendeur

d'un rêve que toujours d'autres rêves prolongent.

La pièce suivante, Y Éternelle Fiancée, mérite d'être citée comme type des préoccupations du poète. L'Éternelle Fiancée est semblable à l'ombre qui nous entoure, ombre légère où nos rêves se cristallisent, où convergent nos aspirations idéales.

Je t'ai rêvée, d'un grave, d'un tendre souci, Sœur inconnue, éternelle Fiancée.

Je m'inclinais vers toi, compagne de ma pensée, et lentement tu me parlais, lentement ainsi :

« J'apparais, je brille, — et m'efface.

Goûte mon amour décevant, mais ne me cherche pas : Ma trace est pareille à du sable au vent.

Ma lèvre invisible te touche...

mais je suis une ombre qui passe, et tous les baisers de ma bouche sont comme une aile dans l'espace...

Écoute et songe 1 je suis celle qui dans la nuit t'ouvre les yeux.

Je suis le rayon merveilleux d'un mystère qui se révèle. »

Les deux volumes de poèmes qu'a publiés Albert Mockel s'intitulent l'un Chantefable un peu naïve, l'autre Clartés. Le premier parut en 1891, le second en 1902. Chantefable est un poème philosophique divisé en chapitres. Lorsque je dis poème philosophique il faut tout de suite renoncer à l'idée d'un poème didactique, froidement conçu, mais entendre une suite logique de pièces de vers liées entre elles par une grande idée sentie. C'est cette idée vivante qui constitue l'unité du livre et l'ordonnance des parties. Oui, plus que quiconque, Mockel a horreur de la poésie abstraite. Ce n'est pas moi qui l'en blâmerai. Un poème s'adresse d'abord au cœur, est l'expression figurée d'une émotion. Avant tout, le poète chante l'état d'exaltation intuitive où il se trouve, avant de réfléchir sur les données de cette exaltation et de la découper par l'analyse. G'esJ une grossière erreur de penser que l'idéaliste est celui qui ne s'attache qu'aux idées. L'exemple des mystiques* à défaut d'autres preuves, serait là pour nous détromper, qui voient Dieu par le cœur et qui sont tout sensibilité. De même les trois quarts des poètes contemporains puisent leur inspiration dans ce que Souza nomme si justement « le lyrisme sentimental >, qui n'est autre qu'un idéalisme des sens, une ivresse d'être, une joie de tout sentir, une contemplation passionnée. Verlaine, Griffin,

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Kahn incarnent bien cette attitude lyrique, éminemment expressive, et le culte des poètes contemporains pour Lamartine tient sans doute à ces causes.

Gustave Kahn écrivait : « Je voudrais voir mes pairs considérer leur premier travail intellectuel comme une première arrivée des barques chargées d'Inconscient et que de ses cargaisons inespérées, instinctives quoique préparées par euxmêmes, ils ornent le bazar de couleurs, la salle des fêtes auxquels ils ont droit *. »

C'est avouer que la poésie est l'expression du moi profond.

Oui je prendrai plaisir aux vers qui réjouissent mon ouïe, mon odorat, mes yeux ; s'ils ont la douceur juteuse d'un bon fruit j'en goûterai la saveur avec gourmandise, et s'ils caressent ma chair j'en voudrai dire la volupté. J'en saluerai le sentiment s'ils me touchent, et l'aride et sévère noblesse s'ils pensent et me font penser. Mais la Poésie que nous voulons chercher est plus que tout cela, elle est la joie ineffable et vivifiante, où la raison, le cœur et le frémissement physique ne se distinguent plus, où des sens eux-mêmes la pensée semble naître, s'émeut et nous émeut, et se confond dans la plénitude harmo-

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