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V. — Conciliation de Tordre et de la liberté

Jamais on ne se taira sur Barrés. Son œuvre trouvera toujours de nouveaux commentateurs.

Ceux-ci, sans se répéter, ne cesseront d'approfondir une personnalité si riche, de tenter l'esquisse d'une physionomie si une et pourtant si complexe. Essaiiste, romancier, critique d'art, voyageur averti, moraliste, sociologue, politicien, ce lucide amateur d'âmes a usé de tous les genres littéraires pour extérioriser les émotions caractéristiques de son moi cultivé.

Ce moi est représentatif. J'entends qu'il résume des aspirations collectives dans les ordres les plus divers de Factivité cérébrale. Les uns vantent sa politique, les autres sa vision d'esthète, ceux-ci son attitude intellectuelle, ceux-là sa discipline élégante ; chacun trouve à se satisfaire, et ses plus mortels ennemis ne lui pardonnent pas de les avoir poussés à trop Faimer.

Notons donc que Maurice Barrés ne s'est pas contenté d'éveiller la conscience d'une génération. Il a su conserver sur cette génération son influence intellectuelle et morale, et la génération qui vient ne semble pas décidée — chose rare — à renier son plus brillant éducateur. Si l'on veut bien songer que le rythme des générations s'accélère, suivant une fine remarque de Cournot,à mesure que progresse la civilisation et que les conditions de la vie sont soumises à de plus en plus hâtives évolutions, si l'on se rappelle qu'un autour à la mode ou qu'un directeur de conscience laïque perd son public

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et se voit renié par ses disciples après cinq où dix ans d'empire intellectuel, — on conviendra, je pense, que de l'œuvre de Barrés doit se dégager un principe attractif d'une force peu commune, et que l'essence de cette pensée vivante répond à des réalités aussi profondes que durables.

Le rayonnement de cette œuvre à travers nos conscience a moins pour cause les idées de l'auteur que la méthode qui préside à l'exposé de ces idées. Il n'est pas inutile de rappeler ici qu'une philosophie n'a d'influence qu'en fonction de la personnalité de son auteur. Quoi qu'on en puisse dire, l'homme répugne aux pensées abstraites. Il a besoin, pour les pénétrer, de les sentir ; elles ne s'imposent qu'incorporées à une vie. Peut-être les philosophes n'ont-ils jamais fait que répéter les mêmes idées, mais ces idées, selon chaque auauteur, sont teintées de nuances diverses, dues à l'éclairage particulier des sensibilités qui les colorent et leur donnent des formes particulières. C'est cette projection d'une âme sur de la logique, ce souffle vivant par quoi les notions prennent corps, qu'on nomme système.

Barrés s'est mis tout entier dans son œuvre. L'histoire de ses livres est d'abord l'histoire de sa vie. Chacune de ses idées ne fait qu'un avec sa sensibilité, d'où l'influence de Barrés. Il nous a convaincus parce qu'il nous a émus, et peut-être

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serions-nous demeurés froids à ses raisonnements, si derrière cette logique nous n'avions perçu les battements d'un cœur. « Il faut que je trouve des images qui soient vivantes pour un petit garçon dans sa vie de tous les jours, des images, entendez-moi bien, qui déchaînent en lui de la musique», écrit Barrés dans les Amitiés françaises. Ce que Barrés dit de l'eufant s'applique exactement à l'homme :« La question n'est pas d'apporter du dehors quelque chose à un enfant, mais d'ébranler son émotivité ». L'homme a, lui aussi, besoin d'images vivantes et la musique que ces images déchaînent dans son âme est autrement puissante et détermiuante que des syllogismes accouplés.

Tel est le secret de la méthode de Barrés, de son prestige, de sa haute valeur. 11 nous veut émouvoir d'abord, nous faire sentir ses propres idées, nous élever in hymnis et canticis, d'où la justification de mon titre Barres professeur de lyrisme. On n'a pas assez remarqué à quel point l'auteur de Y Homme libre est poète et sa méthode une méthode de suggestion ou de perpétuelle exaltation de la sensibilité.

Tout portait Barrés à l'expression d'un puissant lyrisme : sou éducation telle qu'il nous la raconte dans sa brochure sur Stanislas de Guaita : « Je n'aurais pas passé les nuits de ma vingtième année avec des poètes, s'ils eussent été incapa-

blcs de me donner la fièvre » ; son amour d u pathétique et de la mélancolie ; son goût pour les voyages, les paysages, les œuvres d'art et les minutieuses notations de leurs concordances avec ses états d'âme ; sa nature méditative enfin, qui puise ses élans dans l'analyse.

Le lyrisme de Barrés s'affirme comme un des plus captivants spécimens du lyrisme contemporain ; il diffère donc du romantisme dans la mesure où nos poètes symbolistes s'en écartent. La vision de nos poètes actuels est centrale et non plus périphérique, c'est-à-dire que nous avons poussé en profondeur toutes nos perceptions. L'idéalisme allemand nous a malgré tout, influencés, ainsi que les méthodes introspectives de la psychologie, et nous avons délaissé l'imagination romantique pour l'intuition des Ravaisson et des Bergson. Nous savons nous intérioriser dans les choses au poiat d'entendre, par delà les impressions de notre moi superficiel et réfléchi, les vibrations de notre moi profond et spontané, directement en contact avec l'univers.

Nous différons encore du romantisme dans la façon de concevoir les devoirs du poète. Le temps est fini, Dieu merci, des mages, des « fonctions sublimes »,des « missions augustes ». Nous avons compris qu'un poète est bien petit en face d'un industriel et que le moment est venu de re-

mettre chacun en sa place. La sociologie s'écrit en prose, la science contredit chacune de nos métaphores \ Le poète a donc perdu de son orgueil; il préfère exalter ses propres états d'âme, et par là créer de la beauté pure et désintéressée, que de jouer au conducteur de peuples. S'il a perdu des lecteurs, la qualité de ses disciples et de ceux qui, à son contact, se sentent une âme commune, a remplacé avantageusement le nombre.

Nous différons enfin des romantiques non seulement par notre procédé de vision et nos qualités d'ordre, mais aussi et surtout par notre méthode d'exaltation. Cette précieuse et très moderne méthode, due aux progrès de l'analyse et de la critique subjective, nous offre un pathétique concentré que Stendhal a si merveilleusement pratiqué. Dans l'ancienne philosophie on disait: « Etudiez votre douleur, elle s'évanouira. » — Pas du tout, déclarons-nous aujourd'hui; il suffit de réfléchir sur votre douleur pour, au contraire, l'intensifier \

1. Cf. un curieux article sur « la physique des poules », de M. Jules Sageret, dans la Hevucdu Mois, 10 juin 1908.

2. C'est pourquoi un des principaux remèdes de la psychothérapie, pour combattre la neurasthénie, consiste à distraire l'esprit, afin de l'empêcher de se fixer sur une idée et d'éviter au cerveau toute exaltation,

Barrés s'est fait notre porte-parole en mettant en formules la méthode de notre lyrisme à la fois critique et intuitif.

1er Principe : Nous ne sommes jamais si heureux que dans l'exaltation.

2e Principe : Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation c'est de l'analyser.

Conséquence: Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible.

Et Barrés d'ajouter : « La plus faible sensation atteint à nous fournir une joie considérable si nous en exposons le détail à quelqu'un qui nous comprend à demi-mot », d'où le mode expressif de suggestion employé par nos poètes modernes.

Ainsi le développement de l'esprit d'analyse et de nos facultés critiques, loin de tarir la source poétique, la fait bouillonner davantage, car pousser une idée en profondeur, c'est toujours tendre au lyrisme et, d'autre part, comme tout sentiment profond ou raffiné est incommunicable par voie directe, nous nous servons d'images évocatrices qui enveloppent le lecteur dans notre propre atmosphère.

On conçoit donc les prédilections de Barrés pour les exercices spirituels de saint Ignace : «Livre de sécheresse, mais infiniment fécond dont

la mécanique fut toujourspour moi la plus troublante des lectures. » Manrèse, en effet, pousse l'analyse jusqu'aux limites les plus reculées du moi. Il faut bien, traquée par une telle méthode de clairvoyance, que la conscience ultime révèle son rythme. De ces dissociations intérieures qui avivent toute sensation naît un fameux enthousiasme, une fureur lyrique que chaque méditation exaspère encore.

Considérez, en plus, comme saint Ignace possède l'art de nous faire participer à ses émotions. On connaît les moyens qu'il emploie pour nous donner jusqu'à la cruauté la vision aiguë de la mort. Ces moyens sont tous des moyens de suggestion et d'évocation.

Ainsi, de notre esprit critique actuel, de nos procédés d'analyse, de nos manières de donner la chasse à notre moi, de nos raffinements d'introspection estné un lyrisme très particulier, très profond par sa méthode d'excitation intérieure, très vivant dans ses moyens suggestifs.

Chose curieuse, ce lyrisme, quoique volontaire, n'est pas moins spontané. La clairvoyance de nos analyses n'a nullement entamé lesforces de notre génie créateur. A la fois sujetei objet nous pouvons nous exalter dans Le môme temps que nous nous contemplons. C'est dire que notre exaltation croît au fur et à mesure qu'une analyse plus poussée

intensifie nos émotions. « Quelque jour, dit Barrés, un statisticien dressera la théorie des émotions, afin que l'homme à volonté les crée toutes en lui et toutes en un même moment. » Il y aurait un traité complet de psychologie à écrire sur cette façon de lyrisme volontaire et quand même intuitif. C'est en cette alliance que réside la vraie force de Stendhal et ce qu'on a nommé le « barrésisme », Barrés a donné la formule définitive de ce lyrisme dans l'Homme libre : « Le paradis, a-t-il écrit, c'est d'être clairvoyant et fiévreux. > Il reste à entrer plus avant dans le détail, en montrant quel parti, du point de vue lyrique, Barrés a su tirer du moi individuel et du moi collectif.

Un des principes essentiels au lyrime réside dans le perpétuel éveil des sensations. Le poète, qu'il écrive en vers ou en prose, est d'abord un « écho sonore ». L'éducation de son impressionnabilité est telle qu'il n'est pas un spectacle ou un état psychologique, si banal soit -il, qui ne se prolonge en vibrations lyriquos S'étonner de tout, tel est le premier privilège de l'inventeur de rythmes. « Coupant sans cesse derrière moi, je veux que

chaque matin la vie réapparaisse neuve et que toutes choses me soient un début »,ou encore : « Tout m'arrête, me parle, m'écoute, lout m'est un buisson ardent. » Cette sensibilité névralgique, douloureuse, prête à frissonner au moindre souffle, Barrés a soin de la cultiver avec délicatesse, car elle est la source de tout émerveillement. Tout lyrique porte en soi sa méthode, qui est de savoir s'exalter sans fatigue. Ainsi se distingue le vulgaire du poète. La sensibilité de l'un se lasse et sombre dans l'habitude ; celle du second demeure la plaie vive que touche et qu'irrite chaque impression. Le lyrique vit en constant renouvellement de soi. « Ma méthode de culture est de créer des sentimentalités nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane à l'usage avec une prodigieuse rapidité. » Cette sensibilité sans cesse épanouie se nomme culte du moi. Remarquons que Barrés dit culte, et non culture. Ce mot culte enferme déjà en lui un sens lyrique, car il n'est aucun culte sans exaltation. Le fils de Thésée synthétise, pour Barrés, cet état bienheureux de vie où chaque émotion est dans sa fleur :

Hippolyte, figure primitive en qui parle toute la nature et qui se refuse h fixer, c'est-à-dire à limiter, les ardentes inquiétudes dont son cœur est rempli ! L'amour, chez lui, ce n'est encore que se donner

passionnément à tout ce qui augmente et réjouit son être; il aime les eaux vives, les bois, la chasse, le sommeil réparateur, et son souci est moins de maintenir son espèce que d'exister.

Or, le plus sûr moyen pour tenir ses sens en perpétuel éveil est de vouloir la pleine expansion de ses puissances, la parfaite dilatation de son âme. € Je m'accuse, disait l'Ennemi des lois> de désirer le libre essor de toutes nies facultés et de donner son sens complet au mot exister. » Et quel plus précieux stimulant à l'existence totale que le désir et l'amour? Désirer d'un grand désir une toujours plus grande intensité de vie, c'est perpétuellement « jeter du charbon sous sa sensibilité ». « Quand comprendras-tu, lisons-nous dans le Jardin de Bérénice, qu'une chose demeure qui seule importe, c'est que tu désires encore? » Ah! de quelle avide beauté sont les soupirs éternels de l'humanité où passe le souffle inassouvi du désir! Gomme nous les suivons passionnément à travers les âges, ces gestes tendus sans fin vers ce qui n'est pas la possession ! Ce désir, primat de l'action, se nomme encore amour. Bossuet avait déjà vu cette ressemblance entre le désir et l'amour. On définit vulgairement Famour: un sentiment par lequel le cœur se porte vers un objet. Se porter, c'est-à-dire, s'élever, tendre, s'exalter, se con-

sumer pour, — états lyriques. Et dans l'esprit de Barrés, par une déduction admirable, le péché n'est autre que la froideur, le manque de désir et d'amour, un amoindrissement de la personne, l'incapacité à souffrir violence pour conquérir ce royaume fermé aux tièdes : « Non moins énergiquement que firent les grands saints du christianisme, proscrivons le péché, — le péché qui est la tiédeur, le gris, le manque de fièvre, — le péché, c'est-à-dire tout ce qui contrarie l'amour. »

Caresser ainsi sa sensibilité jusqu'à lui faire rendre son maximum de vibrations, apprendre à s'étonner avec joie, curiosité du désir en perpétuel recommencement, amour de l'amour, — tels sont les principes directeurs de ce culte du moi qui n'est autre que le culte du lyrisme intérieur et la célébration émue de toute beauté.

Cet élan vers plus d'expansion d'être a d'abord conduit Barrés à la visite minutieuse des grottes de sa conscience. Pour mieux entendre les rumeurs de cette conscience et aviver ses propres émotions, Barrés a voyagé, demandant aux paysages et aux villes étrangères le coup de fouet qui réveille la sensibilité engourdie dans une posture quotidienne, tant il est vrai que, d'après les psychologues, la conscience est précisément le sentiment d'une différence. Mutin cette intensité de vie que son moi solitaire ne pouvait indéfini-

ment renouveler, l'auteur des Déracinés l'a demandée à l'âme collective, à cet obscur mais vivace sentiment qu'est la patrie, aux héros, aux ancêtres dont le souvenir et les conseils sûrs nous soufflent de l'enthousiasme. Exaltation individuelle ou chant collectif: lyrisme.

N'abandonnons pas Fanalyse de ce moi individuel tel que nous Ta suggéré Barrés, sans parler de deux autres importants facteurs du lyrisme subjectif, je veux dire l'idéalisme et la glorification de Finconscient, « ce feu qui entretient l'univers de toute éternité ».

Pour un moi qui vit loin des contingences et qui se veut analyser avec quelque profondeur, il est difficile de se réfugier dans un autre système que l'idéalisme, et par idéalisme gardons-nous d'entendre je ne sais quelle aspiration vers Faudelà. Prenons le mot avec le sens consacré par la philosophie allemande. Les choses ne sont que des rapports entre nos sensations. Si nous cessions de rêver, dit Schopenhauer, le monde des apparences ferait un plongeon dans le néant. Barrés donne la formule de ce subjectivisme : « Il n'y a pas un monde extérieur, étranger et hétérogène par rapport à la conscience. » Ainsi, ajouteil, « disparaissent ces douloureuses contradictions

de la pensée et de Faction que les hommes, depuis des siècles, s'essayent à résoudre. L'action, c'est vouloir agir sur le monde extérieur, et si celui-ci n'existe pas, nous ne pouvons qu'agir sur notre moi pour qu'il épanouisse l'unité naturelle des mille parts qui le composent. C'est la méthode de la culture du moi. » Nulle contrainte extérieure ne peut donc entraver l'épanouissement de ce moi, principe de tout lyrisme. Le premier, Barres s'est expliqué avec complaisance sur cet idéalisme qui crée son objet, qui sculpte ses sensations dans la beauté. « La beauté du dehors jamais ne m'émeut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont que des tableaux psychologiques » ; ou encore : « D'ailleurs, mon moi du dehors, que me fait 1 Les actes ne comptent pas ; ce qui importe uniquement, c'est mon moi du dedans ;le Dieu que je construis. » Libre d'entraves, le moi s'élève de la sorte aux plus hauts sommets des jouissances spirituelles ; chacun de ses actes déchaîne une suave mélodie dans le concert universel. Tel est son pouvoir qu'il ne saurait se mouvoir que dans une plénitude d'existence et de beauté. Il ramène tout à lui, transforme à son gré le cours de ses rêves, teinte de nuances les plus diverses sa propre vie et se crée de perpétuels enchantements. « Certains jours, si je me promène, il me semble qu'en moi une digue se

crève et qu'ardentes et colorées mes pensées transfigurent le monde. »

Ce mépris des spectacles extérieurs, des apparences, Barrés le compare justement à l'état d'Ame de ces gueux qui, dans la fameuse Marche à l'Etoile, se rendent à Bethléem. Ceux-ci ne voient rien que leur rêve, ayant les yeux fixés sur l'astre étincelant. Les peuples qui les regardaient passer les insultaient, se raillaient de leur folie. Mais ces poètes de la foi continuaient leur chemin, dédaigneux, passionnés pour leur idéal. Ainsi d'un penseur qui suit sans défaite l'épanouissement de sa conscience, avec une telle ferveur que chacun de ses états psychologiques est un état lyrique."

Pourtant il existe une réalité commune à tous. Nous verrons tout à l'heure qu'à creuser dans les sables mouvants du moi individualiste Barrés se heurte au roc de la collectivité. De même, si nous approfondissons notre idée d'être, njus ne tardons pas avoir que nous faisons partie de l'être universel. Nous subissons, comme dit M. Fouillée, physiquement et moralement l'action du tout. Nous voulons l'univers et il se veut en nous. Nous ne pouvons nous concevoir pleinement sans concevoir le tout.

Cet être universel, ce moi supérieur, Barrés le nomme l'inconscient, sorte de substance cachée avec quoi nous entrons en communion à certains

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moments de ferveur privilégiée. L'histoire de Bérénice n'est autre que l'histoire de cet inconscient universel, et c'est encore l'amour ou l'exaltation intérieure qui nous unit à l'être cosmique. « Quand je l'aimais, dit l'auteur des Trois statioîis de psychothérapie, n'ai-je pas vécu en plus étroite harmonie avec l'âme du monde qu'aucun de ces curieux insatiables qui mènent leur minutieuse enquête à travers les temps et les pays ? » Phrase profonde ! A mesure que nos baisers deviennent plus ardents, nous sentons davantage en nous les tressaillements d'un monde inexploré qui s'efforce vers la lumière. Nombreuses sont les pages où Barrés a chanté l'inconscient : « Une passion dont tressaille votre petit corps vous fait vivre parallèlement à l'univers », ou encore : « On voit s'agiter en vous la force même qui conduit le monde », ou encore : « Chacun des mouvements de ton âme me révèle le sens de la nature et ses lois. » Admirable symbole que cette tendre et plaintive Bérénice, créée pour nous apprendre la simplicité de l'unité universelle et pour nous aider à fondre notre âme particulière dans le rythme cosmique.

N'est-ce pas encore une des plus sûres préparations à la poésie et à l'expression lyrique que ce panthéisme avide de tout sentir, de tout communier par l'intensité de nos états psychologiques ?

« Mais moi-même je n'existais plus, j'étais simplement la somme de tout ce que je voyais. » Et comment parvenons-nous à nous identifier à l'univers? Avons-nous besoin des raffinements de l'intelligence pour écouter en nous les mugissements de ce mystérieux océan ? Non. « L'intelligence, quelle petite chose à la surface de nous-mêmes, profondément nous sommes des êtres actifs. » Entendons ici par action, spontanéité et instinct sensible, car « on ne connaît rien des. hommes par leurs raisonnements, mais en s'ingéniant à partager leur sensibilité ». La raison ne saurait que nous écarter de F universel; le inonde, avant d'être compris, doit être senti. C'est bien là langage de poète qui voit dans la spontanéité et Finstinct les plus sûrs guides de Fêtre. Les simples, les ignorants, les intuitifs ont donc plus de chances que les savants d'exprimer par leur vie l'immanence des choses et d'approcher plus près de i universel.

En m'approchant des simples, j'ai vu comment sous chacun de mes actes à l'activité consciente collabore une activité inconsciente, et celle-ci est la même qu'on voit chez les animaux et chez les plantes ; je lui ai simplement ajouté la réflexion.

Tu souris, Simon, du mot simplement... Il te semble que la puissance de notre réflexion est une grande

chose l Petite agitation, en vérité, auprès de l'omniscience et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient.

Avec le secours de l'inconscient, les animaux prospèrent dans la vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpétuellement s'égare, est, par essence, incapable de faciliter en rien l'aboutissement de l'être supérieur que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne peut même pas soupçonner. C'est l'instinct bien supérieur à l'analyse, qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés.

Pour illustrer sa thèse, Barrés a choisi cette petite Bérénice, courtisane simple, aux gestes harmonieux et représentatifs, façonnée, à l'exemple de son midi mélancolique, par des siècles de sagesse, douée, par les vertus d'une obscure tradition locale, d'un admirable et infaillible déterminisme, et s'identifiant à l'universel par ses deux plus précieuses qualités : un instinct très juste, très nature, et un cœur passionné !. Cette gracieuse

1. Appréciant le Jardin de Bérénice, dans la préface qu'il mit aux pages choisies de Barres, M. Henri Hrémond termine ainsi : c Idéologie sans doute, mais idéologie passionnée, mais humaine, vivante, qu'on ne saurait distinguer de la poésie. »

et fragile image nous fait songer à Parsifal, « un simple, un pur qu'instruit son cœur », digne frère de Bérénice dans Tordre mystique.

A côté de cet inconscient métaphysique, que Jules Laforgue a si curieusement chanté, il existe un autre inconscient, que j'appellerais inconscient social. L'analyse de ce second inconscient, où Fauteur de l'Appel au soldat a puisé pour alimenter son lyrisme non plus individuel mais collectif, nous achemine à l'étude du second Barrés, du Barrés nationaliste. Nous verrons comment, dans cet enseignement inné, inconscient, immanent que nous proposent la patrie, les morts, la race, Barrés a su trouver de puissantes suggestions lyriques et de nouveaux motifs d'exaltation.

L'inconscient, non plus de l'univers mais d'une nation, son centre de vie, son « psychisme inférieur », dirait le Dr Grasset, réside dans l'observation naturelle et instinctive des pratiques traditionnelles. Le conscient, au contraire, renferme l'élite des intelligences, l'ensemble des méthodes positives employées pour faire progresser un peuple. Barrés a bien compris, après Balzac, que la réalité de l'âme ne réside pas dans la seule

pensée, et que pour atteindre à la plénitude de l'être, à l'épanouissement de toutes ses puissances, — ce qui, ne l'oublions pas, est toujours la fin voulue par Fauteur de Soas l'œil des barbares — il est nécessaire do connaître et d'écouter cette vie inconsciente qui précède la vie sociale consciente. Déjà dans le Jardin de Bérénice, à côté de l'inconscient métaphysique, l'inconscient social se fait jour. Cette jeune femme n'est pas seulement synonyme de nature universelle, elle incarne aussi l'âme plaintive d'Aigues-Mortes. «Ce n'était plus Bérénice que je voyais, mais l'âme populaire, âme religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un passé dont elle n'a pas conscience. »

Plus tard Barrés s'écriera : « Je ne suis qu'un instant d'un long développement de mon Être.» Cet Etre c'est l'ensemble de nos traditions, de nos transports collectifs, de ces mille gestes que nous résumons en notre personne. De la connaissance de ces puissances qui gouvernent nos pas avec une sagesse infaillible naît une sorte d'ivresse, de nouveaux motifs d'enthousiasme. Enfermé dans son cimetière lorrain, Barrés sent soudain so dégager une inspiration toute neuve, un cantique qui active notre faculté d'expansion.

Plus que tout au monde, j'ai cru aimer le musée

du Trocadéro, les marais d'Aigues-Mortes, de Ravenne et de Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, mais à toutes ces fameuses désolations, je préfère maintenant le modeste cimetière lorrain où, devant moi, s'étale ma conscience profonde.

Fidèle à sa méthode, qui consiste à descendre de plus en plus en soi pour trouver de nouveaux éléments lyriques, Barrés voue à sa terre et à ses morts le culte qu'il rendit jadis à sa conscience individuelle.

On trouvera dans les Déracinés > dans les Scènes et doctrines du Nationalisme, dans l'Appel au Soldat, dans Au service de l'Allemagne, dans les Amitiés françaises, dans le Voyage de Sparte l'exposé de ce lyrisme immanent. Ces livres et leurs idées sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'insister. Disons simplement que le nationalisme de Barrés (tradition, patrie, terre, morts) s'affirme comme un élan lyrique intérieur, comme une sorte d'inconscient qui nous exalte en nous livrant sa certitude. Cet inconscient aère notre vie en lui donnant un sens ; il s'adresse à la sensibilité plus qu'à l'intelligence, à l'instinct profond plus qu'à la raison.

Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles ne viennent pas de notre intel-

ligence ; elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des raisonnements. La raison humaine est enchaînée de telle sorte que nous repassons tous dans les pas de nos prédécesseurs. Il n'y a pas d'idées personnelles ; les idées même les plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée sont des façons de sentir générales et se retrouvent chez tous les êtres de même organisme assiégés par les mêmes images.

Ces images suscitent en nos cœurs de Fenthousiasme, elles aident à créer autour d'elles une âme commune, un transport collectif. Nous vibrons en proportion de ce que nous sentons. Que sentons-nous avec plus d'intensité, sinon les réalités de notre sol? Qui nous fera mieux tressaillir que la pensée de nos morts ? « Ils ne sont pas nos morts, ils sont notre activité vivante. » Qu'éprouvons-nous en face du Parthénon? Une émotion purement historique, si Ton peut dire, des impressions d'archéologues, des sensations de philosophes qui retrouvent en Grèce l'expression de la raison universelle. Mais encore une fois, qu'estce qu'une satisfaction purement intellectuelle ? Parlant d'Athènes, Barrés a au moins le mérite de la sincérité, quand il écrit ce que beaucoup pen-

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sent mais n'osent formuler, de crainte des férules des pions : « La despote, à qui je sacrifie de sûres amitiés, n'est pas devenue ma parente. Elle ne tient que ma raison. Et qu'est-ce que ma raison, qui me semble, à certains jours, une étrangère, une personne instruite, préposée de l'extérieur à mon gouvernement? Je conçois, tant bien que mal, l'équilibre et l'harmonie de cette civilisation grecque ; je ne l'éprouve pas. Même après la leçon classique, je continuerai de produire un romanesque qui contracte et déchire le cœur. » Que me fait un temple grec, si parfait soit-il, en face d'une flèche de cathédrale? A Séville, à Venise, à Tolède, Barrés se trouvait déjà moins dépaysé qu'à Athènes, car la civilisation de l'Occident, qui tient si étroitement notre cœur dans son grand concert symphonique, parle encore dans ces pays reculés. Mais c'est au bord de la Moselle et sous les peupliers de Lorraine que Barrés écoute ses plus suaves transports. Là, tout concourt à l'exaltation de l'individu et du social réconciliés dans la même harmonie : tout accroît, intensifie la vie du cœur et des sens. La parole de Jeanne d'Arc est admirable de lyrisme. Gomme ses geôliers traitaient de diaboliques ses apparitions, la jeune vierge s'écria : « Si j'étais au milieu des bois, j'y entendrais bien mes voix. » Sur l'idée du nationalisme en soi se greffent

des idées accessoires, capables de prolonger nos tressaillements. C'est ainsi que Fidée de décentralisation n'est qu'un autre élément d'enthousiasme collectif, car c'est permettre à de petites provinces de mieux écouter leur moi autonome, leur vie intérieure. C'est ainsi que le fédéralisme nous propose encore des motifs d'exaltation, car il dote une collectivité d'une âme commune et réunit des éléments sociaux en permettant à l'individu de « s'agréger selon des affinités instinctives ». Qu'on relise à ce sujet les Scènes et doctrines du nationalisme , De Hegel aux cantines du Nord et les Lézardes sur la maison.

Un dernier élément de poésie collective proposé par Barrés est ce que M. Bremond nomme le Culte des héros. De grands hommes, en qui s'incarne l'esprit de la nation, ou qui font partie des paysages de la petite patrie, voilà encore de quoi susciter de l'enthousiasme.

Tout lyrisme est un élan, donc une force. Charles Levôque nous a donné une esthétique basée sur cette notion de force. La force est à la fois harmonie et beauté. Or, le héros est notre plus belle harmonie humaine. Du point de vue moral, cette force, qui s'exhale en beauté, se nomme énergie. Barrés a merveilleusement mis en lumière la physionomie de quelques-uns de nos professeurs d'énergie.

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La page est belle où Rœmerspacher, Sturel, Saint-Phlin, Racadot viennent solliciter aux Invalides « la leçon exaltante » et demander « de Félan ». La vertu profonde du héros réside en ce don « d'électriser les hommes ». « Au contact de Napoléon, des mouvements lyriques bouleversent l'âme, qui ne peuvent avoir que des traductions lyriques. » C'est que de ce tombeau ne monte pas « le silence des morts, mais une rumeur héroïque ; ce puits sous le dôme, c'est le clairon épique où tournoiç le souffle dont toute la jeunesse a le poil hérissé ».

Qu'est-ce encore que Boulanger? Un stimulant, dit Sturel. Le général a échoué, mais la continuité des fièvres françaises persiste. « Boulanger n'est qu'un incident, lisons-nous dans l'Appel au Soldat, nous retrouverons d'autres boulangismes », c'est-à-dire d'autres motifs d'exaltation. Quelle utilité retirer d'un héros tel que Mores? Qu'il nous serve à multiplier les hommes, à les exciter, à élargir l'horizon du possible et à former des petits groupes sensibles aux leçons de choses de l'héroïsme. » Vous souvient-il du charmant pèlerinage de Philippe sur la côte de Vaudémont ? Ici encore le paladin dans sa tour de Brunehaut parle un langage grandiose, et les noyers de Vaudémont « tout pressés par la vie banale, évoquent confusément les plus grandes

émotions historiques ». Culte des héros, symboles de l'énergie vivante, comme nous tressaillons en nos cœurs, comme nous tendons éperdument nos bras vers ce passé triomphant, comme nous sentons l'enthousiasme intérieur nous hausser jusqu'au désir de réaliser, nous aussi, des jours glorieux, et quel magnifique fleuve de lyrisme bondit dans nos âmes !...

D'accord avec les esthéticiens contemporains l qui veulent que la beauté soit sentie et comprise par sympathie, par communication subjective, Barrés, nous fait participer à ses émotions par suggestion. Le procédé évocateur qu'il emploie correspond exactement à nos modes d'expression lyrique actuels. Le poète qu'est l'auteur de l'Ennemi des lois commence par chercher pour luimême les caractères, les paysages, les sentiments les plus propres à émouvoir son moi, à le mettre sous pression. Nous savons quels héros a choisis Barrés, quels tempéraments s'accordent le mieux avec le sien. Ce sont tous ceux qui sèment de l'enthousiasme dans nos vies. Les êtres incapa-

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