‹ L'attitude du lyrisme contemporainChapitre 34 sur 40 · Cf. les théories de Th. Lipps et de Ucncdclto Croce · texte numérisé non relu

Cf. les théories de Th. Lipps et de Ucncdclto Croce

blés de lui donner des suggestions, il les nomme barbares, ce sont nos adversaires. Nous savons quels paysages l'excitent, quelles villes avivent sa sensibilité. Barrés entreprend ses voyages à Venise, à Aiguës-Mortes, à Tolède, afin d'éprouver de subtiles caresses et de sentir son cœur se dilater davantage. La race, la terre, les morts, voilà enfin les plus fortes suggestions pour une âme bien née et qui a du style. « Auprès du gave de Lourdes, sur les côtes de la Meuse naissante ou dans le fond de Port-Royal, qui de nous saurait recueillir, pour en augmenter sa vie, la rêverie triste, le lyrisme et l'amour tels qu'ils se lèvent de ces terres sanctifiées? » Et Fauteur de conclure ainsi: « Il est des Lourdes sur toute la terre », entendant par là qu'innombrables sont les lieux susceptibles de nous offrir de fortes suggestions et de la poésie vivante.

C'est particulièrement dans les Amitiés françaises que Barrés nous propose une pédagogie de la suggestion lyrique. Ce livre est un véritable traité d'éducation de l'impressionnabilité, une méthode d'évocation intérieure. Déjà dans Un homme libre Barrés écrivait : « Deux êtres ne peuvent se connaître. Le langage, ayant été fait pour l'usage quotidien, ne sait exprimer que des états grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincère, n'a pas de mot pour s'exprimer. » Tout le vague,

tout ce qui est sincère, c'est-à-dire tout ce qui vit profondément en nous, tout ce qui touche au moi intuitif est incommunicable directement ; on ne fait participer à d'autres ses sensations fondamentales que par sympathie, d'où ce beau mot ày amitié lorsque l'affinité est humanisée et mêlée de tendresse.

On sait comment Barrés forme l'émotivité de Philippe. Une lui enseigne rien par l'intelligence, mais s'adresse au cœur : « Le problème de l'instruction primaire, c'est de leur donner [aux enfants] de la beauté, ou, plus exactement, de favoriser leur faculté innée d'expansion, de les aider pour qu'ils dégagent ce qu'ils possèdent de naissance : un continuel enchantement, le sens épique et lyrique, un hymne, un cantique ininterrompu. » Le père cherche donc toutes les suggestions les plus propres à pénétrer l'âme de son fils, il lui fait vivre ses moindres enseignements. Il ne lui narrera pas en détail les épisodes de 70, mais choisira deux ou trois faits bien ôvocateurs, susceptibles de laisser une trace profonde dans sa jeune imagination. Ces faits le père les rapportera en accumulant les scènes épisodiques ou pittoresques, il s'entourera de toutes les circonstances extérieures capables d'aviver les émotions (un jour de pluie à Gérardmer, l'audition d'une musique militaire... etc.). « Je parle, je parle, et c'est

comme un chant où l'air vaut mieux que les paroles. Sans doute, à m'entendre Philippe exècre les traîtres, redoute les grossiers Prussiens, aime les beaux soldats de la France, mais tout de même il enregistre des émotions plus que des documents. Après que nous avons tant parlé de la guerre, en sait-il nettement les phases? C'est douteux, mais nous nous aimons davantage et il connaît très sûrement que sa raison de vivre, c'est la Revanche. » Les pèlerinages sentimentaux de Philippe à Vaudémont, à Domrémy, à Lourdes ont pour fin de susciter chez l'enfant la compréhension sensible de notre vie nationale et de peupler son cœur de pensées hautes et vibrantes.

Si je berce le petit Philippe dans un demi-rêve de vérité et de poésie, c'est pour former en lui une disposition insensible à recevoir mon héritage comme le plus beau des héritages. Les séries d'images qui l'émeuvent ou qui l'amusent par ce doux après-midi passé gaîment en confiance avec moi, qui ne suis pas encore assombri de vieillesse, lui demeureront à jamais aimables et fécondes et, quand je ne respirerai plus, mes meilleures émotions, que je place dans un être tout perméable, seront devenues son âme. Doucement j'ébranle le vieil âge accumulé dans ce petit garçon. Je me confonds dans une vie toute neuve et dans un vieil héritage. Je me glisse avec mes bouquets, souvenir de ma brève saison, dans la barque

de l'immortalité en même temps que je m'assure d'occuper le cœur de mon cœur.

Nous avons noté, au début de cette étude, les différences psychologiques qui séparent nos poètes contemporains des romantiques. Il n'en est pas moins vrai que ces derniers demeurent nos véritables ancêtres en ce qui concerne notre idéal lyrique actuel, et que le goût de Barrés pour les paysages mélancoliques, son culte du moi, de la personnalité, son individualisme, ses élans vers la douleur et la pitié, sa perpétuelle tension intérieure attestent une étroite parenté avec les rénovateurs de la poésie au xix* siècle. Même en Grèce, Barrés a le rare courage de ne pas renier les glorieux éducateurs de sa sensibilité.

Je reconnais les Grecs pour nos maîtres. Cependant il faut qu'ils m'accordent l'usage du trésor de mes sentiments. Avec tous mes pères romantiques je ne demande qu'à descendre des forêts barbares et qu'à rallier la route royale, mais il faut que les classiques à qui nous faisons soumission nous accordent les honneurs de la guerre, et qu'en nous enrôlant

sous leur discipline parfaite ils nous laissent nos riches bagages et nos bannières assez glorieuses.

Et pourquoi rougirions-nous de nos origines littéraires, alors qu'en acceptant l'héritage romantique nous avons su faire fructifier les bonnes valeurs trouvées en portefeuille et liquider les mauvaises ? Le romantisme nous apportait, parmi un fatras d'idées enfantines, de sérieuses aspirations lyriques. Restait à orner avec goût la maison construite un peu vite, et surtout à en consolider les bases. L'œuvre des lyriques contemporains consiste, sans rien gaspiller des trésors accumulés par les ancêtres, à discipliner l'imagination, à ordonner la sensibilité, à la pousser vers des objets parfaits, à rentrer dans la tradition française, à réconcilier le sentiment et la raison suivant le sens et la constitution de notre génie littéraire national, en donnant à la sensibilité son maximum d'intensité, mais en faisant de celle-ci le prolongement d'une intelligence clairvoyante et sûre.

L'œuvre de Barrés, comme l'œuvre des symbolistes, — a-t-on assez noté ce rapprochement? — réconcilie des méthodes et des modes lyriques ennemis. Magnifique et discipline, dit avec sens M. Brémond, sont les deux mots qu'on retrouve le plus souvent chez l'auteur de l'Appelait Soldat. On pensa trop aisément en 1830 que l'ordre

classique et la discipline intellectuelle entravent la spontanéité. On oubliait que l'ordre consiste à accepter avec joie ses limites nécessaires et à trouver dans cette nécessité de nouvelles raisons de s'exalter. « Ce que j'appelle Lorraine, ce que je décris sous le nom de Lorraine, n'est peut-être qu'un sentiment très vif de mes limites. »

Il ne sert de rien de vivre dans l'absolu et de rêver l'existence future d'humanités bienheureuses . Mieux vaut comprendre jusqu'à la plénitude les bornes qui fixent la vie quotidienne et admirer jusqu'à s'en réjouir l'étendue finie de notre sage domaine. Il y a du lyrisme, et grandiose, dans cette lucide acceptation. C'est cette attitude de joyeuse résignation qu'on nomme gœthisme.

Le mot discipline, à le bien entendre, est donc le terme final de toute création poétique. Discipline d'abord pour s'exalter et scruter son moi ; discipline ensuite pour saisir ses réalités, s'en repaître et les chanter. De cette notion de l'ordre est né notre idêo-rêalismc contemporain qui synthétise dans une fusion supérieure et très puissante l'idéal romantique et l'idéal classique. Cet idéo-réalisme, pratiqué plus ou moins consciemment par nos poètes symbolistes, pourrait se formuler ainsi : Porter l'univers en soi (idéalisme) et soi-même s'enfermer volontairement dans une petite patrie (tradition et réalisme).

'M'2 l'attitudi: du lyrisme contemporain

Telle est, en dernier ressort, et après tant d'autres assez belles que nous venons de passer en revue, la raison qui nous permet de voir en Maurice Barrés un professeur de lyrisme non médiocre.

Introduction,

I. — L'influence protestante dans l'œuvre d'André Gide. Qu'il faut étroitement la circonscrire.

II. — L'ironie, son emploi bien moderne dans des œuvres de haut lyrisme. — Gomment elle se môle à l'intuition créatrice, non pour la tuer, mais afin de l'intensifier.

III. — Les trois temps de la pensée de Gide. — Que le second temps est le plus important et, qu'à y regarder de près, notre auteur ne fait que chanter l'action et la joie. L'inquiétude et le désir, synonymes de plus d'être.

IV. — Gide professeur d'enthousiasme. Comme quoi il nous fournit une pédagogie du lyrisme par sa méthode d'exalter les sens, l'intelligence et la volonté. — Que tout est en fonction des sens, chez lui, et que, partant, sa philosophie de la vie est basée sur des préceptes de lyrisme.

V. — Gide individualiste : son désir d'être perpétuellement autre et de vivre dans une continuelle inquiétude. La haine de la satiété. Le surhomme.

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