VI. — Comparaison obligatoire avec la méthode de Barrés
344 l'attitude du lybismh contemporain
VII. — Toute la complexité mentale de Gide résumée et dramatisée dans le mythe de Y Enfant prodigue. Conclusion,
Certes le succès de la Porte étroite est bien fait pour nous réjouir. Je voudrais qu'il eût pour résultat de pousser à mieux approfondir l'œuvre d'André Gide. Beaucoup ont crié, et avec raison, au chef-d'œuvre ; mais, si j'ose le dire, cet éloge dans leur bouche me navre, car il semble faire fi des œuvres antérieures de Fauteur de Paludes. En vérité fallait-il attendre ce temps pour voir en Gide un profond penseur et un écrivain de race! Qu'on m'entende bien, cette découverte et ces louanges tard venues ne vont pas sans quelque amertume. J'aimerais qu'on enregistrât avec plus de modestie le triomphe de la Porte étroitey car à travers ces clameurs je distingue un fâcheux dédain pour quinze volumes tous intéressants et d'aucuns hors de pair.
» Aussi bien il y a public et public. Dans la préface de YImmoraliste je lis : « Mais l'intérêt réel d'une œuvre et celui que le public d'un jour y porte, ce sont deux choses très différentes. On peut sans trop de fatuité, je crois, préférer risquer de n'intéresser point le premier jour, avec des choses intéressantes, que passionner sans lendemain un public friand de fadaises. »De crainte de «pas-
sionner sans lendemain » Gide a cherché la pure lumière intérieure, seule accessible aux gens de foi et aux âmes de bonne volonté, et non l'éclat factice et tôt disparu de quelques fusées folles comme on en lance dans le Promet hée mal enchaîné pour amuser la foule.
Plus un auteur accuse de richesses latentes, moins il a chance d'être compris et goûté. On se plaît aux œuvres légères qu'il est facile d'épuiser d'un trait ; mais combien peu s'attardent ayant vidé le contenu d'une amphore, à contempler le travail des parois tourmentées. Beaucoup suivent les grandes routes bien tracées, plantées d'arbres géométriques ; quelques-uns mettent leur joie à se tailler un sentier dans la brousse ; l'ombre majestueuse des forêts vierges et leur exubérante complexité les tente ; ils y endurcissent leurs efforts, y palpent mieux leur vigueur. On revient de ces explorations l'âme plus fière, pour avoir pénétré jusqu'aux plus secrets enthousiasmes de la vie.
L'œuvre de Gide est extrêmement féconde, originale, représentative. Sa vision pittoresque et idéaliste embrasse aussi bien les objets que les idées; j'entends qu'à la fois sensuel et intellectuel l'auteur de Saïtl sait exalter ses sens et les promener à travers le monde avec le même trans-
port dont il accueille les plus hauts problèmes de l'esprit. Sa curiosité est complète qui empêche de le classer dans telle ou telle famille d'artistes.
Avec Vielé-Griffîn et Claudel Gide apparaît l'écrivain le plus neuf, le plus personnel de notre temps. Il naquit de la race des précurseurs, de ceux qui créent une mentalité collective et dont plusieurs générations ressentent les vibrations. Par là enfin Fœuvre de Gide est représentative, au même titre que celle d'un Barrés. Plus que d'aucune autre on peut dire qu'elle éveille et aussi qu'elle manifeste.
Vous connaissez l'homme : sa probité intellectuelle, son dédain des bruits du boulevard, son honnêteté scrupuleuse qui a fait de lui l'écrivain le plus libre de notre temps, sa politesse raffinée derrière quoi il s'abrite pour cacher un caractère fier et sauvegarder une indépendance jalouse. Après d'autres1 je veux relire son œuvre, la plume à la main, et marquer la place à laquelle Gide a droit dans le stade du lyrisme contemporain.
1. Parmi les meilleures études parues sur l'œuvre d'André Gide il faut citer celles de Francis de Miomandrc, de Dumont Wildcn et d'Edmund Gosse.
Il faut tout de suite prendre le taureau par les cornes, pour l'écarter de notre chemin. En l'espèce ce taureau c'est l'influence protestante. Existe-t-elle vraiment chez Gide et pèse-t-elle sur son esprit, comme beaucoup Font affirmé avec insistance? J'en doute, et m'étonne qu'on ait découvert en cet auteur une mentalité de luthérien ou de calviniste.
Au risque de n'être pas suivi je déclare qu'au sortir d'une étude attentive de l'œuvre de Gide, rien ne m'autorise à conclure comme la plupart des critiques sur ce point. Aurais-je mal lu? J'ai pourtant quelques preuves à alléguer.
La première est a priori. Qui dit protestantisme en effet dit négation même de l'art. La religion réformée n'a jamais pu insuffler le moindre lyrisme, créer la plus mince parcelle de beauté vivante. Toute l'histoire de l'art en témoigne. Les mentalités juive, indoue, chinoise, musulmane, catholique ont fourni de magnifiques représentations plastiques ; l'esprit protestant, par contre, est le symbole mémo de l'impuissance. Nul ne contredira ce point. Dès lors que nous accordons
à Gide le titre d'artiste, nous refusons, par le fait, de l'appeler protestant.
Laissons cet argument trop facile. Est-ce par sa liberté d'esprit, son individualisme que l'auteur de Paludes donne prise à cette accusation que je tiens pour grave ? Tous les esprits libres appartiendraient-ils donc au protestantisme, et l'individualisme serait-il la marque propre, j'entends spécifique des calvinistes ? Mais au contraire le formalisme qui est bien cette fois un des caractères « dominateurs » de la mentalité protestante n'apparalt-il pas la plus sûre entrave à la liberté de pensée. Secouer une tradition pour construire des schèmes, il se pourrait que ce soit bien là le protestantisme, et c'est tout ce qu'a voulu Kant qui n'est parvenu qu'à enserrer l'intelligence humaine dans de hautes et étroites murailles sans horizon1.
Or Gide a horreur de l'abstrait, c'est-à-dire du pensé qui ne serait pas aussi du senti et du vécu,. Il ne cherche pas à raréfier sa conscience, mais à l'élargir jusqu'au plus humain, jusqu'au concret absolu, alors qu'un vrai protestant entend d'abord se rétrécir, dépouiller son âme de toutes ses riches
1. Il ne faudrait pas beaucoup pousser Gide dans l'intimité pour qu'il avoue que précisément les plus sévères critiques de son œuvre lui ont été présentées par des protestants.
modalités, dans un désir de perfection, je l'admets, mais du point de vue de l'homme qu'estce qu'une perfection qui est une fin en soi et qui n'a pas d'objet? Un pur concept, un flatus vocis, un « être de raison ».
Je sais bien qu'il y a Alissa. C'est là en effet la seule physionomie protestante dans Fœuvre de Gide. Elle est la digne sœur de Kant cette délicate vierge qui place son effort dans le renoncement, qui y donne sa joie et qui s'accuse même de trouver du bonheur dans son sacrifice sans but. Le philosophe de Kœnigsberg n'a pas trouvé de plus fidèle illustration de son impératif catégorique '. Nous avons peine, et justement, à nous imaginer un devoir sans utilité, une loi dépouillée d'intérêt. Les actes les plus sublimes sont toujours dictés par l'intérêt : intérêt supérieur, je le veux, comme l'amour de la patrie, du prochain, de Dieu, intérêt cependant. L'ivrogne ne renonce à boire qu'en vue de sa santé, il substitue à un plaisir immédiat un intérêt plus durable. Le chrétien sacrifie la joie terrestre à un bonheur éternel. Et l'acte d'amour parfait, comme
1. Schiller a bien vu le point faible de la Critique de la raison pratique. Il a raillé aimablement ce rigorisme dans une épigrammo célèbre : « Je rends volontiers servico à mes amis* Hélas ! Jo le fais avec plaisir, et je suis ainsi rongé par l'idée que je ne suis pas vertueux. >
on l'appelle en théologie, objectera-t-on?Cet acte, répondrons-nous, ne s'adresse pas à un être abstrait, mais à l'être le plus concret, le plus vivant par excellence, Dieu. En ce sens Alissa n'est pas chrétienne : son dévouement n'a d'autre fin que lui-même, elle se perfectionne pour rien. Le catholique c'est Jérôme.
Accordons donc en partie la Porte étroite au protestantisme, ainsi que deux ou trois pages très dangereuses de Prétextes, écrites à propos de Nietzsche. Accordons cela mais pas plus, car je me doute d'où vient la confusion. Beaucoup ont voulu voir dans Y inquiétude de Gide un indice en faveur du protestantisme. A ce compte tous les artistes, tous les poètes, tous les amoureux d'idéal seraient protestants. Chercher ou désirer c'est être inquiet. L'inquiétude est le ferment du progrès et je ne comprends pas le lyrisme sans mouvement, sans tendance vers, sans curiosité, sans aspiration. Je trouve dans l'étymologie même du mot in quies le symbole de toute activité.
Nous verrons comment l'art de Gide, toute son exaltation intérieure procède de cette féconde inquiétude qui n'est autre que le désir toujours inassouvi de comprendre plus et de sentir davantage. Vous connaissez cette phrase du Jardin d'Epicure d'Anatole France : « Une chose surtout donne de l'attrait à la pensée des hommes ; c'est l'inquié-
tude. Un esprit qui n'est point anxieux m'irrite et m'ennuie. » Goethe, de son côté, dans un passage célébré de son second Faust, fait dire au docteur : « Va je ne cherche pas mon salut dans la torpeur ! Le frémissement est la meilleure part de l'homme. Si cher que le monde lui vende le droit de sentir il a besoin de s'émouvoir et de sentir profondément l'immensité . » Voilà tout Gide. Retenons pour l'instant que le protestantisme n'a fait qu'effleurer cette intelligence d'élite sans brûler sa fleur, ni dessécher son suc. Gide semble faire signe aux protestants, aux jansénistes plutôt, encore que dans la pratique ces doctrines s'équivalent. Mais, ce qu'il accorde d'une main, il le reprend vivement de l'autre, et alors nous le voyons exalter la joie et les sens avec quelle intensité !
Une chose frappe chez Gide comme chez Barrés à qui j'aime à le comparer pour mieux l'opposer : une tendance marquée à l'ironie. Celle-ci se mêle à son œuvre, en fait partie intégrante \
1, Les Poésies d'André Waller, Paludes, le Prométhéc mal enchaîné sont entièrement conçus selon cotte formule.
Voilà un son bien nouveau. Certes l'ironie a été maniée en tout temps, mais jusqu'à l'époque contemporaine elle était traitée à part, comme un genre ou une figure de rhétorique qui ne trouvait sa place dans une œuvre sérieuse, émue, poétique, vibrante. Que Fironie et l'enthousiasme cohabitent, ce mariage très moderne ne nous choque pas ; bien mieux ce couple nous enchante. L'ironie dénote un sens critique aigu et qu'elle se mêle au souffle créateur, à l'intuition lyrique, voilà le miracle, car ceci devrait tuer cela. Cette double et contradictoire attitude coexistant dans le même cerveau est le signe d'une possession de soi que des siècles de culture, des méthodes scientifiques longtemps pratiquées et une très sincère, très riche sensibilité ont seuls rendu possible. « Le Paradis, disait Barrés, c'est d'être clairvoyant et fiévreux ». Excellente disposition d'esprit qui dévoile tout un pan de la tendance contemporaine. Gide a une phrase significative dans ses Cahiers : « Intensifier la vie et garder l'âme vigilante. >
Dans ses livres les plus graves, les plus douloureux, les plus créateurs l'auteur de Paludes a semé à pleines mains l'ironie. Au milieu d'un développement ardu ou subtil il s'interrompt pour nous piquer d'un fin aiguillon. Il n'y a là aucun mauvais goût, mais la joie plutôt de se sentir audessus de son travail, de tâter sa belle santé et de
ne pouvoir se défendre de montrer sa force. Car ici l'ironie n'est nullement l'indice de faiblesse ni d'une intelligence de bossu qui se venge. Elle aide plus sûrement à la suggestion qu'un long commentaire, elle va plus loin que tout, elle permet à un esprit critique et inquiet comme celui d'un Gide, d'un Tinan, d'un Laforgue, qui furent aussi de grands lyriques, de s'ouvrir plus complètement, ainsi qu'un miroir à plusieurs faces, et de refléter toute la complexité d'un problème humain. L'éloquence continue, ennuie, le lyrisme trop soutenu fatigue ; l'ironie s'y mêle non pour arrêter l'élan de l'enthousiasme, mais bien au contraire pour l'activer, pour saler la blessure du cœur. C'est un piment qui enflamme et donne de l'appétit.
André Gide est un philosophe profond, partant un penseur que les problèmes moraux intéressent au premier chef. Ne cherchant ici qu'à démêler les tendances lyriques contemporaines, je n'étudierai sa philosophie qu'en tant que celle-ci donne prise à l'exaltation poétique et propose une méthode d'enthousiasme. C'est pourquoi je laisserai dans l'ombre certains livres comme Saut, le Roi
354 l'attitude nu lyrisme contemporain
Candaule, le Prométhée mal enchaîne pour mettre en lumière celles des œuvres de Gide qui dégagent le plus de musique intérieure. De ce point de vue la pensée de Fauteur des Nourritures terrestres peut se décomposer comme il suit.
Premier Temps. — L'observation de la réalité, au terme de laquelle une première conclusion s'impose : Nous sommes terriblement enfermés. Les livres de jeunesse de Gide traitent tous plus ou moins des exigences de la vie qui nous conditionne et qui pèse sur nous comme un invincible fardeau. De quelque côté qu'on se tourne, des murs nous environnent ; impossible de fuir ici ou là ; mille liens secrets nous attachent à des besognes médiocres. C'est le mot de Laforgue avec qui André Gide a tant d'affinités : « Oh 1 que la vie est quotidienne ! »
Cette impression d'étouffement, de monotonie, comme Gide a su la rendre I Avec quel dégoût il nous parle de ces actions étroites, de ces gestes sans héroïsme en perpétuel recommencement ! Que dis-je, avec dégoût ? Gide met une furieuse fièvre dans ses plaintes ; une poignante émotion nous saisit à la lecture de Paludes et voici un morceau de cette sombre éloquence :
Que de fois, que de fois j'ai fait ce geste, comme en un cauchemar affreux où j'imaginais le ciel de
mon lit détaché, tomber, m'envelopper, peser sur ma poitrine, — et presque debout, lorsque je me réveillais — pour repousser de moi, à bras tendus, quelques parois invisibles — ce geste d'écarter quelqu'un dont je sentais trop près de moi l'impure haleine — de retenir à bras tendus des murs qui toujours se rapprochent, ou dont la pesante fragilité branle et chancelle au-dessus de nos têtes ; ce geste aussi, de rejeter des vêtements trop lourds, des manteaux, de dessus nos épaules. Que de fois, cherchant un peu d'air, suffocant, j'ai connu le geste d'ouvrir des fenêtres — et je me suis arrêté, sans espoir, parce qu'une fois, les ayant ouvertes...
— Vous avez pris froid, dit Angèle.
... Parce qu'une fois, les ayant ouvertes, j'ai vu qu'elles donnaient sur des cours — ou sur d'autres salles voûtées — sur des cours misérables, sans soleil et sans air — et qu'alors, voyant cela, par détresse je criai de toutes mes forces : Seigneur! Seigneur 1 nous sommes terriblement enfermés 1 — et que ma voix me revint tout entière de la voûte. — Angèle ! Angèle ! que ferons-nous à présent ? Tenterons-nous encore de soulever ces oppressants suaires — ou nous accoutumerons-nous à ne plus respirer qu'à peine — et prolonger ainsi notre vie dans cette tombe?
Paludes est l'histoire d'un marais, celui dans lequel nous croupissons. Il est habité par Tityre symbolede l'homme normal,* celui sur qui com-
mence chacun». Virgile nous dit Tityre recubans. Paludes, c'est l'histoire de l'homme couché. C'est aussi l'histoire des animaux vivant dans les cavernes ténébreuses et qui perdent la vue à force de ne pas s'en servir. Gide vise tous les médiocres, heureux de leur sort et qui ne tentent rien pour s'évader de leurs petites habitudes. « Je me plains, dit son héros, de ce que personne ne se plaigne. L'acceptation du mal l'aggrave, — cela devient du vice, messieurs, puisque l'on finit par s'y plaire. » Le passé pèse terriblement sur nos faibles existences. Nous ne pouvons plus rien faire de spontané, nous nous répétons éternellement. Voilà le triste, voilà le désespérant. Le héros de Paludes et son amie Angèle prennent enfin la résolution de faire un grand voyage. Avec quelle ardeur ils bouclent leurs malles et entassent dans leur sac quatre pains fourrés, des œufs, du cervelas, de la longe de veau ! Hélas ! ils ne dépassent pas Montmorency et reviennent dare dare de crainte de manquer l'heure du Culte.
Dans Paludes, comme dans le Prométhée, l'ironie de Gide se donne libre carrière. L'auteur a voulu nous rendre son héros méprisable à force de résignation et d'aboulie. Mais sa peinture dépasse le cas particulier, elle exprime les traits les plus misérables de notre pauvre humanité. Les Poésies d'André Wafter puisent leur inspira-
tion et leur mélancolie à la même source philosophique.
Un ciel gris; de la vase verte, Et de l'herbe vert-de-grisée ; Des brebis, qui paissent, désertes, Sur les flots de l'eau irisée.
Un soleil qui se décolore
Au ras de l'horizon flétri,
Et notre tristesse s'éplore
En des ligues qu'elle n'a pas apprises.
L'eau somnolente qui s'égoutte, S'écoute couler. Un mouton Qui sans lever la tête broute Entre les bancs de vase verte...
Deuxième temps. — Ennui, vanité, monotonie, impossibilité de s'évader des cercles d'influences ancestraies, voilà de quoi est faite la vie. Pourtant tous les êtres ne se résignent pas comme Titt/re. Beaucoup se révoltent, éprouvent la nécessité de franchir les remparts, d'abattre les cloisons. Le « désir de sortir > n'est pas moins répandu que la timide acceptation. Nous naissons, la plupart, avec le sens do la rébellion, c'est-àdire avec la soif de l'idéal, l'aspiration, l'amour
358 l'attitude du lyiusmb contemporain
de l'imprévu. Ici éclate le vrai, le grand lyrisme de Gide. De cela surtout nous le devons remercier, de nous avoir donné le goût des espaces, la joie des pays neufs, l'ardeur de la conquête sur nous-mêmes. L'homme est fait pour se surmonter, déclare Nietzsche, et chacun doit tendre au surhomme. « Toute la vie est dans l'essor », s'écrie Verhaeren, et Gide apporte son ardeur individualiste à faire lever en nous le beau, le superbe désir à9 être intensément, de nous élever toujours plus haut jusqu'au plus fougueux rayonnement de toute vie.
Cette exaltation de l'individu et de ses puissances est une des plus certaines caractéristiques de notre temps. J'eus déjà l'occasion de le constater et bien d'autres avant moi. Les artistes contemporains, écrit Mithouard, « ne se satisfont jamais définitivement d'aucune harmonie, à cause du sentiment qu'ils ont de tout ce qu'elle rejette lorsqu'elle se limite ». Belle expression d'un état d'âme collectif emporté par un enthousiasme dévorant. La page d'où j'extrais cette citation est trop belle pour ne pas céder une fois de plus au plaisir de la transcrire tout entière.
Tout ! Les grandes forêts des hêtres, les Méditerranées lumineuses, les neiges alpestres et les plaines de France 1 L'astuce des Asiatiques et la naïveté des
Celtes 1 Tout ! La froideur des pierreries, la senteur estivale des genêts ensoleillés, l'eau brune des pays morvandiaux, la fraîcheur des grottes et la tiédeur des vergers 1 Tout 1 La brume des philosophies allemandes, l'alticisme de Lysias, les tabagies de Franz Hais, l'invisible invention des planètes, la fumée si folle des usines, et la clarté d'un verre d'eau, tout enfièvre la brûlure de ses curiosités. Comment admirer de gaîté de cœur la Belle Ferronnière tant que subsiste ailleurs la Kermesse ? Ce sont des centaines de bras qu'il tend vers toutes choses, c'est d'un millier de mains qu'il souhaite les palper. Et si vous tiriez au clair les derniers sentiments qui se cachent en lui, vous trouveriez qu'il n'est pas un seul homme qui ne soit infiniment inconsolable à la pensée qu'il y ait quelque part, dans le pays le plus reculé de l'univers, une petite source où il n'ait pas encore bu ! !
Cette faculté d'expansion qui est en nous, Gide a su la nourrir, l'élever, la fortifier par toutes les suggestions désirables. Le Voyage d'IJrien et les Nourritures terrestres ne sont que do perpétuels départs, des élans successifs vers ailleurs, vers tout ce qui est autre et mieux que l'instant présent. « La perception, est-il dit dans Paludes, commence au changement de sensation; d'où la nécessité du voyage. » C'est le principe môme do
1. Adrien Milhouard. Le Tourment de l'Unilé. Mercure de France, Paris, t901, p. 68 et 6'.».
tout essor, que la philosophie traduit par cette formule : « La conscience est le sentiment d'une différence. » Changer pour mieux prendre conscience de soi, voilà ce qui importe. Le lieu d'arrivée est indifférent, l'essentiel est de partir. « Où? je ne sais pas... mais, cher ami, vous comprenez que si je savais où je vais, et pour qu'y faire, je ne sortirais pas de ma peine. Je pars simplement pour partir ; la surprise même est mon but — l'imprévu— comprenez- vous? — l'imprévu 1 » Ah ! toute l'emprise des pays neufs, des choses invues, des paysages non encore contemplés, des oiseaux étranges, des odeurs nouvelles, des mets goûtés avec curiosité!
Aurores I surprises des mers, lumières orientales, dont le rêve ou le souvenir, la nuit, hantait d'un désir de voyage notre fastidieuse étude, — désirs de brises et de musiques, qui dirait ma joie lorsque enfin, après avoir marché longtemps comme en songe dans cette tragique vallée, les hautes roches s'étant ouvertes, une mer azurée s'est montrée.
Tel est le magnifique début du Voijagc d'Urien. Et toutes les Nourritures terrestres clament cette joie de lumière, ce perpétuel accroissement de notre être que Gide déifie selon un panthéisme cher aux grands lyriques.
Troisième Temps. — L'action manquée, l'élan qui tombe. Après la griserie du désir et de fougueux efforts pour sortir de soi, pour devenir autre' et vivre une vie d'allégresse, on comprend la vanité de son effort, l'exiguïté de ses rêves. Et Ton revient à son point de départ.
Chaque livre de Gide se termine par une cruelle expérience, un rude désenchantement. Dans Paludes Angèle et son ami, désireux de secouer leur monotone médiocrité, partent en voyage, mais ils ne dépassent pas la banlieue et reviennent plus mornes que jamais. Leur effort a piteusement avorté. « Voici que le tranquille passé en nous comme un regret remonte ». s'écrient les superbes Argonautes du Voi/age d'Urien, Au terme de la route, l'éternel « à quoi bon » apparaît. Etait-ce bien la peine de quitter les algèbres, les théodicées, de chères études pour autre chose, pour une illusoire conquête? « Voici que notre vaisseau s'en va s'enliser dans la vase. Ah ! vraiment notre histoire est mal, est bien mal, bien mal composée. »
L'Enfant prodigue après une folle équipée, décidé à rompre avec un passé oppresseur, retourne à la maison paternelle. « L'enfant s'avoue qu'il n'a pas trouvé le bonheur ni même su prolonger bien longtemps cette ivresse qu'à défaut de bonheur il cherchait. »
Les derniers vers des Poésies d'André Walter respirent le même découragement :
Je crois que ce que nous avions de mieux à faire Ce serait de tâcher de nous endormir.
Le sacrifice d'Alissa dans la Porte étroite semble inutile. La délicieuse jeune fille s'est immolée pour rien. L' immoraliste, parvenu à la joie et à la possession de ses transports, se prend à douter devant la mort de sa femme. « Savoir se libérer n'est rien ; l'ardu c'est savoir être libre. > Michel n'est parvenu à « se surmonter » que pour mieux comprendre, semble-t-il, ses'limites.
Voilà le schème et, si Ton ne connaissait les subtilités, les détours de la pensée de Gide il semblerait que cette conclusion soit le dernier mot de sa philosophie et qu'il faille définitivement accepter la doctrine des pessimistes.
Il n'en est rien. La théorie de Schopenhauer roule autour de ce syllogisme : vivre c'est agir, or tout effort est pénible, donc la vie est mauvaise. On voit tout de suite le point faible du système. Il est faux que tout effort soit pénible. La joie réside au contraire dans l'action et, sans nous lancer dans des considérations métaphysiques, retenons seulement que la fin, l'idée prc-
mière et dernière de Gide est d'exalter la puissance, Faction, Feffort. « Au commencement était Faction », dit Faust, Faction c'est-à-dire l'élan, la tendance. Peu nous importe que cette action avorte, soit ou non couronnée de succès, Fessentiel est de commencer toujours des actions nouvelles. C'est cette exaltation que préconise Fœuvre de Gide, c'est à cela qu'elle s'attache. Arriver n'est pas intéressant, déclare-t-il en substance, mais partir, commencer toujours autre chose et, quand même le naufrage nous attend, changer de vaisseau, pointer sur une nouvelle direction et voguer encore. Se donner des raisons de repartir, voilà l'essentiel.
On aurait donc tort de ranger Gide parmi les pessimistes; Faction n'est jamais manquée puisqu'on ne recommence rien et qu'on s'oriente toujours vers ailleurs. Disons-le bien haut Gide est à sa manière un excellent professeur d'énergie, partant un prêtre du lyrisme. Nous sommes terriblement enfermés, soit, mais toute la raison d'être de l'homme ne consiste-t-elle pas à « sortir >. L'attitude de notre auteur est celle du marin qui perpétuellement lève l'ancre. « Que jamais l'âme ne retombe inactive; il la faut repaître d'enthousiasme. » L'enfant prodigue revient, vaincu sens doute, mais son jeune frère s'en va tenter l'aventure à son tour. « L'âme agissante
M){ L'ATTITUDE DU LYBI8M8 CONTI-MI'DHAIN
voilà le désirable — et qu'elle trouva son bonheur non point dans le bonheur, mais dans le sentiment de son activité violente. »
Qu'est-ce à dire sinon que vivre dans l'exaltation et la ferveur est l'a et l'co de la philosophie de Gide. Par là il nous offre les plus violentes et précieuses suggestions lyriques. « La vie intense, voilà le superbe ». C'est donc une erreur de dire qu'il déprime. 11 ne désespère que les faibles, que C3uxqui attendaient sa clairvoyance pour se donner des raisons de mourir. Marceline de Y Immoraliste est de ceux-ci. « Elle, un rien de plaisir la soûlait ; un peu d'éclat de plus et elle ne le pouvait plus supporter. Ce qu'elle appelait le bonheur, c'est ce que j'appelais le repos, et moi je ne voulais ni ne pouvais me reposer. » La même Marceline a trouvé le mot juste :
— Je vois bien, me dit-elle un jour, — je comprends bien votre doctrine — car c'est une doctrine à présent. Elle est belle, peut-être — puis elle ajouta plus bas, tristement: mais elle supprime les faibles.
— C'est ce quil faut, répondis-je aussitôt malgré moi.
Michel au contraire a fait de la vie « la palpitante découverte ». C'est un « fort » qui aime l'action pour l'action, qui sait peut être que tout, au fond, est bien inutile, mais qui agit pourtant,
pour se dépenser, pour goûter de multiples sensations, s'enrichir d'une infinité de personnalités, jouer.
Multiplier les émotions. Ne pas s'enfermer en une seule vie, en un seul corps ; faire son âme hôtesse dç plusieurs. Savoir qu'elle frémisse aux émotions d'autrui comme aux siennes... Que l'admiration la soulève; plus altière elle sera et plus les vibrations larges. Les chimères plutôt que les réalités ; les imaginations des poètes font mieux saillir la vérité idéale, cachée derrière l'apparence des choses.
Le lyrisme comprend deux états, un état du sujet qui veut atteindre à l'acte, à la réalisation ; et cette réalisation même en perpétuel progrès. L'état du sujet se nomme l'inquiétude ; les mystiques allemands ont un nom pour qualifier cette aspiration vague, ce « désir de sortir » : ils l'appellent sehnsucht. La réalisation de cet état est un accroissement (l'être, mais non un repos, car sitôt que notre âme s'est enrichie de quelque nouvelle acquisition sentimentale nous éprouvons le besoin de n'en pas rester là et d'accroître notre trésor.
Désir ! je t'ai traîné sur les roules ; je t'ai désolé dans les champs: je l'ai soûlé dans les grand villes; je t'ai soûlé sans te désaltérer; — je t'ai baigné dans les nuits pleines de lune ; je t'ai promené partout ;
366 i/ ATTITUDE DU LYRISME CONTEMPORAIN
— je t'ai bercé sur les vagues ; j'ai voulu t'endormir
sur les flots Désir! Désir! que te ferai-je ? que
veux tu donc? — Est-ce que tu ne te lasseras pas?
Et Féquilibre, et la paix, objectera-t-on? Gide répondra avec Alissa : « On peut toujours concevoir un meilleur. C'est ce meilleur qui seul importe » ; et par une contradiction philosophique assez hardie, Gide se représente le Paradis non comme un sommet derrière lequel il n'y aurait qu'abîme, mais comme une succession perpétuelle de sommets toujours plus élevés, si bien qu'après en avoir gravi un il faut en gravir un autre. Pas d'absolu fixe, mais une continuité d'ascensions, un éternel progrès. Même dans le paradis Gide introduit l'inquiétude bienheureuse et des acquisitions sans limite. Cet infini indéfini, répétons-le, est contradictoire, mais de quel éternel élan lyrique il est le fruit jamais mur et pourtant en voie constante de perfection !
Gide a souvent parlé de Nietzsche, parce qu'il retrouve précisément en l'auteur de Zarathoustra cet esprit inquiet, avide d'enthousiasme. Peu lui importe que Nietzsche démolisse et sape, « ce n'est point en découragé, c'est en féroce ; c'est noblement, glorieusement, surhumainement comme un conquérant neuf violente des choses vieillies. La ferveur qu'il y met, il la redonne à d'autres
pour construire. L'horreur du repos, du confort, de tout ce qui propose à la vie une diminution, un engourdissement, un sommeil, c'est là ce qui lui fait crever murailles et voûtes. >
Le Prométhée mal enchaîné illustre cette exaltation.
Je n'aime pas les hommes, s'écrie le héros du livre, j'aime ce qui les dévore. » Chacun de nous nourrit un aigle en son sein, magnifique symbole du désir. Chez beaucoup le désir est terne et sans grandeur, aussi la plupart du temps l'aigle essentiel n'est-il qu'un vautour au plumage pelé.
Plus d'être ! plus d'être ! comme Goethe l'entend dans son mehr Licht, telle est la devise d'une vie pathétique. Que Philoctète abandonné dans son île se laisse voler son arc par l'astucieux Ulysse, que Gandaule tente une dangereuse expérience, c'est toujours en vue d'une libération, d'un accroissement de vie, d'une plus totale richesse de puissances.
Et Alissa ? Que préfère-t-elle au bonheur? La sainteté ; entendons un autre bonheur plus parfait, un sur bonheur. L'amour de Gérome ne la saurait satisfaire entièrement, puisqu'elle devine par delà un plaisir autrement intense : le sacrifice. Et pourquoi ce sacrifice, sinon pour trouver Dieu, c'est-à-dire l'absolu réalisé ? Dans la Tentative amoureuse nous lisons :
36S l'attitude du lyrisme CONTEMPORAIN
Aucunes choses ne méritent de détourner notre route : embrassons-les toutes en passant ; mais notre but est plus loin qu'elles... Il n'y a pas des buts ; les choses ne sont pas des buis ou des obstacles... Notre but unique c'est Dieu ; nous ne le perdrons pas de vue, car on le voit à travers chaque chose.
« Où que tu ailles tu ne peux rencontrer que Dieu, écrit Gide dans les Naicrritures. Dieu, disait Ménalque, c'est ce qui est devant nous. »
Cette exaltation panthéistique est une des plus sures acquisitions de notre lyrisme contemporain.
Gomment s'exalter ? Quelle méthode employer pour déchaîner en nous l'aspiration lyrique ?
De l'œuvre de Gide, on peut, semble-t-il, extraire une discipline, une pédagogie de l'enthousiasme qui s'occupe tour à tour de nos sens, de notre intelligence et de notre volonté.
"L'éducation des sens, voilà ce dont se préoccupe d'abord et surtout notre auteur. Apprendre à sentir, à se laisser impressionner par le spectacle extérieur, tout est là, et je ne connais pas de plus puissant manuel de sensualisme que les Nourritures terrestres. Le titre seul déjà indique le sujet.
Je voudrais voir ce livre entre les mains de chaque artiste décidé à donner à sa conscience la plus grande somme de perceptions.
Dans ce livre où se trouvent rassemblées pêlemêle les notations dont quelques-unes seront utilisées et ordonnées dans Y Immoraliste, Gide se montre à nous comme un modèle, j'allais dire comme un médium extraordinaire de réceptivité. 11 n'est pas un objet contemplé qui ne caresse ce tempérament habile à enregistrer tous les sons de la nature, qui ne se prolonge en cette conscience à vif. Cet état psychologique aigu ne saurait se comparer qu'à celui d'un homme écorché que le plus petit souffle de l'atmosphère fait tressaillir, comme un doigt promené sur une plaie.
L'auteur s'adresse à un disciple imaginaire, à Nathanaël, sorte de dédoublement de sa propre personne en qui il projette par suggestion tous ses transports, tout ce qu'il voudrait être. Il lui enseignera la ferveur, l'amour, l'inquiétude, le désir, le pathétique. Une phrase hardie résume ce bréviaire d'émotions :
Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité. Je ne souhaite pas d'autre repos que celui du sommeil de la mort. J'ai peur que tout désir, toute puissance que je n'aurai pas satisfaits durant ma vie, pour leur survie ne me tourmentent.
370 l'attitude nu lyrisme contemporain
J'espère après avoir exprimé sur celte terre tout ce qui attendait en moi, — satisfait, — mourir complètement désespère.
Voilà le problème posé, dont la formule dernière sera celle-ci : « Assumer le plus possible d'humanité ». Et voici comment Nathanaul vivra « dans une presque perpétuelle stupéfaction passionnée » :
En goûtant à toutes les sources, à tous les fruits, en humant toutes les voluptés de l'air, en promenant ses pas sur tous les rivages frais et évocateurs, en se projetant dans tous les paysages de l'univers jusqu'à ce que « l'œil devienne la chose regardée » ; en sy intériorisant dans les crépuscules d'été, dans la lumière d'Orient, dans les bois de citronniers de Gitta Vecchia ; en se confiant à chaque saison ; en devenant simple jusqu'à se séparer de tout ce qui n'est pas indispensable, jusqu'à s'émerveiller de la simple vue de sa main posée sur une table, jusqu'à trouver l'ivresse dans ce mot nu : être.
Les couleurs, les sons, les odeurs, les mets savourés, les choses palpées, — tous les sens trouvent ici leur plus puissante exaltation, leur tension totale, donnent leur entier rendement. Au surplus, un livre tel que les Nourritures terrestres
ne s'analyse guère, mais se vit, et si j'ose dire, se sent, se hume et se goûte, tant les évocations qui s'élèvent de ces pages vous suggestionnent. Quelques citations au hasard :
... J'eusse voulu goûter toutes les formes de la vie ; celles des poissons et des plantes. Sur toutes joies des sens j'enviais celles du toucher.
... A cet âge, mes pieds nus étaient friands du contact de la terre mouillée, du clapot des flaques, de la fraîcheur ou de la tiédeur de la boue. — Je sais pourquoi j'aimais tant l'eau et surtout les choses mouillés; c'est que l'eau plus que l'air nous donne la sensation immédiatement différente de ses températures variées. — J'aimais les souffles mouillés de l'autonne. . . Pluvieuse terre de Normandie !...
... S'il m'arriva souvent de retourner aux mômes villes, aux mêmes lieux, c'était pour y sentir un changement de jour ou de saisons, plus sensible en des lignes connues — et si, lorsque je vivais à Alger, je passais chaque fin de jour dans le môme petit café maure, c'était pour percevoir l'imperceptible changement d'un soir à l'autre, de chaque être, pour regarder le temps modifier, mais lentement, un môme tout petit espace.
... L'aigle se grise de son vol. Le rossignol s'enivre des nuits d'été. La plaine tremble de chaleur. Nathanaël, que toute émotion sache te devenir une ivresse. Si ce que tu manges ne te grise pas, c'est que tu n'avais pas assez faim.
372 l'attitude du lYhismb contemporain
... Le pain quo je portais avec moi, je le gardais parfois jusqu'à la demi-défaillance; alors il me semblait sentir moins étrangement la nature et qu'elle me pénétrait mieux : c'était un afflux du dehors; par tous mes sens ouverts, j'accueillais sa présence; tout en moi s'y trouvait convié.
... Je vivais dans la perpétuelle attente, délicieuse, de n'importe quel avenir. Je m'appris, comme des questions devant les attendantes réponses, à ce que la soif d'en jouir, née devant chaque volupté, en précédât aussitôt la jouissance. Mon bonheur venait de ce que chaque source me révélait une soif, et que, dans le désert sans eau, où la soif est inépuisable, j'y préférais encore la ferveur de ma fièvre sous l'exaltation du soleil. Il y avait, au soir, des oasis délicieuses, plus fraîches encore d'avoir été souhaitées tout le jour.
... C'est pendant cet été que j'appris à jouir plus particulièrement des températures. Les paupières sont admirablement aptes à cela. Je me souviens d'une nuit en wagon que je passai devant la fenêtre ouverte, uniquement à goûter l'attouchemeDt du souille plus frais; je fermais les yeux, non pour dormir, mais pour cela. La chaleur avait été durant tout le jour étouffante et, ce soir, l'air encore très tiède pourtant parut frais et comme liquide à mes paupières enflammées.
Arrêtons-nous, car tout le livre y passerait. Il n'est pas dans l'histoire de la littérature d'exem-
pie de volupté plus ardente. Ce mot de volupté, Gide voudrait le redire sans cesse et qu'il soit synonyme de bien- être, voire d'être, simplement. Et Ton s'étonne que les Nourritures terrestres n'aient pas eu plus d'influence, et que le petit groupe des naturistes qui s'en sont inspirés ne l'aient pas mieux mis en valeur. Seul Francis Janrnes a chanté la nature avec d'aussi vrais transports, seul peut-être avec Vielé-Griffin — bien que ce rapprochement paraisse paradoxal — Jammes fut de ces âmes dont on nous parle dans les Nourritures, de ces âmes « jamais insuffisamment dénuées, pour être enfin suffisamment emplies d'amour — d'amour, d'attente et d'espérance, qui sont nos seules vraies possessions ».
Des phrases comme celle-ci: « Chaque jour, d'heure en heure, je ne cherchais plus rien qu'une pénétration toujours plus simple de la nature », ou comme cette autre : « Je voudrais être né dans un temps où n'avoir à chanter, poète, que simplement en les dénombrant, toutes les choses. Mon admiration se serait posée successivement sur chacune et sa louange l'eût démontrée ; c'en eût été la raison suffisante », — de telles phrases, dis-je, grosses d'une esthétique neuve, auraient dû faire époque. Hélas I trop pressés dans leur course à la découverte de je ne sais quel humanisme, les jeunes poètes n'ont su profiter de ces trésors! Il faut
37 i l'attitude du lyrisme contemporain
le répéter sans relâche, parce que beaucoup parlent de ce qu'ils n'ont pas lu, les Nourritures terrestres sont un des livres les plus nouveaux, les plus riches, les plus complets, les plus représentatifs de notre manière de sentir contemporaine.
Après l'exaltation des sens vient celle de l'intelligence. Mais celle-ci, ainsi que la volonté, est pour Gide en fonction des sens ; elle ne sert qu'à les mieux diriger vers la joie, aussi doit-elle se dépouiller de toute théorie qui entraverait la libre expansion de la vie. Je vois donc Fauteur des Nourritures terrestres comme un pragmatiste avant la lettre qui n'accepte la métaphysique qu'autant que celle-ci peut produire une excitation intérieure, une griserie affective.
Pourtant Gide a fréquenté les systèmes. Les multiples philosophies Font tour à tour accueilli. Des livres comme les Cahiers oV André Walter indiquent une très forte culture et, s'il s'est dans la suite dépouillé de vêtements trop pesants, du moins a-t-il endossé, jeune, plusieurs robes lourdes et somptueuses de sagesse.
Une fois même, il fut totalement platonicien dans son Traité du Narcisse. Un des principaux mythes de Platon l'a influencé, celui de la réminiscence. Le fameux passage du Phèdre se retrouve dans ce curieux petit livre dogmatique. Le Paradis est le jardin des Idées, c'est-à-dire des arche-
types ou des formes parfaites. Chaque chose, dans cet absolu, est ce qu'elle paraît. Mais sur terre où existent le temps et l'espace, l'homme vit au sein des apparences, c'est-à-dire des symboles. Il est agité par quantité d'actions contingentes et oublie que le spectacle extérieur n'est qu'une manifestation incomplète de la .vraie lumière.
Gomment retrouver les formes parfaites derrière les phénomènes ? Gomment faire surgir la Vérité pure des symboles qui l'enveloppent? En contemplant. « L'heure qui passe bouleverse tout » et toujours « quelque clameur importune surgit, qui bouleverse et passe ». Le Poète est celui qui sait regarder. Il contemple. Il se penche sur les symboles et, silencieux, descend profondément au cœur des choses. L'œuvre d'art est un jardin où « l'Idée refleurit en sa pureté supérieure ». Le temps ne peut plus rien sur elle. Dans le recueillement de sa contemplation, l'artiste manifeste. « Nous vivons pour manifester. »
De multiples écrans s'interposent entre la réalité et notre conscience. Ces miroirs mensongers, pour Gide, ce sont les doctrines et les livres. Studiosité et vaine logique, pesantes théories et inutiles cultures, voilà les ennemies, parce qu'elles suppriment l'action. Le Traité de Narcisse mis à part, qui prône ce que Jules de Gaultier appelle « l'attitude spectaculaire », toute l'œuvre de Gide
est un effort vers la vie sentie '. Infertile travail sous la lampe, celui qui a connu le néant des cosmogonies vous méprise !
Nous avons quitté nos livres parce qu'ils nous ennuyaient, parce qu'un souvenir inappelé de la mer et du ciel réel faisait que nous n'avions plus foi dans l'étude; quelque chose d'autre existait ; et quand les brises balsamiques et tièdes sont venues soulever les rideaux de nos fenêtres, nous sommes descendus malgré nous vers la plaine et nous nous sommes acheminés. — Nous étions las de la pensée, nous avions envie d'action ; — avez -vous vu comme nos âmes se sont révélées joyeuses, lorsque, prenant aux rameurs
1 . Si dans cette étude, comme dans les précédentes, je m'attachais à autre chose qu'à mettre en valeur la manière d'être du lyrisme contemporain et la f çon de sentir de quelquesuns de nos auteurs, j'aurais aimé parler en détail du style de Gide. Ce style, parfois elliptique et d'une construction toujours savante, suit la pjnsée de très près et fait surgir du choc habile des mots la sensation entière, sans la déformer ni l'amoindrir. Ce style abonde en synesthésies et donne à l'émotion toutes ses harmoniques. Des exemples comme les suivants — pris au hasard — peignent assez l'adéquation du fond et de la forme chez Gide : « Gomme il fut triste, notre voyage ! Le mot amloloche exprime quelque chose de ça.» Ou encore, parlant d'un fusil à air comprimé, Gide écrit : « Je ne visais qu'à peine : je me contentais de presser un peu plus, à chaque coup nouveau, la poire, — tant la détente était facile ; — elle ne faisait pas d'autre bruit que celui dans les airs d'une chandelle d'artifice à l'instant de son éclosion — ou que le son plutôt de Palmes dans un vers de M. Mallarmé. »
les lourds avirons, nous avons senti l'azur liquide résister î
Brûlons les livres, brûlons les livres, tel est le cri qui retentit sans cesse à travers le Voyage dWrien, les Nourritures et Y Immoraliste. Avec l'ardeur des « intellectuels » que des siècles de culture ont jetés dans le raffinement douloureux de la pensée et qui sentent soudain la richesse inemployée de Finstinct, Gide découvre la vie. Un chant de triomphe, comme Nietzsche a su en pousser, s'échappe de sa poitrine. « Tune sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à la vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose — passionnément. > Cette « palpitante découverte » delà vie instruit mieux Michel que je ne sais quel traité de morale. Il met toute son énergie à mépriser « cet être secondaire, appris, que l'instruction avait dessiné par-dessus ». Et les Argonautes du Voyage d!\Jrien ne sont guère attendris par cette « chère tëllis qui nous attendait sur la pelouse, assise sous un pommier », mangeant sous son ombrelle couleur cerise une salade d'cscarole en lisant les Prolégomènes ta \pute métaphysique future.
Savoir se passer de l'intelligence, lorsque celleci est entachée de connaissances fardées, voilà le
37 B l'attitudk du lyrisme contemporain
vrai progrès et la vérité. Peut-être faut-il être très compliqué pour redevenir simple et avoir souffert ces épreuves d'étouffante culture artificielle, pour aspirer à nouveau à « l'être authentique », au « vieil homme dont parle l'Ecriture. » Ainsi l'éducation de l'intelligence consiste à gratter le vernis d'une fausse civilisation, pour mettre à nu l'homme fruste, le moi premier, fondamental, libre encore de surcharges. Et nous voyons comment cette méthode se rattache à la thèse sensualiste de Gide. L'intelligence empêche de sentir, d'agir, d'être simple. Elle doit être condamnée dans la mesure où elle est un obstacle à la joie, une barrière à la manifestation du divin à travers tout.
Dans un tel système, la volonté est très développée, puisque l'énergie, l'action, l'effort nous apparaissent comme les vrais mobiles delà joie. La puissance de caractère et la belle possession de soi permettent de guider ses plaisirs et de rejeter ce qui amoindrit une âme. Nous savons que le devoir nous commande de rechercher « le meilleur », mais ce meilleur n'est pas toujours le devoir le plus aisé. Il en est des plaisirs parfaits comme du paradis. Ils souffrent violence et seuls les cœurs bien trempés les conquièrent. On reconnaît la fierté d'ua tempérament à sa résistance,
pense Gide. C'est pourquoi, dans le Voyage d'Urie?i, nous voyons les douze compagnons résister aux délices offertes par une reine séductrice. Ils se plaisent à exalter leurs désirs et à ne pas les satisfaire, afin de se grandir dans leur propre conscience. Michel résiste aux sollicitations d'une vie conventionnelle. Toute son énergie se tend, s'emploie à se créer de nouvelles raisons d'être, à renverser, comme dit Nietzsche, Tordre des valeurs. Alissa lutte jusqu'au désespoir. Elle n'accepte rien qui ne soit un déchirement, une conquête de sa volonté.
Résister, remonter le courant banal des choses apprises, donner à chacun de ses sens son plus intense développement, telle est la raison d'être de l'homme supérieur. Et l'on voit assez clairement, à présent, alors même que l'action vers laquelle on s'élance vous échappe, à quel point Gide se sépare de Schopenhauer et de tous les pessimistes. Son œuvre entière déchaîne de l'enthousiasme, est conçue selon la plus intense joie, a pour fin d'évoquer la vie totale.
Que dis-lu de la nuit? Que dis-tu de la nuit. sentinelle? — Je vois une génération qui monte, et je vois une génération qui descend. Je vois une énorme génération qui monte, qui monte tout armée, tout armée do joie vers la vie.
380 l'attitudk du i.vni-Mi: CONTEMPORAIN
Une telle doctrine de vie suppose des caractères bien trempés et cette plénitude que donne la santé. « La tristesse, dit avec raison Alissa, est un état de péché que je ne connaissais plus, que je hais, dont je veux dêcompliquer mon âme. > Ah! la santé, comme elle déborde de cette œuvre! comme elle se veut, à travers des livres comme les Nourritures ou Yhnmoraliste, énorme, tumultueuse, invincible ! Il y a des souffles d'épopée barbare à travers ces pages où tout le soleil, tout le murmure des plages, toute la fraîcheur des nuits d'Alger, tout le mystère des forêts babillardes trouvent leur expression.
. Dans un numéro de la Nouvelle Revue française où Gide continue sa série des Lettres à An* gèle sous ce titre Journal sans date je lis : « Je ne sens rien de vrai que seul. Et c'est peut-être aussi pourquoi j'ai si grand peur de Féloquence. Je n'écoute un auteur que lorqu'il pourrait me dire : « J'ai versé telle larme pour toi. » Et moimême lorsque j'écris, je ne m'adresse jamais qu'à quelqu'un à moins que, comme je fais ce soir, à personne. »
Sous ce vêtement ironique se cache un de nos
plus fougueux individualistes, et Ton s'en doute assez par ce qui précède. Gide est lui-même l'homme de sa culture et de ses réflexions. Aucune doctrine n'est utile si Ton ne Fa d'abord expérimentée sur soi et chaque être doit à son tour ausculter la vie, se façonner la tête et le cœur. C'est pourquoi aucun maître n'est susceptible de nous enseigner le bonheur. On est chacun l'artisan de sa joie; les conseils d'autrui ne sauraient nous solliciter lorsque notre conscience demeure muette et ne trouve pas elle-même et seule son plus grand bien.
L'individualisme de Gide tient dans ces deux préceptes : ne te souviens pas; n'imite pas. Le souvenir est une faute pour qui prétend vivre lyriquement et dans un perpétuel enthousiasme, car la mémoire empêche d'arriver l'avenir et fait empiéter le passé. Ainsi s'exprime Ménalque dans Y Immoraliste,
C'est du parfait oubli d'hier que je crée la nouvelleté de chaque heure. Jamais, d'avoir été heureux, ne suffit.,. Je n'aime pas regarder eu arrière, et j'abandonne au loin mon passé comme l'oiseau, pour s'envoler, quitte son ombre. Ah ! Michel, toute joie nous attend toujours, mais veut toujours trouver la couche vide, être la seule, et qu'on arrive à elle comme un veuf. — Ah! Michel ! toute joie est pa-
reille à cette manne du désert qui se corrompt d'un jour à l'autre ; elle est pareille à Veau delà source Amélès qui, raconte Platon, ne se pouvait garder dans aucun vase... Que chaque instant emporte tout ce qu'il avait apporté.
On retrouve ici cette haine de la satiété, ce goût pour de perpétuels départs, cette chasse sans arrêt au bonheur jamais le même. Voilà pourquoi le souvenir qui pourrait figer le désir, risquer d'assouvir notre faim et notre soif, nous rassasier et partant nous priver de joies neuves, est condamné .
Anathème contre celui qui regarde en arrière, et anathème contre le servile imitateur dont les actes seraient clichés sur autrui. Imiter c'est répudier son état d'âme original pour emprunter la sensibilité d'autrui. Si captivante, si charmeuse que soit la leçon d'un maître, cette leçon ne vaut que pour ce maître. Une seule leçon est profitable, celle qui dit : soyez vous-même. Et pour donner plus de poids à sa méthode d'exaltation Ménalque ou Gide s'écrie :
... Quand tu m'auras lu, jette ce livre — et sors. Je voudrais qu'il t'eût donné le désir de sortir — sortir de n'importe où, de ta chambre, de ta pensée, de ta ville, de ta famille. N'emporte pas mon livre avec toi.
Ainsi débutent les Nourritures terrestres et citer la conclus^ n de ce parfait manuel d'individualisme vaudra mieux que tout commentaire :
... Quitte-moi ; maintenant tu m'importunes ; tu me retiens ; l'amour que je me suis surfait pour toi m'occupe trop. Je suis las de feindre d'éduquer quelqu'un d'autre. Quand ai-je dit que je te voulais pareil à moi ? — C'est parce que tu diffères de moi que je t'aime ; je n'aime en toi que ce qui diffère de moi. Eduquer ! — Qui donc éduquerais-je que moi-môme ? Nathanaël, te le diraisje ? je me suis interminablement éduqué. Je continue. Je ne m'estime jamais que dans ce que je pourrais faire.
Nathanaël, jette mon livre ; ne t'y satisfait point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre ; plus que de tout, aie honte de cela. ...Jette mon livre; dis-toi bien que ce n'est là qu'une des mille postures possibles en face de la vie, cherche la tienne.
Durs et secs conseils, semble-t-il, et pourtant avec quelle éloquence déchirante, de quel brûlant amour ils nous pénètrent ! Car Gide prétend nous donner mieux qu'un système clos : une méthode, la chose intéressante de chaque philosophie, surtout lorsque cette méthode a pour fin de nous débarrasser de tous les systèmes, qui sont autant do refuges pour l'esprit étroit. Il veut
38 i i/ ATTITUDE DU LYRISME CONTEMPORAIN
chaque homme tellement heureux qu'un bonheur tout fait, un « patron » de bonheur, nous soit odieux. C'est un bonheur à notre mesure qu'il nous faut, et que chacun le taille selon ses rêves, les uns ajusté, les autres ample.
Ces conseils ne les dédaignons pas. Plus que jamais nous en avons besoin. De bas politiciens, d'odieux philanthropes voudraient nous plonger dans la plus abjecte médiocrité. Gide a compris le danger. Sans doute il admire en la foule « le trouble réservoir des énergies futures», mais il entend bien que l'artiste se distingue de cette foule, et qu'il ne se courbe pas devant elle. Ne parlez pas de sublime contagion. « Les maladies seules sont contagieuses, et rien d'exquis ne se propage par contact... Sympathiser avec la foule, c'est déchoir. »
Nous comprenons parla à quel point les artistes contemporains détestent le théâtre. Alors que l'œuvre d'art ne s'adresse qu'à des gens de goût, c'est-à dire qu'à une élite, une pièce est « faite pour être jouée », pour être livrée en pâture à la foule qui, suivant l'observation de tous les sociologues, rabaisse toujours l'intelligence de chacune des unités qui la composent. Comme l'écrit Gide, « quand je suis dans la foule, j'en fais partie, et c'est parce que je sais ce que j'y deviens que je hais la foule ».
Allons-nous donc exalter l'individualisme et fabriquer des usines de surhommes ? A Dieu ne plaise, répondra Gide. L'individualisme a ses dangers, dont le plus grave est de nous offrir des orgueilleux chétifs et des« fils de roi » manques. Craignons les ratés de l'individualisme autant que tous les autres ratés. MaxStirner en voulant faire de chaque individu l'unique et en prétendant nous élever tous au rang du surhomme a manqué son but, à moins que Tégoïsme bien entendu soit le summum de la civilisation.
Pourquoi formuler l'individualisme, lisons nous dans les Lettres à Angèle? « Il n'y a pas d'individualisme qui tienne : les grands individus n'ont nul besoin des théories qui les protègent : ils sont vainqueurs. » un grand nombre d'hommes naissent médiocres, sots, canailles. Gobineau dans un roman admirable, les Pléiades, pense que le nombre des hommes qui méritent de vivre en Europe est de trois mille, encore ce chiffre lui semble-t-il, avec raison, très exagéré. Gide a bien compris « qu'une théorie qui chercherait à produire le plus grand nombre possible d'individus diminuerait chacun pour tous, et tendrait à se rapprocher du socialisme. » « Tous individus : plus d'individus, s'écrie-t-il. Ah I pour l'amour de moi 1 pas d'individualisme 1!! >
Ne favorisons en rien de malheureuses éclosions.
386 l'attitude du lyrisme CONTl Ml ORA0
Si l'un de nous a été créé pour devenir surhomme, rien ne saura Fempêcher de triompher, ni les luttes à soutenir, ni les embûches de la vie, ni notre épouvante. 11 sortira vainqueur. Ne plaignons pas non plus le grand homme. « S'il est authentique, il saura toujours bien s'en tirer. » Pour obtenir quelques sujets d'élite il faut « forcer à la médiocrité beaucoup d'autres et tâcher d'y contraindre même celui-là ». Et Gide conclut ainsi : « Par pitié pas d'individualisme ! par pitié pour les individus. N'encouragez jamais les grands hommes ; et pour les autres : découragez ! découragez 1... »
Cette doctrine se trouve être aux antipodes de celle d'un Barrés, et il y aurait grand profit à tenter un parallèle entre ces deux esprits supérieurs si dissemblables, qui représentent chacun une superbe attitude intellectuelle. Ils eurent, du reste, entre eux une polémique demeurée dans nos mémoires. L'un voyait dans le « déracinement » la raison d'être du progrès et de la force ; l'autre vantait « l'enracinement » comme une nécessité socialoet trouvait dans la fameuse formule
« ma terre et mes morts » le symbole de toute vie harmonieuse.
Les comparaisons vinrent à la rescousse des deux loyaux combattants. Barrés alléguait l'arbre de Taine, Gide s'entourait des livres de botanique, nous parlait de repiquage et prouvait qu'un arbre n'acquiert toute sa beauté qu'après être sorti d'une pépinière et avoir été transplanté trois ou quatre fois. Pour Barrés il faut se souvenir, adhérer à une tradition ; pour Gide il importe de vivre dans l'inquiétude, de désirer sans fin, de ne pas retourner la tête. « J'aime, écrit celui-ci, tout ce qui met l'homme en demeure, ou de périr, ou d'être grand. » Le déracinement contraint Racadot à l'originalitç. « Par contre, plus l'être est faible, plus il répugne à l'étrange, au changement ; car la plus légère idée nouvelle, la plus petite modification de régime nécessite de lui une vertu, un effort d'adaptation qu'il ne va peut-être pas pouvoir fournir. Mais qu'est-ce à dire? sinon qu'il est trop faible ; allons I tant pis I qu'il s'enracine et que ce soit toujours tant mieux pour lui. »
— Comment, objectait Barrés, comment vivre sans épine dorsale ou se traîner perpétuellement sur des sables mouvants? Il nous faut toucher du solide, nous asseoir « au point exact que réclament nos yeux tels que nous les firent les siècles,
au point d'où toutes choses se disposent à la mesure d'un Français ». Aussi bien c'est une erreur de penser être libres, nous sommes conditionnes par une longue hérédité. Nos ancêtres nous apprirent certains gestes en harmonie avec l'ensemble de nos réalités. Vouloir se passer de la tradition c'est risquer de s'égarer en de vaines solitudes. « La raison humaine est enchaînée de telle sorte que nous repassons tous dans les pas de nos prédécesseurs. » Et tant mieux, car on refait plus facilement l'acte déjà accompli avant nous. La tradition nous apporte des trésors où il n'y a qu'à puiser, alors qu'il peut être très dangereux de s'embarquer dans des steppes inconnus pour en découvrir de nouveaux. Grâce à nos ancêtres nous naissons déjà pourvus d'habitudes très fines, qui simplifient notre tâche.
Telle est la position de cet intéressant parallèle qu'il serait aisé de développer dans la manière classique, comme un aimable discours latin. Il suffit ici de l'avoir indiqué et de savoir qu'on peut renvoyer dos à dos les deux grands adversaires. Peut-être même les réconcilierions-nous en leur accordant à chacun un point, par exemple en déclarant qu'il n'y a aucun danger à tirer à gauche et à droite, le plus loin possible, et à faire de nombreuses incursions dans l'individualisme pourvu qu'on ne perde jamais le fil d'Ariane
de la tradition. Ajoutons le plus d'anneaux possible à notre chaîne séculaire, sans la briser.
Mais l'intérêt de la question n'est pas là pour nous en ce moment. Gide et Barrés ont également raison si on les juge chacun comme ils désirent être jugés, l'un du point de vue individualiste ? Fautre du point de vue social. Sans doute l'attitude de Gide est la plus dangereuse, mais il raisonne en artiste, non en sociologue, ne l'oublions pas.
Or dans cette étude comme dans les précédentes on ne s'occupe pas des résultats, mais des moyens proposés, non des solutions mais des manières de sentir. La méthode de Barrés et celle de Gide nous donnent l'une et l'autre de puissantes suggestions lyriques ; voilà l'essentiel. Ne choisissons donc pas, aimons-les. Des deux attitudes contraires dont l'une consiste à accepter avec joie ses limites, et à trouver de l'exaltation dans ce sage renoncement, et dont l'autre prétend vouloir les franchir au nom de la même exaltation, se dégage un bel enthousiasme. Gela suffit.
Chaque auteur, qu'il le veuille ou non, commet une fois dans son existence une page où toute sa
vie, toute sa mentalité se résume. Sans doute chacun de ses ouvrages résume à sa manière sa philosophie et ses transports, mais ils ne sont le plus souvent que le développement particulier d'un état d'âme. Il faut avoir pénétré toutes les phases de sa pensée pour découvrir cette page cyclique où un tempérament se découvre soudain complet, total.
Il semblait qu'on ne pourrait jamais trouver, cette page type dans l'œuvre de Gide, dont l'extrême complexité est en dehors de toute formule et dont on doit dire que tout l'art consiste précisément à briser les barrières des définitions. Ne l'acculerons-nous pas en un coin d'où il ne puisse s'échapper, où nous pdurrons prendre enfin sa mesure ?
Eh bien il existe de lui une œuvre où sa complexité s'est admirablement résumée ; drame à cinq personnages qui indiquent tour à tour une attitude possible, et en chacun desquels Gide a fait tenir son expérience de la vie et ses désirs. Je veux parler de YEnfant prodigue, délicieux et profond commentaire de la parabole de l'Evangile. D'autres livres de Gide sont plus longs, plus complexes, aucun n'atteint cette condensation lumineuse, ce riche raccourci d'une pensée à la limite de son développement.
On sait le parti que Gide a tiré de cet apolo-
gue. Voici d'abord l'Enfant prodigue en haillons, repentant, heurtant le seuil de la maison paternelle, découragé. Le vieux père lui ouvre ses bras défaillants. Il le gronde d'abord puis s'attendrit. Ce premier dialogue est d'une beauté hautaine qui émeut profondément.
— Pourquoi m'as-tu quitté, crie le père, n'étais-tu pas bien ici?
Et le fils reprend :
— Parce que la Maison m'enfermait. La Maison, ce n'est pas vous, mon Père.
— Fallait-il la misère pour te pousser à revenir à moi?
— Je ne sais ; je ne sais. C'est dans l'aridité du désert que j'ai le mieux aimé ma soif... Au prix de tous mes biens, j'avais acheté la ferveur.
L'Enfant prodigue avoue que c'est la faim, la lâcheté et la maladie qui Pont fait revenir. Si le veau gras lui a paru bon, le goût sauvage des glands doux demeure malgré tout dans sa bouche. « Rien n'en saurait couvrir la saveur. »
Le père lui parle à présent plus doucement. Ses premières paroles de colère lui étaient dictées par son fils aîné qui fait ici la loi et qui repré-
sente l'ordre strict, la vertu orgueilleuse, la discipline implacable.
Il vient justement ce frère aîné gourmander son cadet. Il trouve que la leçon du père fut trop vague. Il accuse l'Enfant prodigue d'avoir écouté son instinct. Tout ce qui se distingue de l'ordre, dit-il, est fruit ou semence d'orgueil. La règle de la tradition il l'imposera à son frère si ce dernier ne se soumet pas.
— Songe à ce qui serait advenu si j'avais comme toi délaissé la Maison du Père.
Et l'Enfant prodigue de répondre :
— Je sentais trop que la Maison n'est pas tout l'univers. Moi-même je ne suis pas tout entier dans celui que vous voulez que je sois. J'imaginais malgré moi d'autres cultures, d'autres terres, et des routes pour y courir, des routes non tracées ; j'imaginais en moi l'être neuf que je sentais s'y élancer. Je m'évadai. .
Langage ailé que ne comprend guère le dépositaire du devoir abstrait, étroit et triste. Comment entendrait-il le cœur vagabond celui qui ne fut jamais tenté et qui n'a pas senti en soi le désir « de réaliser sa dissemblance ». Tout en le fai-
sant parler d'une façon très sage et raisonnable, Gide nous rend hostile ce frère aîné, symbole de la médiocrité, image des êtres qui ne sont jamais « partis », qui n'ont su, aux dépends de quelques sacrifices, « se surmonter », se créer une riche et multiple personnalité.
La mère douce et les mains pleines de pardon accueille son fils avec transport. Elle n'a jamais désespéré. Elle priait et savait bien que son chéri reviendrait. Elle le câline et pourtant s'émeut, car son plus jeune fils montre déjà les goûts du prodigue. Il rêve, se tient sur le plus haut point du jardin, d'où l'on peut voir le pays, écoute les histoires du porcher. La mère laisse échapper ce cri : « Un jour il partira. » Que du moins l'Enfant prodigue le raisonne, lui apprenne quelle triste expérience l'attend. De lui il écoutera la leçon.
Je lui parlerai, répond le voyageur errant, et nous le trouvons le lendemain soir dans la chambre du frère puîné. Ce dernier le reçoit durement d'abord, car on a interrompu son rêve et puis il craint qu'on ne lui parle du frère aîné qu'il haït. Peu à peu il s'abandonne, raconte ses désirs, ses transports, sa soif d'inconnu.
— Je t'ai vu l'avancer couvert de gloire.
— Hélas ! j'étais couvert alors de haillons.
3'>t L'ATTITUDE DU LYRISME CONTEMPORAIN
Peu importe; comme il envie l'Enfant prodigue, comme il souhaite ses folles aventures ! Il lui crie :
— Mon frère ! je suis celui que tu étais en partant.
— Je voudrais t'épargner le retour: mais en t'épargnant le départ.
— Non, non, ne me dis pas cela: non ce n'est pas cela que tu veux dire. Toi aussi, n'est-ce pas, c'est comme un conquérant que tu partis.
Le dialogue se poursuit poignant, sublime. « Ce que tu n'as pu faire je le tenterai », dit le frère puîné, « toi tu as failli, et moi, je partirai, je vais partir ». Emu l'Enfant prodigue sent tous ses rêves de- conquête et de liberté lui revenir avec le goût du désert et la soif des espaces. Non, non il ne retiendra pas son jeune disciple. Il l'embrasse et élève la lampe pour qu'il se sauve plus vite « Allons ! embrasse-moi, mon jeune frère ; tu emportes tous mes espoirs. Sois fort ; oublienous; oublie-moi. Puisses-tu ne pas revenir... »
Troublant exemple mais qui enferme en son émotion déchirante l'art subtil, sobre de Gide, sans amplification et nulle emphase, donnant le maximum d'intensité avec le minimum de moyens, — et sa doctrine lyrique et individualiste. Etrange Enfant prodigue qui revient résigné, mais qui
regrette déjà les âpres grenades sauvages et qui s'accuse, malgré les leçons du frère aîné, d'avoir failli. Plus inquiétant encore ce petit cœur du frère puîné aux battements fous, ivre de vie, insatiable, qui veut rompre avec toutes ses attaches pour se créer une personnalité neuve, complète, pour adorer éperdument toute chose. Ah! comme nous nous doutons que c'est à ce dernier que vont tous les vœux de Gide, malgré le désenchantement probable au terme du voyage manqué!
Bergson définit Fâme « l'agitation inquiète de la vie ». Tout le lyrisme de Gide est contenu dans cette admirable formule. C'est en ce sens qu'il faut entendre son cri « assumer le plus possible d'humanité », car comment réaliserait-on son moi complet si l'on ne goûtait pas « les multiples attitudes de la vie ? »
Gide pourrait reprendre pour son compte la parole d'Axel: « Je n'instruis pas, j'éveille. » Il suffit qu'il ait éveillé en quelques âmes lyriques contemporaines l'immense désir d'être, d'être intensément, totalement, pour avoir mérité d'être classé parmi les maîtres les plus puissants de l'heure. Sans doute ne donne -t-il son secret qu'à la longue et semblable à «c ces sécrétions résineuses qui ne consentent à livrer leur parfum qu'échauffées par la main qui les tient », mais une fois qu'on a pénétré son enseignement ému et si pal-
3U6 l'attitude du lyrisme contemporain
pitant, est-il impossible de se défendre de l'aimer, sinon de l'approuver.
Lyncéusl Descend de la tour, à présent. Le jour naît. Descend dans ta plaine. Regarde de plus près chaque chose. Lyncéus, viens ! approche-toi. Voici le jour et nous y croyons.
Un article de M. Jean Thorel.
I. — Le romantisme allemand et le romantisme français, leurs différences.
L'un puise son esthétique dans une théorie métaphysique, l'idéalisme. Fichte et ses disciples, Novalis. L'autre n'a guère d'autre principe que la liberté dans Fart et l'exaltation de l'imagination. — Ignorance de Hugo et des romantiques français en ce qui concerne la littérature allemande.
II. — Le romantisme allemand et le symbolisme fran- ' çais, leurs ressemblances.
Même réaction contre le naturalisme ; même fondement esthétique : l'idéalisme et l'intuition ; même désir d'exprimer l'ineffable ; mêmes recherches rythmiques et réformes prosodiques; même amour du folklore et de la chanson populaire ; même propension à l'ironie et à la religiosité.
En parcourant la collection des Entretiens politiques et littéraires, une des plus intéressantes revues de la génération symboliste, mon attention
fut attirée par une étude signée Jean Thorel. Cet article, paru en septembre 1801, s'intitule : les Romantiques allemands et les Symbolistes français. C'était le temps où les critiques officiels affichaient un beau dédain pour les manifestations poétiques contemporaines. Brunetière seul venait de résumer avec clairvoyance et impartialité les principes esthétiques de la jeune école, dans un remarquable article de la Revue des Deux Mondes qui forma depuis l'avant-dernier 'chapitre du tome II de l'Évolution lyrique.
S'en tenant aux conclusions de réminent critique, M. Jean Thorel se propose de montrer « là ressemblance frappante que présente le mouvement littéraire qui eut un retentissement considérable en Allemagne à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci ». L'auteur compare l'esthétique du romantisme allemand aux principes d'art enclos dans les œuvres de nos modernes lyriques, et dégage les points communs entre ces deux attitudes littéraires. Il est étrange que cette étude qui, étant donné la période troublée où elle parut, atteste une lucidité de jugement peu commune et une sage modération, — n'ait pas été plus souvent citée et commentée. Nul autre que Jean Thorel, en effet, n'a tenté un rapprochement qui me semble s'imposer. Je voudrais, puisque l'occasion se présente, marquer à mon
Le romantisme allemand et le symbolisme français 399
tour l'étroit rapport qui unit dans la même conception lyrique les poètes de la génération de Novalis et nos symbolistes français.
Les symbolistes diffèrent de Hugo et de ses disciples précisément dans la mesure où ils se rapprochent des contemporains de Novalis. C'est avouer qu'entre le romantisme français et le romantisme allemand il n'existe guère que des oppositions et la plupart fondamentales. Aujourd'hui que Fhistoire des littératures comparées a fait de grands progrès, on commence à s'en rendre compte.
Les romantiques français n'ont connu ni les romantiques allemands ni le romantisme allemand ; je veux dire ni les hommes d'outre-Rhin ni leurs doctrines.
De fait, pour la génération de 1830, quels sont les romantiques allemands ?Gœthe et Schiller. Or, ni l'auteur de Werther ni celui des /irigands ne font partie do la période qu'on nomme communément le romantisme allemand. Ils appartiennent tous deux à cette époque de transition connue sous le nom de Sturm and Drang, qui réagit contre le rationalisme, YAufklœrung, et qui prépare
L ATTITUDE DU LYIUSMK l'.ONTK.Ml'OMAIN
le vrai romantisme. Aussi bien Gœthe et Schiller sont des classiques et la génération allemande de 1795, après les avoir pris pour modèles, les abandonne.
Cette génération de 1795 se compose principalement de Novalis, de Tieck, des Schlegel. Ce brillant triumvirat se met d'abord à la remorque de Gœthe. Le Wilhelm Meister de celui-ci eut une profonde influence sur Fauteur à' Henri dOfterdingen l. Influence d'ailleurs brève. Les jeunes romantiques ne tardent pas à se sentir mal à Taise avec la grandeur un peu froide de Gœthe l'Olympien. Novalis finit par traiter Wilhelm Meister de « Candide dirigé contre la poésie ». La plupart des œuvres de Gœthe apparaissent aux romantiques allemands douées des qualités « qui caractérisent les marchandises des Anglais, très simples, élégantes, commodes et durables >. Si Wilhelm Meister est qualifié « d'évangile d'économie politique », les poésies de Schiller sont, à leur tour, appelées « de jolies superfluités ».
C'est que l'idéal d'art des jeunes romantiques d'outre -Rhin est fort élevé. Tout en reconnaissant à Gœthe et à Schiller des qualités poétiques éminentes, ces réformateurs intransigeants aspi-
1. MM. Georges Polti et Paul Morisse nous ont donné-une «bonne traduction française du roman de Novalis.
rent à un lyrisme plus évocateur, plus subjectif, plus inspiré et, pour tout dire, plus intuitif. Entre la réalité et la poésie, pour Novalis, en qui s'incarne tout le romantisme, il n'est pas de différence. Plus une chose est poétique, déclaret-il, plus elle est vraie. La poésie est le réel absolu. « Die poésie ist das œcht absolut Réelle. Dies ist der Kern meiner Philosophie. Je poetische, je wahrer. » Cette conception de la poésie repose elle-même sur une doctrine métaphysique et une critique de la connaissance.
Ce qui caractérise en effet le romantisme allemand, c'est l'influence exercée par la philosophie sur les lettres. En 1794, Fichte professe et publie sa Théorie de la science. Cet ouvrage est une date dans l'histoire du romantisme. Les jeunes poètes jusque-là oscillent entre Gœthe et Schiller. Mal satisfaits du lyrisme un peu didactique et purement intellectuel de l'un et de l'autre, ils trouvent dans la Wissenschaftslehre la synthèse de leurs aspirations inconscientes. Fichte fut le Bergson de sa génération.
Par son idéalisme absolu et suggestif, la Wissenschaflslere libère le moi de toutes les contraintes, de toutes les entraves contingentes. La nature, les choses, c'est l'esprit qui s'objective en prenant conscience de lui-même, mais la « chose en soi » niée par Kant, c'est le moi* subjectif,
créateur de tout, souverain maître. Par ainsi le moi, la personne acquièrent une puissance illimitée. « Ge qui est primitif, irréductible, absolu, c'est le Moi, déclare M. Spenlé *, qui paraphrase Fichte ; le monde sensible n'existe qu'autant qu'il s'oppose à ce moi et le limite. »
Cette métaphysique qui biffe résolument la réalité extérieure et qui donne au moi créateur une autonomie absolue fut accueillie avec enthousiasme. « Qu'on suive, déclare M. Rouge % l'évolution de Frédéric Schlegel le critique, de Baader le physicien, de Novalis le poète, ou de Schleiermacher le théologien, on les voit tous tourmentés d'une même soif de connaissance totale, absolue, définitive. » La formule de la nouvelle esthétique était trouvée. Il s'agissait, pour la jeune génération, avide de poésie, de mettre à la place des vieux concepts rationalistes un idéalisme intérieur, un moi profond qui porlc < n lui sa foi, sorte de démiurge capable de tout éclairer de sa lumière propre.
La doctrine de Fichte mettait aussi en déroute le vieil intellectualisme abstrait et proposait une nouvelle théorie de la connaissance, très féconde
1. E. Spenlé. Novalis. Essai sur l'idéalisme romantique en Allemagne. Hachette.
2. Rouge. Frédéric Schlegel et la genèse du romantisme allemand. Fontemoing.
en aperçus lyriques de toute nature. Fichte, avec Jacobi, distingue entre l'entendement (Verstand), faculté improductrrce, inerte de l'esprit, déclare l'auteur de la Doctrine de la Science, réceptacle de tout ce qui est et sera déterminé par la raison, — et la raison (Vernunft), « sorte de faculté métaphysique, supra-sensible et supra-intellectuelle »,qui se rapproche fort de ce que M. Bergson nomme intuition,
A leur tour, Novalis et les romantiques allemands marquent quelle différence de nature et non plus de degré sépare l'entendement discursif ou faculté d'assembler des rapports et l'activité créatrice de l'esprit. « Kant n'est plus à la hauteur », écrit l'auteur des Hymnes à la Nuit, et il ajoute : « Il ne serait pas impossible que Fichte fût l'inventeur d'une manière toute nouvelle de penser qui n'a pas encore de nom dans la langue courante. Peut-être l'inventeur luimôme n'est-il pas sur son propre instrument l'exécutant le plus habile et le plus ingénieux, encore que je n'affirme pas la chose. Mais il est vraisemblable qu'il se rencontrera des hommes qui sauront mieux « fichtiser » que Fichte » (die weit besser fichtisiren vverden, als Fichte).
En parlant ainsi Novalis songeait à lui-même et à ses amis qui cherchaient l'essence de la poésie dans l'exaltation du moi et l'intuitionnisme ou
idéalisme intégral. Bientôt, en effet, la philosophie protestante de Fichte, son retour à un rationalisme ahstrait ne satisfont plus les jeunes romantiques. On se tourne alors vers Jacobi et Schelling, dont la doctrine prête davantage aux applications lyriques. Les poètes de 1795 ne se contentent pas de tourner en ridicule ce que Novalis nomme « l'intellect pétrifiant » ; ils remplacent le mot Vermmft par celui de Gemiïth. Au centre du moi ils installent le cœur, avec tout ce que ce mot comporte de sens intuitif et émotionnel. Parti de la philosophie de Fichte, Novalis en vient à diviniser le moi esthétique, à en faire la substance de toute réalité. « Son génie poétique exige que le fond de la Nature soit Génie et Poésie », déclare M. Delacroix l. Entendue de la sorte, la poésie, émanatiou du moi subjectif et sentiment pur, doit nous mener plus près de l'âme des choses que ne le fait l'intelligence constructive.
Cet idéalisme transcendant, de caractère émotionnel et diffus, ce subjectivisme poétique, cet intuitionnisme lyrique est la base de l'esthétique romantique d'outre-Rhin. Et l'on voit à présent quel abîme sépare nos poètes de 1830 des artistes de 1795.
1. H. Delacroix. Novalis. La formation de Vidéal magique. Bévue de Métaphysique et de Morale, mars 1903.
Outre que le romantisme français n'a pas connu les hommes et les œuvres d'outre-Rhin, il a totalement ignoré les doctrines du romantisme allemand. Sans doute l'école de 1830 exalte aussi l'individualisme et le sentiment poétique, mais il manquera toujours à l'esthétique de Hugo ce fondement métaphysique qui constitue l'originalité du romantisme allemand. Lorsque Nova lis parle du sentiment, il entend une lumière supérieure à la clarté de la raison, capable d'éclairer les profondeurs de notre moi absolu et de faire rayonner en notre esprit les plus hauts sommets de FÊtre. Il s'agit là d'une faculté nouvelle, source de connaissance immédiate, dont le fondement est métaphysique et qui a pour but de révéler l'inconnaissable. Cette théorie fait le fond de la philosophie de Jacobi.
Au contraire, lorsque Hugo parle du sentiment, il entend ce mot dans un sens beaucoup plus simple et purement affectif. Les deux romantismes combattent l'un et l'autre au nom de la nature, mais pour les Allemands la nature c'est Pintuition et l'âme ; pour Hugo il ne s'agit que d'une réaction contre l'idéal classique et de faire entrer dans l'art Je concept de liberté. Les romantiques français n'ont jamais cherché à étayer leur esthétique sur un système spéculatif ou sur une théorie de la connaissance. Ils traduisent le mot
sentiment par celui d'imagination et ne s'efforcent pas d'identifier dans la même substance l'idéal et le réel. Le sentiment n'est pour eux que l'expression de la fantaisie individuelle, le pouvoir de suivre librement les caprices de l'esprit et d'en marquer les arabesques.
La répugnance bien connue des Français pour toute spéculation métaphysique un peu poussée interdisait à nos poètes de 1830 la compréhension de l'esthétique allemande. A ce propos, le livre de M"" de Staël apparaît une exception dans l'histoire littéraire du début du xixe siècle. Encore que De l'Allemagne soit un livre de vulgarisation et qu'on puisse le comparer aux interviews d'un Jules Huret, par exemple, cet ouvrage, beaucoup trop fort, bien trop riche d'idées spéculatives, ne pouvait être assimilé d'un trait par les cerveaux primesautiers de nos poètes. Le livre impressionna par les détails, bien plus que par le fond même des théories exposées. Nos romantiques français ne virent dans le mouvement littéraire allemand que l'exaltation du gothique et qu'un retour enthousiaste aux légendes du moyen âge. Toute la partie essentielle, c'est-à-dire la philosophie transcendante du moi, la méthode intuitive et Tidéalisme lyricjue leur échappa.
Par romantisme allemand le cénacle de Hugo entend Gœthe et Schiller qui ne sont plus roman-
tiques, encore les connaît-on fort mal. On a des notions, il est vrai, de leur théâtre, et c'est bien sur notre théâtre que l'influence allemande se fait sentir. Nous sommes, à ce point de vue, créanciers d'un Schiller, vulgarisé à cette époque par Camille Jordan. Mais que dire de Faust que Benjamin Constant appelle une « dérision » et que Mm' de Staël nomme « un rêve » ? Quant à la poésie allemande, elle est entièrement ignorée.
Ainsi donc, entre 1820 et 1830, comme le remarque M. Texte*, la littérature allemande est moins pour la France un objet d'imitation qu'un instrument d'émancipation. On n'entend rien à l'esprit germain, mais on sent obscurément que cette littérature étrangère apporte des sentiments nouveaux ; aussi l'aime-t-on plus qu'on ne la comprend.
Ce n'est qu'après 1830 que nous acquérons quelques notions de littérature comparée et qu'on lit la poésie lyrique allemande, grâce à Henri Heine. Or, ce dernier avait plus de goût pour les Français que pour ses compatriotes, aussi les a-t-il franchement calomniés, et n'a-t-il offert à nos poètes qu'une caricature grossière du premier romantisme.
Un seul Allemand a agi sur le cénacle de Vic-