A. Beaunier. La Poésie Nouvelle. Mercure de France
J'eus un rêve, le mur des siècles m'apparut.
Tout étant vision sous les ténébreux dômes J'aperçus dans l'espace étoile trois fantômes.
Je vis dans la nuée un clairon monstrueux.
Comparez-les avec ces débuts de poèmes Tous les chemins vont vers la "ville.
Sur la ville dont les affres flamboient, Régnent, sans qu'on les voie, Mais évidentes, les idées.
La plaine, au fond des soirs, s'est allumée, Et les tocsins cassent leurs bonds de sons, Aux quatre murs de l'horizon.
— Une meule qui brûle 1 —
Le monde est fait avec des astres et des hommes.
De part et d'autre nous assistons, sans qu'il soit bien facile de préciser, à une transposition du mode lyrique au mode épique. C'est qu'une même ferveur panthéistique enflamme nos deux génies. Ils divinisent l'objet de leur vision et font surgir
de la nature l'âme universelle qui la meut. On connaît assez le poème presque symboliste de Hugo, le Satyre, De même Vcrhaeren a magnifié la Vie, la Force, la Puissance cosmique, — et aussi la Pitié :
La mort, la vie et leur ivresse 1
Oh! toutes les vagues de la mer !
Cercueils fermés, berceaux ouverts,
Gestes d'espoir ou de détresse,
Les membres nus, le torse au clair,
Je m'enfonce soudain, sous vos caresses rudes,
Avec le désir fou
De m'en aller, un jour, jusques au bout,
Là-bas, me fondre en votre multitude 1
J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs, Le sang dont vit mon cœur, dont vit mon torse, J'aime l'homme et le monde et j'adore la force Qui donne et prend ma force à l'homme et l'univers.
Et ce cri prophétique !
Il n'est plus rien de vrai, puisque tout est divin.
Ces quelques citations feront mieux comprendre que tout commentaire verbeux l'ampleur d'es-
prit de ce poète titanique capable de réaliser dans un siècle de fer et de découvertes scientifiques le rêve d'Eschyle et de prédire, nouveau Prométhée, la naissance de la Babylone future.
Penser, chercher et découvrir sont ses exploits. Il emplit jusqu'aux bords son existence brève ; Il n'enfle aucun espoir, il ne fausse aucun rêve, Et s'il lui faut des dieux encore, — qu'il les soit 1
Le cri de Faust n'est plus nôtre ! L'orgueil des fronts Luit haut et clair, à contre-vent, parmi nos routes, L'ardeur est revenue en nous; morts sont les doutes Et nous croyons déjà ce que d'autres sauront.
Une pareille puissance créatrice n'est pas sans danger. Hugo qui voyait énorme n'a pas su éviter toujours le ridicule. Lorsqu'on décompose une des pièces les plus tumultueuses de la Légende des Siècles, on romarque que souvent, pour reprendre une expression de Veuillot, les images d'Hugo « dansent autour de rien». Lorsque Flaubert faisait passer par son « gueuloir » quelques vers tonitruants de son poète favori, comme ceux-ci des Burgraves qu'il affectionnait :
... Lorsqu'ils étaient en marche
Ils enjambaient les ponts dont ils brisaient les arches.
le bon géant normand ne trouvait rien autre pour exprimer son délire que de s'écrier : « C'est énorme 1 c'est énorme ! » Si Verhaeren va encore plus loin dans l'outrance que son devancier, il ne sombre jamais dans les abîmes du « pathos ». Il a compris le danger de broyer le lecteur sous une avalanche de mots. Aussi préfère-t-il nous suggestionner.
C'est ici qu'éclate la différence entre le romantisme et le symbolisme. Hugo et les poètes de sa génération mêlaient à leurs poèmes des éléments étrangers au lyrisme. Ils n'étaient pas ce qu'on peut appeler des poètes purs, c'est-à-dire dégagés des préoccupations extérieures. Leur poésie est faite non seulement de lyrisme, mais d'éloquence, de desseins politiques et moraux, de trucs oratoires ; autant d'éléments en dehors de l'essence môme du lyrisme.
Verhaeren est lyrique et rien que lyrique. Comme on l'a très bien dit : « son but n'est ni de nous intéresser, ni d'engendrer en nous la terreur et la pitié :il ne veut qu'exciter l'enthousiasme *»,
1. Cf. l'article de Stefan Zweig, traduit de l'allemand par Paul Morisse et Henri Chervet, intitulé : Le Drame Ycrhucrenien. Mercure de France. 1er déc. 1909.
enfiévrer les hommes, les emporter dans son rythme.
Toute la vie est dans l'essor.
Par ce fait les romantiques incursionnent nécessairement dans le domaine du pittoresque et de Tépisodique. Ils manquent d'intériorité, Verhaeren, au contraire, en demandant au lyrisme seul ses motifs d'inspiration a orienté la poésie du dehors au dedans.
Pour les symbolistes, loin que ce soient les choses qui déterminent notre personnalité, c'est au contraire notre personnalité qui se projette sur les choses et qui les colore de sa propre teinte. Cette réforme qui constitue l'essence de la poésie contemporaine, réforme pressentie par Hugo, a de puissantes analogies avec la doctrine de Kant, le père de l'idéalisme moderne. Le célèbre esthéticien allemand, Theodor Lipps, a fondé sur le môme principe toute sa fameuse théorie de YEinfiïfllung ou intropathie, ou pouvoir qu'a la conscience de se projeter au dehors et de communiquer ainsi à l'objet extérieur notre activité psychique. Un jour, au moyen de ces analogies réelles, nous essayerons de rattacher le symbolisme à tout le mouvement intellectuel du siècle. Pour l'instant, comme nous l'avons montré à pro-
88 l'attitude du LYRISME GONTBMPOBAIM
pos de Régnier, il suffît de déclarer que la vision de Verhaeren n'est pas une vision périphérique, c'est-à-dire qui tourne autour des choses, mais une vision centrale, qui part du cœur même des phénomènes, si j'ose m'exprimer ainsi. Verhaeren décrit parfois, mais le plus souvent il se meut, semble-t-il, au milieu des incendies, des orgies,des révoltes sanglantes et vit si intensément ces spectacles terrifiants que ceux-ci ne nous apparaissent plus des spectacles, mais des états d'âmes cosmiques. Autrement dit encore, il y a entre un poème parnassien et un poème de Verhaeren sur une tempête la même différence qui existe entre le fait d'imiter sur l'orgue de Fribourg les roulements du tonnerre et l'évocation par la Symphonie pastorale des émotions qui se passent dans l'âme des paysans.
Par les plaines de ma crainte, tournée au Nord, Voici le vieux berger des Novembres qui corne, Debout, comme un malheur, au seuil du bercail morne, Qui corne au loin l'appel des troupeaux de la mort.
L'étable est cimentée avec mon vieux remords, Au fond de mes pays de tristesse sans borne, Qu'un ruisselet, bordé de menthe et de viorne, Lassé de ses flots lourds, flétrit, d'un cours retors.
Brebis noires, à croix rouges sur les épaules,
Et béliers couleur feu rentrent, à coups de gaule,
Gomme ses lents péchés, en mon âme d'effroi ;
Le vieux berger des Novembres corne tempête. Dites, quel vol d'éclairs vient d'effleurer ma tête Pour que, ce soir, ma vie ait eu si peur de moi ?
Au reste je trouve dans une préface qu'écrivit récemment l'auteur des Villages illusoires pour le catalogue d'une exposition d'Edmond Cross une excellente définition du procédé immanent cher aux symbolistes. « Le grand et pieux respect que vous avez montré pour la nature, la franche et exigeante sincérité dont vous fîtes preuve en l'étudiant et l'aimant, vous les voulez diriger à cette heure vers un autre objet et vous rêvez, comme vous me l'écriviez, de faire de votre art non seulement la glorification de la nature mais la glorification même dune vision intérieure \ » On ne peut mieux indiquer, je pense, le passage du naturalisme à Y idéalisme.
l. Dans une lettre que Verhaercn m'écrit au sujet de cet article je détache ces quelques lignes où le poète insiste sur son modo personnel de vision : c Oui, je vois a travers moimême le monde. J'ai dit quelque part:
El que c'est moi qui seul me rêve dans les choses.
« Le monde ne m'intéresse qu'autant qu'il me réfléchit, et je le glorifie non pour lui-même, mais parce qu'à certains mo-
Je lui confesse tout, comme autrefois.
Bien qu'elle sache aujourd'hui tout, d'avance,
Et qu'elle entende l'âme, avant la voix.
Je suis l'ardent de sa toute présence,
Je la voudrais plus morte encor
Pour l'évoquer, avec plus de puissance.
Ou encore :
Je ne distingue plus le monde de moi-même, Je suis l'ample feuillage et les rameaux flottants, Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles Et l'herbe des fossés où soudain je m'affale Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.
Je n'ai pas cru devoir insister sur l'influence exercée par la race et le milieu sur l'œuvre de Verhaeren. Cette influence est trop évidente, Verhaeren doit à sa naissance, à son enfance passée en pleines Flandres, cet amour de la vie des choses, du quotidien de l'existence, des beautés fortes et rudes qu'on retrouve dans son œuvre entière. Il doit encore au caractère flamand une propension non déguisée au mysticisme. 11 est à remarquer en effet combien, chez les peuples du
ments d'exaltation il ne me semble être que mon propre prolongement. »
Nord, le naturalisme s'allie à l'illumiuisme, c'est pourquoi Vielé-Griffin, parlant des Moines de Verhaeren, a pu dire avec justesse que ceux-ci étaient forts, grands, violents et pieux, A ce propos il y aurait peut-être lieu d'iusister sur les sens divers que peut revêtir le mot naturalisme, 11 existe, par exemple, une grande différence entre l'auteur de Nana et Fauteur de Germinal. Disons simplement que dans les passages de son œuvre où Verhaeren semble abandonner la glorification de la vision intérieure pour sacrifier à des tendances plus naturalistes, le poète se sauve de la vulgarité — comme les impressionnistes qu'il a bravement défendus — par le lyrisme de la couleur '.
1. M. Robert de la Sizcranne a bien mis en relief la réaction idéaliste des impressionnistes qui, par d'autres côtés, tiennent encore aux théories naturalistes. Les impressionnistes, dit-il, « ont bien représenté selon la formule réaliste les spectacles de la vie moderne, mais en les éclaboussant de tant de couleur, qu'on ne les reconnaît plus. Quand la nature était laide, ils ont tâché de la dissimuler à l'aide de la nature même. Ils ont demandé au soleil d'effacer les lignes disgracieuses comme autrefois on l'aurait demandé à l'ombre... Déjà Turner, dans son fameux Grand chemin de fer de l'Ouest,, avait trouvé le moyen de faire rentrer dans l'art les formes de l'industrie moderne. Les impressionnistes l'ont suivi. Il n'est besoin que de voir à la salle Caillebotte, au Luxembourg, la Gare Saint- Lazare de M. Monct ou son Pont de l'Europe, pour constater cette loi... Si ces peintres méritent le nom d'impressionnistes, c'est, qu'en effet, ce qu'ils cherchèrent a reproduire de la nature c'était non pas la substance qu'elle annonce, mais le rayon-
Ainsi le grand poète qu'est Verhaeren a su tirer du romantisme toutes ses conséquences, toutes les aspirations qui y étaient incluses. 11 adapta aux nécessités comme aux rêves contemporains la poésie française, en ajoutant de nouvelles cordes à la lyre traditionnelle. Il demeure le chef d'un des deux grands courants émanés de Victor Hugo qui ont abouti d'une part à la poésie lyrique intérieure et immanente et, d'autre part, avec Moréas, — par une courbe dont il nous faudra analyser la trajectoire — au poème classique,
Verhaeren a donné raison — et ce n'est pas sa moindre gloire — à ceux qui prétendent qu'on peut chanter en vers les bienfaits de la civilisation et les inventions modernes. Celui-ci n'a pas échoué dans sa tâche en célébrant le Bazar, la
nement. » (Les questions esthétiques contemporaines, p. 61 et suiv.)
Rappelez-vous comment Verhaeren parle des rails et des wagons :
Par au-dessus, passent les cabs, filent les roues,
Roulent les trains, vole l'effort,
Jusqu'aux gares, dressant, telles des proues
Immobiles, de mille en mille, un fronton d'or.
Les rails ramifiés rampent sous terre
En des tunnels et des cratères
Pour reparaître en réseaux clairs d'éclairs
Dans le vacarme et la poussière.
C'est la ville tentaculaire.
Bourse, le Chemin de fer, car il ne s'est pas attaché à décrire minutieusement les effets de l'électricité à la manière de Sully-Prudhomme :
Un disque de cire ou de verre Ose imiter le bras du dieu En qui l'humanité révère L'auteur du tonnerre et du feu 1
non, il a chanté, à l'occasion de ces inventions, les louanges du progrès. Il ne s'en est pas tenu à un naturalisme trivial ; il a tout rapporté à sa vision centrale. Par là il créa de la beauté e;t fit vrai. Songez en quels termes il parle du forgeron :
Il est l'incassable entêté
Qui vainc ou qu'on assomme,
Qui n'a jamais lâché sa fierté d'homme
D'entre ses dents de volonté ;
Qui veut tout ce qu'il veut si fortement
Que son vouloir broierait du diamant
1. Cf. Stefan Zweig : « Verhaeren,qui ne décrivit jamais les choses dans leur état statique, mais dans leur activité interne, ne conçoit l'univers que dans une agitation perpétuelle et passionnelle... C'est pourquoi l'enthousiasme qui n'est que le symbole de la surélévation, lui semble une force plus puissante pour nous acheminer vers la conception d'une justice supérieure que la justice soi-disant absolue. » (Emile Verhaeren, Mercure de France, p. 282.)
Et s'en irait, au Tond des nuits profondes, Ployer les lois qui font rouler les mondes.
Voici comment il se représente le cordier :
Avec ses pauvres doigts qui sont prestes encor, Ayant crainte parfois de casser le peu d'or Que mêle à son travail la glissante lumière, Au long des clos et des maisons Le blanc cordier visionnaire, Attire à lui les horizons.
Cette perpétuelle création d'images lyriques, cette exaltation intérieure à l'occasion des événements humains et des spectacles magnifiques de la nature, cet enthousiasme franc, cet amour de la vie « doublée et redoublée », comme dit Gobineau, font de Verhaeren un des poètes les plus représentatifs de la mentalité moderne, un de ceux dont les chants synthétisent le mieux les tendances contemporaines. Cette œuvre, dit fort justement M. Stefan Zweig, est une encyclopédie poétique de notre temps, d'où se dégage l'atmosphère spirituelle de notre monde au tournant du XX* siècle.
Celui qui me lira, dans les siècles, un soir Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur
[cendre
Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir,
Qu'il sache avec quel violent élan ma joie
S'est, à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
Ruée au combat fier et mâle des douleurs
Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie.
Plus il produit, plus sa personnalité s'accuse. On suit pas à pas les phases caractéristiques de son évolution spirituelle l. D'abord plastique et descriptif dans les Mornes et les Flamandes, le lyrisme de Verhaeren s'élargit, se gonfle, en même temps que sa vision se creuse en profondeur. A travers les objets, les paysages grandioses, les actions héroïques Verhaeren discerne l'âme du monde, le creuset de toutes les énergies cosmiques, de ces « forces tumultueuses» qui nous régissent sourdement et que l'homme parvient à dompter à mesure qu'il progresse dans la série des temps.
Oh 1 vous les gens, les vieilles gens,
Qui regardez passer dans vos villages
Les empereurs et les bergers et les rois mages
Et leurs bêtes dont le troupeau les suit,
1« Cf. Georges Buissorct. L' Évolution idéologique d'Emile Verhaeren. Mercure de France, 1910.
96 l'attituds du lyrisme contemporain
Allumez d'or vos cœurs et vos fenêtres Pour voir enfin, par à travers la nuit, Ce qui depuis mille et mille ans, S'efforce à naître.
Ne nous étonnons pas qu'on nomme Verhaeren un poète européen. Rien de plus juste que cette expression. « L'Europe entière parle par sa voix, et cette voix s'élève au-dessus du siècle présent1.» Déjà son œuvre inspire un grand nombre d'imitateurs, elle est le moteur initial de quantités d'énergies lyriques décidées à évoquer les inventions modernes et, derrière ces inventions, les forces cosmiques. Le Futurisme ,1' Unanimiste, etc., autant d'attitudes lyriques issues de cette personnalité représentative. Il fallait un poète puissant, visionnaire et légèrement mystique, pour rassembler en un faisceau harmonieux et expressif les aspirations violentes de la conscience moderne, pour glorifier l'élan de notre vie multiple et brûlante à l'orée du xxe siècle. Emile Verhaeren aura été celui-là.