LE RETOUR ETERNEL
Florence leur cria d'entrer. Philippe pensa connaître à son accent qu'elle savait déjà qu'ils étaient deux. Il prit garde aussi plus que de coutume à cette voix mordante et nasale qui annonce bien l'ironie chez une Florence Bell, et chez beaucoup d'autres Américains n'est qu'une manière d'articuler l'anglais, qui donne aux auditeurs l'illusion de l'ironie. Ces remarques de Philippe ne répondaient probablement à rien de réel ; mais il n'y eut point de doute possible sur le regard. Celui qu'elle assena au jeune Français, quand elle vit qu'il entrait chez elle escorté du jeune Allemand, était un regard de moquerie bien caractérisé ; elle n'eût pas exprimé ce qu'elle en pensait plus clairement, si elle eût dit tout haut, sur un certain ton: « Tiens! » ou une autre interjection similaire.
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Philippe imagina de surcroît qu'elle était piquée et le lui faisait sentir. — A quel titre? De quel droit? Ce n'était pas d'ailleurs le genre de miss Bell. Mais Philippe avait la conscience bourrelée, et par une sorte d'hallucination du sens moral, il croyait entendre, de la bouche d'autrui, les reproches qu'il s'adressait à luimême. Il se persuadait que les yeux étrangers voyaient jusqu'au fond de lui aussi bien qu'il y savait lire. Il aurait voulu se dérober à tous ces témoins incommodes, au témoin plus incommode encore qui était son autre moi. Couvert de confusion, accablé d'une honte chimérique, il pensait que ce fût un crime d'entretenir avec l'ennemi un commerce et une espèce d'intimité. Il n'eût pas été capable de proférer un seul mot pour expliquer ou prétexter cette visite inattendue, et surtout cette compagnie. Il baissait la tête et songeait :
« Si seulement elle pouvait me demander ce que nous sommes venus faire ici! Alors peutêtre je trouverais que lui répondre. »
Florence ne posa aucune question. Ce n'était pas non plus son genre. Elle gardait un silence interrogant. Au fait, elle n'avait rien à dire, ni Philippe. La parole était à Lembach.
Il la prit bien, de droit, mais avec cette obséquiosité qui était le signe plus certain de son origine, ces longues cérémonies de langage usuelles en son pays, — celui du monde où il y
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a le moins de politesse et le plus de protocole.
— Chère miss Florence, dit-il, soyez assez bonne de nous excuser si nous vous importunons...
— Pas du tout, fit-elle, sèchement.
Que voulait-elle dire? Qu'ils ne l'importunaient pas? Ou qu'elle ne les excusait pas de l'importuner? Ou même qu'elle n'était pas bonne?
Lembach ne tint nul compte d'une interruption si équivoque, et il reprit :
— Chère miss Florence, la cause de notre démarche indiscrète est notre commune admiration pour le Maître. (Cette fois, « le Maître », il paraît que c'était Ashley Bell.) Vous m'avez naguère permis de compulser, de cataloguer ses notes, sa correspondance, ses poèmes inédits. Et ensuite, vous avez donné les mêmes facultés à Philippe ici présent.
« Pourquoi, se demanda Philippe Lefebvre, m'appelle-t-il par mon petit nom? »
— Je vous confesse, poursuivit Lembach, que je l'ai envié. Ne me jugez point mal : je suis immensément jaloux du Maître, et il me plaisait d'imaginer que les richesses encore inconnues de son génie n'appartenaient qu'à moi. Il m'a été pénible, cruel de les partager, même avec mon camarade. D'autant que j'ai d'abord pu croire que vous le favorisiez à mon détriment. Daignez, chère miss Florence, me
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pardonner encore cette pensée misérable. Je m'en repens ; car je viens d'apprendre avec étonnement et avec reconnaissance que c'est moi que vous favorisiez.
Florence fit un geste de surprise. Philippe ne comprenait point, et se demandait où Lembach en voulait venir. Il se demandait aussi :
« Quelle faveur lui a-t-elle accordée, qu'elle m'a refusée à moi? »
Avant de le savoir, il en était déjà ulcéré. Ce qui le rassurait, c'est que, instruit par l'expérience, il présumait toutes les affirmations de Lembach mensongères, utilement ou gratuitement, jusqu'à preuve qu'elles ne l'étaient point.
Florence continuait de ne poser point de questions; mais l'étonnement que son regard témoignait encore parut à Lembach une interrogation suffisante.
— Philippe et moi, reprit-il, nous avons depuis quelque temps infiniment causé ensemble. Ai-je besoin de vous dire, chère miss Bell, que l'unique sujet de nos entretiens a été l'œuvre surhumaine du Maître?
« Menteur! Menteur! » pensait Philippe.
— Nous sommes, Philippe et moi, dit l'Allemand avec emphase, les deux seuls hommes vivants à l'heure présente qui possédions cette œuvre presque parfaitement. Quelle n'a pas été ma surprise et, je l'avoue en toute
humilité, ma joie, de découvrir que je la possède mieux que lui ! Qu'il est une partie, une partie capitale de cette œuvre, dont il ignorait encore l'existence même ce matin!
— Quelle partie ? s'écria Philippe, sans prendre garde qu'il parlait comme s'il l'ignorait encore, qu'il donnait implicitement un démenti à Lembach, et qu'il n'avait pas seulement l'air de savoir pourquoi il était ici avec cet Allemand.
Florence Bell sourit. Lembach ne se troubla pas pour si peu :
— Vous ne lui avez jamais donné à lire le drame sublime d' Ashley Bell !
— Non, dit Florence.
Elle fit, là-dessus, un silence bref qui marquait l'hésitation.
« Si elle ne m'a point révélé ce drame d'Ashley Bell, se disait Philippe, c'est peut-être qu'on ne saurait l'entendre bien si l'on n'est d'abord initié à l'œuvre entière du Maître, et je me demande où cet Allemand va prendre que je la connais parfaitement : j'ai encore des milliers de pages à lire! Enfin, miss Florence a eu ses raisons : elle nous les donnera. »
Mais miss Florence ne les donna point. Elle n'avait pas de comptes à rendre à un Lembach. Elle ajouta seulement :
— Gela est réparable.
Et elle monta debout sur le divan, ouvrit
l'un des cartons, d'où elle tira un manuscrit volumineux. Elle le remit, non pas à Lembach. mais à Philippe.
Ce fut néanmoins Lembach qui lui tourna un remerciement, cependant que Philippe, toujours muet, soupesait le manuscrit. Iln'éprouva point, en le recevant des mains de Florence, cette émotion de croyant, admis à voir, à toucher une relique, qui le saisissait d'abord chaque fois qu'il maniait la moindre feuille de papier où eût jadis couru la plume d'Ashley Bell. Il ne songeait qu'au nombre d'heures qu'il lui allait falloir consacrer à la lecture d'une œuvre si étendue. Il les supputait avec ennui, ces heures qu'il lui faudrait vivre côte à côte, tête à tête avec Lembach, puisqu'ils liraient ensemble, nécessairement. Lire au même livre! Celle-ci lui paraissait la suprême épreuve de son esclavage ; et il se disait :
« Allons-nous-en maintenant, pour commencer tout de suite et avoir plus tôt fini. »
Lembach prit prétexte de leur commune impatience (dont Philippe ne donnait aucun signe) pour ménager leur sortie; et ils se retirèrent enfin, le Français tête basse, l'Allemand d'une allure de triomphe. L'Allemand, qui menait le train, se dirigea résolument vers sa chambre, et le Français ne douta même pas un instant de le suivre ; mais Philippe y eut une bien bonne surprise. Lembach lui dit :
— Je vais relire de mon côté le drame « sublime » d'Ashley Bell, afin de rafraîchir ma mémoire et d'en pouvoir causer avec vous quand vous l'aurez lu vous-même à tête reposée.
— Alors, s'empressa de dire Philippe, je vous laisse le manuscrit.
— Ce n'est pas la peine, dit Lembach, en tirant d'une armoire fermée à clef un manuscrit de volume égal (il n'avait fait monter Philippe dans sa chambre que pour le lui montrer). J'ai une copie.
— Pourquoi, dit Philippe étonné, avoir demandé l'original à miss Florence?
— Elle n'a pas besoin de savoir que je prends copie des œuvres inédites qu'elle me confie, répondit Lembach d'un air important et satisfait.
Il tirait vanité de ses indélicatesses : c'est l'âme allemande. Philippe sentit la frontière, fut choqué extrêmement, ne le témoigna aucunement, par excès de courtoisie, et d'ailleurs fut bien aise de ce vol dont il allait profiter en toute innocence. Ce n'est donc point avec Lembach, mais avec Tintagel, qu'il allait lire le (( drame sublime ». Cher Tintagel que depuis tant de journées il négligeait, qui ne s'en plaignait point, qui ne se plaignait de rien, jamais, et qui souffrait de la moindre chose ! Il soupesa de nouveau le manuscrit, et ne le trouva plus
si lourd. Il supputa de nouveau le temps de la lecture, et se flatta qu'il s'était trompé dans son premier calcul, trop serré ; mais on peut lire vite ou prendre son temps. Il quitta brusquement Lembach, sans aucune démonstration, et emporta lui-même, comme un voleur, le manuscrit, qui commençait de lui paraître bien léger.
Il avait un espoir, ou plutôt un pressentiment, et par conséquent une certitude; car ses pressentiments n'étaient jamais déçus et son unique superstition était d'y croire. Il espérait, il pressentait, il était certain qu'il trouverait à point nommé dans l'une ou l'autre des deux chambres, et plutôt dans sa propre chambre, Tintagel, bien qu'à cette heure Tinlagel fût ordinairement dehors ; mais les habitudes, si régulières, de Tintagel étaient fort dérangées depuis que Philippe avait dérangé les siennes ; de plus, un instinct sûr avait dû avertir Rex qu'il devait rentrer à cette heure-ci, afin de faire sa paix avec son camarade (avec qui il n'était pas précisément brouillé). En dépit de sa clairvoyance, Philippe n'aurait su dire pourquoi il sentait que son cœur venait de décider entre l'ami et l'ennemi ; mais il le sentait. Tout à l'heure encore il était sans force contre les séductions de la haine et de la curiosité ; puis soudain il s'était affranchi. Lembach était à ses yeux comme s'il n'était plus. Rex commençait
un nouveau règne, et un long avenir désormais sans nuages était promis à l'amitié.
Dans la plus petite chambre (celle de Philippe), Tintagel était la qui ne faisait rien, rêvait et semblait attendre quelqu'un, exactement comme Philippe l'avait prévu. Et le reste de l'événement répondit de même à ses prévisions, non pas en ordre successif, mais d'une façon instantanée, comme si la forme du temps n'eut pas existé pour eux. Ce fut un miracle de l'intuition, et ils n'eurent en effet qu'à se regarder l'un l'autre pour venir à bout de toutes les difficultés, en échangeant un sourire d'intelligence. Le sourire de Tintagel signifiait, avec un rien de malice : « Tiens? Vous revenez? Enfin! J'en étais bien sûr... », avec un peu de mélancolie : « Philippe, pourquoi m'aviez-vous abandonné? » Il signifiait tous les reproches indulgents qui sont compatibles avec un pardon anticipé. Le sourire de Philippe demandait avec contrition, avec humilité, mais avec une humilité sûre d'elle et peut-être un peu coquette, tous les pardons que d'avance on lui accordait. Il n'était pas moins malicieux que le sourire de Rex, et sa malice signifiait : « Vous saviez que je finirais par revenir? Moi aussi, je savais que vous m'attendiez. » Ces sentiments étaient d'une subtilité excessive ; mais un sentiment très simple y succéda, que Philippe et Rex éprouvaient la plupart du temps dès
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qu'ils étaient ensemble, celui du bonheur parfait.
Philippe avait totalement oublié le « drame sublime » d'Ashley Bell. Il avait même oublié de déposer le lourd paquet sur son bureau.
— Qu'est-ce donc que cela? lui demanda Tintagel (qui avait pour principe de ne jamais questionner).
Seule, une grande émotion le pouvait faire manquer à cette discipline. Il s'en excusa.
Philippe était si loin d'Ashley Bell et de son drame qu'avant de répondre il hésita, jeta les yeux sur le manuscrit, et prit garde pour la première fois au titre, écrit en grosses lettres de ronde sur la chemise grise du dossier. Ce titre était Abijah : il se souvint que tel était le nom du premier ancêtre de Bell historiquement connu, né en Angleterre au temps d'Elisabeth, environ i56o.
— C'est, dit-il, une œuvre inédite d'Ashley Bell, une pièce de théâtre, je crois...
L'idée lui vint, cependant qu'il disait ces mois, qu'il devait, qu'il pouvait, à propos de cette pièce de théâtre, se justifier de n'avoir plus été pour Piex, depuis si longtemps, le camarade inséparable des premiers jours. Sa conscience le sollicitait d'autant plus à plaider cette mauvaise cause qu'il n'y était pas force : Tintagel ne l'accusait point, ou déjà l'avait absous. 11 ne dit pas toute la vérité, il ne mentit
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pas précisément. Il parla d'un grand travail d'ensemble qu'il eût projeté, sur l'œuvre d'Ashley Bell. Tintagel savait que la»majeure partie de cette œuvre n'était point publiée. Philippe avoua enfin ses colloques avec miss Florence.
— Nous avons dépouillé ensemble, dit-il, une quantité de manuscrits ; mais elle m'a confié celui-ci, qui est vraiment trop long pour qu'on le puisse lire à deux. . . Je le lirai avec vous.
Il sentait fort bien qu'il se contredisait ; mais il aimait la grâce de cette contradiction : la raison les défend, le cœur les recommande.
— Cela me fera plaisir, répondit Tintagel en rougissant.
La langue anglaise, qui met le verbe « faire plaisir » au passif, donne à cette phrase un tour plus caressant.
Le pressentiment d'un surcroît de plaisir exalta encore leur bonheur, bien que ce bonheur fût déjà parfait, et en conséquence ne parût point susceptible d'augmentation. Mais ils sentaient ce qu'ils sentaient et se moquaient bien que cela fût absurde.
Philippe aussitôt jeta, sans respect ni piété, le manuscrit d'Abijah sur son bureau. Car ils éprouvaient tous les deux un irrésistible besoin de sortir à l'instant même.
Leur amitié avait toujours été si mêlée aux objets, soit au décor naturel ou au décor
humain, qu'il lui fallait ou la campagne ou la rue chaque fois qu'elle jetait un nouveau feu. Ces deux chambres, la petite et la grande, dont l'une appartenait en propre à Philippe, l'autre à Rex, et l'une et l'autre ensemble à tous les deux par indivis, ces deux chambres leur étaient bien chères, mais le soir à la clarté des lampes, la nuit, lorsque dans les ténèbres se répondaient leurs souffles lents d'adolescents, d'enfants endormis. Dans le jour et quand le soleil brillait, ce n'était pas assez que les fenêtres grandes ouvertes y admissent les rayons et le vent : il leur fallait la lumière nue, l'air libre et extérieur.
Lorsqu'ils furent devant la maison, ils ne savaient pas encore où ils avaient dessein d'aller, ni s'ils tourneraient à gauche vers la ville ou à droite vers la Mésopotamie. Ils hésitaient, iis délibéraient sans rien se dire : à quoi bon parler? Ils pensaient à l'unisson. Ils souhaitaient rôder dans les ruelles les plus désertes, Brasenose ianc ou Merton Street, acheter du tabac à Garfax, prendre le thé dans celte boutique près du Sheldonian, où le cake est si mauvais et leur semblait toujours si bon. Mais il faut croire qu'ils souhaitaient davantage de voir des prairies et des arbres ; car ils tournèrent à droite, ils s'engagèrent dans le sentier qui mène au Cherwell, entre la lisière du parc et les terrains de jeu.
Des centaines de joueurs, comme toujours vêtus de blanc, à peine vêtus, couraient en tous sens, dispersés, parfois réunis soudain en une mêlée furieuse pour la dispute du ballon : ils se roulaient alors dans l'herbe, qui était à cette époque du vert le plus cru. C'était le printemps, non plus le faux printemps, comme ce jour où, sur la berge de la rivière, Ashley Bell avait annoncé à ses disciples la bonne nouvelle de la guerre et de l'amour. L'air était encore vif, presque froid ; mais, dans le ciel incolore et limpide, le soleil était d'une pâleur éblouissante. Tout renaissait, et Rex, comme Philippe, trouvaient bien naturel que leur amitié se fût réveillée avec la belle saison, après un temps morne d'hivernage et d'engourdissement. Ils pensaient aller fêter ce renouveau à la même place du Gherwell et de la Mésopotamie où ils avaient entendu la grande parole d'Ashley Bell ; aujourd'hui qu'ils avaient congé, ils goûtaient d'avance le plaisir de n'y entendre aucune parole et d'y rêver seuls. Rien ne les pressait, ils flânaient tout le long du chemin ; et longtemps ils admirèrent les joueurs, avec un peu de regret et d'impatience de n'être que spectateurs cette fois, eux qui aimaient tant de jouer !
Il fallait que, pour passer à la rive de Mésopotamie, ils allassent d'abord au garage, chercher leur bateau ; et pour cela ils devaient prendre, à gauche, la même traverse qui mène
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au bathing place, et pousser un peu plus loin. Par habitude, machinalement, Philippe, en passant devant la porte du Parson's Pleasure. y appuya la main. Il la croyait fermée ; elle céda. Il regarda Tintagelavec surprise, Tintagel n'était pas moins surpris, mais ils ne balancèrent point : du moment que le Parson's Pleasure était ouvert (à une époque si peu avancée de la saison!), ils oublièrent leur dessein d'un pèlerinage inutile à la Mésopotamie : n'est-ce pas au lieu même où elle était née que leur amitié devait naître une seconde fois?
Ils entrèrent, et d'abord ils virent Charlie Cox, occupé comme de coutume à préparer son repas du soir, sur cette espèce de billot qui lui servait de fourneau et de table. Le vieil homme, avec qui l'autre vieil homme, Ashley Bell, faisait la conversation volontiers, avait le même aspect et le même visage qu'à la fin du dernier automne ; car depuis longtemps il a passé 1 âge où l'on est encore assez vivant pour changer. Il ne fit à Rex ni à Philippe aucun signe qui témoignât qu'il les reconnût, ou bien que, ne les reconnaissant pas, il fût étonné de les voir. D'un geste habituel, il leur tendit deux serviettes éponges fort petites , assez malpropres , mais sèches parce qu'elles n'avaient pas encore servi cette année ; puis il se remit à la besogne. Philippe Lefebvre éprouvait une singulière et tendre émotion en retrouvant ce coin de
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paradis où depuis plusieurs mois il n'avait plus pénétré, mais aussi une mélancolie, une angoisse, car il imagina soudain, sans cause, qu'en même temps que la joie de le revoir, il avait l'affreux malheur de le voir pour la dernière fois.
Il se ressouvint alors que Lembach, un jour, lui avait annoncé le retour éternel : les combinaisons de la nature sont en nombre limité, et la limite de la durée est inconcevable ; il s'ensuit que l'Univers s'épuise et se répète, et se répète encore jusqu'à l'infini. Ce qui est a déjà été, sera. Tout finit, tout revient. Toute existence est innombrable, dans le passé comme dans l'avenir. Nous renaissons, nous renaîtrons, avec la même figure, les mêmes sentiments, les mêmes pensées, jusqu'à la fin des temps qui ne peuvent pas finir ; et il en est ainsi depuis le commencement, mais il n'y a pas eu de commencement. La mort ne dénoue point, et son bienfait est précaire ; les êtres sont voués comme les choses à une immortalité discontinue.
Lembach avait dit à Philippe :
— Cette vérité fut révélée à mon maître en un temps de sa vie où il souffrait une véritable passion ; et sa raison faillit s'égarer, quand il aperçut que toute souffrance actuelle, déjà insupportable, doit être en quelque sorte multipliée par l'infini.
La claire intelligence de Philippe ne pouvait
admettre une pareille doctrine. Il l'avait aisément réfutée, ou plutôt il avait haussé les épaules. Il taxait d'enfantillage un raisonnement qui prend pour démontrée, ou même pour intelligible, l'antinomie d'un univers limité et d'une durée sans limite. Il ne l'approuvait pas davantage à titre de pure imagination. Des existences antérieures, qui ne laissent dans la mémoire aucune trace, ne diffèrent point du néant ; et le philosophe le plus ingénieux à se torturer soi-même doit chercher un autre prétexte pour multiplier par l'infini ses petits chagrins.
Aujourd'hui cependant qu'il ne s'agissait point de multiplier une douleur, mais une joie, et une joie que Philippe sentait prête à lui échapper, il faisait un meilleur accueil à la fable du retour éternel. Il aimait de se représenter tous les autres Philippe Lefebvre qui s'ctaient assis avant lui sur la berge de la rivière, tous ceux qui viendraient y rêver encore dans les siècles des siècles. Il avait une connaissance si minutieuse des moindres choses qu'il ne croyait plus qu'un seul automne et un seul été eussent pu suffire pour le familiariser ainsi avec elles ; et glissant de Nietzsche à Platon, il se flattait d'être venu en effet au monde, singulièrement en ce lieu du monde, maintes fois, mais d'avoir gardé de ces visites une mémoire innée, à demi consciente.
Rien n'était différent depuis sa première vision, un après-midi de juillet, qui n'était peut-être pas juillet de Tan passé, mais d'il y a des centaines et des centaines d'années. L'eau courante, qui mordait la rive, ne l'usait point, et la ligne sinueuse du bord n'avait pas changé de caprices. Les tourbillons légers, les remous se faisaient aux mêmes places ; l'ombre des troncs obliques traversait le courant ; l'herbe ici intacte, ici foulée, avait les mêmes taches, les mêmes brûlures. Vis-à-vis, par delà le fleuve, dans les herbages, une multitude de jeunes gens, sans doute grands et forts, étaient en train de jouer ; mais, si loin, on eût dit de petits enfants. La lumière était cependant si nette que Philippe distinguait,, du blanc mat de leurs vêtements, le teint rosé de leurs visages et les reflets du soleil d'avril sur leurs cheveux blonds. Il regarda Tintagel, qui ne disait pas grand'chose, comme d'habitude, et qui gardait le secret de son cœur ; mais Philippe connaissait le cœur de son camarade aussi bien que les courants contraires de l'eau et les brins d'herbe de la pelouse, et il connut que Tintagel était très content et pénétré d'une émotion douce.
C'eût été une folie de se baigner, par une température si fraîche, dans cette eau qui devait être glaciale, et Philippe, non plus que Rex, ne faisaient jamais de folies : ils étaient trop sages ; l'excès de raison est une des naïvetés de
l'adolescence; plus tard, cela passe. Ils étendirent sur l'herbe pour s'y asseoir les serviettes que Charlie Cox leur avait remises, et ils évoquèrent leurs souvenirs, ils entrèrent en méditation, puisqu'ils n'étaient pas venus ici pour autre chose.
Jamais Philippe ne méditait si commodément et si bien qu'en compagnie de Tintagel : la présence de son camarade inspirait et animait sa rêverie, sans la troubler; et en ce jour solennel comme un anniversaire, en ce lieu où avait commencé proprement sa vie d'Oxford, il la repassa toute et la comprit, ou il crut la comprendre. Elle lui semblait purement spirituelle. Il oubliait tout ce qu'il avait sacrifié ici à la santé, à la matière, et que son corps s'y était développé harmonieusement. Mais il voyait son âme tourmentée, comme un champ de bataille où les idées se heurtaient. Il était le spectateur plutôt que l'acteur du combat, et il en était le prix. Il ne savait pa3 encore qui des deux, Lembach ou Ashley Bell, usurperait et saurait garder la direction de sa sensibilité, de son intelligence. Il doutait que la lutte fût close. Il craignait qu'elle ne se poursuivît indéfiniment, soumettant sa pensée incertaine, tour à tour séduite par l'un, par l'autre, à un vain rythme d'hésitations et d'alternatives, entre lesquelles très longtemps, à jamais peut-être, il chercherait l'équilibre sans le trouver. Il se
rappelait la parole de l'ennemi : deux philosophies, deux doctrines, opposées diamétralement, à toute question deux réponses, il faut être à gauche ou à droite comme dans les jugements derniers; et Ashiey Bell, Lembach, lui semblaient des figures, des symboles vivants de ces deux pouvoirs qui se disputent, depuis l'origine de la pensée, l'esprit de tout homme qui pense.
Voilà ce qui le ravissait lorsqu'il repassait sa vie oxonienne. Les forces idéales qui depuis le jour de son arrivée le déterminaient, au lieu de porter comme dans les anciens mystères des noms communs, portaient des noms propres, des noms humains : ce n'étaient point des entités, mais des personnes, douées d'une sensibilité fine, susceptibles de souffrance et de joie. Les relations qu'il soutenait avec elles avaient toujours été pathétiques et n'avaient pas eu pour seul théâtre les espaces glacés de la raison.
Il pouvait dire qu'il avait ici uniquement vécu par l'intelligence, il pouvait dire aussi justement qu'il y avait uniquement vécu par le cœur. Son histoire présentait un double sens, un sens apparent et un sens mystique ; chacune des deux interprétations avait assez de conséquence pour se suffire. Les menus faits de sa vie quotidienne n'étaient peut-être que la lettre d'une réalité plus essentielle, et il en soupçon-
nait bien la signification profonde ; mais qu'avait-il besoin de la pénétrer, et ne faisait-il pas mieux de s'en tenir à cette lettre qui était si aimable?
Pourquoi nommer de leurs noms redoutables et secrets les puissances qui influaient sur lui, quand il pouvait leur donner le nom de leur baptême? Pourquoi brouiller les images nettes et familières du vieil homme qui causait avec Charlie Cox volontiers, de son altière fille Florence, des charmants comparses, Billee, Swan, de l'ennemi, Lembach, et surtout de l'ami, Rex Tintagel, semblable aux dieux immortels, dieu du silence, joueur comme un enfant, qui savait faire des vers grecs, et qui ne savait pas traduire en langue vulgaire ses affections ni ses pensées?