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L AMI ET L ENNEMI : LEMBACH

Il était à la veille de commettre envers Tintagel une infidélité bien autrement grave et de plus de conséquence : celte fois encore obéissant aux suggestions d'Ashley Bell, et au décevant oracle qu'avait proféré le maître dans les bocages de la Mésopotamie.

Ce qu'avait dit Bell de la haine n'avait pas frappé moins Philippe Lefebvre que ce qu'il avait dit de l'amour ; car il ne la vouait pas à l'exécration et n'invectivait pas contre elle : il l'acceptait du moins comme une contre-partie indispensable de l'amour ; il la célébrait au même titre ; et quand il en récitait selon sa coutume les litanies, il la disait aussi éternelle et fatale, utile, peut-être bienfaisante.

Philippe n'était pas de ces doucereux qui n'admettent aucun loup dans la bergerie ; mais

la tendresse de son cœur était ombrageuse même lorsqu'elle n'avait point un objet personnel ou précis, et cet éloge paradoxal de la haine lui avait déplu.

Cette doctrine manichéenne des deux principes ne le séduisait pas. Il n'avait point cependant songé à nier cette loi d'airain, ni à s'y refuser seul entre tous les hommes ; mais l'idée qu'il la devrait un jour subir malgré lui l'emplissait d'amertume, il courbait le front d'un air farouche, il protestait son innocence et dégageait sa responsabilité. Il était même scandalisé, dans la mesure où peut l'être un esprit si libre, si étranger aux formes religieuses de la sensibilité. Et dans le même temps, par un effet contraire de la même cause, une sorte de besoin lui était venu, un appétit pervers de haine, qui l'avait sourdement ému, ainsi que le premier appétit de l'amour trouble et travaille les adolescents.

Mais la haine et l'amour ne sont pas susceptibles du même vague. L'amour, qui, selon la fausse étymologie des poètes antiques, est celui qui a des ailes, peut sans viser aucun but prendre son essor à travers les espaces infinis : il faut que la haine se pose. On peut aimer et n'aimer personne, on ne saurait haïr sans haïr quelqu'un. C'est pourquoi Philippe Lefebvre s'était peu à peu départi de son dédain pour Lembach, qui ressemblait trop à de l'indifle-

rence, et l'Allemand avait cessé d'être à ses yeux comme s'il n'était pas.

Seul entre tous les êtres humains qui se trouvaient à la portée de son cœur et dans sa sphère d'attraction ou de répulsion, Lembach lui inspirait une antipathie instinctive, qui ne pouvait que croître si elle devenait raisonnée ; car l'instinct personnel s'autorisait de l'instinct de race : Lembach était vraiment l'ennemi. Et cette antipathie, en effet, s'aggravait de jour en jour, mais elle opérait pour ainsi dire en sens inverse : elle faisait incliner Philippe vers Lembach au lieu de l'en détourner. L'attention malveillante qu'il avait prêtée d'abord à l'objet désigné de sa haine devenait une fascination. Il y résistait de toutes ses forces, mais en vain. C'était comme une curiosité coupable et malsaine qu'il n'arrivait même plus à dissimuler.

L'Allemand, par sa maladresse naturelle, faillit lui-même ralentir et contrarier l'œuvre de séduction. Gomme tous les Allemands, il souffrait d'un orgueil aigri. Il avait une haute conscience de sa valeur, et pensait être seul à ne pas se dénier justice : il se croyait en conséquence le droit d'en vouloir à l'univers entier. Il se prenait tout ensemble pour un héros, pour un génie et pour une victime. En d'autres termes, il était au moins candidat au délire des grandeurs et à celui de la persécution ; mais il

n'en présentait encore les symptômes que sous une forme atténuée, et il pouvait décliner provisoirement la compétence des médecins aliénistes. Sa vanité était aussi basse que son orgueil était colossal : il n'y avait pas plus snob. La plus banale marque de courtoisie le faisait crever d'aise, comme s'il eût avoué être l'inférieur de tout le monde et que le premier venu lui fit trop d'honneur en le traitant comme un égal ; et quant à lui, il pratiquait celte obséquiosité germanique intolérable, que, dans tous les autres pays de la terre, les maîtres n'exigeraient pas, et n'accepteraient pas même, de leurs gens.

Dès qu'il observa que Philippe sans le vouloir prenait garde à lui, il triompha, sans préjudice d'un redoublement de rancune : car l'estime que l'on paraissait maintenant faire de lui avivait, au lieu de l'abolir, le souvenir des mépris qu'il avait naguère essuyés. Il n'était point de ceux qui pardonnent, même quittes, et qui anéantissent les comptes après le règlement. Toute victoire avait dans sa bouche amère un goût morose de représaille. Il fut d'autant plus ébloui de ce qu'il appelait cyniquement sa bonne fortune, qu'il méprisait plus lui-même, en le jalousant, « le Français vicieux et frivole » ; et comme, à l'exemple de tous ceux de sa race, il ignorait le doute, qu'il ne prévoyait pas dans ses plans les obstacles ni les

retards, ni les revers momentanés, il ne douta point qu'en effet il n'eût mis la main sur Philippe. Il était content surtout de l'avoir enlevé à Tintagel, qu'il méprisait plus encore et tenait pour une simple brute.

Il prit donc l'offensive trop tôt. Il ennuya de ses flagorneries Philippe Lefebvre, avec qui, depuis des mois, il n'avait pas échangé quatre mots par jour ; le résultat de cette fausse manœuvre fut que Philippe s'avisa des complaisances qu'il avait lui-même pour Lembach, se ressaisit, désormais se surveilla, et répondit aux grâces de l'Allemand par quelques dures rebuffades.

Lembach avait cet autre défaut allemand, ou cette qualité : une ténacité que rien ne lasse, et moins que rien les rebuffades, quoiqu'ils y soient sensibles. Il modifia seulement sa stratégie et entreprit le siège de Philippe selon une méthode moins élémentaire. Doué d'un véritable génie pour « s'éclairer », ou mieux, né espion, il trouvait moyen de savoir à toute heure du jour précisément où irait Philippe, et où il le rencontrerait par hasard. Les promenades solitaires du jeune Français dans Oxford étaient singulièrement favorables à cette stratégie de l'Allemand. Deux fois ou trois fois par jour, Lembach, sans se rendre suspect de préméditation, coupait le chemin de Philippe. Il le saluait amicalement, mais sans s'arrêter.

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Philippe, excédé, et se croyant injuste, rendait le salut avec un minimum de politesse. Lembach ne se rebutait pas et faisait mine de ne s'apercevoir de rien.

Philippe même, qui en usait avec les gens d'autant plus scrupuleusement qu'il ne les aimait pas, fut bien aise de rattraper à la première occasion ces grossièretés inutiles et inexplicables. Il profita d'une rencontre qui eut lieu cette fois sur le chemin de la maison. Tous deux rentraient : il n'eût guère été possible qu'ils ne fissent point route ensemble. D'ailleurs, Lembach, instruit par ses déboires des jours précédents, garda bien de tirer un trop bon parti de ce tête-à-tête fortuit et bref. Il n'essaya point de briller ni de faire le cuistre, ne parla que de choses triviales et fut aussi discret que cérémonieux. Il sut pour une fois rengainer ses compliments et répondre à peine aux avances. Philippe lui en sut gré, et sut également gré au hasard — ou à Lembach — d'une trêve de huit jours durant lesquels cette petite fête ne se renouvela point.

C'est qu'à force de tenir les yeux fixés sur son ennemi, Philippe commençait de le posséder aussi bien que s'il l'eût étudié méthodiquement ; il reconnaissait en lui tous les traits essentiels du type allemand; il savait maintenant pourquoi il ne pouvait que le haïr, à titre d'Allemand et à titre personnel ; et il trouvait

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ce Lembach bien mal avisé de faire la cour à un Français actuellement préoccupé d'idées de patrie et de traditions nationales.

Toutefois, cette humeur contre le manque d'à-propos de l'ennemi eut encore un effet à rebours de toutes les prévisions raisonnables. Philippe jugea peu digne d'un esprit libre et supérieur son antipathie de parti pris contre un Allemand, et par contradiction, — qui sait? par pénitence, — à moins que ce ne fût encore un tour de la perversité, — il souhaita, il essaya de ménager lui-même une nouvelle rencontre apparemment fortuite, où il pût témoigner à Lembach un peu plus de grâce française. L'Allemand, d'heure en heure plus habile, ne s'empressa point de tomber dans les embûches innocentes que Philippe lui tendait; et quand il se laissa joindre, après un temps fort long, la vraisemblance du hasard fut ménagée si adroitement que le Français (qui ne se croyait point si naïf) n'y vit que du feu.

Philippe Lefebvre était allé à la bodléienne. Il n'avait pas dessein de n'y rien faire, mais il n'avait pas dessein non plus d'y travailler. Il demanda un livre, par contenance. Il ne pensait point lire. Il prit place devant une des grandes tables. Et ce n'est qu'après avoir ouvert et nonchalamment feuilleté le volume, qu'il remarqua tout d'un coup que Lembach était assis à côté de lui. Il tressaillit, et ce n'est point au hasard

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en vérité qu'il imputa cette surprise, mais au destin, ou plutôt à quelque magie. Il aurait juré que Lembach n'était point là l'instant d'avant et venait de s'y manifester, que Lembach n'était pas entré par la porte comme une personne naturelle, mais avait surgi d'une trappe comme Méphistophélès chez le docteur Faust. Il sourit de ce romantisme, mais il ne put dorénavant se défendre de considérer l'Allemand comme son Méphistophélès et son mauvais génie. Il avait beau hausser les épaules, un secret instinct l'avertissait que cette imagination fantastique n'était pas si loin de la réalité.

Pour dissimuler son trouble, il tendit la main à Lembach et lui dit bonjour cordialement. L'autre répondit avec une froideur calculée, et continua de lire en prenant des notes. Mais Philippe ne laissa pas tomber la conversation. Las de son propre livre, puisque c'était le premier venu, il dit à Lembach :

— Que lisez-vous donc là?

Et Lembach, sans répondre, lui mit le volume sous les yeux, qui était l'Origine de la Morale de Frédéric Nietzsche.

Philippe le prit, le tourna et le retourna, et à la lettre même le flaira, puis, de mauvaise humeur, le rendit à son voisin.

Nietzsche, à cette époque, n'était guère connu en France; il n'était pas traduit; Philippe n'en-

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tendait pas l' allemand. Philippe avait des prétentions — justifiées — à la haute culture, et se sentit tout gêné, tout honteux de voir un livre qui était pour lui un grimoire, surtout d'ignorer le nom de l'auteur, d'ignorer si ce Nietzsche était un contemporain, vivant ou mort, un ancien, oublié ou méconnu. Furtivement, il avait regardé la date de l'édition, date récente; mais était-ce une édition originale, princeps, une réimpression? En redonnant le livre à Lembach, il lui fit un petit signe dont le sens était tout à fait indéterminé. Puis il reprit sa lecture et se crut obligé de la continuer un bon quart d'heure, bien que sa pensée fût absente et que même il ne lût pas.

Il se leva enfin, et celle fois Lembach se leva en même temps que lui et le suivit sans lui demander son agrément, et sans même lui demander s'il rentrait.

Mais Philippe venait de sentir — pourquoi? il n'aurait su le dire, il l'avait senti — que les bouderies et les manières enfantines n'étaient plus entre eux de saison ; qu'il devait être, avec Lembach, comme un grand garçon très sérieux avec un autre grand garçon, tous deux uniquement occupés des choses de l'intelligence. Il mettait soudain l'ennemi au même rang que ses amis de cœur et de tête parisiens, avec lesquels il ne traitait, dans les entretiens les plus familiers, que des sujets les plus transcen-

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dants. Il le faisait d'ordinaire, par exemple avec André Jugon, sans effort ; il ne sentait pas le besoin des précautions oratoires ni des transitions entre la réalité terre à terre et la métaphysique. Il ne le sentait pas davantage ici, et le prestige allemand de Lembach ne l'intimidait point. Il laissa toutefois à son partenaire l'initiative de cette ascension brusque. Il y mettait peut-être un peu. de malice ; mais Lembach, par un miracle d'hypocrisie ou de tactique, sut dépouiller sa pédanterie native, emprunter l'aisance française, et, sans choquer un jeune Français ni l'étourdir, le transporter jusque sur les plus hauts sommets et au septième ciel.

Ce que Philippe Lefebvre, diverti, n'apercevait point, c'est que son ennemi, qui ne paraissait remuer que des idées, ne lui en proposait pas une, et ne lui disait pas un seul mot qui n'eût pour objet de reprendre et d'achever l'œuvre artificieuse, vraiment un peu infernale, de sa séduction.

Les premières paroles de Lembach furent lentes et embarrassées, comme s'il ne les eût pas préméditées depuis longtemps ; mais il trouva moyen, sans heurter l'orgueil de Philippe, très instruit et qui pourtant ne savait pas tout, il trouva moyen de lui enseigner ce qu'on devait en ce temps-là connaître d'abord de Frédéric Nietzsche, sa renommée de cénacle, et

encore si discutée, sa gloire obscure, son influence anonyme, bien plus grande et plus répandue que sa gloire : c'est que peu importe son nom, il est un moment de la conscience allemande; et non pas seulement le poète d'une génération d'hommes, mais le précurseur de temps nouveaux; l'année de sa venue est la date initiale d'une hégire ; car il annonce à l'humanité le dernier évangile, qui est le contreévangile de l'Antéchrist.

Lembach excellait dans le sophisme et dans la contradiction . Au moment qu'il venait d'avoir presque la loyauté de reconnaître que Nietzsche est le plus Allemand d£3 Allemands, il trompait et il endormait la méfiance que ce particularisme aurait pu suggérer à Philippe. Il faisait sonner les titres universels et, si l'on peut dire sans ironie, ce catholiques » de l'auteur de Zarathnstra. Il avait aussi jeté en passant ces mots de contre-évangile et d'Antéchrist, comme une amorce ; car il n'ignorait pas que Philippe était plein de zèle contre « la religion des esclaves et des femmes ». Mais il n'insista pas d'abord sur ce point ; et comme Philippe, devenu seulement très attentif, ne posait pas non plus de questions, il essaya d'une autre attaque, qu'il croyait plus décisive, pour emporter l âme du Fiançais et lui faire signer le pacte.

Il était persuadé, comme tous les Allemands,

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que les Français veulent être aimés. Il pensait que les fréquents discours d'Ashley Bell sur la chère France avaient à propos irrité cette manie nationale de Philippe, et qu'en lui jouant le même air, il l'aurait à sa merci. Il l'amusa donc avant tout de ce prétendu grand amour que Nietzsche portait à la France ; et naturellement il sut présenter les choses à Philippe comme il le fallait faire à un homme de cette qualité d'esprit. Il ne dit point que le solitaire de Silz- Maria eût pour la France et pour Paris la même sorte d'inclination que le commun des étrangers qui viennent y faire la fête. Il l'aurait pu dire aussi : une lettre de jeunesse de Nietzsche lui était justement tombée sous la main, où l'auteur de Par delà le bien et le mal, à la veille d'une escapade chez nous, ne taisait point sa joie de connaître enfin nos petits théâtres et de boire l'absinthe à la terrasse de nos cafés. Lembach l'aurait pu dire, mais préféra garder pour lui cette fâcheuse lettre, et fit mieux.

En revanche, sa mémoire imperturbable lui suggéra maints passages écrits de Nietzsche, qui attestaient une admiration presque éperdue de la culture française, une sorte d'envie flatteuse de l'esprit français. Ces fragments plurent singulièrement à Philippe Lefebvre, parce que le ton en était cassant, méprisant, d'une brutalité à peine tolérable, d'une insolence parfois furieuse, qui retirait aux compliments toute

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fadeur. C'étaient bien des compliments, mais assenés comme des coups. Lembach, pour les corroborer, alléguait d'autres boutades, encore plus grossières, contre la culture et la civilisation allemandes, dont Nietzsche ne parle d'ordinaire que pour les nier purement et simplement.

Il faut dire à l'honneur de Lembach que toutes ses citations étaient authentiques. Il n'eût fait aucun scrupule d'en inventer : il est Allemand. Mais à quoi bon? Les textes abondaient, dont la signification n'était pas douteuse, il n'avait même pas besoin de les torturer : il se contentait de les grouper avec un art insidieux, et tout doucement, sans avoir l'air de le faire exprès, il amenait Philippe à se représenter ce Frédéric Nietzsche comme un autre Henri Heine. Il n'avait pas la maladresse de prononcer ce nom ; mais Philippe, en écoutant Lembach, ne pouvait se défendre de songer au poète d' Atta-Troll. Il ne disait pas précisément que Nietzsche eût renié l'Allemagne au profit de la France ; mais Philippe se demandait spontanément si ce n'était pas pour nous un devoir d'adopter ce brillant transfuge dont les siens sans doute ne voulaient plus.

Pour toucher Philippe Lefebvre plus sûrement, Lembach osait faire allusion à la guerre, et se portait garant que Nietzsche en avait eu le cœur déchiré. Il lin contait qu'on avait vu

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pleurer cet homme dur, quand les journaux de Baie annoncèrent, le 2 3 mai 1871, l'anéantissement de Paris et l'incendie du Louvre.

— Mais, interrompit Philippe, le Louvre n'a pas été brûlé !

— Les journaux l'ont annoncé, dit Lembach. Et il ajouta qu'il avait eu entre les mains des

notes autobiographiques du Maître : car c'est Nietzsche qu'il appelait ouvertement le Maître, ce n'était plus Ashley Bell, et Philippe en fut glacé. Il jura qu'il y avait lu, à la date de 1878 : « La guerre... Ma plus profonde douleur, l'incendie du Louvre. »

— En 1878, dit encore Philippe, avec plus d'impatience, votre Nietzsche devait bien savoir que le Louvre n'avait pas été brûlé.

Philippe ne se laissait pas si facilement conquérir, et Heine même n'était pas une référence très heureusement choisie. Il n'avait jamais eu beaucoup de sympathie pour l'auteur des ReisebilderJ qu'il trouvait peut-être Parisien, mais point Français.

Il savait bien que Henri Heine n'a renié que la Prusse, mais il était en ces matières si délicat, que les étrangers naturalisés, ou acclimatés, lui inspiraient toujours de Féloignement. Il écoutait avec froideur les compliments de Nietzsche à l'adresse de la France, avec une véritable gêne et un peu de dégoût ses injures à l'adresse de l'Allemagne.

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C'est au contraire les injures que Lembach semblait prendre plus de plaisir à répéter. Sa platitude, sa servilité étaient incroyables. Il appelait, il sollicitait l'outrage, il s'y délectait, et cette délectation morose sentait le vice, la perversion. Chaque fois qu'il citait une de ces offensantes paroles, il la marquait d'un ricanement. Il semblait dire :

(( Hein? Voilà ce qu'un des nôtres peut penser, écrire dt3 nous I »

Il voulait faire entendre à Philippe qu'il adoptait tous ces jugements impitoyables de son Maître (de nouveau il l'appela ainsi). Son arrière-pensée était d'établir qu'il était un Allemand d'exception, supérieur au commun des autres puisqu'il les méprisait, égal aux Français puisqu'il savait les comprendre, et que comprendre, c'est égaler. Il croyait ainsi forcer la sympathie de Philippe, et il la revendiquait comme son dû, à titre de réciprocité.

Philippe a toujours un peu de révolte contre les amitiés obligatoires ; mais il entendait pour la première fois un tel langage, et il se gourmandait de n'en être pas davantage touché. Jamais encore il n'avait fréquenté d'Allemands : il ignorait que leur grosse malice et leur protocole est de nous répéter à tout bout de champ qu'ils ne nous haïssent point — au contraire! Ils ne nous gardent pas rancune du mal qu'ils nous ont fait, et chaque fois qu'une occasion se

présente, ils s'excusent cordialement d'avoir annexé l'Alsace et la Lorraine.

Déjà, Philippe était gêné : ce petit remords, ce scrupule rendit sa gêne insupportable, et il fut bien aise d'arriver enfin à Paumanockhouse. Lembach eut alors une habileté qui le confondit ; car il ne supposait point à l'ennemi tant de finesse politique. Philippe ne se souciait point qu'on les vît rentrer ensemble, et Lembach sut deviner ce sentiment, plus tôt que Philippe lui-même. Il feignit de se rappeler soudain une course qu'il devait faire, dans High-street. Il y retourna. Quand il revint à la maison, il n'eut point avec Philippe d'autres façons qu'à l'ordinaire, c'est-à-dire qu'il ne lui adressa même point la parole ; mais à la dérobée, et quand il était sûr qu'on ne les observait point, il lui lançait des regards, il lui faisait des sourires, qui signifiaient assez clairement : « Maintenant nous sommes réconciliés. »

Il allait un peu vite en besogne. Philippe était moins pressé. Ce fut pourtant Philippe qui, le lendemain, aida le hasard et, craignant de rencontrer Lembach, s'arrangea pour le rencontrer. Le jeune Français ombrageux et fier crut peut-être s'imposer, comme une épreuve utile d'ascétisme, cette rencontre qu'il ne souhaitait pas : il voulait se contraindre à n'être pas, comme hier, gêné en présence de l'Allemand. Hélas ! d'avance, il l'était! Il cessa de

l'être dès qu'il eut abordé Lembach, et cette détente, qui passait son espérance, l'étonna : il se reprocha même de l'avoir obtenue sans effort et d'y être sensible à l'excès. N'importe, la glace était rompue. C'est qu'ils avaient aujourd'hui un sujet de conversation. Philippe en prit l'initiative avec sa vivacité coutumière.

Maints passages de Nietzsche, que lui avait cités Lembach, hantaient sa mémoire. Hier, ils l'avaient frappé, il y avait rêvé cette nuit. Il les répéta, disant :

— Votre Nietzsche n'est-il pas aussi un poète plutôt qu'un philosophe?

(Il disait: « aussi », parce qu'il songeait à l'autre philosophe lyrique, Ashley Bell.)

Mais il se rappela que les Français sont par définition frivoles et de science légère, que seule l'érudition allemande est adéquate à l'objet, infaillible. Il eut un petit accès de modestie (défaut bien plus français que la vanité), il rougit faiblement et il ajouta :

— Je dois dire une bêtise, excusez-moi : c'est que je parle d'un homme que je ne connais que depuis hier, et encore de seconde main.

— Toute connaissance est de seconde main, dit Lembach.

Philippe n'aperçut point que cet aphorisme était un aveu cynique ou naïf du vice de la pédanterie allemande, et pensa n'avoir jamais

rien lu de si profond dans la Critique de la raison pure. Il cita encore deux ou trois fragments, tels, mot à mot, que Lembach hier les avait traduits, et même à travers cette informe traduction, le style de Nietzsche resplendissait.

— Oui, dit Lembach, il a ce que vous autres Français, vous appelez le style : rare mérite en Allemagne, où les plus grands écrivains ne savent pas écrire.

Et le tentateur saisissait une si belle occasion de flagorner :

— Vous avez tout de suite flairé sa qualité essentielle ; et hier encore son nom même vous était inconnu! et la langue qu'il écrit, vous n'en savez pas le premier mot!

Quelle divination ! Philippe baissait les yeux, ce compliment ne lui était pas insensible. Quelle divination française ! Seuls les Français peuvent dire ce qu'il y a dans les livres avant de les avoir feuilletés : pourquoi ensuite prendraient-ils la peine de les lire P Et Lembach s'extasiait sans aucune mesure, comblant tous les Français sans distinction, mais Philippe en particulier, de ses grâces scolastiques. Si Philippe lui eût donné la réplique sur le même ton, c'était la scène de Vadius et de Trissotin, jusqu'aux injures exclusivement. La conclusion fut que Philippe avait jugé merveilleusement juste, et que Frédéric Nietzsche était plus poète que philosophe. Mais les vérités transcendantes

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sont-elles des vérités au sens étroit? Et n'est-ce pas au poète qu'elles appartiennent plutôt qu'au philosophe? La métaphysique n'est-elle pas une poésie supérieure? Philippe en demeura d'accord sans difficulté.

Lembach avait dans sa poche le texte de Zarathustra. Il le fit voir à Philippe, qui murmura :

— Ce sont des versets, comme les poèmes d'Ashley Bell !

Il lut, il traduisit à livre ouvert quelques-uns de ces versets. Philippe en admira les beautés intermittentes, les éclairs et les nuages amoncelés. Tous les jeunes Français donnent dans ce travers : le prestige de l'obscurité est sur eux tout-puissant. Ils n'aiment sincèrement que les pensées limpides, ils goûtent un plaisir équivoque, mais plus vif, quand ils saisissent les pensées troubles ; ils se persuadent même qu'iis ont plus de mérite s'ils ne comprennent qu'à demi, et leur intelligence blasée, par un dangereux raffinement, préfère l'état d'inquiétude à l'état de sécurité.

CeMe manie des jeunes Français était un peu le péché de Philippe. Lembach en tira parti adroitement et quelque temps il égara son auditeur parmi les brumes. Mais il ne lui donna d'abord qu'une idée sommaire de Zarathustra, en guise d'intermède et de récréation. Il avait très positivement conçu le projet bizarre de

séduire Philippe à la pensée, ou mieux à la sensibilité de Nietzsche. Ce dessein, qui lui était suggéré par un véritable sadisme, procédait de causes diverses. Il voulait d'abord, pour rien, pour le plaisir, corrompre l'âme de Philippe, et il connaissait la vertu maligne du poison qu'il lui insinuait. Il voulait prendre ascendant sur le Français et le ravir à l'Anglais Tintagel. Il voulait surtout le ravir à Ashley Bell, et ruiner auprès du disciple trop soumis le maître de douceur et d'amour, en opposant à cette molle doctrine l'évangile de haine et de dureté. C'est le souci de cette opposition qui lui avait dicté son plan de campagne ; car il avait un plan de campagne : il n'eût pas été un bon Allemand s'il n'eût arrêté d'avance et trop arrêté les moindres détails de son action. Le programme de ce jour ne comportait point de leçon sur Zarathustra. Lembach voulait reprendre point par point le discours d'Ashley Bell, et comme la guerre et ses fruits en avaient été tout le sujet, c'est de la guerre qu'il entendait parler aujourd'hui.

Il avait deviné chez Philippe, obsédé de souvenirs de guerre, cette préoccupation de la guerre que Bell appelait nostalgie, et l'instinct, le désir honteux, et ensemble l'horreur raisonnée de la guerre. Il n'eut point de peine à trouver, chez celui dont il souhaitait que Philippe devint l'adepte, des formules d'une âpre

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philosophie guerrière, qui correspondaient beaucoup mieux à ces nuances de sentiments que les pauvres lieux communs d'Ashley Bell. Les différences n'étaient peut-être que de style, et Philippe, s'il y eût regardé de plus près, n'eût pas manqué de s'en apercevoir ; mais il avait le goût trop fin jusque dans la dialectique, et son entendement même boudait les idées qui ne se recommandaient pas à lui par un bonheur d'expression. Il haussait les épaules au seul mot de guerre sacrée, ou quand on lui venait dire que la guerre est la loi de nature, ou même (bien qu'il inclinât à le croire) qu'elle seule rend possibles certaines sublimes vertus. Mais Lembach, selon Nietzsche, lui prêchait d'aimer le risque, et déjà, secrètement, il 'l'aimait; Lembach lai prescrivait de vivre dangereusement, et c'était son secret désir.

Avec une prudence extrême, Lembach dérobait à Philippe les hardiesses ou les écarts du maître dont il propageait la parole, qui pouvaient alarmer un catéchumène et un profane. Il n'avouait pas que la prédilection, apparemment littéraire, de Nietzsche pour les âges héroïques et primitifs signifie aux initiés une autorisation déguisée de la sauvagerie, ni que l'artiste qui pleurait sur les cendres du Louvre a maintefois déclaré nécessaire, pour retremper l'espèce humaine, un périodique retour à la barbarie la plus affreuse.

Lembach n'évitait pas les citations qui témoignaient cette doctrine abominable : il se contentait de les falsifier en les traduisant. Il jouait la difficulté ; d'ailleurs il ne risquait pas grand'chose, puisque Philippe ignorait la langue de Nietzsche. Mais il préférait de citer et d'altérer le sens du texte : il avait, comme tous les Allemands, la manie du faux. Et pour achever le mensonge, pour achever en même temps la séduction de Philippe, il racontait à sa manière le rôle, il arrangeait en les analysant les sentiments de Nietzsche pendant la campagne de 70 ; il revenait encore, il revenait toujours sur la scène pathétique de Nietzsche et de Burckhardt le 23 mai 1871, quand les journaux de Bâle avaient faussement annoncé la fin de Paris et du Louvre. Cet attendrissement du philosophe impitoyable lui paraissait à juste titre mieux illustrer que tout autre exemple le faible que nos vainqueurs se sont toujours piqués d'avoir pour nous.

Philippe laissait parler Lembach et répondait peu. Il ne voyait pas en lui-même si clairement que d'habitude. Il sentait bien qu'il éprouvait cette antipathie qu'a toujours inspirée aux Français l'esprit allemand ; mais le mensonge de la solidité allemande imposait à sa naïveté. Il se défendait, et il se laissait circonvenir. Il ne savait pas si le charme auquel il voulait en principe être rebelle, mais ne pouvait pas ré-

sister, était celui de Nietzsche, de l'Allemagne, ou même le charme personnel de Lembach. Et toujours il lui ressouvenait de Faust, du pacte infernal. Il lui semblait vendre son âme, ou plutôt son esprit français, et ainsi commettre en ce moment le pire péché contre la patrie.

Lembach croyait déjà le tenir : il ignore les échappées, les repentirs, les souplesses d'une intelligence française, il n'a aucune psychologie, il est Allemand. Il manqua de tact, il est Allemand : il commit l'erreur de faire à Philippe Lefebvre, avant de l'avoir suffisamment perverti, les suprêmes révélations. Il lui enseigna la morale nouvelle, par delà le bien et le mal. A sa grande surprise, le catéchumène secoua le joug de l'autorité, critiqua le dogme, et le critiqua même finement. — Lembach n'a pas l'esprit de finesse.

Les renversements de valeurs semblaient à Philippe trop précis, trop mathématiques. Il n'y pouvait rien voir qu'un parti pris de contradiction, rigoureuse jusqu'à la puérilité ; et il n'accordait point du tout que la morale prétendue neuve soit par delà le bien et le mal : elle est monstrueusement fondée sur l'idée la plus élémentaire du mal, ainsi que les morales anciennes sont fondées sur l'idée du bien. Toute la sensibilité de Philippe se révoltait contre un paradoxe brutal et trop dépourvu de grâce subtile. Mais Lembach n'eut point cette

fois de peine à triompher d'une dernière révolte ; car il trouvait chez Philippe même des alliés, des complices : et d'abord la raison, l'inexorable raison du jeune Français.

Elle n'était point capable de pragmatisme, comme devait l'être bientôt, et, il faut le croire, sincèrement, la raison plus accommodante des cadets de Philippe. Elle ne se souciait point si une vérité est bienfaisante, mais si elle est vraie ; et par défi elle eût confessé plus haut que les autres les vérités qui peuvent nuire. Elle n'avait peur d'aucune conséquence. En morale, elle souscrivait sans réserve ce texte de Renan' :

« Parmi les dix ou vingt théories philosophiques sur les fondements du devoir, il n'y en a pas une qui supporte l'examen. La signification transcendante de l'acte vertueux est précisément qu'en le faisant on ne pourrait pas bien dire pourquoi on le fait. »

Le malheur c'est que Philippe ne pouvait souffrir de faire les choses quand il n'aurait su dire pourquoi il les faisait ; et bien qu'on lui eût enseigné au collège la morale de Kant, il ne croyait plus depuis longtemps à l'impératif catégorique dont il n'avait point découvert le fondement.

Après la raison, c'était l'orgueil de Philippe qui était, aux mains de Lembach, le plus utile instrument de sa perversion. Il avait trop de noblesse d'âme pour accepter une morale de

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l'intérêt: mais une morale « par delà le bien et le mal », encore qu'il eût contesté ce titre, lui imposait ; et en dépit de son hostilité à tout romantisme, il n'était pas insensible au prestige de l'abominable où il ne trouvait aucun mélange de mesquinerie. Lembach lui porta le coup décisif en l'instruisant que la doctrine n'était pas à l'usage du premier venu, et en lui révélant la méprisante distinction d'une morale des maîtres, d'une morale des esclaves. Il est curieux que Philippe ne reconnut point sous une autre forme cet adage — qu'il haïssait : « Il faut une religion pour le peuple. » Mais ici encore il fut victime des mots, d'un tour de phrase moins bassement vulgaire, du style.

Cette morale des maîtres, Lembach l'instruisit encore qu'elle n'est point facile. Elle ne parle que de volonté, point d'obligation, mais ce n'est pas la morale de l'abbaye de Thélème, et son principe n'est pas la devise : « Fay ce que vouldras. » Ce n'est pas la morale du caprice ni du bon plaisir, ni de la volonté sans règle, mais de la volonté de puissance, ordonnée, obstinée, et qui s'évertue. Elle recommande même l'ascétisme, sans aucune arrière-pensée religieuse de pénitence et, si l'on peut dire, au titre de l'art pour l'art. Elle prescrit à ses adeptes de continuellement se surpasser soimême ; elle assigne à l'homme pour idéal, et pour limite — provisoire — le surhomme.

Ces termes inusités, ce langage apocalyptique, mais étincelant de poésie, troublaient Philippe étrangement. Il était transporté, il était continuellement dans un état d'enthousiasme et d'ivresse. La révélation du suprême mystère, la promesse du surhomme, lui fit le même effet qu'au premier homme la parole du premier tentateur : « Vous serez semblables à des dieux. » Et Lembach, pour couronner l'œuvre de tentation, lui dit encore l'hostilité furieuse du Maître — de l'autre Maître — contre le christianisme. Il en avait déjà touché quelques mots, mais quelques mots seulement : cette fois, il ne ménagea plus rien ; et Philippe était stupéfait, ravi, jaloux, d'entendre si durement précisées toutes les idées qui étaient vaguement les siennes, de reconnaître, mais plus hardie et plus implacable, sa haine presque innée de la religion des femmes, des enfants et des esclaves.

Lembach lui mit alors, pour ainsi dire, le marché à la main et invoqua la vieille formule :

« Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. »

Il lui remontra que les philosophies ne sont que des inclinations de la sensibilité, et qu'en fin de compte on n'en peut concevoir que deux, opposées diamétralement. Toutes les questions qui se peuvent poser à l'homme, les plus vulgaires comme les plus transcendantes, ne sont susceptibles (selon Lembach) que de deux

réponses contraires ; il faut nécessairement se ranger à l'une ou à l'autre, il faut être à gauche ou à droite, comme dans les jugements derniers. Philippe répugnait à ce grossier dualisme et pleurait les nuances. Violenté par Lembach, il ne se défendait plus, il se débattait encore.

— Pourtant, disait-il, vous ne prétendrez pas qu'Ashley Bell, dont toutes les idées sont, comme parlent les mathématiciens, chacune à chacune le contraire des vôtres, vous ne prétendrez pas que l'irréligieux Ashley Bell soit chrétien !

— Ashley Bell est un chrétien qui s'ignore, répliquait avec une lourde assurance Lembach, un chrétien qui se nie, ou bien qui n'est pas arrivé encore au terme fatal de son développement. Mais il y arrivera. 11 est déjà au seuil de l'Evangile. Ashley Bell mourra dans la pénitence finale.

Cette prédiction indignait Philippe : il n'était plus capable que d'indignation ; il semblait avoir perdu, au contact de l'Allemand, toutes ses qualités françaises, sa perspicacité, son ironie, sa critique froide et souriante. Au contraire, Lembach gardait un calme effrayant et se dispensait de pratiquer l'état dionysien, dont il faisait la théorie. Il jouait toujours — à son insu — le rôle de Méphistophélès que Philippe lui avait distribué, et toutes ses paroles n'étaient que sarcasmes. Il dit à Philippe qu'il se faisait

fort de lui démontrer, « par l'étude des textes », l'évangélisme, du moins virtuel et futur, d'Ashley Bell.

« — Nous relirons ensemble ses papiers inédits. Avec miss Florence pour guide, ajouta-t-il d'un ton dédaigneux, vous n'avez pu les lire comme il faut.

Philippe, étourdiment, accepta l'offre, et aussitôt s'en repentit. Je ne sais quoi de cuistre dans la façon de parler de Lembach venait de trahir le Germain. Philippe se sentit au pouvoir de l'ennemi et tout infecté d'esprit allemand. Il s'en avisait, mais trop tard. Il était humilié, honteux. Il essuyait les reproches de sa conscience, il craignait surtout les reproches muets de miss Bell.

Il se rappelait que naguère il avait cru aimer Florence et se faire aimer d'elle sans aucune difficulté. Ce n'était qu'une illusion, un peu ridicule, mais qu'il n'avait pu dissiper sans mélancolie, et qui lui laissait un souvenir délicat, presque sacré. Eût-il osé même affirmer qu'il ne l'eût pas aimée tout de bon, un jour, une heure, un instant? Après tant de jours écoulés, qui pourrait encore saisir la différence d'un amour imaginaire et d'un amour évaporé?

Il se rappelait avec tendresse que Florence l'avait préféré, justement, à ce Lembach ; pour réserver à lui seul la chambre des trésors, elle avait éconduit l'Allemand que lui-même y

ramenait. Comment osait-il aujourd'hui se représenter devant elle avec ce compagnon de qui naguère elle l'avait délivré? Et quel accueil leur réservait Faîtière fille de Bell? Le pressentiment de son regard ironique faisait presque défaillir Philippe.

Le cœur, le souffle, lui manquaient. Il aurait voulu fuir, il n'était plus libre. Il hésitait : ce fut Lembach qui heurta délibérément à la porte.

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