QUI CAUSE AVEC CHARLIE COX VOLONTIERS
Le petit jour, à peine atténué par un store noir, mais transparent, vint lui caresser le visage; il entr'ouvrit les paupières, et s'éveilla, de même qu'il s'était endormi, en souriant. Il refit connaissance, du premier coup, avec son étrange petite chambre, déjà familière, et qui l'amusait encore, mais qui ne l'étonnait plus. Elle lui inspirait justement le sentiment ironique et tendre que son sourire signifiait. Ainsi que chaque matin, il goûtait comme une nouveauté la joie de vivre, et de surcroît ce matin il goûtait une autre joie.
Trop souvent Philippe Lefebvre s'était réveillé avec la conscience d'un amour naissant, pour se méprendre aux plus imperceptibles
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symptômes de cet état trouble et délicieux. Son cœur avait autant d'expérience que de fraîcheur et ne savait se garder à lui-même aucun secret. Il aimait donc! Et cette fois, ce n'est pas une personne qu'il aimait : c'était une ville. Il ne la connaissait pas encore, mais il savait bien qu'on ne connaît pas d'abord ce qu'on aime : on l'aime avant de le connaître. On l'étudié ensuite avec une application sincère, mais on ne peut plus le voir tel qu'il est : on le voit sous l'espèce de l'amour, et miraculeusement pareil à 1 idée d'amour que chacun de nous porte en soi : jusqu'au jour où, plus ou moins tard, mais encore brusquement, la différence de cette idée et de l'objet fortuit qu'elle a revêtu se manifeste au cœur désenchanté : alors on n'aime plus. Ainsi Philippe hier soir avait tressailli soudain au contact de la ville obscure et nonchalamment endormie. Il s'était, pour ainsi dire, assis à côté d'elle sur la marche de pierre, dans le jardin du collège. Il l'avait sentie contre lui, contre son âme pensive, contre son corps alarmé par la nuit. Et le miracle s'était accompli avec la soudaineté coutumière, sans ménagements, sans apparence de motifs :
l'amour est une grâce, qui ne doit pas de compte à la raison ni à la justice. Maintenant, cette ville qu'il aimait, Philippe pouvait se risquer à la connaître : il était bien tranquille ; il était sûr qu'elle se révélerait à lui telle qu'il
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exigeait qu'elle fût, et qu'elle ne décevrait aucune de ses espérances préméditées.
Philippe répugnait à visiter les villes méthodiquement, dans l'ordre indiqué par le guide, et sans rien omettre des « principales curiosités ». Il considérait pourtant une première visite de cette sorte comme un devoir, ou comme une corvée nécessaire. Il s'en acquittait tout d'abord, pour n'avoir plus à y revenir, mais sans tricherie, sans trop de hâte ; il était consciencieux, il était resté bon élève. Il faisait même cette exploration autant que possible bêtement, à la façon d'un touriste Cook : il s'interdisait de sentir, de réfléchir et de rêver. Ce qui cette fois le consolait, c'est que, devant séjourner à Oxford plusieurs mois, il aurait tout le temps de sentir plus tard. Deux journées, somme toute, lui devaient suffire pour emmagasiner quelques notions élémentaires, images et documents. Bœdeker n'en demande pas plus. Il se flattait même d'arriver peut-être à visiter tout Oxford en une seule journée, ayant de bonnes jambes et une étonnante rapidité de coup d'œil. Mais il ne fallait pas s'y prendre trop tard. Aussi, Philippe, qui flâne volontiers à sa toilette, n'y flâna-t-il pas ce matin ; dès neuf heures il se mettait en campagne, après avoir fait un tour à la salle à manger, déjeuné copieusement d'oeufs au bacon et de thé, selon l'usage classique, et, sur les
toasts beurrés, mêlé la confiture de fraises à la marmelade d'oranges.
Il s'arrêta quelques minutes à la porte de la Mitre, comme, au seuil du bois, un jeune loup qui prend le vent. Malgré la courbure de la rue, il voyait à l'autre bout, à l'extrémité de la ville — tout près — la tour de Magdalen qui dominait les maisons basses. (Il savait déjà que l'on doit prononcer Maudline.) Il n'aurait pu dire pourquoi cette tour lui plaisait bien plus que tous les autres monuments d'Oxford ; mais, précisément pour ce motif, il décida qu'il ne Tirait voir qu'à la fin de l'après-midi, en guise de récompense, s'il avait bien fait son devoir et s'il était content de lui. Il prit, à gauche, Turlstreet : c'est la rue dont l'hôtel fait le coin, où se trouve le libraire chez qui la veille Philippe avait bouquiné, et vis-à-vis l'église et le cimetière. Son plan d'Oxford lui enseignait que, de ce côté, quelques-uns des collèges et des édifices les plus fameux sont réunis sur un petit espace.
Quelques pas en effet plus loin, il reconnut celte ruelle où hier soir il avait passé, Brasenose Lane, entre Exeter Collège d'une part, Lincoln Collège et Brasenose Collège d'autre part. Ces vieux murs, déjà entrevus dans la nuit, ne l'intimidaient plus. Il visita les trois collèges hardiment. Le premier, Exeter, lui causa une petite humiliation : au moment que, dans la chapelle, il admirait de bonne foi la
pureté du style gothique, du xme siècle, un coup d'oeil jeté par hasard sur son guide l'instruisit que ce n'était là qu'un pastiche, très bien venu, mais moderne. Il se méfia aussitôt de tout le reste, notamment du hall, qui n'a été pourtant que restauré en 1818, et construit deux cents ans plus tôt : cette antiquité de deux siècles lui paraissait bien médiocre, et il regarda à peine une tapisserie toute neuve de William Morris d'après un carton de Burne Jones. En revanche, il fut heureux qu'on le laissât par faveur et parce que c'était le temps des vacances pénétrer dans le fellows' garden où les visiteurs ne sont admis qu'après une heure/), m. Il y put voir l'immense châtaignier qu'on appelle Heber's tree, parce qu'il dominait la chambre de Heber, à Brasenose qui est en face. Il aima ce pieux usage oxonien de donner le nom de certains étudiants devenus ensuite célèbres, à des allées où ils ont rêvé, à des arbres au pied desquels ils se sont assis, ou qu'ils voyaient de leur fenêtre verdir avec le printemps, jaunir avec l'automne.
Impatient de visiter Brasenose, il expédia Lincoln, où ce qui lui plut surtout furent les deux vignes vierges du quadrangle. Il aurait voulu soulever de sa main, à la porte de Brasenose, le marteau d'airain en forme de gros nez qui a peut-être donné son nom au collège, et sur lequel était copiée la pipe qu'il avait ache-
tée hier. Mais, ni à la porte, ni même dans le hall, parmi les souvenirs, les bustes et les portraits, il n'aperçut la vénérable et grotesque relique, alors transportée à Stamford et qui n'en devait être rapportée que quelques années plus tard. Il fut un peu choqué par la bigarrure de l'édifice, où se mêlent, sans aucun esprit de conciliation, les formes classiques et les formes médiévales ; mais il ne se sentit plus le courage de critiquer Brasenose le moins du monde, quand il apprit que c'est un des plus célèbres, collèges pour l'athlétisme et le rowing, et dont le bateau est souvent head of the river.
Déjà la charmante rotonde de la RadclifFe Caméra, avec ses colonnes et son dôme qui repose sur une base octogonale, séduisait de loin Philippe, bien que de nouveau il fût déconcerté par cette grâce italienne parmi les monuments d'un art plus ancien et plus austère; mais il prit garde que le temps était clair; et il grimpa, agilement, après avoir payé ses six pence, jusqu'à la base de la coupole; et dans l'air léger, soudain, toute la cité d'Oxford lui apparut et la campagne environnante.
Cette campagne surtout l'intéressa; car l'ensemble même de la ville, les maisons neuves, blanches ou roses, à lucarnes saillantes, à toits aigus, jolies, banales (mais non pas banales aux yeux de Philippe qui les voyait pour la première fois) ; les vieux collèges serrés les uns
contre les autres comme si les architectes avaient dû épargner le terrain ; les trois grandes rues, le labyrinthe des ruelles, ainsi que dans les villes d'Italie où il faut pas à pas lutter contre le soleil ; les murs à crêtes crénelées et les tours carrées hérissées d'aiguilles à leurs angles, et les clochers fins montrant du doigt le ciel, et les coupoles épanouies, tout cela, il ne lui semblait que le reconnaître et maintes fois déjà l'avoir vu. Il l'avait vu au moins une fois, hier, en débarquant à la gare; malgré son trouble et son inattention, l'image s'était à son insu imprimée dans sa mémoire, et il la retrouvait. Mais de la gare, de pjain-pied, il n'avait pu voir que la ville elle-même, ainsi qu'une gravure ancienne dont les marges ont été rognées ; et maintenant il la voyait dans son cadre et dans sa bordure ; il voyait la campagne tout autour, les parcs, les grands herbages, semés de bouquets de grands arbres, et traversés d'avenues; la Tamise divisée, ici large, là réduite à un ruisseau, et retenue en ses méandres comme par un enchantement, ailleurs cachée sous des fourrés épais ; l'horizon à peine restreint par d'insensibles ondulations de collines. Il aimait que cette campagne, féconde si elle eût été cultivée, ne le fût point, et que tout y parût sacrifié au luxe, à l'inutile beauté.
Comme il avait de3 yeux pour voir, mais surtout un esprit subtil pour interpréter les images
de sa vue, il voulait que ce ne fût point hasard si cette ville, oasis de l'étude et de la pensée, était au cœur d'une autre oasis, au lieu d'être, comme la plupart des asiles de méditation, perdue dans un affreux désert. Philippe se ressouvint de Port-Royal où il s'était promené, et de ce paysage qu'on appelait en effet le désert. Les solitaires eux-mêmes étaient capables d'en goûter la beauté sauvage, et à plus forte raison un jeune homme du xixe siècle, des années quatre-vingt; mais comme il préférait à l'âpre solitude et au jardin de pénitence cette campagne de joie et de jeu qui lui rappelait l'agnuscastus et le platane, l'air parfumé, la source froide, la chanson des cigales et de l'été, le ruisseau!... « Quelle chance que je sois nupieds! Nous allons pouvoir marcher dans l'eau, cela n'est pas désagréable à cette heure du jour et de l'année... » Il sentait violemment le caractère matériel et païen d'Oxford, au moment même que toute cette architecture ecclésiastique sur laquelle planait sa vue lui en aurait dû attester le caractère essentiellement religieux et clérical. Mais Philippe, qui n'était pas un animal religieux, se complaisait dans un aveuglement à demi volontaire. Il fermait les yeux à tout ce qui aurait pu contrarier son amitié préconçue pour Oxford. Il n'y voyait, il n'y voulait voir que le lieu possible de son rêve et de son illusion, le décor d'un bref intermède
antique dans la fable trop actuelle, trop pauvrement moderne de sa vie.
Après avoir fait une provision d'air vif au sommet de ce belvédère, il crut pouvoir s'enfermer un peu sans trop d'impatience ni d'étoujffement. Il n'avait que la rue à traverser : il pénétra dans la bibliothèque bodléienne. Le sentiment d'onctueuse piété qu'il ignorait dans les églises, il l'éprouvait dès qu il entrait dans une bibliothèque. Il y prenait d'instinct une attitude recueillie, de catéchumène plutôt que d'écolier. Il eut l'agréable surprise de trouver là, malgré les vacances, un assez grand nombre d'étudiants qui travaillaient. Il admira naïvement la commodité des tables, des armoires qui ne semblaient point, comme chez nous, méfiantes et cadenassées, l'air accueillant des livres qui étaient à la portée de la main; et bien qu'il n'eût aucun dessein de lire, il voulut demander un volume, ne fût-ce que pour écrire son nom sur une fiche ; il prit même une note inutile, pour user d'un papier à en-tête, qu'il mit ensuite, soigneusement, dans sa poche. Puis il erra, à son gré, par les salles intimes et médiocrement spacieuses, marchant sur la pointe du pied, faisant le moins de bruit possible. Il considéra sous les vitrines les autographes d'hommes célèbres, les curiosités calligraphiques, les manuscrits enluminés; puis, dans la galerie de peinture et la galerie des
portraits, les modèles de temples, les reliques vénérables; il contempla, il aurait voulu toucher la guitare de Percy Bysshe Shelley.
En sortant de la bodléienne, il fit au hasard quelques pas et se trouva, au bout de Broadstreet, soudain devant la grille du Sheldoniantheatre ornée de bustes caricatures ; et ce dernier trait lui révéla ce qu'il ignorait encore de la physionomie d'Oxford, cette jovialité scolastique, qui fait bon ménage avec les protocoles rigoureux et le culte des traditions. Il put voir tout aussitôt l'autre visage de la Varsity; car il entra dans le théâtre, où il n'accorda que peu d'attention au plafondquireprésente le triomphe de la Religion, des Arts et des Sciences sur l'Envie, l'Ignorance et la Rapine; mais il sut par son Bœdeker qu'en vertu d'un immémorial usage, sur ces gradins à présent vides, se réunissent chaque année, pour les Encaenia et la collation des « degrés » , les maîtres, tout fourrés, les élèves costumés bizarrement, foule bruyante, volontiers frondeuse; on y lit des essais, des poèmes, parfois des poèmes grecs ! — En redescendant vite l'escalier circulaire qui tourne dans une demi-obscurité autour de la salle ronde, Philippe reçut comme un nouvel élan, et courut sans reprendre haleine visiter l'Àshmolean Muséum, Divinity-school, Baîliol Collège.
Il continuait de ne négliger aucun détail, et croyait toujours s'abstenir de généraliser; mais
il voyait trop de choses diverses qui l'invitaient aux comparaisons, il faisait une récolte d'images trop ample, et malgré qu'il en eût, aucune de ces images particulières ne lui demeurait, mais seulement des impressions d'ensemble, une sorte de résumé.
Ce qui partout le frappait d'abord, c'était l'aspect inusité des pierres. On les a depuis restaurées, sans altérer leurs lignes; mais aujourd'hui elles se montrent, par places, neuves, trop blanches, entre les rameaux velus, les feuilles lisses et ternes des sombres lierres. Elles étaient alors, toutes, d'un noir de suie; elles donnaient une certaine uniformité, et comme le même âge, à des monuments différant parfois de quatre ou cinq siècles. Surtout, elles étaient délitées. L'on en voyait sur les façades qui se séparaient en feuillets et qui semblaient des volumes où le vent souffle parmi les pages; volumes trop souvent maniés, dont les coins sont cornés ou arrondis.
Toutes les chapelles que Philippe avait visitées, il les confondait en une seule idée de chapelle, et de même les halls, de même les cloîtres; et il s'amusait de remarquer que les chapelles étaient somptueuses, mais que les halls, où dînent les étudiants avec leurs maîtres, l'étaient bien davantage, et que le premier venu mal instruit à qui l'on eût demandé quels sont ici les lieux de sacrifice et de prière, désignerait
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sans hésitation ces magnifiques salles à manger. L'estrade, où est réservée la place des maîtres, semble disposée pour une Cène. Les portraits des anciens célèbres sont au mur comme des tableaux de sainteté. Les immenses tables rectangulaires, ces autres tables, à chariot, coiffées d'une cloche d'argent, semblent les accessoires d'un culte.
Philippe aimait la majesté des cloîtres et même leur mélancolie; mais il regrettait la mélancolie des jardins, si frais, si jeunes : elle ne lui paraissait point naturelle ; il ne la voulait imputer qu'à l'absence de toute jeunesse vivante. Chaque fois que l'attristait cet aspect de volière abandonnée, de bocage où les oiseaux ne chantent plus, il se remontrait sagement qu'il devait prendre garde à ne pas concevoir une fausse idée d'Oxford pour l'avoir visité pendant les vacances. Il se rappelait tous les indices qu'il y avait pu relever d'une vie actuelle familière avec le passé, et de la gaîté des hommes parmi la sévérité un peu lasse des vieilles choses. Il ne manquait aucune occasion de rectifier l'erreur qu'il se sentait toujours sur le point de commettre, et par exemple, quand il voyait une fenêtre ouverte au rez-de-chaussée, il ne faisait pas faute de lancer des regards fort indiscrets dans la chambre du fellow qui, à la fin du dernier terme, avait décampé en toute hâte sans prendre seulement le temps de rien ranger. Il
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y voyait partout le même rustique ameublement, une chaise longue de rotin, quelques coussins brodés , d'innombrables photographies, des instruments de pêche ou de sport, et les petits ustensiles de dînette que fabriquent à profusion les argentiers anglais.
Comme il faisait une fois de plus celte perquisition, il sentit la fatigue d'avoir si longtemps piétiné. Il la sentit si fort qu'il eut presque une défaillance et dut s'asseoir quelques instants. Il résolut alors d'interrompre ses visites. « En voilà, se dit-il, assez pour ce matin. » Mais l'heure du lunch n'était pas encore près de sonner. Philippe retourna vers la Mitre à petits pas. Il commençait de bien connaître son chemin. Il retrouva facilement Turl street par où il avait déjà passé. Il déboucha dans High street juste au coin de l'hôtel; mais par caprice il marcha encore un peu vers l'autre direction, vers la tour de Magdalen qui l'attirait toujours, et il aperçut en chemin une librairie qu'il n'avait pas encore remarquée. Alors un événement se produisit qui décida sans doute de tout l'avenir et de son intelligence et de sa sensibilité, miracle véritable, dont il fut bien aise de pouvoir noter exactement la date, l'heure et la minute même; car, à cet instant, l'horloge de Carfax sonna le quart de midi.
Tandis qu'assez négligemment il passait en
revue l'habituel étalage, livres de luxe illustrés sur Oxford, ses vues et ses monuments, coutumes de l'Université, Oxford honours, Oxford University Calendar: romans français, du choix le moins judicieux, mêlés aux Oraisons funèbres de Bossuet, aux Pensées de Pascal, aux Aventures de Télémaque; romans anglais où est décrite la vie oxonienne, le Pendennis de Thackeray et Tom Brown à Oxford; il avisa une plaquette in-octavo, brochée de jaune et dont le titre était en caractères grecs. C'était une pièce de vers, lue deux mois plus tôt aux Encamia du Sheldonian-theatre que Philippe venait de visiter ! Il ressentit une émotion excessive pour si peu de chose, et il entra dans la boutique brusquement afin de faire l'emplette de cette brochure.
Le plus extraordinaire est qu'à peine entré il l'oublia, quand il vit, sur une grande table, une quantité de livres classiques de « seconde main » , illustrés d'autant de dessins à la plume que de notes manuscrites. Il en feuilleta plusieurs, n'en acheta aucun, s'en alla flâner devant un autre rayon, et prit sans hésitation, mais réellement par hasard, un volume à reliure souple, d'un vert olive, qui était intitulé les Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt, par Ashley Bell, édité à Oxford même quatre ou cinq années auparavant. Au frontispice, Philippe vit un portrait de l'auteur, qui lui
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rappela la physionomie, et surtout peut-être le chapeau à larges bords de Mistral. Bien que ce titre et le nom.d'Àshley Bell lui fussent inconnus, il acheta le volume, qui coûtait cinq shillings. Il donna un souverain pour payer, et c'est pendant qu'on lui comptait sa monnaie qu'il ouvrit le livre. Il s'aperçut que les Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt étaient un recueil de poèmes, écrits, non pas en vers réguliers, mais en versets fort inégaux, dont les uns étaient extrêmement brefs, et les autres tenaient jusqu'à trois ou quatre lignes.
Il glissa les poèmes d'Ashley Bell dans la poche droite de son veston, car il voulait garder à la main son guide, et il sortit, croyant n'y plus penser; mais (depuis lors il s'en est toujours ressouvenu avec précision) il était tourmenté de cette sorte d'inquiétude que l'on éprouve, lorsque l'on porte sur soi un objet de valeur qu'il ne s'agirait pas de laisser perdre. Il lui semblait aussi, confusément, que ce livre, dont il n'avait pas lu un seul mot, exerçait déjà sur lui une mystérieuse influence, comme on prétend que certains remèdes peuvent, du moins sur un « sujet », faire effet par simple contact, par simple approche, et à travers la fiole qui les contient.
Au lieu de rentrer à l'hôtel, Philippe se dirigea vers l'extrémité opposée de la ville et de la rue, vers Magdalen, et tout en cheminant, il
palpait, puis il saisit les poèmes d'Ashley Bell, et ce fut le guide qu'à leur place il glissa dans la poche de son veston.
Comme la plupart des jeunes Français, grands liseurs, qui fréquentent les galeries de l'Odéon, il était doué d'une faculté bien précieuse : il flairait pour ainsi dire les livres, rien qu'en les maniant quelques minutes; et ce qu'il flaira dans celui-ci, le temps de faire cent pas à peine le long du trottoir désert et ensoleillé, lui causa d'abord une sensation purement physique, d'étourdissement, d'éblouissement, un vertige. Son cœur se mit à battre avec une violence presque douloureuse; puis ce fut une stupeur, et ce fut une joie : par la plus incroyable des for lunes, il venait de découvrir un grand poêle, un poète surhumain, qui ne suivait aucune tradition et ne descendait d'aucun ancêtre, une espèce de poète trouvé, inconnu, puisque Philippe n'avait jamais ouï prononcer son nom.
Il ouvrait le livre, il le fermait, il le rouvrait au hasard, comme on ouvre une Bible ou un Virgile quand on cherche des sorts ; et chaque fois il était frappé, choqué par des procédés de style et de composition barbares ; par une manie, entre autres, des énumérations, qui souvent remplissaient des pages entières ; par une néologie insolente et un cosmopolitisme de langage, qui affectait de mêler des termes fran-
çais ou espagnols à un si baroque vocabulaire anglais que Philippe avait peine à l'entendre. Anglais d'Américain : les titres des pièces révélaient à Philippe la nationalité d' Ashley Bell, Américain, et si moderne qu'il tirait de la poésie, même du business le plus vil et des plus dégoûtants excès de l'argent; mais Américain d'origine et primitif, chantre d'un monde véritablement nouveau ; poète des villes regorgeantes et des maisons à quinze étages, des rues, des trams, des bacs, poète aussi des forêts vierges et des deux Océans, de la molle Louisiane, de la splendide Californie, du Mississipi, du bleu Ontario. Toute l'Amérique était dans ce livre, l'Amérique fiévreuse et forcée d'aujourd'hui, et l'Amérique des temps de l'immigration; comme ils ont aussi conservé là-bas, sur la terre envahie de bâtisses et d'usines, un fragment de l'ancien décor, qu'ils appellent leur parc national. Ashley Bell semblait à Philippe une sorte de premier homme, un Adam, qui eût erré dans le parc national comme l'autre dans le Paradis, à l'ombre de gigantesques arbres nés en même temps que le monde, parmi des troupeaux de monstres familiers, de bêtes étranges, partout ailleurs disparues.
Comme le premier homme avant le péché, Ashley Bell, dans cet autre Eden, allait nu, et sans connaître qu'il était nu. Son insouciance de toute moralité était prodigieuse, pour un
poète contemporain de langue et de race anglaise; il n'avait pas seulement trop de sève et dos instincts débridés, ruais comme une obsession du sexe, une manie du mot, non pas cru : technique; et Philippe l'aurait cru en proie à un délire obscène et sacré, si la santé, si la droiture de son tempérament n'eussent été encore plus évidentes. Egalement sain, Philippe était cependant trop proche de l'adolescence pour supporter sans étourdissement l'ivresse d'une lecture si forte. Sa pudeur, scrupuleuse ou perverse, était alarmée par ces mots de mystère que pour la plupart il ignorait, mais dont il devinait le sens. Une malice du hasard les lui remettait sous les yeux à tout propos, avec une insistance que n'autorisait point le calcul des probabilités : car, il s'en avisa plus tard quand il sut le livre par cœur, les chants d'amour n'étaient même pas les plus nombreux. 11 eut honte de sentir bouillonner en lui, rien que pour avoir lu quelques versets, l'ardeur prompte et cynique de sa vingtième année. 11 ferma le livre, mais il poursuivit sa route, et même hâta le pas vers Magdaien, où il espérait de trouver un coin plus tranquille et plus secret pour lire, et il murmurait :
— In angello, cum libello...
Gomme il était près d'atteindre la belle tour carrée, il s'étonna soudain qu'un tel ouvrage pût être imprimé, vendu en Angleterre. Il se
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rappela qu'il avait vu, et négligé une courte préface. Il s'arrêta pour la lire. Ce n'était qu'une noie, signée d'Ashley Bell, avertissement de celte nouvelle édition, mais plutôt remercîment à l'hospitalière Grande-Bretagne, à la noble cité d'Oxford où le poêle avait trouvé un asile après le scandale provoqué par la première édition des Voix, quand l'hypocrisie de ses concitoyens l'avait obligé de fuir l'Amérique.
— Il est ici! s'écria Philippe, déjà sûr de le rencontrer, un jour, demain, tout à l'heure, et tremblant de le rencontrer.
La date, un peu ancienne, du livre inquiéta Philippe, qui murmura :
— Il est peut-être mort, peut-être parti, depuis le temps!
L'idée de cette mort, de ce départ imaginaire lui causait une vraie douleur. Puis il entra dans le quadrangle de Magclalen par une porte alors en construction, mais il ne prit seulement pas garde qu'il passait sous un échafaudage.
Telle était la naïveté de sa conscience que ses préoccupations ne l'empêchèrent point de visiter ce collège aussi -minutieusement qu'il avait fait tous les autres ; mais il le fit d'une façon machinale. Cependant, une providence le guidait, et il suivait la direction qu'il aurait prise s'il avait connu son chemin. Il s'éloigna des bâtiments, traversa le Magdalen Grove,
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passa un pont, et se trouva dans l'allée favorite d'Addison, au milieu d'un petit bois qu'enlacent les bras divisés du Cherwell. La fraîcheur de l'ombre y était délicieuse et le silence y était absolu. La jeunesse et la puissance de la végétation lui parurent si merveilleuses qu'il ne douta pas un instant qu'il ne fût dans le Paradis terrestre. Oui, c'était bien ici la retraite privilégiée où il pouvait reprendre sa lecture. Il s'assit sur la berge de la rivière, il rouvrit le livre; ses mains tremblaient, son cœur battait, il avait comme la pudeur et l'avant-goût d'une volupté défendue.
Mais d'abord, quelle surprise! A la page que venait de lui désigner son doigt glissé entre deux feuillets, et à toutes les pages suivantes, il ne rencontra plus que des poèmes militaires. C'était les batailles de la guerre civile, entre le ?sord et le Sud, tableaux d'un réalisme brutal et alarmant, images de plaies, odeur de mort, cris de victoire, gémissements des agonisants et des blessés. Ces horreurs séduisaient encore Philippe, car elles réveillaient, aux lointains de sa mémoire, l'écho de l'autre guerre et de son enfance, et des grondements de canon et des roulements de tambour. Et voici que du chant guerrier s'élevait une grande voix fraternelle, une voix consolatrice et tendre, qui peu à peu dominait le bruit des armes et des plaintes ; et c'était comme le chant de la paix, née des
batailles, de l'amour, né des épreuves et des douleurs, le chant de l'amitié virile, le chant de la camaraderie.
Alors, Philippe sentit qu'il comprenait le livre, et les terribles poèmes d'Ashley Bell ne lui parurent point en désaccord avec la campagne ravissante parmi laquelle ils lui étaient révélés. Il sentit avec orgueil que son propre cœur n'était pas moins capable que celui du poète inconnu d'un grand amour, ensemble universel et particulier. Mais il n'avait, de cet amour, que la puissance, il n'en avait que le regret et le désir. Son vaste cœur, son cœur ambitieux était vide. Il était seul, seul au monde; et de nouveau, comme l'avant- veille en quittant Paris, il eut une détresse de cette solitude qui avait été jusqu'alors son délice et sa vanité.
Il regarda sa montre, il pensait avoir lu et rêvé infiniment : il s'étonna que tout cela ne lui eût pris que trois quarts d'heure, et que l'heure du lunch ne fût pas encore passée. Il rentra donc à l'hôtel et d'abord monta dans sa chambre, où il déposa le précieux livre à côté de la Bible. C'était une inconséquence presque sacrilège, car il avait pu remarquer, en le feuilletant, qu'Ashley Bell n'avait point de religion au sens positif du mot, mais se flattait d'embrasser toutes les religions ; et aucune d'elles n'a jamais souscrit à cet éclectisme un
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peu banal. Ashley Bell, d'autre part, témoignait une répugnance qu'il faut bien taxer d'anticléricale pour les ministres de n'importe quel culte. Philippe, qui n'était plus triste ni fatigué, alla ensuite déjeuner de grand appétit; et il se procura, au moyen d'un cider-cup, une légère ivresse qui lui semblait tout particulièrement oxonienne. Il se sentit, en quittant la table, parfaitement dispos pour reprendre sa tournée. Il avait cependant résolu, pour ne pas se bousculer trop, de la borner cette après-midi à la visite de Christ-Church. Il fut jusqu'à Carfax, prit Saint-Aldate's street, et vit bientôt sur sa gauche îa porte d'entrée appelée Tom Gâte. Il la franchit et pénétra dans le grand quadrangle appelé familièrement Tom Quad. A ce moment, la grande cloche, Tom Bell, sonna plusieurs coups espacés, et il lui sembla que c'était pour lui souhaiter la bienvenue.
Les proportions, plutôt que la beauté des détails,, le frappèrent à première vue; elles lui parurent si majestueuses qu'il sentit bien qu'il était ici au cœur du temple et dans le saint des saints. Ce lieu privilégié est comme l'abrégé de toute la cité élue ; un voyageur pourrait à la rigueur se dispenser de visiter le reste. La jeunesse et l'antiquité d'Oxford y sont comme ailleurs signifiées par le contraste des pierres délitées et du tendre gazon qui revêt tout le sol de l'immense cour. La disposition des bâti-
ments est régulière, et la vue est la même partout; mais Philippe se crut obligé de faire tout le tour du Tom Quad exactement : il le fit à pas lents et solennels. Puis il entra dans le vestibule du sud-est, et gravit le large escalier qui fait sa révolution autour d'un pilier unique. La porte du grand hall était ouverte à deux battants ; c'est aussi le modèle et l'archétype des halls d'Oxford, et Philippe, à cette vue, fut une fois de plus ému religieusement. La voûte de chêne sculpté est à cinquante pieds de hauteur, la nef a cent quinze pieds de long. La lourde table, dressée au fond sur l'estrade, et même les deux tables des students, qui forment avec celle-ci le fer à cheval et occupent toute la longueur de la galerie, sembleraient destinées plutôt à une Gène qu'à des lunchs où l'on sert le joint et les vegetabks. Ce n'était plus seulement avec conscience, mais avec scrupule, que Philippe poursuivait son exploration. Il considéra un à un tous les portraits pendus au mur, adaiira ceux de Woîscy et de Henry VIII par Holbein, trouva celui de Gladstone par Millais bien bourgeois, mais d'une grâce exquise les trois Reynolds et les deux Gainsborough. En sortant du hall, il poussa le soupir de soulagement de l'homme qui a bien fait son devoir et peut se donner congé. Pourtant, il visita encore la vieille cuisine, qui l'amusa.
Il repassa par le Tom Quad et le Tom Gale ;
dans la rue, il allait au hasard, il ne savait où aller; puis une traverse le tenta; elle le conduisit par surprise dans un si merveilleux décor de verdure qu'il ne put retenir un cri de saisissement et de joie.
La campagne qu'il avait aperçue de la Radcliffe Caméra n'avait pu que lui faire pressentir, sans le blaser, le trouble qu'il éprouverait quand il serait descendu jusqu'à elle et l'aurait à la portée de sa main. C'était ici le. paysage le plus simple et le plus grandiose : rien qu'un herbage, mais à perte de vue : la rivière qui le bornait ne se montrait point, et ne se trahissait que par un peu de brume qui émanait des eaux basses. Deux allées d'ormes en équerre limitaient cette prairie. Leur taille était si colossale que Philippe les regardait avec humilité. 11 songeait à leur âge séculaire, à tous les jeunes rêveurs qui avant lui s'étaient réfugiés sous leur ombre ; et ils lui semblaient plus lourdement chargés de souvenirs, d histoire, que les plus antiques monuments construits de la main des hommes. Ils lui semblaient bien autrement vénérables que les monuments, car ils vivent. Les arbres, avec leurs troncs éternels, où des cercles concentriques inscrivent une à une les années des siècles qui passent, avec leurs branches et leurs feuilles qui meurent et renaissent alternativement, les arbres, mieux que tous les autres vivants, signifient le rythme
de la nature ; ils sont, parmi la foule des êtres, les plus nobles et, les plus beaux.
Philippe, infatigable, courut jusqu'à la rivière; il s'attrista d'en voir les berges désertes, mais il s'efforça de les imaginer peuplées comme aux jours de régates. Il revint plus lentement sur ses pas, suivit l'autre allée, le broad walk, et au bout il trouva la rivière encore, que longeait un sentier de parc. Vis-à-vis, sur l'autre bord, très loin, était un terrain de cricket ; et il eut la bonne surprise — comme à la bodléienne, mais combien plus charmante ici! — de voir enfin le décor animé. De nombreux jeunes gens, vêtus de blanc les manches retroussées, jouaient et se démenaient au soleil. Ils devaient pousser de grands rires et de grands cris, mais Philippe les voyait seulement et ne les entendait pas. Alors, souriant de plaisir, il s'assit sur l'herbe, et longtemps, avec une sympathie secrète, il goûta le spectacle de leur jeu.
Environ quatre heures et demie, il se leva et se remit en marche, d'un pas déterminé ; car il savait maintenant où il allait, et d'avance il avait étudié son chemin sur le plan d'Oxford. Il allait au Parson's Pleasure, qui est le lieu où l'on se baigne dans le Cherwell, non loin de l'étroite presqu'île resserrée entre deux bras du fleuve, et qui pour cette raison est appelée Mésopotamie. Il ne fit point d'erreur et, après avoir suivi l'allée de la longue muraille, puis des rues
pins dégagées, entre des terrains de jeu presque aussi beaux que les prairies de Christ Church (mais il n'y avait pas d'ormes), il arriva au grand boulevard qui limite, du côté du sud, le parc de l'Université. Il ne prit point ce boulevard, car sa route était dans l'autre sens ; mais il jeta un coup d'ceil sur les désirables maisons de briques roses, dont la couleur est si douce et si vive parmi les verdures. Puis les mots Parson s Pleasure qu'il lut sur un écriteau lui assurèrent qu'il ne se trompait point, et il suivit un long sentier, bordé d'un côté par des herbages, de l'autre par des buissons et des haies soigneusement taillées.
Il faillit cependant, sans la voir, passer rentrée du Parson's Pleasure, tant elle était modeste, presque misérable, et bien cachée sous le fourré. Mais il avisa, et il poussa, une porte de planches, et vit d'abord une hutte où se tenait un homme au regard fixe, stupide, et qui semblait parvenu aux extrêmes limites de la vieillesse. Ce vieil homme, avant que Philippe eût rien demandé, lui remit une fort petite serviette, humide et assez malpropre. Philippe alor3 lui demanda s'il devait quelque chose, et le vieux lui répondit que les souscripteurs ne payaient rien, mais que les autres payaient six pence.
La voix du bonhomme, selon une comparaison familière aux écrivains naturalistes de
ce temps-là, ressemblait au grincement d'une poulie ; elle rappelait aussi les rouleaux de musique où il manque des pointes, et qui laissent dans les mélodies qu'ils jouent des lacunes, et les interrompent de hoquets. Ce qui manquait au vieux baigneur, c'était tour à tour le mot et la pensée. Philippe lui tendit un sixpenny, il le prit, fit un remercîment inintelligible, et se remit à préparer, sur une sorte de billot qui lui servait de fourneau et de table, on ne sait quoi, qui, toute réflexion faite, devait être son repas. Philippe franchit enfin le seuil et vit un nouveau lieu de délices, qui lui parut, après tant d'autres, encore un petit coin du Paradis.
La rive était courbée de sorte qu'une faible partie de la rivière était seulement visible, et presque tout de suite, à droite, à gauche, elle échappait à la vue. Le sol était tout revêtu de gazon, et la berge, abrupte, avec des marches taillées çà et là qui permettaient de descendre dans l'eau, à moins que l'on ne préférât s'y jeter du bord, ou de l'un des arbres qui, plantés obliquement, pouvaient servir de tremplins. Sur l'autre berge vis-à-vis, c'était encore un immense herbage avec quelques bouquets d'arbres, et d'autres arbres espacés le long du bord. La clôture du terrain privé où avait pénétré Philippe était formée par les cabines mêmes, d'une installation aussi primitive que la hutte du vieux baigneur, et dont les portes
ne montaient que jusqu'à mi-hauteur du corps; ensuite par une palissade, devant laquelle était un banc où l'on pouvait aussi se déshabiller si l'on aimait mieux. Et Philippe eut le sentiment que c'était une joie de conte ou de rêve de se baigner ici en plein air, sous le beau ciel, parmi les plus beaux arbres qui soient au monde. Malheureusement, l'eau elle-même n'était pas digne du décor ; elle n'était ni transparente, ni limpide ; et puis ce charmant paysage aurait eu si grand besoin d'être animé ! Il devenait d'autant plus mélancolique, justement parce qu'il devait être si gai à d'autres heures ! Et Philippe maintenant hésitait, triste parmi toutes ces choses abandonnées ; il frissonnait comme la rivière ; il avait froid, trop froid pour souhaiter encore de se plonger dans l'eau froide. Il avait presque peur. Il n'avait pas le courage de se livrer seul à ce jeu qu'il aimait par-dessus tout.
Pour gagner du temps, il fit le tour de l'enclos. Quand il revint près de la hutte, le bonhomme, à sa grande surprise, lui adressa la parole, pour lui dire, il est vrai, tout bonnement, à la mode anglaise, que la journée était très belle.
Le vieux ajouta :
— Avez-vous lu le Daily Télégraphe
— Oui. oui, répondit machinalement Philippe, qui ne l'avait point lu, et ne comprenait rien à cette question.
Il refusa, d'un geste évasif, un numéro du Telegraph que lui offrait l'antique gardien du Parson's Pleasure, et il s'éloigna de quelques pas.
La porte, à ce moment, fut jetée avec violence, et un grand jeune homme entra brusquement. Il était nu-tête et vêtu de blanc, si l'on peut appeler vêtu qui n'a qu'un pantalon et une chemise. Comme il avait une ample serviette nouée comme un foulard autour de son cou, il ne s'arrêta même point pour en demander une au vieil homme. Il fut droit à une cabine. Son visage était d'une beauté si parfaite, d'un éclat si extraordinaire, qu'un amateur d'hellénisme ne pouvait guère se défendre de le comparer aux dieux immortels, et singulièrement à Phébus Apollon. C'est ce que Philippe ne manqua point de faire, et il se récita en outre ces phrases de son cher Platon :
« — Qu'en dis-tu, Socrate? N'est-il pas beau de visage? — Très beau. — Et tu oublierais qu'il a un visage s'il se dépouillait de ses vêtements, tant il est beau de tout le corps I »
Philippe n'eut pas le loisir d'achever cette citation, avant que l'inconnu la rendît encore plus à propos. Ce jeune dieu traversa la pelouse d'un pas indifférent et se dirigea vers la rivière. Il n'avait probablement aucune conscience de sa perfection ; car il ne témoignait ni fierté ni honte d'être beau. Philippe, encouragé par
78 l'aUHE ARDENTE
l'exemple, eut un impatient désir de cette eau trouble qui tout à l'heure ne le tentait point ; mais elle recommença de ne point le tenter quand il fut revenu au Lord ; alors il se coucha dans l'herbe, accoudé, et se contenta de regarder l'autre nageur, qui faisait cent tours d'adresse, amusants, mais peu conformes à sa Mignilé plastique.
Cependant la porte de planches s'ouvrait h maintes reprises et divertissait l'attention de Philippe Lefebvre. Ce fut d'abord un gamin déguenillé, qui apporta au vieux baigneur, pêle-mêle dans un panier, une salade et quelques fruits, posa le tout sur le billot, et ressortit sans avoir dit une parole. Une minute plus tard, deux petits garçons,, qui pouvaient bien avoir douze ans tout au plus, entrèrent d'un pas délibéré. Chacun d'eux portait un paquet bien ficelé. Ils allèrent s'asseoir côte à côte et assez loin sur le banc, où après s'être déchaussés avec une extrême lenteur, beaucoup de peine et de maladresse, ils se déshabillèrent avec une célérité extrême. Ils dénouèrent ensuite les ficelles de leurs paquets, d'où ils tirèrent deux costumes noirs de la plus rigoureuse décence, qu'ils enfilèrent, comme les commandements le prescrivent, modestement, puis coururent à l'eau. Philippe s'étonna un peu que deux enfants témoignassent une réserve si farouche, dans un lieu d'innocence où la pudeur, la distinction
L AUBE AUDESTE
du bien et du mai semblent totalement ignorées. Mais le sentiment de la pudeur est si arbitraire et si complexe dans toutes les parties du monde que la raison s'y perd, et en Angleterre, particulièrement. Philippe crut remarquer que les enfants et les hommes déjà mûrs y étaient peutêtre sujets, mais qu'à cet âge de la pleine force et de la pleine beauté que les anciens appelaient « l'Age » par excellence; on ne la soupçonnait aucunement. Deux adolescents venaient d'arriver, puis un vieillard à barbe grise. Il leur demanda poliment, du bord, si l'eau était bonne, et, sur leur réponse affirmative, il parut mettre quelque hâte à se précipiter dans le courant. Les deux jeunes hommes étant sortis de la rivière, il en sortit à son tour, et s'approcha d'eux pour leur demander (sans doute étaientils nouveaux venus) s'ils se plaisaient à Oxford. Mais tandis que les jeunes gens, tout en gardant une attitude aussi correcte que s'ils eussent été vêtus, ne paraissaient point songer qu'ils ne l'étaient pas, le vieillard, avant de les aborder, avait cassé un petit rameau chargé de feuilles à l'un des arbres du rivage, comme fit le divin Ulysse avant d'aborder Nausicaa, fille d'Alcinoiis roi des Phéaciens.
Ce même vieil homme, au moment qu'il était entré, avait fait halte quelques instants pour causer avec le gardien du Parson's Pleasure. Il lui avait serré la main et débité une
So l'aube ardeme
sorte de compliment ; sur quoi le garde lui avait dit comme h Philippe :
— Avez-vous lu le Daily Telegraph ?
Tout cela intriguait fort Philippe Lefebvre, mais la porte s'ouvrit encore, et cette fois pour livrer passage à cinq personnes : un grand vieillard athlétique, suivi de quatre jeunes hommes en costume de jeu. Les deux plus jeunes, qui ne marquaient guère plus de dixhuit ans, avaient cette beauté parfaite et froide, si commune chez les Anglais que souvent on ne la remarque même plus : ils semblèrent à Philippe agréables mais insignifiants. Le troisième, en revanche, qui avait certainement accompli sa vingtième année, lui déplut du premier coup par une carrure d'épaules, une raideur, enfin un physique allemand. Pour le quatrième, qui avait apparemment le même âge, mais qui, lui, était bien Anglais, Philippe aurait pu répéter la citation que sa mémoire un peu pédante lui suggérait tout à l'heure : « Qu'en dis-tu? N'estil pas beau de visage? » Mais l'aspect du vieillard lui avait causé un tel saisissement qu'il ne pouvait plus distinguer personne aux côtés de celui-ci, et il n'avouait pas sans honte ni sans colère que la seule beauté certaine fût celle de cet homme penché vers son déclin.
Ce vieillard, moins âgé peut-être qu'il ne semblait à première vue, c'était le berger conduisant le troupeau. C'était, en dépit d'un
l'aube ardente 8i
accoutrement bizarre, — un vêtement de rude étoffe grise, une grossière chemise, très blanche, ouverte sur sa poitrine velue, — c'était un roi pasteur suivi de quelques-uns de son peuple. Ses cheveux gris étaient rejetés en arrière, son front, découvert ; il avait une barbe de bouc ; étrange était l'éclat de ses yeux. On ne sait quoi de magnétique, oui, de magnétique, émanait de toute sa personne, et ces jeunes gens le suivaient comme des disciples suivent un maître, comme des apôtres suivent un messie; et Philippe se leva, s'avança vers le groupe ; et soudain il reconnut l'homme d'après l'image tant de fois contemplée depuis ce matin. « Ashley Bell ! » murmura-t-il, avec une joie profonde, mais comme stupide.
Cependant le poète et ses quatre compagnons s'étaient arrêtés près de la hutte et semblaient aussi faire de grands compliments au baigneur. Ashley Bell parlait avec beaucoup d'action. Sa voix était musicale et gaie. Le charme de cette voix était plus impérieux encore que celui de toute sa personne. Philippe, oubliant toute timidité, toute discrétion, s'approchait toujours. La voix d' Ashley Bell était comme une fanfare. Il répétait joyeusement :
— Charlie Cox ! Charlie Cox !
« C'est le nom du vieux gardien, » songea Philippe. Il fut bien aise de le savoir. Il observa que, par un effet prodigieux du « magnétisme »
de Bell, Charlie Cox ressuscitait au son de cette voix. Son œil chassieux et larmoyant s'éclairait, un peu de sang colorait sa peau grise, mate et plissée.
— Charlie Cox, dit Ashley Bell à ses acolytes, Charlie Cox est le plus grand connaisseur d'hommes et le seul philosophe de l'Angleterre.
— Il l'est réellement, repartit celui que Philippe avait jugé à première vue Allemand.
Sa réponse ohséquieuse, le ton et l'accent eussent levé les derniers doutes de Philippe, s'il eût douté encore de la nationalité du personnage. Les trois autres, sans rien dire, allèrent brusquement vers les cabines. Ashley Bell les suivit, il n'était pas le moins alerte ; et presque aussitôt Philippe les entendit se précipiter tous ensemble dans la rivière en faisant de grands rires et un fracas épouvantable.
Mais il n'avait pas tourné la tête ; il restait près de Charlie Cox, et mourait d'envie de lui demander s'il ne se trompait pas, si cet homme était bien le poète Ashley Bell. Une étrange peur le retenait. Il balbutia seulement :
— J'ai perdu mon Daily Telegraph, voulezvous m'en vendre un autre numéro?
Cox, près de crever d'orgueil, vendit à Philippe non seulement le Telegraph, où il lui indiqua ce qu'il fallait lire, mais une carte postale qui représentait ledit Cox debout sur le pas de sa hutte. La tête seule du bonhomme
était reproduite dans le journal, où elle tenait lieu de lettre ornée, au début d'une courte notice, dont l'essentiel était le curriciihim vitœ de Gox. Philippe apprit par cette lecture que le vieil homme sauvage qu'il avait devant les yeux était une célébrité d'Oxford ; qu'aujourd'hui Cox entrait dans sa soixante-seizième année ; et comme c'est le jour même de ses quinze ans que Charîie Cox avait succédé à son père, gardien avant lui du Parson's Pleasure, il y avait soixante ans aujourd'hui que Charlie Cox vivait dans cet ermitage et pas un jour ne l'avait quitté. Charlie Cox avait mis à l'eau plusieurs générations de jeunes et nobles Anglais ; et il n'était point rare que le chancelier de l'Echiquier, ou le premier lord de l'Amirauté, ou des archevêques revinssent l'été à Oxford tout exprès pour serrer la main de Charlie Cox, lui rappeler les bonnes leçons d'autrefois, et Le prier de donner le même enseignement à leurs fils undergraduate.
Philippe, levant les yeux, regarda non sans superstition ce débris d'humanité. Mais le plus grand connaisseur d'hommes et le seul philosophe de l'Angleterre était retombé dans l'abrutissement. Il faisait bouillir quelques pommes de terre dans une marmite de fonte, et ressemblait ainsi à l'une ou l'autre des trois sorcières de Macbeth (rôles ordinairement distribués à de vieux acteurs).
« Pourquoi, se dit Philippe, Ashley Bell l'appelie-t-il connaisseur d'hommes et philosophe? Mais au fait est-ce bien Ashley Bell? »
Il tourna machinalement la vue vers la rivière et la pelouse où il n'entendait plus de bruit. Le supposé Ashley Bell et ses disciples étaient déjà sortis de l'eau, rhabillés, prêts à partir! Philippe n'avait pas projeté de les suivre et de les rattraper dehors, mais il fut désespéré de n'être pas en état de le faire. Il eut beau se hâter, il y avait beau temps que toute la troupe était disparue quand à son tour il put sortir. 11 tendit deux pence à Charlie Cox, pour payer la carte et le journal, et demanda enfin :
— Qui est ce gentleman qui vient de partir le dernier?
Le mot sembla étonner considérablement Charlie Cox.
— Ce n'est pas un gentleman, dit-il, c'est un vieil homme.
Mais sa physionomie s'illumina tout d'un coup, comme elle s'illuminait dès qu'Ashley Bell lui adressait la parole, et il ajouta fièrement :
— Un vieil homme qui fait toujours la conversation avec moi.
— Il vient souvent ici? demanda Philippe, renaissant à l'espérance.
— Cela dépend. Des fois il vient, des fois il ne vient pas, mais en somme il vient presque
tous les jours, repartit Charlie Cox, qui semblait en prendre à son aise avec le principe de non-contradiction.
Philippe songea que la trouvaille du livre et la rencontre de ce soir étaient des miracles évidents. Or celui qui fait les miracles les achève quand il se donne la peine de les commencer.
« Je rencontrerai Ashley Bell ici demain soir, se dit Philippe. Mais, pensa-t-il encore, est-ce bien lui? »
Il dit, avec impétuosité :
— Comment s'appelle le vieil homme? N'estce pas Ashley Bell ?
— Je pense que c'est son nom, mais vous semblez le savoir, répondit Charlie Cox avec une méfiance ou une ironie de paysan.
— N'est-il pas un grand poète? dit Philippe Lefebvre, plus bas, et comme on parle dans une église.
Charlie Cox parut encore plus étonné. Toujours méfiant, et contredisant par prudence, il répondit :
— Je ne sais pas . Peut-être. J'ai bien entendu dire quelque chose comme cela par les jeunes gens quand ils causent entre eux.
Il ajouta, en appuyant sur chaque syllabe :
— C'est un vieil homme qui fait la conversation avec Charlie Cox volontiers.
R E X ÏISTAGEL
A partir de cette minute et jusques au lendemain, Philippe demeura dans un état d'esprit d'une puérilité incroyable, même pour un intellectuel si neuf, et ne conçut à la lettre nulle autre pensée que celle-ci :
« Fera-t-il assez beau l'après-midi pour que je puisse, sans être déraisonnable, aller au Parson' s Pleasure? » •
Il eût ajouté, s'il se fut avoué son inquiétude plus franchement :
(( Et pour que j 'aie chance d'y rencontrer cet Ashley Bell pareil à la divinité de la rivière, suivi de son cortège déjeunes demi-dieux? »
11 alla bien, après dîner, rôder par les rues et à l'entour de Carfax, puis dans ce même jardin de collège où il avait médité la veille. Mais il ne méditait plus : à tout instant, il levait
les yeux vers le ciel, et, chaque fois qu'il y voyait passer un nuage, il avait une angoisse. Il se moquait de lui-même, il se disait :
« Suis-je donc devenu si Anglais que je sois préoccupé à ce point de météorologie? »
Mais, tout en se moquant, il prenait la chose au sérieux, au tragique ; et vers le milieu de la nuit, réveillé soudain par un orage et le bruit de l'eau qui ruisselait, il eut un accès de désespoir, qui ne l'empêcha point de se rendormir dans le même instant.
Il eut la surprise et la joie de se réveiller par un temps radieux, et il décida aussitôt qu'il aurait congé tout aujourd'hui, c'est-à-dire qu'il se dispenserait de visiter des monuments avec son guide à la main. Il n'ouvrit le livre importun que pour étudier encore le plan de la ville et n'avoir pas besoin de l'emporter sur soi quand il irait tout à l'heure au Parson's Pleasure. En vérité, il savait le chemin à merveille et ne repassait sa leçon qu'afin de tromper son impatience, et de s'entretenir jusqu'au départ dans la pensée de cette expédition, seul objet de la journée. Il se mit en route dès trois heures. Il salua, comme une vieille connaissance, Charlie Cox, qui était, de même qu'hier, occupé à faire sa cuisine. Le paysage, égayé par un soleil sans ardeur, lui parut encore plus ravissant que la veille ; il avait craint une désillusion. Il fut seulement fâché de trouver nombreuse compagnie ;
son caprice aujourd'hui était de renouer connaissance avec le décor avant qu'une figuration ne l'animât, et de n'y admettre qu'ensuite les personnages. Ce fut justement le contraire qui arriva. On ne fit qu'aller et venir pendant une demi-heure, et à quatre heures, il n'y eut subitement plus personne. Au même instant, et comme Philippe s'apprêtait à se jeter dans l'eau, un grand nuage triste voila le soleil. Ce maudit nuage fit brusquement tomber la température à tel point, que Philippe tout frissonnant, mais paresseux pour se rhabiller, se mit à l'abri de la bise dans sa cabine. Puis le nuage se déchira par le milieu, une belle nappe de rayons tièdes ruissela du ciel entrouvert sur l'herbe de la pelouse, et Philippe ne douta pas un instant que cet effet de lumière n'annonçât l'entrée en scène d' Ashley Bell. Il entendit la porte battre. . . et l'un des cinq personnages qu'il avait vus la veille, mais un seul, apparut ; et ce n'était point Ashley Bell, mais celui des trois disciples anglais qui devait avoir à peu près le même âge que Philippe. Le nouveau venu s'en alla vers les cabines sans flâner : il n'attendait assurément cette après-midi aucun de ses habituels compagnons, ni ses camarades, ni le Maître.
Philippe en fut bien aise, au lieu d'en être désappointé. Il prit garde qu'il saurait bien engager la conversation avec ce jeune homme qui ne l'intimidait point, et se faire présenter
par lui, un peu plus tard, un autre jour, à Bell qui l'intimidait. Mais quelle chance que ce fût celui-ci précisément ! Les deux autres Anglais étaient trop jeunes, trop enfants ; et l'Allemand inspirait à Philippe un sentiment mêlé de haine et de jalousie. L'absence de l'ennemi convenait fort à cette jalousie assez indéfinissable, et assurait à Philippe Lefebvre un premier avantage qu'il se définissait encore moins. Hélas! sous quel prétexte adresser la parole à celui qui était là ? Son embarras était extrême, bien qu'il eût observé déjà que les Anglais ne sont pas inabordables. Ils adressent volontiers la parole, les premiers, à des étrangers qu'ils rencontrent dans un train ou dans un hôtel, à condition que l'entretien soit de la plus stricte banalité.
Un bruit de plongeon fit soudain tressaillir Philippe qui ne pensait point que l'inconnu fût si prompt. Il s'imagina que, par sa sotte flânerie, il avait manqué une occasion unique, et ne fit lui-même qu'un bond du fond de son réduit jusque dans la rivière ; puis il se hâta de remonter à la surface, moins pour reprendre sa respiration que pour rattraper le temps perdu.
Dès qu'il eut la tête hors de l'eau, il chercha l'autre des yeux et le vit escalader la berge, près d'une sorte de glissoire d'un bois poli et savonné. On pouvait s'asseoir ou se coucher au sommet de ce toboggan ; le corps, entraîné par
son poids, démarrait lentement, puis filait jusqu'à la rivière avec une vitesse sans cesse multipliée, à la fin vertigineuse. Mais le jeune Anglais hésitait, son visage naïf trahissait un désir immodéré de tater de ce jeu, et une peur disproportionnée au péril. 11 regarda Philippe et sourit, avouant celte peur franchement ; Philippe, sans y penser, sourit pour lui donner courage ; et ce furent leurs deux premières répliques, muettes.
L'Anglais se détermina sur-le-champ. Un Français eût fait de même, par bravade : il le fit plutôt par politesse. Il faillit tomber sur Philippe, qui, suivant cette gymnastique avec un intérêt passionné, s'était rapproché du bord. Et quand il revint à la surface, ils se trouvèrent plus près encore l'un de l'autre, vis-à-vis ; et l'Anglais souriait encore, à travers ses longs cheveux blonds mouillés.
Philippe se piqua d'honneur, et s'écria :
— Je veux essayer aussi!
Il pansa du moins s'écrier, mais aucun son ne sortit de ses lèvres. Il s'aida d'un tronc oblique de saule qui surplombait pour se hisser hors du fleuve, courut s'éiendre sur la glissoire, et ne put retenir un cri de peur joyeuse quand il se sentit emporté. Une grande gerbe d'eau jaillit. 11 reparut, rouvrit les yeux, et vit l'Anglais tout près de lui. Ils échangèrent de puérils sourires.
— Ce n'est pas si difficile ! murmura Philippe, d'uue voix si basse qu'il s'étonnait luimême de l'entendre à peine.
— Non, fit l'autre.
Puis ils se regardèrent avec inquiétude : ils n'avaient plus rien à se dire. Ils pensaient bien, pourtant, que leur camaraderie n'allait pas en rester là, puisque déjà ils jouaient ensemble. Philippe alors lit une feinte. Il nagea vite vers le saule dont il s'était aidé tout à l'heure pour se hisser sur la berge, et le saisit de ses deux mains tendues. 11 se mit à se balancer, tantôt se laissant aller au courant, et tantôt y résistant. L'Anglais se hâta de le rejoindre, se suspendit de même et se balança. Philippe lui laissa une petite place. Ils étaient à côté l'un de l'autre, mais toujours vis-à-vis ; et ils souriaient toujours, avec malice. Le sourire de Philippe signifiait : « Je vous ai échappé », celui de l'Anglais : « Je vous ai rattrapé. » Ils ne soupçonnaient ni l'un ni l'autre leur sympathie taquine, et leur conscience ne dépassait pas le sourire qui en était l'expression très vague ; mais Philippe avait un sentiment de sécurité ; il n'était plus seul au monde. Un silence plus long ne lui sembla point supportable.
— L'eau est un peu fraîche, dit-il à tout hasard.
Cette réplique était une trouvaille, parce que la fraîcheur dont se plaignait Philippe justifiait
dans une certaine mesure le tremblement de sa voix.
— L'eau est très souvent beaucoup plus froide, repartit l'Anglais, d'une voix si affirmative, si assurée, que Philippe fut mortifié de ce calme et de cette autorité imperturbable.
Mais il saisit l'occasion de répondre :
— Vous venez sans doute ici tous les jours et vous êtes à Oxford depuis longtemps? Moi, je n'y suis que d'avant-hier.
— Moi. dit l'Anglais, depuis plus d'un an. Il ajouta, d'un ton emphatique et avec un
accent d'orgueil indomptable :
— J'ai même composé, et récité à la fin du dernier terme, aux Encsenia, un poème en grec.
— Je l'ai vu ! s'écria Philippe, qui n'avait d'ailleurs aucune raison de croire que ce fût le même qu'il avait vu chez le libraire.
a Suis-je bête, pensa-t-il, de n'avoir seulement pas regardé le nom de l'auteur ! » La faute était réparable. Il oublia toute discrétion, et demanda, âprement :
— Comment vous appelez-vous ?
— Tintagel, répondit l'Anglais en rougissant, peut-être à cause de la bizarrerie de ce nom.
Mais il ne parut point bizarre à Philippe : il lui parut féerique et admirable. Philippe fut persuadé qu'il avait lu et remarqué ce nom sur la brochure. Ce ne pouvait être qu'une fausse
réminiscence. Il n'aurait pas oublié un tel nom, s'il l'avait lu. Tintagel ! 11 était charmé, il était fier de connaître un jeune homme si pareil aux jeunes hommes de Platon, qui faisait des vers grecs, et s'appelait de surcroît Tintagel. Des vers grecs ! La physionomie de Tintagel n'annonçait point tant de littérature, une érudition si raffinée ; elle n'annonçait même point, à proprement parler, l'intelligence. Il n'avait l'air que d'un bel athlète couronné. Cependant, s'il ressemblait aux statues antiques, il avait de plus le regard, les yeux ensemble rêveurs et spirituels. Tintagel!...
— C'est votre nom de famille? demanda Philippe.
— Naturellement! répondit Tintagel, que parut choquer une question si sotte. Mon nom de baptême est Reynold, qui s'écrit Reginald ; mes amis intimes ne m'appellent jamais autrement que Rex.
Philippe sentit qu'il lui serait désormais impossible de l'appeler autrement que Rex. Il n'imaginait point de bonheur sur terre comparable à celui de posséder un ami qui s'appelât Rex Tintagel. Voilà d'où naissent les affections éternelles. Cette fois Philippe eut pleinement conscience de l'amitié que Rex Tintagel lui inspirait. Ce fut au point qu'il pensa avec un peu de remords à son ami de France, André Jugon.
g4 L'a U DE ARDENTE
— Je vous demande pardon, dit-il, je vais sortir de l'eau, j'ai un peu froid.
Tintagel, qui n'avait nullement froid, ne conçut point qu'il eut le droit de demeurer dans l'eau, quand son ami (dont il ignorait le nom) en sortait. Philippe ne le concevait pas davantage. Ils nagèrent ensemble vers l'échelle, devant laquelle ils se firent des civilités. Puis ils regagnèrent leurs cabines, qui étaient contiguës, mais s'habillèrent dehors, afin de ne pas poursuivre sans se voir la conversation qui était maintenant fort animée.
C'est alors, un peu tard, que Philippe s'avisa qu'il n'avait pas dit son nom à Tintagel, trop discret pour le lui demander. Il lui présenta ses excuses, se nomma et déclara qu'il était venu à Oxford pour un semestre.
— Peut-être deux, ajouta-t-il. (Car il n'avait plus aucune hâte ni aucune raison de s'en aller.)
Il raconta ensuite qu'il était descendu à la Mitre, mais qu'il projetait de se mettre en pension chez un professeur. Il sentit, en le disant, qu'il désirait passionnémentquelque chose qu'il n'aurait su exprimer, et à quoi il ne songeait même point tout à l'heure. Il dit plus bas,, tremblant d'être déçu :
— Ce vieil homme, avec qui je vous ai vu hier, n'est-ce pas le grand poète Ashley Bell?
Tintagel parut frappé d'étonnement, et dit avec une sorte de méfiance :
— Comment pouvez-vous le savoir, si vous n'êtes réellement à Oxford que depuis deux jours?
Cette réponse enchanta Philippe : elle ouvrait à la conversation un champ, pour ainsi dire, illimité! Il était fort aise d'avoir, toute une histoire à conter, qu'il savait qu'il conterait bien, et de briller devant Tintagel. Il aimait de se mettre en frais pour ses amis, surtout pour les nouveaux . Son esprit était sa principale richesse et son unique vanité.
Il lit donc le récit de sa flânerie chez le libraire : l'achat du livre, la première lecture, au vol, dans les water walks de Magdalen. Il dit comme, dès cette minute, la pensée d'Ashley Bell l'avait préoccupé. Il avait furieusement souhaité de le- voir, et voici que, le soir même, le poète lui apparaissait! C'est un miracle (que ne gâtait point la présence de Rex). Philippe fit ce récit avec un emportement incroyable, et une abondance d'autant moins retenue que jamais il n'avait trouvé auditeur comparable à Tintagel. Ses amis de France, notamment André Jugon, avaient la passion de la controverse et, quand ils causaient avec lui de sujets graves ou légers, l'interrompaient à chaque mot ; même quand ils pensaient comme lui, ils disaient le contraire pour ne pas couper court à la discussion. Tintagel l'écoutait avec une attention prodigieusement soutenue, respec-
tueuse (dont Philippe était flatté), une attention sans doute intelligente, mais qui ressemblait par moments à de la stupidité. Il se fût bien gardé d'interrompre un si beau discours, et n'y glissa en effet qu'une seule réplique, lorsque Philippe Lefetvre parla de cet étrange magnétisme que semblait développer la personne physique ou morale d'Ashley Bell.
— Oui, fit Tintagel d'un air profondément convaincu, Ashley Bell est une personnalité réellement magnétique.
Ces mots furent suivis d'un bref silence. Les deux jeunes gens se regardaient bien en face, mais pensaient à autre chose. Philippe fut surpris de penser tout d'un coup à celui des acolytes de Bell qu'il présumait Allemand, et qui lui avait inspiré d'abord une antipathie si violente.
— C'est bien, demanda-t-il, un Allemand qui était avec vous hier?
— Oui, répondit Tintagel. Il s'appelle Lembach.
Ce nom, qui n'a rien de déplaisant, fut odieux à Philippe. Puis, comme il était prêt, et Tintagel également, ils partirent de compagnie : l'idée ne leur fût seulement point venue qu'ils pouvaient s'en aller chacun de son côté.
En passant, ils firent un signe amical au vieux gardien, et dès qu'ils furent de l'autre côté de la portée Philippe, s'arrêtant court, demanda :
— Pourquoi donc Ashley Bell disait-il hier que Charlie Cox est le plus grand connaisseur d'hommes et le seul philosophe de l'Angleterre ?
— C'est, répondit gravement Rex Tintagel, parce que Charlie Cox a vu tous les plus importants personnages de ce pays, depuis trois quarts de siècle, sans aucun vêlement.
Il rougit si fort en faisant ce commentaire que Philippe ne put se défendre d'éclater de rire. C'est que la pudeur de Tintagel, non plus que sa gravité, ne semblait à propos, quand, au lieu de dire « sans vêtement », il répétait le mot même dont usait plus volontiers Ashley Bell en son langage cosmopolite ; et ce mot, emprunté à l'argot français, -exprimait la chose beaucoup plus familièrement, par analogie avec la nudité des chevaux qui n'ont ni selle ni bride. L'accent de Rex, quand il prononçait ce monosyllabe, était aussi impayable.
Philippe, qui venait de se remettre en marche et que Tintagel suivait docilement, jugea le moment venu de confier à son ami, sous une forme pareillement familière, que Bell était, à son idée, « un type dans le genre de Socrate », qui, entouré de jeunes hommes intelligents et curieux, allait philosophant par les chemins. Il ne doutait point qu'un garçon, qui faisait des vers grecs à ses moments perdus, ne fût assez imbu d'hellénisme pour entendre et apprécier
cette comparaison. Rex l'entendit en effet ; mais il avait l'esprit du monde le plus rigoureux, et dès qu'une comparaison clochait ou lui semblait arbitraire, il la répudiait. Il déclara d'un ton catégorique, et même cassant, qu'il ne voyait point de rapport entre Ashley Bell et Socrate, que Bell n'était point un amateur de la discussion philosophique ni d'aucune discussion, ni un penseur subtil, encore moins ironique, et probablement pas du tout un penseur. Mais, quand il essaya de faire comprendre à Philippe Lefebvre par quel charme cet homme, qui n'était point un maître, attirait et retenait auprès de lui des disciples, il ne put trouver aucune explication satisfaisante, il ne put que répéter :
— Ashley Bell est une personnalité réellement magnétique.
— Qu'est-ce que ça veut dire? repartit Philippe avec impatience. (Il oubliait que cette épithète était de son invention.) Pourquoi vousmême vous êtes-vous attaché aux pas d'Ashley Bell? Est-ce encore un effet de ce magnétisme?
Tintagel demeura interdit. Jamais sans doute il ne s'était posé cette question. Mais il répondit, après y avoir rêvé quelques instants, qu'il avait suivi Ashley Bell pour ce motif seul, et de même les trois autres : Lembach, lord Swanage (qu'on appelle Swan), William Liphook (qu'on appelle Billee). Puis il conta, sans
détails, mais avec une netteté encore catégorique, qu'il était arrivé à Oxford l'année précédente, qu'il devait suivre les cours et loger, selon la coutume, chez un professeur, qu'il avait fait la connaissance d'Ashley Bell par hasard, comme Philippe l'avait faite, et que, naturellement, il avait pris aussitôt pension chez Ashley Bell : l'idée ne lui serait pas venue qu'il pût prendre pension ailleurs.
— Vous demeurez chez lui! s'écria Philippe. Pourquoi me l'avez-vous caché ?
— Je ne vous l'ai pas caché : seulement, je ne vous l'ai pas dit. Je vous répète que nous ne saurions plus vivre ailleurs, malgré tous les motifs sérieux que nous aurions de le quitter.
— Quels motifs? dit Philippe étonné, inquiet.
— Ashley Bell, répondit Tintagel, a été accueilli en Angleterre cordialement, après le scandale qu'avait fait en Amérique la publication de son livre. Il est admiré. La plupart se tiennent néanmoins à l'écart de lui, à cause du caractère sexuel de ses poèmes.
Rex articula ces mots baroques d'un ton si âpre que Philippe sourit malicieusement.
— Nous formons, poursuivit le disciple de Bell, un petit groupe tout à fait à part. Nous sommes à Oxford, mais nous pourrions aussi bien être à Cambridge, ou même dans une ville privée de collèges, car nous ne menons ni la
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vie d'université ni la vie d'Oxford. Mais Ashley Bell dit que cela ne fait rien, que le tout est d'être dans l'univers, peu importe le point, et que lui-même est un Cosmos... Tels sont les motifs qui auraient pu nous détourner de loger chez Ashley Bell, mais ils ne comptent pas pour nous.
— Ni pour moi! s'écria Philippe.
Il se tut soudain, confus. Il venait de trahir étourdiment son désir de loger, comme Rex et les autres, chez Bell, et il venait d'en prendre conscience en même temps qu'il le trahissait.
Ce désir était si violent qu'il sentait bien que, si cela était impossible, il ne le supporterait pas. Il n'aurait plus qu'à quitter Oxford, et il sentait qu'il ne pourrait quitter Oxford sans déchirement. Il prit son air le plus câlin, le plus puéril, et dit, d'un ton insinuant :
— Croyez-vous qu'il y aurait encore une petite place pour moi chez Ashley Bell?
— Ce n'est pas la place qui fait question, répondit Tintagel. Assurément, il y aurait de la place. La maison est grande. Elle est la plus grande de ces jolies maisons qui bordent South Park Walk.
— Oh!... fit avec ravissement Philippe, qui avait hier justement remarqué ces jolies maisons.
— Et tenez, poursuivit Rex, il y a une bonne chambre libre qui est à côté de la mienne...
De sorte, ajouta-t-il, avec la plus délicieuse, avec la plus tendre naïveté, que je serais toujours près de vous ; et si nous aimions à causer comme nous faisons maintenant, nous pourrions prendre l'habitude de laisser la porte ouverte.
— Oui! s'écria Philippe... Eh bien?...
Tintagel secoua la tête.
— Je ne vois, dit-il, aucune difficulté, mais peut-être une impossibilité.
— Laquelle? dit Phdippe, haletant.
— Pour les conditions, dit Rex, vous devrez vous entendre avec la fille naturelle d'Ashley, miss Florence...
— Mais oui, je m'entendrai avec elle !
— Elle est extrêmement réaliste et positive...
— Bah? dit Philippe.
— Je pense, fit Tintagel, que vous vous entendrez avec elle facilement, et que vous saurez témoigner beaucoup de soumission à son autorité, qui est jalouse. Mais le difficile est d'être admis chez Bell.
— Vous m' introduirez! dit Philippe.
— Cela ne vous mènerait à rien, répondit Tintagel. Il faut que lui-même, vous ayant rencontré, vous choisisse et vous fasse signe de le suivre, qu'il vous appelle. Comprenez-vous? C'est une véritable « vocation ».
Tintagel rougit encore en prononçant ce
mot emprunté aux évangiles ; mais il s'empressa d ajouter avec une grande politesse, et surtout avec une sincérité entière :
— Je suis bien certain que Bell vous <x appellera » si seulement il vous a vu.
— Il m'a vu hier, et il n'a pas pris garde à moi! dit Philippe Lefebvre accablé.
— Oui, mais la prochaine fois ce ne sera pas comme hier, répliqua Tintagel avec une sorte de malice sérieuse ; parce que la prochaine fois, vous viendrez me dire bonjour. Ashley Bell me demandera: « Qui est-ce? » Et je lui répondrai : « C'est mon camarade. »
Ce mot, qui pour nous autres Latins est banal, souvent péjoratif, prenait, dans la bouche de Rex, une valeur religieuse ; et Philippe se ressouvint qu'il avait maintes fois remarqué l'emphase des versets où Ashley Bell mettait en bonne place le mot anglais correspondant. Il suffit de ce « camarade » pour lui suggérer un doux espoir, ou plutôt une certitude. Mais, comme Tintagel à ce moment faisait halte devant la désirable maison de briques, mi-anglaise, mi-hollandaise, rose de deux roses dillérents et alternés, celte certitude soudain devint négative, et l'espérance se changea en désespoir. Philippe ne sentit plus qu'une chose, c'est qu'il allait, quant à présent, dire adieu à Rex Tintagel. Il n'allait plus tout à l'heure le voir ni l'entendre. Il eut recours à des
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expédients de fortune pour le retenir quelques minutes encore.
— Où aura lieu la rencontre? demanda-t-il d'un ton suppliant.
— Au Parson's Pleasure, répondit avec calme Tintagel. Ashley Bell y viendra sûrement demain, puisque aujourd'hui par exception^ il n'est pas venu.
— Pouvez-vous m'expliquer, demanda soudain Philippe, pourquoi, dans les Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt, il y a tant de pièces militaires?
Tintagel répondit, selon sa coutume, avec politesse et exactement.
— Parce que, dit-il, Ashley Bell, en Amérique, pendant toute la guerre de Sécession, qui dura, comme vous savez, quatre ans. a vécu sur les champs de bataille et dans les hôpitaux. Il ne soignait pas les blessés, car il n'a aucune connaissance médicale, mais il les consolait, il leur donnait son cœur ; et tous étaient ses camarades. C'est la plus belle page de sa vie. Il ne la raconte pas volontiers, et je tiens ces détails, non de lui, mais de miss Florence. Moi. je vous les raconterai.
Philippe songeait à la guerre de son enfance. Lui aussi, il avait entendu le son lointain et sourd du canon, il croyait avoir entendu les gémissements des blessés. Il lui parut que. pour ce motif, il avait des droits à la sympathie
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d'Ashley Bell. Il ne douta plus de sa vocation.
— Je vous les raconterai, reprit Rex Tintagel. Seulement, un autre jour ; car il est maintenant l'heure du thé, et miss Florence n'aime pas qu'on soit en retard.
Mais c'était lui maintenant qui ne voulait plus se résoudre à quitter Philippe. Il le regardait en souriant, comme pour lui demander pardon. Il aurait voulu le prier à venir prendre le thé chez Bell, mais vraiment il ne pouvait pas. Ils étaient désolés tous les deux. Ce fut une minute cruelle. Et puis hrusquement ils se séparèrent, sur le mot d'adieu le plus insignifiant, le plus glacé, sans même se donner la main ; car, au fait, ils ne se connaissaient pas du tout.