LA VOCATION DE PHILIPPE
A l'idée de revoir demain Ashley Bell, et cette fois peut-être de lui parler, Philippe ressentait une émotion si violente qu'il désespérait d'avoir la force de la supporter durant vingtquatre heures ; et cependant cette émotion extraordinaire, qui selon toute vraisemblance était pour lui sans précédent, il pensait l'avoir éprouvée déjà, la reconnaître. Etait-ce une fausse réminiscence? Philippe scruta sa mémoire, et finit par se ressouvenir que sa sensibilité avait été naguère affectée de même, à un degré moindre, la seule fois de sa vie qu'il eût aperçu Victor Hugo.
C'était peu de temps avant le glorieux crépuscule du poète, à une première de l'Odéon. Philippe, en traversant le vestibule du théâtre à la fin du spectacle, avait été averti par un
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remous, par un brouhaha de la foule, que le Maître (dont il savait la présence) allait descendre de sa loge. Il avait tourné les yeux vers l'escalier, et tout en haut, sur la dernière marche, il avait soudain vu apparaître le petit vieillard auguste. Au-dessus de la multitude obscure, et qui remontait, courbée, vers cet homme divin, il avait vu le splendide visage rayonner, en tremblant un peu comme l'hostie à la minute de l'élévation. Le corps caduc se perdait parmi cette ombre vivante et mouvante, le visage se révélait seul, regard, forme sensible et lumière d'une âme. Philippe eût volontiers plié le genou, et il avait gardé de cette vision un souvenir religieux ; mais elle n'était qu'une parure de sa mémoire, et l'étoile déclinante qu'il avait adorée ce soir-la ne lui avait point, comme celle des Mages, signalé le chemin nouveau. Cette fois, il lui semblait que c'était toute sa destinée spirituelle qui allait se jouer d'ici à demain.
Ashley Bell était désormais sa fin nécessaire, et Philippe ne concevait point qu'un tel sage, pour qui les cœurs les plus secrets ne devaient rien avoir de caché, pût voir son légitime disciple et ne le reconnaître pas. Aussi ne doutait il point de sa vocation ; mais il craignait de mi?<érables contretemps, et de l'ordre le plus vulgaire : la pluie, un retard, un caprice d'A>hley Bell qui eût fait manquer le rendez-
vous. Ces imaginations gratuites suffisaient à le torturer. Il était, même pour son âge, d'une puérilité disproportionnée au développement précoce de son intelligence.
Dans la soirée il lui parut qu'il avait fait une grande faute en ne s'assurant pas un moyen de communiquer avec Tintagel. Comment n'avaitil pas songé à lui dire avant de le quitter : « Écrivez-moi, s'il faut remettre, si le temps se gâte, ou bien si Ashley Bell ne vous semble pas de bonne humeur » ? Mais le mal était réparable puisqu'il n'ignorait pas l'adresse de Tintagell Il avait encore le temps d'écrire lui-même! Il sentit que cela lui ferait un extrême plaisir d'écrire à son nouvel ami, même si cela ne devait servir à rien. Aussitôt après le dîner, il monta dans le salon de l'hôtel, où les meubles de palissandre sont d'un Louis-Philippe si contourné que le pire Louis XV ne saurait être plus extravagant. Il y trouva du papier à lettres : mais, comme il était fort empêché à écrire la lettre, manque de sujet, il libella d'abord l'enveloppe, et ensuite il s'avisa que rien n'était si bizarre que ce rapprochement de mots : Rex Tintagel Esq. Il s'amusa de cet écuyer roi, puis se demanda si le protocole n'était pas un peu bien familier pour une amitié de si fraîche date, et s'il ne convenait pas d'écrire en toutes lettres Reginald. Il fit une seconde enveloppe : la première lui plaisait davantage. Il joua de ses scru-
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pules toute la soirée, n'écrivit point de lettre, et tua le temps à comparer les deux enveloppes. Quand il fut se coucher, il n'eut pas le courage de les détruire, mais garda de les laisser traîner, et il les emporta dans sa chambre où il les mit en évidence, afin de les voir d'abord qu'il se réveillerait.
Son premier sentiment au réveil fut une peur si lâche qu'il souhaita de toutes ses forces, il crut souhaiter sincèrement que sa rencontre avec Ashley Bell fût au moins ajournée. Il vit les deux enveloppes. « Ah! se dit-il, que j'ai bien fait de ne pas écrire ! » Mais il pensa que son amitié pour Tintagel n'aurait point de lendemain s'il renonçait à connaître Ashley Bell, et il fut désolé. Avant qu'il fût prêt, on heurta à la porte, il y courut, demanda :
— Qu'est-ce?
— Une lettre.. .
Il entr'ouvrit, tendit la main. Il était troublé, mais point inquiet. Il ne reconnut point l'écriture, naturellement. Sur la grande feuille carrée, il ne vit que cinq ou six lignes, mais d'abord il regarda la signature. C'était bien celle que, sans le savoir, il attendait ; non pas Rex Tintagel : Tintagel R., comme celle des vrais rois. Cette petite pédanterie ou ce snobisme innocent le fit sourire. Il prit garde ensuite à la formule d'adieu : elle était banale selon la mode anglaise, yours truly. De même les premiers mots, Dear
Sir. Enfin il entama la lecture, sans la moindre anxiété : il ne craignait plus d'anicroche ; il ne doutait pas que Rex ne lui écrivît pour rien, pour le plaisir, comme il avait pensé la veille, écrire à Rex. Il en était fort touché, un peu honteux, et jaloux que l'autre eût témoigné plus de hardiesse que lui.
La lettre en effet n'annonçait aucune contrariété, mais seulement que Philippe serait plus sûr de rencontrer cet après-midi Ashley Bell, s'il allait se promener vers trois heures à la Mésopotamie; car, en digne oxonien, il ne supposait pas que personne au monde pût rien ignorer du glorieux Oxford. Philippe eût été mortifié que Rex pensât lui apprendre l'existence de cette Mésopotamie, bien plus célèbre à son gré que l'autre, qui est située par les géographes entre l'Euphrate et le Tigre. Celle d'Oxford est d'ailleurs à deux pas du Parson's Pleasure. La lettre de Rex modifia dans un instant tout l'état d'esprit de Philippe. D'abord, il était fou de joie que son ami Reginald Tintagel, Tintagel R., lui eût écrit. Il ne se lassait point de relire ou de considérer ces quatre lignes. Il pensait aussi que, pour des raisons mystiques, la Mésopotamie était un lieu beaucoup mieux approprié que le bathing place à la première conjonction de son étoile avec celle d' Ashley Bell, le seul lieu en vérité, le seul! Et comme la sensibilité n'est pas moins capable de certi-
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tu de que l'entendement, mais selon les règles d'une logique qui n'a rien à voir avec la logique, il ne mettait plus en doute les résultats de la rencontre, qui ne lui inspirait plus elle-même aucune appréhension.
Il l'attendit même sans impatience (elle était avancée au moins d'une heure), et n'eut point de peine à tuer le temps jusque-là. Il luncha tôt et légèrement : il n'avait pas l'appétit coupé, mais il était dans un état de délice tout spirituel ; il ne sentait pas son corps et n'avait nul besoin de nourriture grossière ; il n'en prenait un peu que par habitude ou par discipline. Il fut ensuite au Broad Walk. où il fit à l'ombre des grands ormes une méditation préparatoire. Puis il se dirigea lentement et par le plus long vers le lieu du rendez-vous. Il fit seulement un détour inutile pour passer devant la maison d'Ashley Bell, mais il tremblait d'être surpris, comme s'il eût espionné. Il pressa le pas. Il suivit le sentier que bordent les taillis de l'University Park et, de l'autre côté, les vastes terrains de jeu. Puis il entra sous bois, faillit tourner à gauche quand il croisa le court chemin de traverse qui mène au Parson's Pleasure. Il sourit de son erreur machinale. Il avait maintenant atteint la rivière, et c'était une sensation ravissante d'ombre, de fraîcheur, de paix, en même temps qu'une joie des yeux.
Elle n'est pas très étroite, mais elle est très
peu profonde, et le courant ne serait point sensible, si à travers l'eau qui semble arrêtée l'on ne voyait s'étirer d'amont en aval de grandes herbes parallèles. Le chemin qui suit la rive est net comme une allée de jardin ; et cependant la nature ici n'est point apprêtée, l'herbe est rustique et négligée, les arbres y croissent à leur fantaisie ; les plus frêles se pressent autour des troncs séculaires. Par-dessus la rivière les branches entrelacées forment une voûte de verdure ; mais une douce lumière s'insinue entre les feuilles qui frissonnent, et ruisselle jusqu'à la surface de l'eau qui demeure impassible sous la caresse des reflets.
La Mésopotamie n'est point là où Philippe se trouvait, mais sur l'autre bord, et il ne savait point comment passer. Un pont qu'il voyait à peu de distance était barré par une claire-voie ; il eût enjambé facilement cette clôture : il n'osa point. Il chercha vainement une autre passerelle. Il allait, il revenait sur ses pas, anxieux, haletant comme un jeune chien qui a perdu son maître. Et il entendait maintenant des voix prochaines! Il croyait reconnaître parmi ces voix celle de Tintagel qui l'appelait! Il fut de ce côté, avec prudence toutefois, cherchant à voir le Maître et ses disciples sans être remarqué d'eux: car l'embarras où il était lui semblait ridicule. Il les vit enfin, si près, mais inaccessibles, et cette impossibilité de les atteindre lui
parut de mauvais augure. Soudain, il tressaillit, son cœur battit d'un mouvement plus gai, et son habituel sourire de malice détendit la moue de ses lèvres. Il venait de voir, devant Ashley Bell assis sur le gazon, entre Tintagel à sa droite et à sa gauche Lembach et Billee Liphook à leurs pieds, il venait de voir amarré un de ces bateaux plats qui seuls peuvent glisser sur le Gherwell sans profondeur. Dans le bateau, sur les coussins rouges, lord Swanage était mollement étendu ; il se penchait vers le fleuve, au point que ses abondants cheveux pâles et moirés retombaient sur son visage, et il semblait occupé à se mirer comme un Narcisse dans l'onde que, sans la troubler, il effleurait du bout des doigts. Les autres le regardaient sans rien dire, car Philippe s'était trompé quand il avait cru entendre leurs voix : ils ne parlaient pas, ils ne pensaient à rien sans doute, mais leurs visages radieux resplendissaient d'un tel bonheur que Philippe en fut jaloux. Et alors il se montra.
D'abord, on ne l'aperçut point. Il attendait, sur la rive opposée. Ses yeux ne pouvaient plus se détacher du vieillard étrange et auguste qui présidait cette assemblée d'adolescents. La puissance mystérieuse de Bell agissait sur lui si fortement qu'il se sentait attiré; l'obstacle ne comptait plus, il crut qu'il allait le franchir par miracle, — qui sait? en marchant comme
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le Sauveur sur le miroir fragile des eaux. Mais une sorte de courant s'était établi entre lui et ceux qui étaient vis-à-vis de lui. Il n'était plus seul attiré. Ashley Bell, Ashley Bell lui-même le regarda, et peut-être avec bienveillance. Or Philippe eut le sentiment que cette minute précise était celle de sa vocation.
Tintagel aussi l'avait regardé, sans manifester aucune surprise ni aucun sentiment de joie, mais s'était levé aussitôt, et n'avait point donné d'explication à ses amis ni prononcé une seule parole. Il s'embarqua et ne pria même point lord Swanage de quitter la place. Il était armé d'une longue perche, qu'il appuya, d'un geste lent et fort, deux ou trois fois au fond de l'eau ; il amena ainsi le bateau jusqu'à l'autre rive, où Philippe, un peu essoufflé d'impatience, attendait. Il souhaita le bonjour à Philippe de la façon la plus banale. Il lui demanda seulement: a Comment allez- vous? » et lui secoua la main vigoureusement. Puis l'appelé, à son tour, prit place auprès des deux élus. Rex plongea le grand bâton dans l'eau morne, et la barque traversa. Swan n'avait rien dit, mais il envisageait le nouveau venu, et ses yeux clairs n'étaient ni plus ni moins étonnés que de coutume. Il était à la renverse parmi les coussins rouges, et la pâle monnaie de lumière, les ombres innombrables de feuilles qui couraient sur ses mains, sur ses joues colorées, sur tout son
corps vêtu de blanc, mesuraient la rapidité du passage.
La présentation au maître fut plus régulière, un peu plus solennelle que Philippe ne l'avait prévu. Car, dès que la barque eut accosté, Ashley Bell demanda doucement :
— Qui est-ce?
Alors Tintagel devint très rouge, et d'une voix presque inintelligible, toute rauque, répondit :
— Mon camarade.
Ashley Bell, d'un signe, invita Philippe à s'asseoir, et le silence ne fut pas autrement rompu.
Ce n'est que longtemps après que Bell reprit la parole, et Philippe à ce moment tressaillit, leva la tête, et aucune force au monde n'aurait pu l'empêcher de regarder le vieillard fixement.
Le mouvement du soleil vers l'horizon avait été jusqu'alors insensible, parce qu'il s'insinuait toujours, plus ou moins obliquement, entre les rameaux et les feuilles et faisait chatoyer le miroir de l'eau. Mais quand il atteignit le point où, soit les maisons éloignées, soit les taillis plus proches pouvaient intercepter ses rayons, anticipant sur le crépuscule, soudain nulle clarté ne descendit plus de la voûte à jour de verdure sur l'eau qui la réfléchissait. Le ciel était si serein que la lumière totale n'en parut
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point diminuée ; et le rafraîchissement de l'air ne fut même pas assez vif pour affecter la sensibilité des hommes. Celle des choses est plus délicate : il y eut, par tout l'espace, un grand frisson ; les feuilles s'agitèrent comme si le vent se fût élevé, et cependant il ne soufflait aucune brise. L'eau se froissa, le Cygne penché y vit frémir et se brouiller son image. Il semblait que la nature, endormie auparavant et muette, parlait; et Ashley Bell se mit alors à parler, comme malgré lui, comme s'il ne pouvait plus se taire, quand les arbres et l'eau courante ne se taisaient plus.
Il disait la même chose que les choses, en termes à peine plus humains, et sa voix se mariait aux autres voix sans les dominer, comme dans une musique où le chant signifie moins que la symphonie et ne doit pas prévaloir. En tout autre lieu de la terre, ce qu'il disait eussent paru d'assez pauvres banalités ; car il parlait, et d'une façon décousue, de l'eau, des plantes, de la sérénité du jour, il disait le charme de cette heure crépusculaire ; et la ressemblance de ces propos avec ceux que les boutiquiers de Londres tiennent au premier venu qui entre dans leur boutique, n'échappait point à Philippe, qui était au comble de l'émotion mais dont l'ironie française ne désarmait pas.
Mais l'harmonie de ces pauvretés avec les
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choses environnantes et avec l'âme des choses leur donnait une signification ou un prestige, et elles devenaient, dans la bouche d'Ashley Bell, le verbe d'une poésie humble et magnifique, primitive, éternelle. Il ne déclamait point, son débit était monotone,' il usait presque des mêmes expressions vulgaires que les boutiquiers en effet, qui disent au client de passage « glorieuse journée » en lui rendant la petite monnaie.
Cependant, comme une eau courante qui, au moindre caillou qu'elle rencontre, se divise en filets plus fins et plus étincelants, l'imagination du poète, plus bondissante que facile, hésitait et rejaillissait à chaque détour de l'idée. Elle se dispersait, mais elle se multipliait, et sur les plus divers objets elle mettait une touche de lumière. Philippe, en écoutant Ashley Bell, reconnaissait le livre qu'avant-hier il avait feuilleté dans la solitude des Magdalen Walks ; mais ce n'était plus un livre aujourd'hui qu'il feuilletait, c'était un homme. Et cet homme, Philippe ne se lassait point de le regarder au visage : ce premier homme, cet Adam, exilé de l'Eden primitif dans un autre siècle et dans une autre Mésopotamie ; exilé du moins de l'Amérique, dont il rappelait malgré lui à tout instant les images, disproportionnées au décor plus fini d'Oxford.
Tant d'excès et une grandeur plus qu'humaine
effrayait le jeune Philippe qui, fasciné, tenait toujours sa vue fixée sur Ashley Bell, mais instinctivement se serrait contre Tintagel. Et pourtant le rude séducteur abusait si peu de sa puissance ! S'il ne l'avait lui-même chantée dans les versets de ses poèmes, on aurait pu croire qu'il ne la soupçonnait pas. Il n'était pas sûr de lui. Son geste, quand il ouvrait les bras, était celui de la prière. Il implorait l'amour, comme s'il avait craint qu'on ne le rebutât. Si fort, il devenait faible et incertain à force de bonté. Il était surtout puéril, et se mettait, par une condescendance involontaire, à la portée de ses auditeurs les plus naïfs, plus bas peut-être que la portée de Philippe. S'il parlait seul, c'est que ses disciples étaient peu loquaces, mais il ne se souciait pas de discourir; au contraire, il provoquait toujours ceux qui l'écoutaient si placidement, à lui répondre, à l'interrompre ; et il usait des moyens les plus enfantins, les plus brutaux : il leur décochait de grosses plaisanteries, il jouait à l'improviste avec l'un ou avec l'autre, il leur distribuait des bourrades. Philippe ne fut pas scandalisé de voir qu'ils ne se gênaient point pour riposter avec la même vivacité brusque et familière que les jeunes gens de Platon ; mais il observa aussi que Tintagel avait eu raison de nier toute ressemblance entre Socrate et Ashley Bell, car il ne trouvait point trace de dialectique ni de
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philosophie dans tout ce qu'Ashley Bell avait dit depuis une demi-heure. Il eut même des velléités de révolte ; il s'étonna de pouvoir être subjugué par un homme dont le génie n'était fait que de sensibilité : le charme d'Ashley Bell était plus fort. Quand par instants Philippe se ressaisissait, il étudiait ses futurs camarades. 11 apprit enfin à distinguer leurs physionomies.
Rex Tintagel, qui l'intéressait plus que les trois autres, venait de le surprendre — et non pas de lui déplaire — par des façons libres, presque mutines, et par des répliques d'un humour assez âpre. Mais, dès que Rex ne faisait plus qu'écouter, c'était avec recueillement : il avait l'air d'un joueur de football qui assisterait à un service divin célébré sur le terrain de jeu, comme on le célèbre parfois dans les camps à l'intention des militaires. Philippe trouva cette comparaison ingénieuse, mais il lui parut qu'elle clochait, à cause de 1' « anticléricalisme » avéré d'Ashley Bell.
Quant à lord Swanage, bien que sa beauté n'eût pas un caractère particulièrement stupide. il écoutait Ashley Bell du même air que devaient l'écouter Charlie Cox, ou les autres compagnons préférés du poète, c'est-à-dire les cochers de fiacre et les conducteurs de tramway . Pour ce motif sans doute. Ashley Bell lui marquait aussi une préférence et lui adressait la parole plus volontiers. Swan lui répondait avec
beaucoup d'amitié, de pair à compagnon, et sans aucune nuance de respect. Peut-être ignorait-il,-comme Charlie Cox, les cochers et les conducteurs, qu'Ashley Bell était l'auteur des Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt.
En revanche, l'Allemand Lembach avait les façons d'écouter d'un homme qui prend des notes au vol pour une étude littéraire, critique et philologique. Chaque fois que Bell hasardait une de ces néologies téméraires, ou de ces locutions empruntées à l'italien, à l'espagnol, au français, dont il abusait en parlant comme en écrivant, Lembach faisait un effort visible d'attention et de mémoire; il semblait se dire : « N'oublions pas encore celle-ci. » Assurément il préparait un lexique de la langue particulière de Bell. Comme tous les Allemands, Lembach, quand il ne faisait qu'observer, avait l'air d'espionner. Cela était déplaisant; cela du moins déplut fort à Philippe Lefebvre, qui avait peu d'inclination pour les Allemands, et un préjugé contre Lembach.
Quant au petit Billee Liphook, Philippe se demanda en vérité pourquoi il faisait partie des disciples, car il écoutait sagement les paroles du maître, mais n'y paraissait rien comprendre. Il jouait à la dérobée avec lord Swanage et le taquinait continuellement, mais il avait soin de ne faire aucun bruit. Son visage encadré de cheveux noirs était encore celui
d'un enfant; et seul parmi ces garçons beaux, mais rudes et mâles, il avait un peu de mollesse et de câlinerie.
Philippe tressaillit : Ashley Bell venait de lui adresser la parole, et à Tintagel.
— Alors, dit le Maître, vous êtes camarades?
Tintagel souriait avec embarras et gardait le silence, comme s'il n'eût osé, sans l'assentiment de Philippe, répondre oui. Cette timidité délicate et ce raffinement de discrétion touchèrent au cœur Philippe. Ce fut lui qui répondit, avec une franchise, une fierté presque arrogante, et en regardant Bell bien en face, comme les hommes de son pays aiment qu'on les regarde :
— Oui, nous sommes camarades.
Bell les envisageait tous deux avec bonté, avec une sorte de respect. Philippe savait quel sens profond et viril le poète des Voix attribuait à ce mot militaire de « camarade », et il se redressa comme un jeune guerrier. Il s'attendait que le Maître dît alors quelqu'une de ces belles paroles sur la camaraderie qui sont éparses dans le Livre; mais Ashley Bell, après une hésitation, ne dit rien, et le silence parut plus pathétique, plus intelligible que toute parole.
— Vous êtes Français? reprit le vieillard. Philippe se dressa encore, afin de confesser
sa patrie avec la même fierté qu'il avait confessé tout à l'heure son amitié pour Rex Tintagel. Cet élan fut si passionné qu'il s'en étonna un peu lui-même, car il ne se croyait pas si chauvin ; mais ses yeux rencontrèrent ceux de Lembach, et il comprit que c'était la présence de l'ennemi qui l'excitait. Avant qu'il n'eût le loisir de répondre, Ashley Bell dit des choses fines et charmantes sur la France, et sur cette tendresse particulière qu'elle inspire aux étrangers; il se moqua des réalistes qui prétendent bannir le sentiment de la politique ; il dit que les nations sont de véritables personnes que l'on aime ou que l'on n'aime point, et que le grand ressort de la politique est au contraire le sentiment.
Philippe ne pouvait s'empêcher de regarder toujours Lembach, il le défiait du regard; mais
la suite du discours d'Asblev Bell fut moins
partiale et moins flatteuse. Le Maître déclara que ses amours pour les divers peuples né s'excluaient point, que chacune des races humaines a un genre d'attrait auquel il était sensible, et que, d'ailleurs, il avait le cœur assez vaste pour les contenir toutes. Il ne manqua point de faire, à cette occasion, une de ces énumérations interminables qui étaient sa manie. Tous les pays du monde y défilèrent, y compris la Chine, le Japon, la Perse, le Portugal, les Fuégiens et les naturels de Tahiti, chaque
espèce recevant un qualificatif bizarre, mais approprié. Il conclut par cette formule, que Philippe reconnut, car Tintagel avant-hier l'avait citée :
— Moi, je suis Ashley Bell, un cosmos. Mais il revint ensuite à la France. Il dit :
— J'ai fait un poème sur elle, au moment de ses malheurs.
Et il le récita naïvement.
(( France, je n'ai jamais douté de toi,
« Etrange contrée, passionnée , moqueuse et a futile...
« Une fois les temps révolus, les nuages dis- (( sipés.
« Et achevé l'enfantement, achevée la déli- « vrance où depuis si longtemps tu t'évertues,
« Que vois-je? Née une seconde fois, domi- « nant l'Europe...
« De nouveau ton étoile, ô France, ta belle « étoile radieuse,
« Plus claire, plus étincelante que jamais dans « le calme firmament ,
« Rayonnera immortelle. »
Philippe écoutait modestement ce compliment à sa patrie. Quand Ashley Bell se tut, il releva le front et lança un coup d'oeil hostile à Lembach; mais l'Allemand ne prit point garde à ce défi, qui n'avait aucune signification en temps de paix : le poème à l'éloge de la France ne lavait nullement choqué, il avait seule-
ment remarqué deux ou trois curiosités d'expression.
Ashley Bell donna presque aussitôt le signal du départ. « Mon Dieuî se dit Philippe, inquiet, ils vont prendre le thé à la maison ! Ai-je la permission de les suivre? » Il interrogea des yeux Tintagel, qui semblait parfaitement calme et répondit d'un signe affirmatif. Il eut même l'honneur de cheminer à la droite du Maître, à la gauche de qui marchait Rex Tintagel. Lembach suivait à quelques pas, et Philippe ne tournait point la tête pour le voir. Lord Swanage et Billee Liphook allaient devant. Billee tenait son camarade par l'épaule ; et comme Swan, toujours grave, absent, n'avait pas l'air de s'en apercevoir, Billee, pour se faire remarquer, le poussait de temps en temps, avec brutalité, jusqu'au bas côté de la route. Alors Swan avait la complaisance de répondre à ce geste cordial, en repoussant à son tour brutalement Billee Liphook jusqu'à l'autre bas côté.
Et ils allaient ainsi tous les six, ne parlant plus ; et le soir tombait.