P AU M AN O C K-H O U S E
Lorsque Philippe Lefebvre pénétra dans la demeure d'Ashley Bell, et exactement au moment qu'il franchissait le seuil, son cœur battit, il connut la joie orgueilleuse des conquérants. Il se flattait d'avoir obtenu par sa volonté seule et à force de persévérance l'accomplissement d'un vœu téméraire. Par une bizarrerie peu concevable de raison ou de sentiment, tour à tour il avait espéré, puis désespéré, sans douter cependant jamais. Il pensait avoir dû surmonter de tels obstacles que son ivresse de vaincre était comme alourdie par la fatigue d'avoir trop lutté. N'avait-il pas failli, ce matin, lâcher la partie déjà presque gagnée? Quel bonheur qu'il eût tenu le coup! Il avait tant vécu depuis la veille qu'il ne prenait pas garde que ce désir aujourd'hui satisfait, hier encore à pareille heurç
il osait à peine le former. Toutes les épreuves ' qu'il venait de subir, il croyait sincèrement qu'elles eussent rempli un volume, comme les histoires qui s'étendent sur plusieurs années.
Il se réjouissait ensemble dans son noble cerveau et dans son cœur, parce que son admission chez Bell, en même temps qu'elle décidait de l'avenir de sa pensée, consacrait le lien de camaraderie qui l'unissait à Rex Tintagel. Vingt-quatre heures avaient également suffi au mystère de sa vocation et à celui de son amitié ; mais il ne se rendait point compte de cette simultanéité. Il imaginait avoir brigué, dispute longtemps la faveur d'Ashley Bell, au lieu qu'il savait bien que son amitié pour Rex (dont il ne savait aussi le nom que depuis hier) s'était épanouie tout d'un coup, comme ces plantes que font pousser les fakirs de l'Inde en imposant les mains sur un peu de terre où ils ont glissé une graine ; et il s'extasiait sur son heureuse fortune, tant de bonnes chances accumulées depuis la première vue, le premier entretien, tant de miracles en série I
A cette minute solennelle, Philippe dont le cœur était bouleversé, mais qui avait selon sa coutume la conscience parfaitement lucide, se remontra qu'il ne fallait rien laisser perdre de ce qui devait retentir par toute sa vie ; il s'ordonna de bien exercer cette bonne vue qui était une de ses facultés plus précieuses, et d'abord
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de prendre dans sa mémoire un cliché fidèle des objets. Mais cette volonté délibérée de voir et de se ressouvenir n'eut d'autre effet que d'altérer la sincérité de sa vision et de la rendre moins aiguë. Philippe, et à cette époque les jeunes gens de son âge, étaient des successeurs — encore présomptifs — de gens qui faisaient profession d'observer, et qui savaient prendre des notes, enregistrer des sensations, plus peut-être que les sentir. Tout à rebours, Philippe Lefebvre et ses jeunes contemporains sentaient au premier degré plus vivement que leurs aînés, mais ne savaient point noter, et quand par acquit de conscience ils le voulaient faire, ils ne sentaient plus. Philippe n'aperçut, à cette première visite chez Bell, aucun des détails sur lesquels se portait justement son attention ; et de même qu'en parcourant hier les collèges d'Oxford, il ne s'était formé qu'une idée générale des chapelles, des halls, des cloîtres, des jardins, il ne pensa point visiter la demeure privée d'Ashley Bell, mais une sorte d'archétype des maisons de professeurs à Oxford ; il ne douta point que, partout ailleurs, il n'eût vu dans le vestibule le même mobilier massif de vieux chêne, les bâtons de promenade et les ustensiles de jeu, et les manteaux suspendus, ni que le tapis de l'escalier pût être d'un vert moins criard, ni les fuseaux de la rampe autrement que de bois tourné peint en blanc.
Il reçut toutefois une impression bien différente lorsqu'il entra dans le salon, qui était vaste, avec deux windows avancés, garnis de fleurs, et la vue du parc. Maints objets assez vulgaires, que Bell avait rapportés de sa mère patrie, créaient dans cette pièce, comme on dit, une atmosphère, et une atmosphère tout américaine. Philippe se rappela que Tintagel lui avait loyalement signalé l'inconvénient d'habiter chez le proscrit, et de se mettre ainsi à part d'Oxford. Il se rappela le mot du maître : (( Je suis Ashley Bell, un cosmos. » Mais il se répéta aussi ce que, la veille, il avait dit luimême à Rex : « Que m'importe ? Je suis étranger, je suis Français. Je ne suis pas venu ici par tradition ni pour achever mes études, mais par caprice, et je serais allé aussi bien ailleurs. » Il n'eut pas le loisir de pousser davantage ses réflexions, car il aperçut d'abord miss Florence Bell ; il devait s'attendre à la voir, il était averti, et il éprouva cependant une étrange surprise.
Bien que, depuis son arrivée, il eût rencontré par les rues et le soir aperçu à l'hôtel maintes femmes, maintes jeunes filles, et même surpris des flirts, on ne sait quelle prévention, plus forte que l'expérience, l'obligeait de concevoir Oxford comme un lieu de clôture d'où la femme est absente et bannie. Cette fausse idée s'était imposée à lui si impérieusement et si vite, qu'il
lui semblait que depuis un temps immémorial il n'avait point vu de femme ; il n'en put revoir une si soudain et de si près sans tomber dans une sorte de stupeur. Mais, presque aussitôt et machinalement, il se mit à sentir à la française, c'est-à-dire qu'une intrigue lui parut fatale, indispensable, entre cette femme unique et lui ; n'importe quel genre d intrigue : il n'examina point d'abord s'il s'agirait d'une galanterie vulgaire ou d'un grand amour passionné ; mais puisque miss Florence Bell lui était destinée de toute façon, il fut bien aise de la juger dès lors beaucoup plus favorablement que ne semblait faire Tintagel. C'était en vérité une superbe créature, mais ce qu'elle était réellement ne comptait déjà plus pour Philippe; car un amour, même artificiel ou de parti pris, forge lui-même ses illusions et ne fait aucun état de la réalité.
Il avait si bien perdu, en un instant, sa justesse et sa subtilité coutumières qu'il n'observa point que cette femme, qui représentait pour lui à cette heure tout le « féminin » , était fort peu féminine. Les allures, les gestes de miss Bell, et sa façon même d'être assise, et sa façon de regarder, n'annonçaient que la femme de tête, la vraie, la seule maîtresse, il faudrait dire le maître de la maison. Elle était du moins aussi grande et aussi solidement bâtie que son père, aussi athlétique. La physionomie d'Ashley Bell, jeune encore, était celle d'un vieillard, et de
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même Florence Bell avait un signe de vieillesse prématurée : une mèche blanche, argentée, brillait parmi ses cheveux du noir le plus franc ; mais son teint était frais et reposé, bien qu'un peu trop mat, et la forme de son corps, ainsi que le dessin de ses traits, n'accusait aucun âge précisément, mais la force adulte. La beauté de son visage était presque parfaite, d'une pureté toute classique. La fille du poète était, selon l'expression d'un autre poète, merveilleusement semblable aux déesses immortelles.
C'était une Vénus ou une Victoire.
Florence était avec cela aussi Américaine que Philippe le pouvait souhaiter ou craindre, et Américaine de la classe riche, habillée avec un luxe un peu campagnard, mais avec goût. Elle portait, ce qui était de moins bon goût, de fort beaux bijoux en plein jour. Philippe s'en étonna : il n'avait point de raisons de croire qu'Ashley Bell fût riche, et en avait de croire le contraire. Ce costume d'apparat, qui jure d'ordinaire avec une beauté plastique, donnait à miss Bell un air imposant, un port royal. Elle était cependant simple et naturelle : ce n'est point sa faute si elle avait le prestige de la santé ; et Philippe fut charmé de voir qu'elle semblait à son aise parmi tous ces garçons, qu'elle leur témoignait cordialement la plus chaste, la plus confiante camaraderie.
Il fut seulement un peu mortifié qu'elle ne
le distinguât point. Elle ne marqua ni surprise, ni même curiosité à la vue de cette figure nouvelle. Elle donna la main à Philippe vivement, comme aux autres, et avec le même sourire fier. Philippe, qui ne la quittait point des yeux, observa qu'elle ne posait à personne, tout bas, de questions à son sujet. « Me prendra- t-elle à table à sa droite? » se demandait-il.
On fut bien goûter dans la salle, qui était spacieuse et claire, avec de hautes boiseries d'acajou, et tout autour des vitrines, toutes pleines de porcelaines de peu de valeur, mais multicolores et gaies ; la table était servie comme pour un vrai repas, chargée de ces babioles d'argenterie dont les Américains ont encore plus le goût que les Anglais, qui ne font point défaut tant qu'on les ignore et desquelles on ne saurait plus se passer lorsqu'on en a fait usage une seule fois ; mais autour de cette table parée pas un des convives ne s'assit. Florence allait de l'un à l'autre, offrant les gâteaux, les fruits à la crème et le thé, qu'ils prenaient debout. Lembach se tenait à côté d'Ashley Bell et semblait le revendiquer pour lui seul, lord Swanage et Billee Liphook étaient inséparables, Rex Tintagel ne quittait pas Philippe Lefebvre.
— Aviez- vous, lui demanda Philippe, fait pressentir ma visite à miss Florence? Pourquoi n'est-elle pas étonnée de me voir ici?
— C'est, repartit Rex, que tous ceux qui
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veulent suivent Ashley Bell à la maison, pourvu toutefois qu'il les accueille et leur fasse signe. Miss Florence voit donc très souvent des inconnus, qui reviennent ensuite ou qui ne reviennent pas, et elle n'est jamais étonnée.
Cette réponse piqua Philippe. Il s'était flatté d'un privilège et ne put souffrir que sa vocation eût des précédents. Il avait encore plus de peine à consentir que d'autres nouveaux, des profanes pussent dorénavant s'introduire chez Bell. La liste lui semblait assez longue, et il pensait naïvement qu'elle dût se clore sur son nom.
Tintagel reprit :
— J'avais d'ailleurs (excusez-moi) fait part à miss Florence Bell de votre visite, et du projet que vous caressez de vous installer à Paumanock...
— Quoi? Paumanock? dit Philippe, effaré.
— C'est, dit Rex, le nom indien de la grande île sur laquelle est bâti New-lork, et Ashley Bell a ainsi nommé le cottage : Paumanockhouse.
Il poursuivit :
— J'ai fait part à miss Florence de noire projet, mais, naturellement, je n'ai pas débattu avec elle les conditions, car cela ne me regardait pas. Vous devez donc lui demander si elle veut tout de suite aller avec vous dans sa chambre, puisque vous avez fini votre thé.
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Tintagel en disant ces mots, avec une politesse affectueuse et charmante, prenait des mains de son ami la tasse vide et l'assiette encore toute barbouillée de crème. Philippe était fort intimidé ; mais son excellente éducation le sauvait dans ces conjonctures difficiles, de même que la commodité du protocole sauve les princes, qui n'ont pas d'éducation. Il s'avança, assez résolument, vers miss Bell, et lui dit ce que venait de lui souffler Rex Tintagel, mais sa phrase fut mieux tournée.
Florence ne lui répondit point, mais à l'instant même le conduisit dans une pièce voisine, qui était bien une chambre à coucher, car Philippe y aperçut d'abord un fort petit lit, du style Louis XVI français : le reste de l'ameublement était plutôt d'un cabinet de travail. De part et d'autre de la cheminée étaient deux placards à grillages, remplis de cartons reliés comme des livres, et toutes les reliures, imitant le veau ancien, étaient pareilles. Un divan de coin garnissait l'angle le plus proche, surmonté de trois rayons d'étagère, où étaient rangés les volumes que miss Bell feuilletait le plus volontiers. Le bureau touchait la fenêtre et était encombré (comme la table de la salle à manger) de mille petits ustensiles superflus et nécessaires. Les photographies étaient innombrables. Celle qui tira d'abord l'œil de Philippe Lefebvre, fut, au-dessus du lit, un grand portrait de
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Léon XIII, dont il put lire, à distance, la dédicace en latin : A notre très chère fille Florence Bell. Il en induisit que Florence était catholique ; et que la fille d' Ashley Bell se fût convertie, surtout au catholicisme, ce caprice lui parut choquant, mais encore plus extravagant. Cependant, miss Florence s'était assise sur le divan de coin, et l'invitait d'un signe à y prendre place auprès d'elle. Philippe s'avisa soudain — après quelques secondes de réflexion — que cela devait le troubler d'être assis près d'une si belle femme, et qui lui était, de toute évidence, destinée. Il ne remarqua point qu'il demeurait parfaitement calme , et se persuada de la meilleure foi du monde qu'il était hors de lui. Il était seulement empêché de parler d'argent à une personne qui semblait bâtie pour traiter ces questions-là de très haut. Ce fut miss Bell qui en parla, avec l'indifférence et la netteté d'un manager. Elle annonça le prix des chambres et de la pension. Tout fut terminé dans un instant. Philippe eût fait scrupule de marchander. Au surplus, les « termes » ne dépassaient pas ses moyens. Il calculait même que sa vie de Paris lui coûtait bien davantage, et qu'il n'aurait pas d'occasions de dépenser, puisqu'il ne mènerait pas ici la vie luxueuse des autres étudiants d'Oxford. Sitôt que l'accord fut conclu, il éprouva un véritable soulagement, en même temps qu'un vif désir de revoir Tintagel ; car il
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pensait ne l'avoir pas vu depuis plusieurs heures. Il se leva brusquement, oubliant le plaisir qu'il pensait goûter à s'entretenir de si près avec miss Florence Bell.
— Rex, dit-elle, pourra vous montrer votre chambre, et vous l'arrangerez ensemble si vous voulez.
Il courut vers la salle à manger, mais, en chemin, rencontra Tintagel qui venait audevant de lui, et tous deux, sans plus s'occuper de miss Florence que si elle n'existait pas, montèrent l'escalier lestement. Ils sautaient les marches trois par trois, et pour se hisser se tenaient à la rampe, qui était fort grosse et d'un acajou parfaitement poli.
Juste vis-à-vis le palier, Tintagel ouvrit une porte. Il avait un air triomphant et semblait dire : « Vous allez voir ce que vous allez voir! » Mais il s'arrêta sur le seuil, consterné, et comme s'il eût lui-même vu cette chambre pour la première fois, il s'avisa qu'elle n'était pas digne de son ami. Elle était en effet toute petite, prenait jour sur un des trois pignons de la façade par une lucarne ronde, et le plafond, très élevé, faisait un angle extrêmement aigu. Le mobilier se composait d'un lit de cuivre, d'une table de frêne clair, et d'une armoire du même bois, avec une porte pleine et l'autre en glaces, plus deux chaises de frêne et une chaise longue de rotin.
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Cette chambre parut à Philippe sympathique, comme disent les Italiens, et désirable comme disent les Anglais. Mais Tintagel était bourrelé quand il la comparait à sa propre chambre, voisine, meublée tout aussi simplement, fort basse de plafond, mansardée, mais vaste, et de plus égayée par une quantité incroyable de photographies et d'accessoires de jeu. Rex fit un grand effort pour vaincre sa timidité, et dit en rougissant, avec une grâce rude et charmante :
— Si vous voulez réellement me faire plaisir, vous prendrez ma chambre, et vous me laisserez l'autre petite où je serai réellement très bien.
— Réellement, s'écria Philippe, j'y serai aussi très bien.
Il était touché aux larmes. Il n'aurait pour rien au monde accepté l'offre de Tintagel ; mais, pour rien au monde, il n'aurait voulu que la chambre fût moins petite, et que Tintagel n'eût pas cette pensée courtoise de la lui disputer.
Rex protesta encore, plus faiblement. Philippe trancha la difficulté en disant :
— Si je me trouve un peu à l'étroit et si je manque de place pour ranger toutes mes affaires, vous me prêterez un petit coin. Et puis vous savez bien que je ne serai jamais chez moi sauf juste pour dormir : tout le reste du temps, je serai chez vous.
Ils échangèrent un regard de gratitude réci-
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proque : car ils venaient vraiment de se procurer l'un à l'autre le bonheur parfait. Mais ils ne tenaient pas en place. Ils coururent sans désemparer à la Mitre, payèrent la note, et entassèrent pêle-mêle toute la garde-robe de Philippe dans sa malle, qu'ils hissèrent péniblement sur un hansom. De retour à Paumanock-house, ils montèrent tous les deux cette lourde malle, sans le secours de personne, jusqu'au deuxième étage, et se mirent aussitôt à la déballer.
Philippe avait bien la place de suspendre tous ses costumes dans l'armoire de sa chambre et à quelques portemanteaux qui étaient au mur ; mais Tintagel voulut absolument recueillir une partie de ce trousseau, puisque cela était convenu : il n'a qu'une parole. Ils firent cette distribution avec une admirable ignorance de la pratique. En moins d'un quart d'heure, ils avaient trouvé moyen de si bien confondre leur linge et leurs vêtements, qu'ils devaient se résigner désormais à mettre leur avoir en communauté.
Ils venaient à peine de terminer ce qu'ils avaient le front d'appeler leurs rangements, qu'un gong fit dans l'escalier un bruit épouvantable.
— C'est le dîner, dit Rex.
— Nous ne serons jamais prêts ! dit Philippe.
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Mais Tintagel l'assura que ce n'était point chez Bell comme dans maintes maisons d'Oxford et qu'on ne s'habillait pas pour le repas du soir. Philippe trouva en effet dans la salle ses camarades en costumes de jeu, et Ashley Bell toujours vêtu du même complet gris, la chemise ouverte. Cette tenue négligée faisait contraste avec la grande toilette de miss Florence et avec le luxe du couvert : la table était chargée de fleurs.
Le couvert était luxueux, mais le dîner était simple et court. Il venait d'ailleurs beaucoup trop tôt après le thé, et l'on n'y toucha guère, sauf Ashley Bell qui avait un appétit de géant. Même, lord Swanage (et naturellement Billee Liphook) ne prirent rien qu'une bouillie d'orge arrosée de crème. Ashley Bell était en train, mais ses jeunes convives semblaient endormis, et Philippe, gagné par la contagion, ne se sentit point capable de briller. On ne servit point de café après le dessert, et chacun se retira presque aussitôt.
— Est-ce que réellement vous vous couchez de si bonne heure? demanda Philippe à Rex avec une sorte d'effroi.
— Nous irons faire un tour dehors, si vous voulez, dit Rex, par pure complaisance; car il mourait aussi d'envie d'aller se coucher.
Philippe alluma sa pipe Brasenose, et Rex l'admira si fort que Philippe voulut lui en
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offrir une pareille. Ils allèrent jusqu'à Carfax : ce n'est pas tout près. Us avaient grand plaisir à être ensemble, ils ne s'ennuyaient pas une minute, et le chemin ne leur parut long ni à l'aller ni au retour; mais, comme Tintagel était peu bavard, et Philippe tout pénétré, ils n'échangèrent pas quatre mots.
Paumanock-house, quand ils arrivèrent, était plongé dans l'obscurité et dans le silence. Ils montèrent cette fois sagement, crainte de troubler le sommeil de leurs hôtes et de leurs camarades. Tintagel n'avait pas fini sa pipe neuve; alors, Philippe en alluma une seconde, et ils fumèrent longtemps, chez Tintagel, puisque cela était convenu. Pais ils commencèrent de se déshabiller, en passant continuellement de chez l'un chez l'autre, bien que cela soit peu commode, mais toujours pour observer les conventions ; et enfin, il leur fallut bien se résigner à se mettre au lit.
— Je ne me suis jamais couché si tard! dit Rex avec une fierté puérile.
Cette phrase était, en outre, pleine d'aimables sous-entendus : avec vous le temps passe vite, on ne songe pas à regarder l'heure qu'il est, etc.
Il cria de son lit à Philippe (quoiqu'il vît fort bien que la porte était grande ouverte, selon le traité) :
— Avez-vous laissé la porte ouverte? Sans
quoi, je craindrais que vous n'eussiez pas assez d'air dans une si petite chambre.
— Oui, répondit Philippe, j'ai laissé la porte ouverte.
Après un bon temps, Tintagel reprit :
— N'êtes-vous pas réellement trop mal? Ne voulez-vous pas, réellement, prendre ma chambre et me céder la vôtre?
— Je suis très bien, répondit Philippe, mais c'est justement si j'étais mal que je ne voudrais pas changer avec vous.
— Si aimable ! murmura Tintagel avec ravissement.
Ils jugèrent alors convenable de se taire plusieurs minutes, afin de ne pas s'importuner. Puis ils se souhaitèrent le bonsoir avec des soupirs hypocrites, et en froissant leurs draps, pour faire semblant de prendre dans leur lit une position de sommeil. Mais longtemps ils veillèrent tous deux, et chacun , tendant l'oreille, écoutait le souffle régulier de l'autre qu'il croyait endormi.