LES LOISIRS ET LES JOURS
A dater de ce soir mémorable, Philippe mena une vie si unie qu'il n'avait pas de moyens de distinguer l'une de l'autre les journées successives, toujours pareilles, ni de les compter. Le temps fuyait, et il n'en avait ni le sentiment ni la mesure. Plusieurs semaines après son établissement à Paumanock-house, Philippe croyait n'y être que de la veille, et le lendemain il y croyait être depuis plusieurs mois.
On ne travaille jamais beaucoup à Oxford ; mais les hôtes d'Ashley Bell travaillaient encore moins ; et Philippe Lefebvre, accoutumé aux scrupules des jeunes intellectuels français, n'aurait pas imaginé que l'on pût travailler aussi peu sans une gêne de conscience cruelle. Il est vrai que c'était les vacances (un Français ne les prend jamais en toute sûreté), c'était la belle saison. Mais lorsque les cours recommencèrent,
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il n'y eut pas grand changement. Billee Liphook, lord Swanage poursuivaient-ils leurs études? Cela était aussi peu apparent que possible. Lembach semblait occupé, mais il accomplissait à la maison sa besogne mystérieuse, ou même suspecte. Il fallait bien que Tintagel fût amateur de littérature — bien qu'à le juger sur sa mine, le plus malin ne s'en fût pas avisé — ; il le fallait, puisqu'il était helléniste au point de faire des vers grecs. Il devait assister aussi à quelques conférences ; mais il s'esquivait, pour y aller, si discrètement que nul n'en aurait rien su, si Philippe, qui n'aime point les cachotteries, ne lui eût demandé compte sévèrement de ces éclipses. Tintagel répondait alors avec franchise, mais en rougissant, comme s'il eût fait l'aveu d'un péché.
Rien non plus ne fut changé après l'équinoxe aux jeux ni aux promenades. Les jeux d'été firent place aux jeux d'hiver, mais la différence entre les deux est plutôt de convention, et l'on ne voit pas d'abord pourquoi les uns furent assignés à la saison clémente, les autres à la saison rigoureuse. Celle-ci est assez rude, l'air d'Oxford est froid et âpre ; mais il n'est pas de mode que l'on en souffre, et Philippe n'en souffrit point, pour faire comme ses camarades. Dans les herbages souvent humides, parfois glacés, sur les chemins couverts de la Mésopotamie, éclaircis maintenant par la chute des
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feuilles, au bord de l'eau frissonnante et qui seule paraissait frileuse, Ashley Bell toujours vêtu de son complet gris, et le grand col de sa chemise toujours déboulonné, coiffé de son large feutre ou plus volontiers nu-tête, allait suivi de ses jeunes disciples vêtus de blanc, à peine vêtus, comme cet été. Le paysage, en dépit des changements à vue de l'automne, puis de l'hiver, semblait toujours à Philippe un lieu de délices ; le Cherweli même ne lui semblait pas moins désirable qu'en août ; il regrettait que le Parson's Pleasure fut maintenant fermé, chaque fois que le hasard l'y faisait penser, chaque fois que par exemple on rencontrait Charlie Cox, et que Bell arrêtait le vieux bonhomme pour faire avec lui un brin de conversation.
Ce miracle d'un éden que l'hiver ne dépouille pas de son charme était dû, et Philippe le sentait bien, uniquement dû à la présence d'Ashley Bell. L'inexplicable correspondance des êtres et des choses ménage ordinairement une harmonie entre le décor et les personnages qui l'animent ; mais ce sont plutôt les personnages humains qui empruntent la figure des choses et leur couleur : ici, l'homme, l'homme primitif, l'Adam américain, Ashley Bell, donnait sa propre physionomie au paysage. Toute campagne autour de lui ne pouvait avoir l'air que d'un paradis terrestre.
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L'autorité de ce magicien sur la nature eût au besoin rassuré Philippe, quand parfois il se reprochait de céder trop facilement à l'extraordinaire ascendant de Bell. Mais il aurait voulu au moins comprendre les causes, les moyens de cette influence qu'il subissait : il ne les comprenait pas, et il en était mortifié.
Depuis tant de semaines qu'il vivait ici, Philippe y avait goûté, entre toutes les joies, celles du loisir : il le croyait banni de la terre depuis le crépuscule de l'esprit antique, mais justement Philippe, comme les Anciens, n'admettait pas le loisir sans une grande activité de la pensée. Or, depuis des semaines, il n'avait pas conçu à la lettre une seule pensée, ni même réfléchi un peu sérieusement à quoi que ce fût. Il ne s'était pas une fois recueilli ; quand il s'y évertuait par l'effet d'une vieille habitude, son attention était bientôt dispersée. Ah ! sans doute Tintagel n'avait dit que la vérité stricte quand il avait nié toute ressemblance d'Ashley Bell au divin Socrate. Philippe, malgré le témoignage de Rex, n'avait pas sitôt renoncé à son rêve puéril de disputer avec un autre Socrate par les chemins d'une autre Attique ; mais il ne pouvait à présent se dissimuler la faillite de cette rêverie. Il en était déçu : il s'étonnait de ne l'être pas davantage. A la vérité, il s'obstinait encore à chercher des traits communs entre son maître et celui de Platon. Socrate ne pré-
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tendait-il pas ignorer toutes choses hors l'amour? C'est à l'amour qu'Ashley Bell voulait borner l'intérêt de cette vie, et par lui qu'il pensait résoudre tous les problèmes éternels. Mais quelle illusion encore que cette apparente analogie !
Socrate savait peut-être l'amour et rien autre chose ; mais les choses qu'il se flattait de ne savoir pas, sa curiosité ne se lassait pas de le3 poursuivre à travers les méandres et les surprises d'interminables conversations. Il arrivait souvent que la dispute ne terminait rien, et que Socrate n'en tirait aucune lumière ; mais il avait eu le plaisir de causer, à défaut de s'instruire ; car il aimait les discours autant que la sagesse, et même sa feinte ignorance n'était que prétexte a discours. Ashley Bell était peu bavard, sauf quand il avait pour interlocuteur Charlie Cox ; il était même si peu bavard qu'on se demandait comment il pouvait exercer cette puissance « magnétique » sans le secours de la parole. Et quant à l'amour, il l'appelait l'Alpha et l'Oméga de l'Univers, la cause première et la suprême réponse, mais il se contentait de ces banalités, qu'il semblait prendre pour des définitions : c'est qu'il était bien chargé d'amour, qu'il communiquait par une sorte de rayonnement à quiconque s'approchait de lui ; mais il ne se souciait que de sentir l'amour et de le transmettre ; aucun de ses rares propos ne
révélait à ses auditeurs s'il en avait une idée claire ni comment il le concevait.
Ce n'était point sans doute au sens grossier, positif, purement humain. Il devait plutôt reconnaître en l'amour une force de la nature, la force élémentaire ou unique ; et enfin l'amour eût été pour Ashley Bell un autre nom de Dieu si on l'eût pu dire panthéiste. L'était-il? Cela n'est point invraisemblable, car le naturalisme y incline, et entre les deux systèmes il n'y a peut-être qu'une différence de terminologie. Mais Ashley Bell n'avait aucun système, et Philippe Lefebvre ne tarda point d'apercevoir que c'était jouer sur les mots de le dire naturaliste parce qu'il était l'homme de la nature et en communion avec elle, avec l'universalité des hommes vivants, avec la conscience obscure des animaux, avec l'âme en sommeil des plantes et l'âme en puissance des objets.
Du moins, s'il était naturaliste, Ashley Bell ne l'était que par sensibilité, et rien ne déroute ni ne scandalise un intellectuel comme ces soidisant philosophies où la sensibilité est tout, et où l'entendement n'a point de part. Cet Ashley Bell qui avait le cœur si détourné de toutes les religions positives et de tous les dieux personnels, qui n'était pas seulement irréligieux, mais anticlérical au point de ne mettre jamais les pieds dans aucun temple d'aucun culte, qui obéissait au précepte de Gœthe, ne se permet-
tait point de familiarités de langage avec l'être incompréhensible et ne prononçait jamais le nom de Dieu, que de fois Philippe Lefebvre, déconcerté, l'entendit professer avec indifférence et comme si cela importait peu un déisme à la manière de Jean- Jacques Rousseau, ou même de Voltaire! Il paraissait dès lors se ranger, d'instinct sans doute, à une philosophie qui en ce temps-là n'avait pas encore atteint la France, et qui juge de la qualité des doctrines d'après les avantages pratiques, politiques ou moraux que l'on en peut retirer. Enfin, Ashley Bell avait une tournure d'esprit, sinon un système, pragmatique.
Philippe, qui tenait pour un dogme la valeur absolue de la vérité, considérait une telle opinion comme un blasphème. L'idée seule qu'un être doué de raison pût accepter un critérium si misérable le révoltait. Pour que cette antipathie de pensée n'élevât pas entre lui et Bell une infranchissable barrière, il fallait que l'autorité du poète fût presque surnaturelle. Il fallait aussi que Philippe eût une belle hauteur d'esprit et une liberté singulière à cet âge, pour comprendre ou pour excuser un tempérament si opposé au sien. Il ne laissait pas de s'admirer lui-même à ce propos.
L'argument qu'il invoquait en faveur de Bell était que, pour un être en qui la puissance de vivre est à ce point en excès, vivre est la seule
grande affaire ; tout ce qui produit, maintient ou accroît l'existence est, si l'on peut dire, consacré, et implique une vérité supérieure contre quoi toutes les dialectiques ne peuvent rien. Mais une autre incompatibilité, plus malaisée à réduire, l'aurait dû, raisonnablement, soustraire au charme d'Ashley Bell.
Ce poète au grand cœur païen, qui semblait n'avoir jamais ouï dire que le fils de Dieu fût descendu sur la terre, empruntait au christianisme, sans y changer un iota, toute sa doctrine de la charité. Il attribuait à l'amour du prochain une efficace infaillible, et il ne doutait pas que ce merveilleux remède ne suffit à guérir tous les maux, à résoudre toutes les difficultés que l'état de société a enfantées parmi les hommes. Sa naïveté sur ce point était évangélique. Il n'avait, bien entendu, examiné ni approfondi à la façon des économistes aucune question sociale, et eût dit volontiers, comme ce politique français, qu'il n'y en a pas. Il n'y en aurait pas, si chaque homme vivant aimait tous les autres ardemment, au moins sincèrement, comme Ashley Bell les aimait. Son amour avait pour solide fondement la certitude de l'égalité : c'est une certitude que nulle opération de l'esprit ne saurait procurer, et voici où l'homme uniquement sensible prend l'avantage. Bell sentait l'égalité et la fraternité humaines. Il les connaissait par expérience et
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comme des faits. Il était aussi peu capable d'envisager un de ses frères comme inférieur à lui ou supérieur, que de s'obliger à sentir qu'il fit clair en pleine nuit. Il était, en un mot, démocrate à la rigueur, et l'on ne saurait concevoir que jamais démocrate de profession ait réussi à l'être avec moins de réserves.
Un sentiment démocratique d'une si évidente candeur étonnait Philippe et lui inspirait de la déférence, mais non pas de la sympathie. Luimême était peut-être républicain (et ce n'est déjà pas la même chose), républicain de doctrine, mais il était aristocrate par conscience de sa supériorité ; il était, si l'on peut hasarder ce barbarisme, passionnément inégalitaire. Aussi se plaisait-il, par malice, à relever dans le socialisme d'Àshley Bell des contradictions : elles n'y manquaient pas. Cet ami du peuple était par exemple en admiration devant la monstrueuse ploutocratie de son pays natal, et y voulait voir la plus grandiose manifestation de la puissance humaine. C'est que Bell était avant tout Américain ; et il tirait vanité de l'être, puisqu'il se flattait d'avoir, le premier, dégagé la poésie de la race et de lui avoir prêté une voix. Cependant son grand amour universel l'amenait à nier toute différence de valeur entre les races. Philippe ne démêlait pas encore s'il niait les frontières et s'il méconnaissait les patries ; mais il s'intitulait « Ashley Bell, un cosmos »,
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et, doué de tempérament guerrier, il semblait suspect de pacifisme.
Sa contradiction la plus frappante était sur l'article de l'amour ; puisqu'il le tenait pour la cause première et la fin dernière de tout, il en aurait dû parler comme les mystiques, sur le ton transcendant ; et il en parlait avec des mots que leur superbe hardiesse sauvait seule d'une ignoble grossièreté. Comme l'avait dit Rex Tintagel le premier jour avec une ingénuité comique, il était extrêmement sexuel ; il l'était dans ses entretiens comme dans ses poèmes ; mais ce franc-parler, qui avait fait scandale de l'autre côté de l'eau, était peut-être plus alarmant ici, lorsque Bell avait pour auditeurs ces jeunes garçons innocents, sa fille intacte et dédaigneuse.
Les propos d'Ashley Bell étaient continuellement lyriques et en même temps familiers. Il ne haussait jamais son diapason, et son sublime ne craignait pas la platitude. Extraire la poésie des moindres choses était pour lui une fonction si naturelle, si quotidienne, qu'il n'en faisait pas plus d'affaire que les abeilles de distiller leur miel. La seule occasion où il se permît d'être grave, ou même, si peu que ce fût, solennel, c'est quand il parlait de l'amour, et il en parlait cependant de telle sorte qu'il eût fait sourire des auditeurs moins purs. Il chantait le divin désir avec une licence, une abon-
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dance qu'on ne souffre guère qu'à de tout jeunes gens dans le désordre et dans l'ivresse de la puberté. Immodestement il se targuait de ces triomphants réveils, qui semblent en effet plus flatteurs lorsque 1 âge en est passé. Lui à qui Philippe reprochait d'adopter sans examen les idées morales les plus étroites des philistins et des bourgeois, il était d'une largeur de vues quant à l'amour, ou plutôt d'une amoralité qui ne choquait pas moins le jeune Français, et qui le troublait étrangement. Lorsqu'il cédait à sa bizarre manie des litanies et des énumérations, il nommait l'amour de tous les noms que l'humanité pieuse a décernés à ce Dieu, mais il n'oubliait pas non plus ceux qu'elle a inventés aux heures de délire et de folie : tous lui étaient également sacrés.
Il les prononçait à voix haute, il ne les chuchotait point. Il ne semblait pas initié aux mystères dont il empruntait le langage, et son culte n'était pas équivoque, n'étant point secret. Ses discours n'avaient aucun son de perversité. L'innocence d'Ashley Bell était aussi évidente que celle de la Nature, avec qui il gardait toujours l'accord, même quand il tenait des propos qui, d'une autre bouche que la sienne, eussent été pour elle des outrages. Prodigieuses paroles, inouïes sans doute jusqu'à la venue du transfuge d'Amérique, en ce séjour de la jeune chasteté virile ; combien pourtant elles avaient
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d'harmonie, et avec le paysage, plus voluptueux que Naples, et même, à leur insu, avec les disciples d' Ashley Bell ! A leur insu : car ils écoutaient chanter ce poète des forces matérielles et des ivresses du corps, non pas avec indifférence, mais avec la même impassibilité que s'ils avaient eu des corps glorieux.
Seul, Philippe Lefebvre ne pouvait l'écouter de sang-froid, ni éviter de se trahir par des rougeurs, par des pâleurs et par de visibles frissons. Ah! c'est qu'il n'avait pas besoin, lui, d'être invité au désir ! Son adolescence libre et si tôt initiée ne l'avait disposé que trop à suivre les suggestions d'une parole que ses camarades, encore profanes, recevaient sans trouble apparent. A Paris il se moquait volontiers de ceux qui avaient son âge et qui étaient moins précoces : il ne se moquait plus ici, mais il s'irritait. Il ne soupçonnait pas d'hypocrisie la vertu de ces jeunes athlètes, et elle était cependant pour lui comme un objet de scandale. Il était, avec plus de raison, scandalisé de se sentir en proie à un tourment dénué de noblesse et que les autres ne subissaient point. Par quelle faveur spéciale, ou par quel ascétisme sans effort, Billee, Swan, Rex, et Lembach — Lembach ! — échappaientils à cette gêne? Philippe était contraint d'avouer leur supériorité en ce point, et son orgueil en souffrait. Il était honteux de lui-même. Il citait à peu près Baudelaire, qui avait alors la vogue
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parmi les hommes de cette génération et de cet âge, et il demandait « au Seigneur »
la force et le courage De contempler son cœur et son corps sans dégoût.
Mais il rejetait toute la faute de ce grand désarroi sur Ashley Bell, qui depuis des semaines, dans cette retraite cloîtrée d'où la femme était absente, au lieu de le divertir charitablement de l'amour, lui en avait imposé l'idée fixe.
Il est incroyable que Philippe qualifiât de « retraite cloîtrée » Oxford, où ne manque point la grâce féminine, et surtout Paumanockhouse où il vivait sous le même toit que miss Florence Bell. Cette distraction était si forte que Philippe fut le premier à en rire, quand il s'en aperçut. Il se ressouvint aussi qu'il n'avait point douté au premier abord que Florence ne lui fut destinée, à titre de Français. Il le croyait encore. Mais quelle inexcusable négligence d'avoir laissé en suspens cette aventure!
A vrai dire, il ne l'avait pas laissée en suspens. Il avait, de temps à autre, flirté avec miss Bell, mais machinalement. Fort prudemment aussi. Il n'était point novice ; mais il n'avait pratiqué que des femmes faciles, vénales, et les plus humbles. Il avait, de plus, une excellente éducation et une délicatesse fort scrupuleuse : il tenait toute «jeune fille» pour sacrée, et il
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avait peine à imaginer qu'elles fussent après tout des femmes, capables d'inspirer l'amour, au sens le plus positif du mot, de le ressentir, et peut-être d'y céder. Il lit ce petit effort en ce qui concerne miss Florence, et il s'avisa presque aussitôt que la fille d'Ashley Bell devait nécessairement être affranchie de tous les préjugés. Il y avait quelque apparence ; mais ce qui fondait surtout l'opinion de Philippe, c'est que Florence était fille naturelle, et la conclusion n'était plus si logique. — Ashley Bell, moins par égoïsme que par principe, et parce qu'il ne souffrait aucune diminution de liberté, avait toujours répugné à se marier légitimement.
La certitude du succès est le seul remède spécifique de la timidité. Philippe était de nature assez timide, et s'il avait un peu d'expérience au sens général, il n'en avait aucune de cette sorte d'aventure; mais encore une fois il ne doutait pas de réussir, et il devenait téméraire, effronté. Il ne souffrait plus une heure de retard, après une attente de plusieurs semaines. La pensée, le regret, le remords du temps perdu irritait encore son impatience. Ce qu'il voulait, c'était on ne sait quoi d'instantané. Dès qu'il eut lieu de croire que miss Florence fût rentrée dans son appartement, il y monta comme à l'assaut : il n'y avait pas remis le pied depuis le jour même de son établissement à Paumanock-house. Si on lui eût demandé :
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(( Qu'y allez-vous faire? » il eût été bien empêché de répondre; il n'avait pas si distinctement conscience que l'Ingénu, mais leurs intentions ne différaient pas sensiblement : « Que faites-vous? — Je vous épouse. » En effet, il l'épousait.
Philippe, toutefois, ne poussa point l'oubli des convenances jusqu'à négliger de frapper à la porte. La voix claire et ferme de miss Florence lui commanda d'entrer. Le cœur lui battait bien un peu, mais il ouvrit d'un geste délibéré, et regarda directement, comme il avait pris, par imitation, l'habitude de faire depuis qu'il vivait parmi de jeunes Anglais. Il se rappelait si fidèlement le décor, la place du lit, du secrétaire, des bibliothèques, et la photographie du pape, que l'aspect des choses ne le pouvait plus divertir de l'essentiel de ce qu'il venait chercher ici. Pourtant, il eut une surprise, et telle qu'il fut saisi d'abord, puis, dans l'instant même, transporté de fureur : l'Allemand, Lembach, était là, tête à tête avec miss Florence ! Il était en vérité comme chez lui !
Sans doute, ce tête-à-tête n'avait rien de suspect. Lembach et miss Florence étaient fort près l'un de l'autre; mais lui, juché sur un escabeau, fouillait dans les cartonniers; Florence, assise sur le divan d'angle, faisait des comptes, et ne semblait point s'occuper de lui. Malgré cette indifférence évidente et réciproque,
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et sans d'ailleurs les soupçonner, Philippe fut choqué horriblement. Il ne concevait point qu'un jeune homme fût assez dépourvu de tact pour passer le seuil d'une chambre de jeune fille, ni que la jeune fille l'y reçût comme si c'était la chose du monde la plus naturelle. Il oubliait de très bonne foi qu'il était lui-même en train de manquer de tact, précisément de la même façon, et qu'il comptait bien d'être accueilli de même. Il ne les soupçonnait pas, parce qu'il partait de ce principe que le Lembach, laid, obséquieux et menteur, qui lui inspirait une répugnance physique, devait inspirer à tous, femmes ou hommes, une égale aversion; mais, sans former de soupçons, il éprouvait de la jalousie. « C'est tant mieux ! » se dit Philippe. Il se connaissait si bien ! Il savait par maintes épreuves que la jalousie était l'origine de toutes ses affections, et seule pouvait les produire ou leur donner le branle. Les contemporains de Philippe savaient par cœur le Rouge et le Noir. Philippe, comme Julien Sorel, aimait de se fixer des délais et de les observer à la rigueur. « Avant cinq minutes, se dit-il, ce misérable Allemand ira dehors, et me cédera la place. »
Mais il se demandait aussi : « Comment lui ferai-je entendre que je l'ai assez vu? » Philippe ne s'apercevait point qu'il signifiait sa volonté beaucoup plus catégoriquement par un hautain
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silence que par des paroles, par la roideur de son attitude et par un air d'attendre que l'autre fût parti. Il ne daignait point jusque-là expliquer à miss Florence elle-même le motif de sa visite. La fille d'Ashley Bell,. toujours penchée sur son livre de comptes, levait cependant les paupières et suivait curieusement cette scène muette. Un Allemand comprend toujours quand on le met à la porte. Lembach ne cherchait déjà plus qu'à ménager sa sortie. Ce ne fut pas au bout de cinq minutes, mais d'une minute à peine, qu'il se retira. Il emportait l'un des cartons reliés en guise de livre. Il dit à miss Florence :
— Si vous permettez, je prendrai celui-ci. Je le compulserai plus commodément dans ma chambre.
Elle permit, d'un signe. Lembach sortit.
— Qu'est-ce que cet Allemand vient faire chez vous? Et il fouille dans vos papiers I s'écria Philippe avec une violence incroyable, au moment que Lembach tirait la porte.
Miss Florence Bell ne témoigna aucun étonnement de cette violence, qu'elle ne sembla même point remarquer, et Philippe en fut bien aise. Elle lui répondit fort posément qu'Ashley Bell avait publié un seul volume, les Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt, mais qu'il avait écrit sur des carnets, sur des feuilles volantes, sur des bouts de papier, des versets, des pen-
sées en prose, innombrables; et surtout une prodigieuse masse de lettres, qui, rangées par ordre chronologique, formaient une histoire de sa vie ; qu'elle avait pris soin en effet de réunir et de classer ces lettres ; que Lembach, qui s'intéressait au Maître, avait sollicité la faveur de les lire et de les étudier, et qu'elle n'avait pas de raisons valables de refuser cette autorisation a un philologue.
Miss Bell articula ces derniers mots d'une voix étrangement âpre, d'un ton commerçant, en femme d'affaires, qui ne serait pas fâchée d'exploiter, le cas échéant, la littérature paternelle.
Philippe ressentit une nouvelle atteinte de jalousie, qui lui fit monter les larmes aux yeux et le sang au visage. Il dit, avec feu :
— Et moi, croyez-vous que je ne m'intéresse pas au Maître? Que cela ne me ferait pas aussi un immense plaisir, si vous me permettiez de fouiller dans toutes ces paperasses?
Florence lui repartit avec tranquillité :
— Elles sont également à votre disposition.
— Egalement ! murmura Philippe en haussant les épaules.
Son cœur ombrageux, non plus que sa raison orgueilleuse, n'admettait point l'égalité. Miss Bell sourit, avec bonté, non sans malice. Il lui en sut gré. Elle ajouta :
— Moi aussi, je me tiens à votre disposition,
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et je vous ferai sur ces documents tous les commentaires utiles, faute desquels ils seraient pour vous lettre morte. Ne sentez-vous pas qu'il me plaira davantage de bavarder avec vous qu'avec Lembach? Je ne sais pas, reprit-elle après une brève pause, pourquoi je dis cela; car avec lui je ne parle point. Il préfère que je lui laisse le champ libre et que je ne me mêle pas de guider sa recherche.
Philippe fut tout d'un coup au septième ciel, et pensa la phrase ridicule des vieux romans : (( Elle est à moi ! » Déjà il se faisait une fête de ces causeries quotidiennes, où il comptait de pousser l'intrigue avec la fille sous couleur d'étudier l'œuvre inédite du père. Dans le vrai, il n'avait de curiosité que d'Ashley Bell, et son amour pour Florence était purement de tête.
— Je vous remercie, dit-il, mais sans effusion, et plutôt avec dignité.
Il ajouta, d'un air de câlinerie :
— Voulez-vous que nous commencions dès demain?
Il ne se doutait guère que, s'il disait « demain », c'est que pour l'heure il ne souhaitait que s'échapper, et cherchait un prétexte.
— Demain, s'il vous plaît, dit Florence, toujours avec le même calme imposant.
Il la remercia encore et s'enfuit, beaucoup plus précipitamment que n'avait fait Lembach.
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Dehors, il tomba d'abord sur Tintagel, qui semblait aux aguets, angoissé, et qui d'une voix altérée lui demanda :
— Où étiez-vous donc? Je ne savais pas où vous étiez passé !
Cette angoisse de son ami, pour l'avoir perdu de vue dix minutes, le bouleversa de joie. Il répondit, avec la brusquerie de cet âge, qui est si charmante :
— Eh bien quoi? je ne m'étais pas envolé ! Puis sa voix se radoucit, il dit :
— J'étais chez miss Florence, je vous raconterai cela.
Il sentait, avec un rien de remords, qu'il devait remettre Tintagel d'une alarme si chaude, le consoler, le rassurer, enfin qu'il lui devait une compensation. Il imagina d'aller faire une petite fête avec lui, seul à seul, et à l'heure du goûter il l'enleva. Ils se privèrent, pour une fois, de l'excellente collation ordonnée chaque jour par miss Florence elle-même, furent dans une boutique de High-street où le thé n'est pas cher, mais où il est médiocre ; et le cake carré, pesant cinq livres, pétri de plus de graisse que de beurre, le grossier school-cake à six pence les deux tranches, leur parut le plus admirable gâteau qu'ils eussent dévoré de leur vie.
LE PASSE GLORIEUX ET FAMILIER d'aSHLEY BELL
Le premier entretien de Philippe Lefebvre et de miss Florence Bell eut donc lieu dès le lendemain, comme il était convenu; et il n'y eut point de séance d'ouverture, ni de leçon préliminaire; mais Florence, qui était méthodique, commença par le commencement, et suivit l'ordre des dates. Elle prenait une à une, soit les notes, soit les lettres, et le commentaire perpétuel qu'elle en faisait à Philippe n'était ni d'une abondance trop complaisante, ni d'une concision et d:une sécheresse affectée. Elle ne disait que le nécessaire, rien de plus, rien de moins.
Mais ce nécessaire était indispensable. La plupart de ces lettres, de ces notes, eussent
paru vulgaires, oiseuses, et d'une platitude désolante à quiconque n'eût pas été averti qu'elles émanaient d'Ashley Bell : dès que, pour ainsi dire, on les raccordait à sa grande figure, elles prenaient un caractère et une portée. Telle était, selon le point de vue, cette différence de valeur, que Philippe Lefebvre, plus il s'intéressait aux paperasses du père illustrées par la fille, et moins il arrivait à concevoir que Lembach, sans la glose, y pût prendre le moindre intérêt. Ici se marque la contrariété de l'érudition allemande et de la française, de l'esprit allemand et de l'esprit français. Miss Bell, en faisant à Lembach et à Philippe des traitements si opposés, témoignait un sentiment bien fin de leur diversité de race. Son inclination personnelle était naturellement pour Philippe, qui avait de ces documents, les seuls dignes d'être appelés humains, précisément la même curiosité qu'un Anglo-Saxon. Elle lui improvisait, verbalement, une de ces amples biographies alors inconnues en France, toujours si goûtées en Angleterre : et déjà Philippe caressait le projet de rédiger celle-ci; comme il avait, naguère, caressé le projet de mettre l'enseignement d'Ashley Bell en dialogues platoniciens, quand il prenait Ashley Bell pour un Socrate.
Sans doute que pas un livre n'a jamais répondu si bien que les Voix de la Mer, de la
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Ville et de la Forêt au vœu de Pascal : à chaque page on y trouve l'homme. Et pourtant, la personne auguste de Bell se manifestait encore mieux à Philippe Lefebvre par ces notes hâtives, insignifiantes, par ces lettres familières jusqu'à la trivialité. Même ce « magnétisme », dont les disciples parlaient en baissant la voix, avec l'effroi sacré, Philippe ne le subissait pas moins positivement lorsque, maniant ces reliques, il s'entretenait avec Florence de l'enchanteur invisible et absent, qu'aux heures où il errait avec lui sur les rives du Cherwell, dans les herbages de Christ-Church, par les chemins couverts de la Mésopotamie, où il le voyait face à face et touchait sa puissante main.
D'abord, miss Florence avait exposé à Philippe les origines humbles et antiques d'Ashley Bell, et lui avait montré la nature en travail d'un grand homme, les procédés de cette création, les premiers états, les retouches, une dépense de trois siècles ! Tous les héros de l'humanité ont été préparés de même, on établirait leur genèse si les éléments d'information ne manquaient point ; mais presque toujours ils manquent ; au lieu que les titres et actes de Bell avaient été conservés dès le principe, comme si les ancêtres plus lointains eussent pressenti sa grandeur future, obscurément. Florence était la gardienne jalouse de ces archives, qui prouvaient que les Bell remontent
à la première émigration : c'est, pour les Américains du Nord, la grande ancienneté, l'équivalent d'une noblesse européenne, la nuit des temps ; et la fille du primitif n'était pas dépourvue de snobisme.
Ainsi, elle se plaisait à conter que le premier Bell connu historiquement portait le prénom d'Abijah, qu'il était né en Angleterre au temps d'Elisabeth, environ i56o, que ses trois fils passèrent l'Atlantique, l'aîné précisément en i635, et qu'Ashley Bell était issu de ce premierné, qui vécut centenaire, — d'ailleurs, comme les autres. Elle attribuait dogmatiquement les facultés des Bell à une hérédité double, hollandaise et anglaise ; elle ne se lassait pas de célébrer, avec cette façon d'appuyer sur chaque syllabe des mots que les Anglo-Saxons appellent « l'emphase », la qualité physique et morale d'une lignée composée uniquement d'ouvriers manuels ou agricoles, dont les caractères essentiels étaient la force musculaire, la santé, la longévité, et une vertu puritaine.
Philippe était encore trop imbu de M. Taine pour ne pas apprécier, et même avec un peu d'excès, la valeur objective de tels documents. Mais il ne pouvait cependant tenir en bride son imagination, et elle lui fabriquait une légende d'Ashley Bell qu'il combinait de bonne foi avec cette histoire authentique. Comme les historiens les plus prudents dès qu'ils touchent aux
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origines, il ajoutait à celles de son héros des surcharges fabuleuses. Plus on lui enseignait à connaître la physionomie véritable d'Ashley Bell, plus ce visage légendaire dont il était l'inventeur à son insu, le préoccupait. La première fois qu'il avait rencontré Ashley Bell au Parson's Pleasure, il l'avait d'emblée comparé, un peu familièrement, avec un soupçon d'ironie française, à un vieux fleuve. Bell lui apparaissait maintenant comme un dieu encore, et un dieu des eaux, mais à un degré sensiblement plus élevé de la hiérarchie : c'était le dieu du fleuve Océan, le dieu même de l'Atlantique. Philippe (qui tenait de miss Florence les renseignements les plus précis sur les ascendants et sur la naissance de Bell) voulait pourtant qu'il fût né de l'écume des flots : non pas de cette écume légère, glauque et dorée de la Grèce ou de l'Ionie, de cette risée d'une mer calme qui ne saurait enfanter qu'une souriante Aphrodite, mais de ces lourdes vagues grises qui déferlent et ne peuvent déposer sur le rivage qu'un dieu adulte, presque vieux, tout couvert de poils déjà gris, humides et salés. Philippe, comme dans un rêve, le voyait, jeté sur la grève un peu rudement, étourdi du coup, puis rouvrant les yeux, étendant le bras, et d'un premier regard embrassant l'univers, surtout la mer mouvante : il la contemple pour la première fois et cependant elle ne l'étonné point, il la reconnaît, car
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il est fait de sa même substance, comme le fils est fait de la substance maternelle, et le lien qui avant l'enfantement les unissait n'est encore qu'à demi rompu.
Ce rivage où les vagues avaient roulé Ashley Bell, vieillard nouveau-né, cette grande île appelée maintenant Long-Island (mais Bell préférait le nom indien : Paumanock), échouée comme un poisson gigantesque vis-à-vis de New- York et de Brooklyn, la côte sauvage, battue des flots, les collines au loin légèrement tracées, riches de moissons et de forêts, tout cela, Philippe, qui ne l'avait jamais vu, le voyait, à la lettre : c'était l'image la plus familière de son imagination. Et de même il imaginait les autres paysages, les plages, les baies, les retraites dans les rochers, où s'était passée l'enfance, la jeunesse de Bell, rien qu'en promenades solitaires ou en promenades avec des (( camarades », courses à pied, chasses, baignades si fréquentes qu'il semblait en vérité que cet homme fût amphibie. Et Philippe voyait encore ce Brooklyn, ce New- York, ' dont il n'avait eu jusqu'alors aucune idée, les avenues larges, les rues étroites et profondes, cette foule à qui n'est comparable aucune foule en aucune autre ville du monde, la folle mêlée des omnibus et des cabs, et surtout les ferry-boats, les bacs, le pont roulant. Philippe avait de toutes ces choses comme une fausse réminiscence, et
il se demandait parfois sérieusement s'il n'avait point vécu en Amérique une vie antérieure.
Mais il ne laissait pas aussi de comprendre par l'effet de quel sortilège ces représentations d'objets qu'il n'avait point directement sentis se pouvaient former en lui si nettes, et selon l'apparence si vraies. C'est que ni dans les Voix de la Mer, de la Ville et de la Forêt, ni dans toute la correspondance. d'Ashley Bell, ni dans tous ces carnets de notes, il n'y avait un seul mot de description ; point de ces indications trop précises qui, au lieu d'aider l'esprit à imaginer, le déroutent, de même que les dessins dans les livres illustrés. Les décors où Ashley Bell avait vécu, étaient pour ainsi dire si incorporés à lui que, rien qu'en se montrant lui-même, il les faisait voir. Ses moindres écrits, ses moindres paroles, qui étaient une perpétuelle confession, confessaient en même temps que lui la nature tout entière, dont sa personne était inséparable.
On ne pouvait point l'isoler des objets inanimés et visibles qui achevaient pour ainsi dire sa physionomie, et auxquels il communiquait son âme ainsi que son magnétisme mystérieux. Gomme une tradition populaire veut que les victimes de meurtre gardent peinte au fond de leurs yeux morts l'image de celui qui les a tuées, Ashley Bell gardait peinte au fond de ses yeux vivants l'image des lieux qui l'avaient
vu naître et fleurir. Il avait emporté en exil l'atmosphère de son pays. Il demeurait environné des vents de mer, du parfum salé des vagues ; et même dans cette maison commode, paisible, si anglaise, parmi cette campagne admirable, mais si différente, d'Oxford, ceux qui séjournaient auprès de lui se sentaient comme lui exilés d'une patrie qu'ils ne connaissaient point; ils en avaient le souvenir et la nostalgie ; ils croyaient entendre mugir sur le sable le grand Océan qui relie l'Europe au nouveau monde, et l'autre Océan plus lointain qui baigne les plages de Californie.
Ashley Bell, ainsi que les choses, évoquait aussi les personnes qui avaient participé à sa vie et dont le souvenir innombrable ne le laissait plus jamais seul. Cette troupe de camarades anciens se pressait à l'entour de lui. Philippe les connaissait aussi positivement que s'il les avait vus de ses propres yeux.
Il les connaissait physiquement, à tel point qu'il n'aurait pu les rencontrer dans la rue sans leur adresser un signe d'intelligence et un salut amical. Il connaissait tous les secrets de leur âme, car Bell était un devineur de pensée, qui communiquait cette faculté à ses lecteurs ou à ses auditeurs. Parmi ces compagnons de Bell, ou ces compagnes, il en était d'assez étranges, surtout pour prendre rang dans la famille d'un dieu : ainsi une grand'tante, qui ne jurait certes
pas comme les matelots attendu qu'elle' était quakeresse, mais qui chiquait avec eux, parlait leur langage et faisait de ses mains toutes les œuvres d'homme. Il était, entre parenthèse, divertissant d'entendre la belle, froide et distinguée Florence Bell parler avec respect de cette virago mal embouchée. Ce petit détail amusant ne pouvait échapper à la critique avisée de Philippe Lefebvre. La mère du poète l'intéressa davantage, et même lui inspira une affection quasi filiale. Il ne vit d'elle aucun portrait, mais il en eût dessiné un ressemblant. C'était une femme puissante et calme qui rayonnait de bonté, douce et forte, modèle des épouses et des mères fécondes, admirable ménagère et fermière, d'une telle ampleur de sens commun qu'elle égalait la plus haute raison. Philippe lut maintes lettres, d'une beauté véritablement souveraine, qu'elle n'avait pas écrites de sa main, mais dictées : car cette femme éminente ne savait pas écrire.
Certainshommes illustres avaient tout de suite compris et admiré Ashley Bell, en dépit des incompatibilités du génie ou de l'humeur, et s'étaient institués ses défenseurs contre le profane vulgaire. C'était, en Amérique, Emerson et Thoreau, en Angleterre, Tennyson. Les occasions n'auraient sans doute pas manqué à Philippe de les connaître par ailleurs, mais non point de les pénétrer ainsi; car ils devinrent
soudainement, grâce à l'intermédiaire de Bell, ses amis intimes, malgré leur âge vénérable et leur gloire. Mais il va de soi que Philippe leur préférait les préférés d'Ashley Bell, collègues de bureau, compagnons de courses, ramassés à la fortune du trottoir, cochers d'omnibus, pilotes de bacs, péagers de ponts, enfin tous les semblables de ce Charlie Cox tenancier du Parsoa's Pleasure : gens si ordinaires et si humbles qu'il semblerait que tous dussent avoir une même figure, comme les peuples inférieurs ou les animaux d'une même espèce ; mais, dans les carnets et dans la correspondance de Bell, ils apparaissaient au contraire avec des traits personnels si accusés, que Philippe Lefebvre appelait chacun par son nom, et en articulant les noms voyait les visages divers.
La qualité sociale de ces amis préférés de Bell ne scandalisait plus Philippe Lefebvre. Il les trouvait même, beaucoup plus qu'un Emerson ou qu'un Thoreau, accommodés au génie du démocrate, maintenant qu'il commençait de connaître bien cette vie d'ouvrier, plate, banale, si l'on s'en tenait à la lettre, et,' si l'on en pénétrait le sens profond, la plus riche existence d'homme qui peut-être eût jamais été vécue. Il tirait vanité d'avoir su comprendre, ou dépasser, l'antinomie des apparences médiocres et de la réalité splendide d'Ashley Bell; mais il était mortifié de ne pouvoir pas s'expli-
quer si aisément certaines anomalies de sa propre conduite à l'égard du poète américain. D'abord, qu'il eût souhaité un maître, à vingt ans, un directeur de conscience, et même qu'il le fût venu chercher à Oxford, à la rigueur tout cela se justifiait ; mais qu'il eût choisi, à Oxford, un étranger, et de surcroît un homme qui n'avait avec lui que des dissentiments ; que, l'ayant fait, il eût la certitude instinctive d'avoir rencontré le maître, le directeur qu'il cherchait, et d'être déjà transformé par son influence, il faut avouer que, pour un amateur superstitieux de logique, ces inconséquences avaient on ne sait quoi de choquant. Philippe ne laissa point cependant de les justifier aussi, par ces raisons ingénieuses qu'en torturant un peu les textes on finit toujours par déduire, quand on a l'esprit de finesse.
Les moralistes ont observé à maintes époques, ils auraient pu l'observer à toutes les époques, une sorte de malaise vague qu'ils ont appelé « le mal du siècle », et qui est proprement le mal de tous les siècles. Gela ne fait point honneur à l'intelligence, qu'on l'ait diagnostiqué des centaines de fois sans apercevoir qu'il n'est pas neuf mais éternel, et qu'on l'ait décrit ou chanté, ou dénoncé du haut de la chaire, sans définir sa nature qui est simple, ni ses causes qui sautent aux yeux.
Il n'est qu'une transposition du malaise de la
puberté. Chaque fois qu'une génération nouvelle d'hommes arrive à cet âge critique, qui n'est pas environ quatorze ans comme on croit, et d'une durée de quelques mois, mais qui traîne jusqu'au plein développement de l'individu, et chaque fois que cette génération nouvelle commence de jouer ou de revendiquer un premier rôle dans la vie sociale, elle attribue ou elle communique à l'humanité tout entière ses propres états moraux et physiques, ses inquiétudes et ses aspirations, ses ardeurs et ses découragements, ses troubles équivoques, cette combinaison d'une jeunesse toute neuve, infinie en sa soif de l'avenir, avec une lassitude immense du passé et de l'hérédité immémoriale. Ce n'est pas un accident intermittent et périodique, mais la plus constante de toutes les règles, et qui procède toujours de la même cause. Quand elle se pousse au premier plan, la classe nouvelle de- jeunes hommes croit toujours que la génération qu'elle suit a manqué sa destinée, et qu'il n'est que temps de la supplanter si l'on veut sauver la race ou l'espèce ; que les aînés n'ont pas « agi », et que les cadets sont mieux faits pour l'action ; que la foi va remplacer avantageusement le dilettantisme ; bref, que l'on est à une heure d'entière rénovation. De tout temps, la jeunesse, et par suite les hommes de divers âges vivants encore autour d'elle, gagnés par la contagion, mêlent curieu-
sèment les sentiments contradictoires d'une décadence qui touche à son terme et d'une renaissance qui est pour demain. Le plus piquant est que les aînés oublient totalement qu'ils ont pensé là-dessus exactement comme leurs cadets il y a une vingtaine d'années, et s'en laissent imposer par eux. Ils acceptent cette opinion qui les condamne. Ils admirent naïvement et ils envient cette jeunesse qui les pousse de l'épaule ; et leur contribution personnelle au (( mal du siècle » est la mélancolie qu'ils éprouvent de n'avoir pas été choisis pour accomplir la grande œuvre, d'être venus trop tôt dans un monde à la veille de rajeunir. Et la seule cause de ces espérances illusoires comme de ces stériles regrets, c'est que l'heure sonne pour quelques milliers d'adolescents d'obéir au génie de l'espèce ; mais ils prennent pour un cataclysme universel la pelite révolution intime, qui ne modifie que pour chacun d'eux toutes les valeurs morales et physiques.
L'histoire n'est pas toutefois si monotone que ce phénomène se répète d'âge en âge sans nuances. Les jeunes gens, à certaines époques, ont plus de raisons apparentes de croire autour d'eux le siècle malade, et de se croire euxmêmes — tout en participant à cette langueur — appelés à le régénérer, à faire prévaloir l'action sur le rêve, à ruiner le dilettantisme et à restaurer un idéal ou une religion. Philippe
avait toujours refusé de souscrire le jugement de condamnation téméraire et anticipé que portèrent les hommes faits, dès le lendemain de la guerre, contre ceux qui avaient alors huit ou dix ans ; il ne souffrait point qu'on l'appelât, ni ceux de son temps, fils de la conquête. Mais pouvait-il méconnaître, chez ses contemporains, certaines attitudes, en effet, de dilettantisme, dont l'élégance lui semblait prétentieuse et fausse ? Pouvait-il nier absolument la décadence, à l'heure où du moins certains gens de lettres s'en paraient, et la prenaient pour titre de leur école?
Comme Gœthe appelle classique tout ce qui est sain et normal, romantique ce qui est le contraire, il faisait la même distinction, un peu bien élémentaire et facile, entre le mal auquel il voulait échapper et le bien où il aspirait. Il pensait avoir un grand appétit de santé, et il se félicitait donc d'être venu en Angleterre, où elle règne pour ainsi dire à l'état endémique, où elle semble contagieuse comme une maladie. — Ces expressions bizarres, mais fortes, sont de Philippe lui-même. — Depuis qu'il était acclimaté ici, n'avait-il pas recouvré, ou confirmé, toutes ses énergies précaires? Qu'allait-il d'abord imaginer, qu'il était venu à Oxford par fantaisie ou par snobisme? C'est un instinct providentiel qui l'avait conduit jusqu'au seuil de la cité salutaire.
Mais que, par un concours a peine vraisemblable, il y eût de surcroît trouvé un maître et un médecin d'âme, venu tout exprès pour lui d'ailleurs, d'un pays si différent et si lointain — un Ashley Bell, — voilà ce qu'il considérait comme sa fortune suprême, et pour quoi il n'aurait jamais eu assez d'actions de grâces et d'hosannas, s'il eût seulement reconnu un dieu à qui les adresser. Car Ashley Bell, ce n'était plus seulement la santé, c'était la vie; un homme qui contenait plus d'humanité que tous les hommes ; un vivant à lui seul plus riche de vie que tous les vivants, dont le génie même ne comptait guère au prix de sa puissance de vivre. Et de même que Philippe Lefebvre s'était senti plus sain dès qu'il avait mis le pied sur la terre anglaise, il se sentait de jour en jour plus vivant depuis qu'il respirait l'air d'Ashley Bell. Il ne devait pas au penseur une seule idée; mais, à l'homme, il avait la même sorte d'obligation qu'un blessé à celui qui le sauve par la transfusion du sang. Philippe enfin se persuadait que, pour régénérer un homme de la vieille Europe, il ne fallait rien de moindre qu'un homme du nouveau monde, que le sauveur en effet prédestiné à le retirer d'un milieu fatigué et trop littéraire était ce poète rude et primitif, ce poète illettré.
Mais l'empire d'Ashley Bell sur lui avait une dernière cause, et bien plus efficace que les
autres. Pour un jeune homme de cet âge, tous les états de la sensibilité, les manifestations même de l'intelligence ne sont que des déguisements de l'instinct d'aimer; d'où il suit que le vrai maître d'un adolescent est celui qui enseigne l'amour : Ashley Bell ramenait à cette force primordiale toutes les forces de la nature, et il ne confessait pas un autre dieu. Ses poèmes, ses notes inédites, et du matin au soir, dehors ou à la maison, ses paroles n'étaient que pour illustrer l'idée fixe qui occupait tous ces jeunes hommes peut-être, et certainement Philippe Lefebvre. Si les autres n'en savaient rien, Philippe le savait, et il n'avait pas honte de cette idée fixe. Mais il fit alors une découverte surprenante. Sous prétexte d'étudier les manuscrits du père, il n'avait recherché l'entretien de la fille qu'afin de pousser une intrigue amoureuse. Seule femme ici présente, il avait jugé que Florence lui était de droit dévolue. Et détourné de son objet dès le premier jour par l'intérêt supérieur du prétexte qu'il avait hypocritement choisi, pas une fois il n'avait profité du tête-à-tête, pas un geste de flirt à l'anglaise ne lui était échappé, ni un mot français de galanterie! Lors même qu'ils déchiffraient ensemble ces cahiers où le poète avait noté sans vaine pudeur des aveux qui eussent fait pâlir et frémir Philippe s'il eût été seul, jamais le désir ne lui était venu ni la pensée
d'incliner la tête un peu plus pour effleurer comme par mégarde les cheveux légers de Florence et sa joue tiède. Cette créature splendide était à ce jeune homme effréné aussi indifférente que la plus pauvrement bâtie des féministes anglaises, ou que les étudiantes russes, qui n'ont point de sexe. Les seuls moments de sa vie, trop chaste où il semblait que son tempérament s'amortît, étaient justement ceux qu'il passait dans l'intimité la plus étroite, la plus dangereuse, avec Florence Bell, unique femme en ce désert!
Une découverte si extraordinaire jeta d'abord Philippe dans la stupeur; mais il aperçut presque aussitôt l'extravagance et le comique de cette situation. Elle le portait au fou rire. Il était encore si enfant, si gai! Il craignit positivement de rire au nez de miss Florence, et qu'elle ne lui demandât des explications — quelles explications, grand dieu! Il imagina je ne sais quoi d'invraisemblable pour rompre ce jour-là l'entretien au plus vite. Il jeta un regard malin sur la photographie de Léon XIII, et il observa une fois de plus combien le sourire de ce grand pape rappelle celui de Voltaire ; puis il sortit en coup de vent de la chambre, comme un écolier s'enfuit de classe.
Dans le couloir, tout près de la porte, il trouva Rex Tintagel à l'affût. Ce n'était pas une surprise. Depuis si longtemps, Rex n'avait
pu s'habituer encore à ne plus disposer de Philippe continuellement. Il devait se passer de lui chaque jour une ou deux heures. Les entretiens mystérieux de son ami et de miss Florence Bell lui causaient sans doute un sentiment approchant de la jalousie ; mais il n'avait pas tant de psychologie ni de conscience, et il se croyait plutôt dévoré par la curiosité. Cette curiosité lui paraissait bien coupable, il était le martyr de la discrétion. Il n'osait faire aucun reproche ni poser aucune question à Philippe, qui, sans doute par taquinerie, ne prenait pas non plus l'initiative de s'expliquer. Mais il l'attendait, du premier jour il s'était arrogé le droit de l'attendre, de guetter sa sortie. Son impatience était cruelle, mais sa constance était admirable, et il n'eût point lâché le pied, dût la conférence du jour durer deux ou trois quarts d'heure de plus que la veille.
Philippe, la première fois qu'il l'avait ainsi trouvé sur son chemin, avait fait un mouvement d'humeur, mais qui n'était point du tout sincère : il lui plaisait fort que Tintagel fût si malheureux pour si peu de chose. Et c'est maintenant lui qui en eût mortellement voulu à Tintagel si une seule fois il ne l'eût pas trouvé à son poste, comme un chien fidèle qui sent son maître derrière une porte où il n'ose même pas gratter. Il l'eût boudé sans rémission toute la fin de la journée, et peut-être que le soir il ne
lui eût pas adressé la parole de son lit. Mais aujourd'hui, cette rencontre quotidienne lui fit un plaisir bien plus vif : il avait besoin de communiquer sa gaîté, qu'il avait dérobée à Florence. Tintagel s'offrait à propos.
Il ne lui dit rien cependant, et s'avisa soudain qu'il serait encore plus empêché d'expliquer à son camarade qu'à miss Bell la comique découverte qu'il avait faite tout à l'heure. Il l'accueillit, par embarras, d'un air de moquerie, mais avec plus de cordialité encore que de coutume, et aussi plus de brutalité. Il le bouscula en passant, l'entraîna dans sa course, et ils partirent tous deux au pas gymnastique, nutête dehors. Ils goûtaient l'un et l'autre le bonheur parfait. Tintagel n'a que des impressions de la sensibilité, mais elle est plus infaillible que la science du cœur : il connut avec certitude que, pour un motif ignoré, l'amitié qui l'unissait à Philippe venait de remporter un avantage décisif et de se nouer plus étroitement.