DE LA GUERRE
Dans cette vie banale d'Ashley Bell — magnifiquement banale, et ordinaire jusqu'à étonner, toute une période tranchait sur la trivialité du reste et atteignait les sommets les plus rares de la beauté. C'était, ainsi que Rex Tintagel en avait instruit Philippe dès le premier jour, ces quatre années de la guerre de Sécession, durant lesquelles, sans une heure de négligence ni de repos, Bell s'était voué aux blessés de l'un et de l'autre camp. A une minute de l'histoire et dans un lieu de la terre où la douleur humaine était en monstrueux excès, il avait trouvé l'usage de cette puissance coramunicative de vie qu'il possédait. Ici serait plus à propos la comparaison que faisait naguère Philippe, de ce don perpétuel de soi à la transfusion du sang. Il avait obtenu, là où tous les autres
secours échouaient, des cures véritablement merveilleuses, soit morales ou même physiques, parvenant du moins, quand il ne guérissait pas lame ou le corps, à charmer et à illuminer les agonies.
L'aventure de ces quatre années semblait à Philippe Lefebvre à la fois réelle et figurative. Il en pénétrait en tremblant le symbole. Il vénérait comme des reliques les documents de cette époque, innombrables, que Florence exposait devant lui, feuilles anciennes, émouvantes à lire, à regarder, à toucher. C'était des lettres de pauvres troupiers éperdus de reconnaissance : leur gaucherie passionnée arrachait des larmes au lecteur posthume qui ne les avait jamais connus. C'était les carnets où Ashley Bell écrivait ses noies quotidiennes d'hôpital, sorte de clinique, non point pathologique, mais sensible, aux pages desquels Philippe relevait des empreintes de doigts sanglants; et ces taches de sang fané, mortifié, les faisaient tragiques à voir comme des pièces à conviction.
Philippe s'était hâté d'étudier cette guerre d'Amérique. Il ne savait pas un traître mot des événements contemporains de son enfance; il s'en aperçut alors pour la première fois, il en fut honteux, mais il pensa bien que son cas était celui des hommes les plus cultivés : l'histoire contemporaine, et qu'ils vivent, commence pour eux environ leur vingtième année, l'his-
toire proprement dite finit un demi-siècle à peu près avant leur naissance, et il y a entre les deux une solution de continuité, comme si l'humanité cessait d'être tandis qu'eux-mêmes se forment et atteignent lentement l'âge de raison.
Mais cette guerre, qui une vingtaine d'années auparavant avait déchiré et noyé de sang les Etats, n'intéressait proprement Philippe qu'en fonction d'Ashley Bell. Il ne mettait que peu de zèle à forcer sa mémoire, et y casait difficilement quelques faits et quelques dates, indispensables points de repère. En revanche, il éprouvait réellement et jusqu'à l'hallucination tous les sentiments qui avaient affecté Ashley Bell, et dont le minutieux témoignage était noté de la main du poète dans ses cahiers. L'angoisse de Bell, lors de l'élection d'Abraham Lincoln à la présidence, après un quart de siècle écoulé se transmettait à lui. Il croyait se ressouvenir d'avoir été comme le Maître, ou bien avec le Maître, à l'Opéra de la quatorzième rue, ce soir du i3 avril 1861 où parvint à New- York la nouvelle du premier fait de guerre : il rentrait à pied vers Brooklyn, et dans Broadway, à minuit, il avait entendu les cris des camelots qui vendaient les éditions spéciales. L'ardeur de Bell même l'enflammait, ardeur patriotique, mais surtout guerrière, et avec celui qui hier encore se croyait le cham-
pion et l'apôtre de la paix, soudain il poussa ce grand cri :
— Guerre ! Guerre ! Une race en armes s'avance. Bienvenu est le combat.
Cet instinct guerrier d'Ashley Bell déviait brusquement, le poète prenait conscience qu'une autre mission lui était dévolue. Un de ses frères, engagé dès le début des hostilités, était atteint d'un éclat d'obus, le i3 décembre 1862, à la bataille de Fredericksburg. Bell part aussitôt, pour le soigner, au moins pour le voir. Le 19 du même mois, à Falmouth, il le retrouve convalescent, et qui déjà n'a plus besoin de lui. Mais, autour du frère sauvé, il voit tous ses autres frères, il reconnaît ses frères inconnus ; et une fois de plus lui est révélée sa destinée magnifique, ce don qu'il a reçu à sa naissance, de consoler ceux qui soulfrent et de retenir ceux qui meurent.
Ils le reconnaissaient aussi, eux qui n'avaient jamais ouï parler d'Ashley Bell, d'instinct et du premier regard ils reconnaissaient leur vrai médecin et leur consolateur désigné. Tous les visages se tournaient, tous les corps meurtris et mutilés se soulevaient, se tendaient vers lui. C'était, a l'entour de lui, comme une grande prière qui de tous ces lits douloureux montait. Que pouvait-il cependant faire pour ces misérables? Il n'était pas bon à grand'chose. Il n'entendait rien à la chirurgie, et il ne valait pas
même le plus ignorant des infirmiers. Il n'avait pas le moyen de faire la charité : plus tard seulement, de petites sommes, qu'il devait luimême mendier, lui permirent d'acheter à ses patients quelques cigarettes, quelques oranges. Il n'était pas non plus capable d'exhorter ceux qui pleurent et de leur apporter les secours de la religion, puisqu'il avait trop de religion pour en avoir une, et que ses vêtements de pauvre et de vagabond ne sentaient pas l'église où il ne mettait jamais le pied.
Une savait qu'aimer, se faire aimer, dispenser et provoquer l'amour : fonction immense, mais indéfinie, et maintes fois sans doute importune aux guérisseurs de profession qui traitaient les blessés, les malades plus précisément : besogne indiscrète, mais plus salutaire que les pansements et les drogues. Sa seule présence était déjà un bienfait. Il se glissait entre les lits. Il se penchait sur un mourant et le faisait encore sourire. Il touchait une main glacée, fermait des yeux à jamais éteints. Il rendait le courage ou l'illusion. Il disait des paroles insignifiantes et profondes. Il écrivait des lettres qu'on lui dictait ; il inspirait ceux qui ne savent que sentir et qui ne sont point capables d'écrire ni de parler. Il recevait aussi des lettres, naïves et admirables ; longtemps après il en recevait encore, de tous ceux dont il avait sauvé la vie et l'âme, et qui lui gardaient un souvenir, une
reconnaissance, une tendresse éternelle; et ces lettres, toutes ces lettres, Philippe les lisait, ému aux larmes, et jaloux. Car ces innombrables enfants, aujourd'hui disséminés, d'Ashley Bell, lui avaient trop pris, d'avance, du cœur de son maître, en aimant trop celui qui les aimait trop. Philippe sentait bien que cela était fatal, qu'un Ashley Bell n'est pas susceptible d'amitiés particulières, qu'il est l'ami, le camarade de toute l'humanité. Philippe le sentait, et pourtant il était jaloux.
Cette jalousie subtile était irritée par le silence que de parti pris gardait Ashley Bell sur cette époque, la plus noble de sa vie, sur cette légion d'amis obscurs à chacun desquels il avait donné son portrait, avec cette dédicace : « Suspends-le au mur de ta chambre comme celui du plus tendre camarade. » Philippe Lefebvre n'avait obtenu encore aucun portrait d'Ashley Bell! Par curiosité jalouse, et peutêtre pour se mortifier davantage, il ne voulait plus se contenter de fureter, de lire, mais entendre Bell parler lui-même de tous ces camarades anciens, rivaux des disciples d'aujourd'hui ; et lui qui jamais n'interrogeait le maître, il s'acharnait maintenant à le pousser sur le chapitre des hôpitaux et de la guerre, il lui posait des questions insidieuses, il le harcelait de taquineries maladroites.
Sa curiosité avait une autre cause que la ja-
lousie. Il était agacé par cette inconséquence de Bell, ami du genre humain, prophète de la paix, de la fraternité universelle, et possédé du démon de la guerre, qui frémissait au son des tambours et du canon, qui pleurait à la vue d'un drapeau. Ce n'est point que cette inconséquence lui parût absurde : il y était sujet comme Ashiey Bell, et la guerre de son enfance retentissait toujours en lui; mais justement pour se comprendre mieux lui-même, il aurait voulu que son maître lui expliquât ce désaccord de la raison et de la sensibilité qui leur était commun.
Il arracha enfin au poète, bien tardivement, la leçon qu'il souhaitait.
Un printemps menteur avait, au début de février, si fort embelli le ciel et adouci la température que Bell et ses jeunes hôtes purent aller se promener, s'asseoir même à leur place favorite dans la Mésopotamie. Les arbres, en dépit de leurs rameaux enchevêtrés, y laissaient voir, comme en hiver, tout l'air libre au-dessus de l'eau; mais déjà les bourgeons luisaient au soleil, les oiseaux, trompés par une tiédeur précoce, chantaient et s'appelaient entre eux; et Ashiey Bell semblait aussi moins paresseux que de coutume à jaser. Alors Philippe Lefebvre de nouveau l'interrogea, le pressa, avec cette impatience mutine des jeunes Grecs, ses modèles platoniciens, qui disaient jadis à Socrate : « Tu
ne t'en iras pas d'ici que tu ne nous aies répondu. » Bell obéit, comme le maître docile d'Alcibiade et de Xénophon ; et ce fut en effet, cette fois, un dialogue socratique. Mais, comme Bell tirait à mesure des conclusions et ne haïssait pas le ramassé des maximes, ce fut aussi un discours sur la montagne : toute la doctrine de son cœur y fut révélée, presque avec une rigueur de système, à Philippe et à ses autres auditeurs habituels, qui purent enfin se dire, non plus seulement ses camarades, mais vraiment ses disciples, et qui sait? peut-être ses futurs apôtres.
Philippe n'interrogea point d'abord Ashley Bell ouvertement. Il rusa. Il vint s'asseoir auprès du Maître, et cependant que Rex Tintagel demeurait muet, rêveur, que Billee Liphook jouait avec lord Swanage dans le bateau, il lui lança un regard si droit, si dur que cet homme imperturbable en fut déconcerté. Il affectait de se taire toujours, de serrer les dents, et Ashley Bell qui avait ce jour-là un véritable besoin de parler, ne put se défendre de lui dire :
— Pourquoi vous taisez-vous, Philippe, et pourquoi me regardez-vous ainsi?
Philippe repartit :
— « Je viens souvent m'asseoir auprès de lui sans prononcer une parole.
« Il respire aussi doucement, aussi également qu'un enfant endormi.
(( Un jour que j'étais assis et que je le regardais dormir, il s'éveilla soudain,
(( Ouvrit les yeux, tourna son visage vers moi pour mieux me voir,
« Et posa son regard sur moi, un long, clair, silencieux regard.
a Mais il ne connaissait pas, oh! le pauvre enfant touché par la mort,
« Il ne connaissait pas le cœur de l'étranger qui veillait sur lui. »
Ces versets étaient d'un poème inédit de Bell que Philippe avait lu le matin. Ashley Bell, quand on lui récitait un de ses poèmes ou que luimême le déclamait, n'avait point l'impassibilité de Gœthe. C'est que ses œuvres étaient aussi peu que possible de la littérature : sa tendresse ou sa douleur les lui dictait, il les écrivait avec son sang ; et lorsqu'il les retrouvait, il était comme un blessé, qui après dix ans, après vingt ans, ressent sa blessure dont la cicatrice a complètement disparu. Il ne répondit pas, fit seulement une aspiration plus forte, éleva et laissa retomber sa main.
Mais Philippe, qui avait le sentiment, étrange, de dominer aujourd'hui le Maître, lui dit avec autorité :
— Qui était celui pour qui vous avez écrit ces vers ?
Bell, dont la mémoire était prodigieuse, retrouva aussitôt le nom, parmi les milliers
d'autres noms de ceux qu'il avait assistés, et sans la moindre hésitation répondit :
— Il s'appelait Thomas Haley, du quatrième régiment de cavalerie de New- York. Il était de sang irlandais, hien bâti, si fort et si doux, si timide I II avait surtout un regard que je reconnaîtrais instantanément après tant d'années, car ce regard était une âme visible. J'ai réellement vu la beauté de son âme en même temps que celle de son corps, et le souvenir de cette harmonie est en moi ineffaçable. Il avait de splendides cheveux ; l'or de la lumière se jouait sur ses cheveux splendides.
Philippe, étonné, pensait voir l'image de ce Thomas Haley, comme si les paroles d'Ashley Bell l'eussent évoquée magiquement : image double, le corps athlétique avec son chef rayonnant, et l'âme manifestée par la douceur lumineuse des yeux. Philippe un instant se recueillit pour mieux considérer l'apparition, et son cœur peu à peu s'apaisait, et il n'était plus jaloux de ce mort, mort depuis si longtemps. Il dit cependant, avec la même autorité impérieuse, mais d'une voix plus basse :
— Et comment celui-là est-il mort?
Il savait bien que Bell allait lui répondre :
— En nouant ses bras autour de mon cou. Mais l'effet de cette réponse attendue fut sur
lui si fort que non seulement il pensa voir le mourant et Bell embrassés, mais à l'entour
d'eux la vaste salle, et les autres blessés jaloux de celui qui prenait Bell pour lui seul un instant, l'instant de mourir.
Brusquement, Bell changea la vision de Philippe, car il dit :
— Cet autre. . . ce n'est pas à l'hôpital que je l'ai trouvé... je l'ai relevé moi-même sur le terrain... Mais c'était le soir, et l'ambulance n'est venue que le lendemain au petit jour. Alors, je me suis assis près de lui, j'ai tenu sa main dans la mienne pour lui faire prendre patience, et ainsi toute la nuit je l'ai veillé. J'ai connu pour la première fois son regard clair dans l'obscurité de la nuit, et son pâle visage à la lumière des étoiles.
«Le vent léger du soir soufflait fraîchement, les ténèbres du champ de bataille s'étendaient autour de nous. Veille douloureuse, veille délicieuse, dans la silencieuse nuit embaumée! Pas une larme, pas un mot. Veille de silence, d'amour et de mort. Veille pour vous, mon fils et mon soldat...
Pour écouter attentivement, respectueusement, la grande parole d'Ashley Bell, Tintagel avait interrompu son rêve toujours inachevé. D'un signe, lord Swanage avait ordonné à Billee Liphook, qui ne faisait pas beaucoup de bruit, d'en faire moins encore ; et tous deux étaient venus s'étendre aux pieds du Maître : ils écoutaient, levant le visage et les yeux. Phi-
lippe voyait! Il voyait Bell auprès du blessé, et « le regard clair dans l'obscurité de la nuit, et la face pâle à la lumière des étoiles ». Mais le champ de bataille autour d'eux, il ne le voyait pas. Ce qu'il n'avait pas vu de ses propres yeux, ce qu'il ne connaissait pas encore, il n'arrivait pas à se le représenter, malgré les suggestions, le pouvoir magique d'Ashley Bell. Cette incapacité lui causait une sorte de colère, et du même ton impérieux, mais plus irrité, avec une naïveté un peu sotte, il demanda :
— C'est beau, un champ de bataille?
Bell secoua la tête et fit cette réponse :
— C'est une grande misère et une grande saleté.
Puis en quelques mots, vulgaires — saisissants, il évoqua, cette fois il évoqua l'image de la vaste plaine bouleversée, jusqu'à l'horizon le désert, et cet épouvantable silence qui suit les bruits surhumains ; restes épars et fumants des villages ; amas de cadavres ; plus lamentables les morts isolés, sans relief, à plat contre le sol; les jambes raidies et dressées des chevaux ; la faim sauvage des hommes survivants, qui creusent la terre de leurs ongles pour en tirer une racine ; et l'odeur infecte, le dégoût pire que l'horreur : une grande misère et une grande saleté.
Rex, Billee, Swan ouvraient de grands yeux
puérils ; mais Philippe était soulevé d'indignation. Il s'écria :
— C'est ça, la guerre, et vous aimez ça ! Bell un moment resta court, surpris, comme
si jamais il n'avait fait cette réflexion, si simple. Mais il répondit ensuite :
— Vous aussi, vous aimez ça. Tous les hommes vraiment mâles aiment la bataille.
Philippe baissa la tête. Il sentait la vérité de cette parole. Mais elle l'humiliait.
Ashley Bell poursuivit :
— L'homme sain aime la guerre, parce que la loi de la nature est une loi de guerre. La guerre est naturelle.
— Allez donc tout de suite jusqu'au bout, dites qu'elle est divine! répondit Philippe en haussant les épaules.
— C'est la même chose, répliqua Bell solennellement.
— Quel sophisme I s'écria Philippe.
Ce qui le mettait plus hors de lui, c'est qu'il inclinait à partager l'opinion du Maître. Il refusait, et il souhaitait secrètement d'être persuadé. Il reprit, d'un ton cassant :
— La loi de la nature est une loi de concurrence et de lutte, soit! Mais la guerre, la guerre proprement dite n'est pas la seule forme de concurrence et de lutte, mais une des formes, la plus élémentaire : ce qui caractérise le sauvage, c'est qu'il ne connaît pas d'autres pro-
cédés : toute la civilisation n'a consisté qu'à en inventer de plus efficaces et de moins apparemment brutaux.
Philippe se tut et devint rouge : il aperçut, à temps, qu'il se lançait dans un lieu commun sur la concurrence pacifique, et qu'il échapperait malaisément la banalité. Mais Ashley Bell n'avait pas la même crainte de la banalité qu'un jeune Français des années quatre- vingt, et comme si Philippe Lefebvre eût débité le banal discours, il repartit doucement :
— Vous n'avez pas la prétention d'aimer la paix plus que moi. Je la veux universelle, inébranlable, féconde, et vos compatriotes, s'ils me connaissaient, me flétriraient sûrement du nom de (( pacifiste », qui est chez vous, je crois, une injure. Il est vrai que j'aime aussi la guerre. C'est une contradiction absurde :' je le sens, j'en ai honte, et je m'efforce d'extirper de moi cet instinct ; mais il est le plus fort, et il dure. C'est peut-être, quoi que vous en disiez, qu'il est ((naturel». Or, tous les instincts que la nature autorise ont droit à l'existence et, dans une certaine mesure, à la satisfaction. Prenez garde que vous confondez deux choses dont la ressemblance est illusoire, l'esprit de concurrence et l'instinct de guerre, l'instinct de donner et de recevoir de nobles coups.
— Cela est vrai, dit Philippe, et votre définition est sans reproche. Nous aimons les coups
pour les coups, l'art pour l'art. Je les aime, comme apparemment tous les hommes qui ne sont pas amollis ou dégénérés. Je n'en suis pas plus fier, et l'humanité n'en doit pas être plus fière. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que la civilisation n'est pas grand'chose?
— Pas grand'chose, dit en souriant Ashley Bell, mais je ne vous accorderai pas que notre amour des coups soit vil, car je soutiens qu'il est le seul amour désintéressé. La concurrence et la lutte courtoise peuvent nous donner occasion de témoigner des aptitudes remarquables, des vertus même : elles ont toujours pour objet, en fin de compte, un profit.
— Eh bien, et la guerre? Croyez-vous qu'elle n'ait pas un profit pour objet?
— Oui, sans doute, mais l'homme individuel qui se bat, ne s'en soucie pas ou l'ignore. Sauf peut-être quand il se bat pour la plus pure et pour la plus noble des causes intéressées : la défense du sol national. Ordinairement, il se bat pour se battre. C'est un jeu, c'est le jeu, le jeu en soi, la plus magnifique dépense que nous puissions faire de notre excès d'énergie. Rappelez-vous que nous ne sommes pas libres d'épargner ce que nous avons de trop. Voilà ce qui excuse, ou plutôt qui légitime notre goût de la guerre, et, quand nous avons passé l'âge de la pratiquer, notre regret, notre nostalgie. Oui, moi, Ashley Bell, aux portes de la vieillesse,
iqZ| l'aube ardente
j'ai la nostalgie du champ de bataille, dont je ne vous ai dissimulé ni l'horreur ni la repoussante saleté ; et si la guerre éclatait quelque part dans le monde, il me semble que je ne pourrais pas m'empêcher d'y courir, pour voir encore puisque je ne peux plus faire mieux, pour voir ! . . .
Il se tut, il ferma les yeux : le spectacle des réalités actuelles importunait sa mémoire qui regardait au lointain. Il était devenu tout pâle et ses narines s'étaient pincées, comme s'il eût respiré dans le vent l'affreuse odeur de mort et de pourriture. Puis il rouvrit les paupières, et comme Philippe n'osait parler, il reprit :
— La paix est aimable, mais souvent médiocre : elle donne trop de facilités, l'homme est paresseux et il en profite. Avouons qu'elle ne favorise pas le développement ni l'exercice de certaines vertus d'un ordre supérieur. Elle fait une petite place au dévouement et à l'abnégation : mais le seul véritable sacrifice est le sacrifice de la vie. Elle comporte la résignation, et même le courage, mais elle ne fait aucun emploi de l'héroïsme. On assure qu'il est plusieurs sortes d'héroïsme : je ne connais qu'un héroïsme pour ma part, il est élémentaire, il consiste à braver un danger mortel. Le régime de paix n'admet pour ainsi dire pas le sublime. La question est de savoir s'il importe que le sublime ne disparaisse pas de ce monde, au
L AUBE ARDENTE IQO
prix d'une guerre de temps en temps, ou si mieux vaut en faire son deuil et tout renoncer pour la paix, qui a aussi ses horreurs.
— Il va de soi, repartit Philippe, que certaines vertus extrêmes ne se produisent que dans les circonstances extrêmes. Et j'ajoute, car vous omettiez de le dire, qu'il est honorable pour l'espèce que ces vertus se produisent toujours à la minute où elles deviennent nécessaires, encore que l'humanité en ait perdu l'habitude depuis des années et des semaines d'années.
— Cela est vrai, dit Ashley Bell.
— Mais, poursuivit Philippe, la guerre n'est qu'une de ces occasions d'héroïsme, il y en a d'autres : les grandes catastrophes, les cataclysmes, un tremblement de terre, un incendie de théâtre, où se manifestent pêle-mêle l'égoïsme abominable des hommes et le sublime qu'ils avaient en puissance. Irez- vous donc jusqu'à souhaiter, pour que le sublime ne disparaisse pas de ce monde, que la terre tremble, que les villes s'écroulent et que les théâtres brûlent?
— Non, dit Ashley Bell, ni que la guerre éclate. Mais je me rappelle ce personnage de La Fontaine qui avait obtenu de Jupiter le privilège de faire le beau temps ou la pluie, et qui n'arrivait qu'à ruiner son champ. Si je portais la paix et la guerre dans le pli de mon manteau, c'est la paix sans doute que je choisirais, c'est peut-être la guerre qui fera ma récolte plus
nombreuse et ma vendange plus riche. Heureusement, je ne suis pas maître d'en décider à ma fantaisie : je n'ai pas d'embarras ni de responsabilité.
— Dieu fait bien ce qu'il fait, dit Philippe, non sans ironie.
— Je ne lis pas beaucoup, reprit Bell; mais je me souviens aussi d'une pièce française, et de cette réplique d'un amant cruel aux plaintes de sa maîtresse : « Si je ne t'avais pas fait souffrir, que de jolies choses n'auraient pas été dites ! » Je dirai de même aux hommes : « Que de grandes actions n'auraient pas été accomplies, que de grands sentiments n'auraient pas été sentis, si depuis l'origine des siècles vous ne vous étiez pas entre-tués! »
Philippe avait trop d'esprit pour ne pas goûter cette façon littéraire de déguiser un lieu commun. Il sourit; mais il aperçut que Bell n'avait eu aucunement dessein de le faire sourire. Le sérieux ingénu du Maître l'étonna. Le paradoxe qui suivit l'étonna bien davantage.
— L'amour seul importe, dit Ashley Bell. Le règne qui doit arriver est le règne de l'amour. Et voilà justement pourquoi la guerre est fatale, ou, si ce mot vous plaît mieux, divine; car l'amour n'est pas fils de la paix, mais de la guerre.
Philippe se récria :
— De quel amour parlez- vous donc?
— Je parle, répondit Àshley Bell avec l'emphase d'un prophète, je parle de celui qui doit régner non pas seulement sur les ménages et sur les couples, mais sur les peuples. Je vous le dis en vérité, le règne de l'amour est proche, même pour les nations diverses; trompeuses sont les apparences qui signifient la perpétuité de la discorde : c'est la folie que je vous annonce qui est la seule raison. Mais le règne de l'amour n'arrivera point par les voies droites que notre imagination imagine, et quand l'amour sera à la veille de triompher, c'est alors que nous désespérerons de lui.
— Que voulez-vous dire? murmura Philippe, ému d'une crainte religieuse.
— Lorsque l'amour, dit Ashley Bell, sera près de régner parmi le& peuples, il ne faut pas croire que sa venue sera signalée par l'effacement des frontières, par l'aholition des patries, par le relâchement de l'autre amour que chacun de nous porte à son pays natal. Car c'est le contraire qui se produira.
« Les patries se recueilleront et prendront conscience. Elles connaîtront leur âme propre et leur physionomie qu'elles ne connaissent pas encore bien. Elles seront jalouses d'en maintenir et même d'en accuser les traits distinctifs. Et c'est alors qu'elles seront véritablement ce qu'elles doivent être, ce qu'elles ne sont pas encore : des personnes.
« Des personnes comme vous et moi, Philippe. Des personnes, des individus vivants, comme Billee, comme Swan, comme Rex.
« Et quand elles seront des personnes, elles n'agiront plus comme elles font aujourd'hui, d'une façon mécanique, obéissant à l'instinct du moindre effort, ou de l'intérêt, qui n'a pas même besoin d'être contrôlé par une pensée ; car je le répète, il suffit à déterminer, mécaniquement, leurs actions et leurs réactions.
(( Mais quand les patries seront des personnes, elles penseront et elles sentiront, Philippe, comme vous, comme moi, comme Billee. comme Swan, comme Rex.
« Et non seulement elles inspireront à leurs fils un tout autre amour — car c'est en ce temps-là que l'amour de la patrie pourra ressembler enfin à l'amour d'un fils pour sa mère — mais elles s'aimeront les unes les autres, comme vous^aimez Tintagel, Philippe, comme Swan aime Billee Liphook, et comme moi je vous aime tous.
« Elles éprouveront aussi de la haine, comme vous-même haïssez des gens qui ne sont pas ici (et cependant le regard de Philippe Lefebvre involontairement se tournait vers Lembach). Car il n'y a pas d'amour sans haine, comme il n'y a pas de richesse sans pauvreté.
ce Et ces haines causeront des guerres plus terribles que toutes celles qui ont été vues jus-
qu'ici, parce qu'elles seront des guerres d'amour et de haine. J'annonce l'amour, mais je n'annonce pas la paix.
« Et des peuples se déchireront, d'autres formeront des alliances, et ceux qui auront combattu côte à côte s'aimeront désormais. Et ils ne pourraient pas s'aimer s'ils ne s'étaient pas battus pour la même cause, car la guerre seule engendre l'amour entre les peuples.
« Et la guerre seule engendre l'amour entre les hommes. Celui qui procède du génie conservateur de l'espèce n'est qu'un instinct, naturel, partant divin, mais qui nous est commun avec les animaux et avec les plantes, et qui n'est donc pas le grand amour humain . L'amour n'est pas non plus l'amour de la beauté . L'amour véritable ne procède que de la guerre : c'est l'amour des frères d'armes et des camarades, l'amour du bataillon sacré.
Ayant dit, Ashley Bell, soudain, se tut; et personne après lui n'osait parler, ni faire un mouvement; pas même Lembach, qui se tenait à distance, humblement, comme un paria de cet amour que le Maître venait de chanter. Les deux plus jeunes, Swan et Billee, n'osaient pas non plus reprendre leurs jeux ; ils étaient à la même place, attentifs, étonnés, comme des écoliers sages qui ne peuvent pas comprendre qu'on ne leur rende pas leur liberté après que la classe est finie, mais qui n'ont pas la permis-
sion de réclamer. C'était une immobilité, un silence majestueux et, extraordinaire. Le premier mouvement et le premier bruit vinrent de la nature. Au moment que l'on put voir entre les branches dépouillées le soleil s'éteindre, les arbres eurent un grand frémissement ; et tous en même temps tressaillirent, même Ashley Bell qui frissonna comme un chêne.
Il dit alors — très doucement — ce n'était plus l'oracle qui parlait — il dit cette phrase vulgaire :
— Je crois qu'il est temps de rentrer.
Alors, sans répondre, Billee et Swan préparèrent le bateau. Comme il était assez grand, tous purent y prendre place, bien qu'Ashley Bell s'y fût d'abord étendu de tout son long. Kex Tintagel, debout, tenait droit le grand bâton qu'il appuyait au lit de la rivière et qui faisait glisser le bateau sur l'eau calme. Les branches, sans feuilles, étaient au-dessus de leurs têtes comme un treillage irrégulier.
Et Philippe se sentait si loin! Le CherAvell étroit lui paraissait immense comme un fleuve du Nouveau Monde, où il eut navigué sur une barque d'écorce aux côtés d'un Sachem rêveur et silencieux.